LE TRÉPIED VITAL
l'expérience prouve qu'il n’en est pas ainsi. Le cœur peut être gravement atteint sans que l’ensemble des fonctions subisse de sérieuses perturbations. Par là se trouve confirmée la conclusion : les facultés sont distinctes, et diversement localisées. Pour déterminer le siège de chacune d'elles, 1l suffit d'étudier attentivement leurs effets.
Les aliments et les boissons subissent une première coction dans l'estomac ; puis, convertis en sang par l’acüon du foie, ils deviennent propres à la nutrition de toutes les parties. La nutrition étant la fonction naturelle par excellence, le siège de la faculté naturelle est le foie.
Tous les organes des sens sont pour ainsi dire rangés autour du cerveau, du sensorium commune. Le cerveau nest pas, comme le cœur, animé d’un mouvement continuel ; 1l se repose pendant le sommeil, et rentre en action au réveil. Une compression où une commotion cérébrales ont pour résultat la paralysie des organes des sens et du mouvement. C’est à des lésions cérébrales que sont dues l’amnésie, la démence, le délire, l'apoplexie, et cest au cerveau, non au cœur, que s'appliquent les remèdes de ces maladies. Le siège de la faculté animale est donc le cerveau.
Il ne reste à localiser dans le cœur que les fonctions qui ne relèvent n1 de la nutrition n1 de la sensibilité. Ce sont celles de la faculté vitale. Telle est la conclusion à laquelle Fernel s'arrête après Galien. La vie de l'animal parfait est un ensemble de phénomènes multiples, que l’on peut classer en trois groupes, et attribuer à trois facultés. Ces trois facultés sont distinctes dans leur substance, dans leurs effets et dans leurs organes. Le foie est l'organe de la faculté naturelle, le cerveau celui de la faculté animale, le cœur celui de la faculté vitale.
Fernel attache à cette conclusion la plus grande IMmpor-
eur ARGUMENTS PHYSIOLOGIQUES
tance, et l'on aurait tort de ne voir là qu'une question de mots. Indépendamment des services que peut rendre la distinction des facultés dans la pratique médicale, elle est théoriquement nécessaire. Comme nous l'avons déjà remarqué, le dogmalisme galénique est un système très fortement lié. La définition de l'âme. et de ses facultés sert de principe à toute la physiologie. Celle-e1 à son tour mène à la pathologie el à la thérapeutique sans que la suite des idées soit jamais interrompue. Dans cet ensemble si cohérent, rien n'est isolé, rien n'est livré au hasard. Fernel n'avance que lentement; il ne fait un pas qu'après avoir solidement établi ce qu'il vient de dire. Il sent que S'il laissait un seul point douteux, exposé à une objection spécieuse, tout l'édifice serait compromis. Lorsque nous le voyons, comme dit Molière, « pousser son ralsonne- « ment dans les derniers confins de la logique », nous sommes tentés de trouver que tout cela est bien long, bien peu uüle. Ce serait une erreur. La distinction des trois facultés est essentielle, aussi bien aux yeux du médecin préoccupé du soulagement immédiat des malades qu'à ceux du philosophe proposant une solution du problème vital. Aussi, n'y a-t-il pas lieu de s'étonner que Fernel, avant de ürer les conséquences qu'elle implique, tienne à l'établir sur des bases inébranlables.
Pour cela, il fait appel à la physiologie, et expose complaisamment celle de Galien. Comme on peuts’y attendre, celte physiologie est fort inexacte, et les arguments qu'on en tire n'auraient aucune valeur pour un savant de nos jours. Ils n'en sont pas moins eurieux pour le philosophe, et il est intéressant de les indiquer, ne füt-ce qu'afin de montrer à quel point l'esprit de système est ingénieux pour fausser les faits, ou pour tirer d'eux, même quand ils sont exacts, une interprétation conforme à ses vues.