ACTE PREMIER
CAMILLE
Et moi donc... figurez-vous que, comme j'avais déjà mes gants et mon chapeau, Juliette est tombée tout à coup chez moi.
VAUBERNIER
J'en étais sûrl
CAMILLE
Ah! elle viendra vous voira une heure,
VAUBERNIER
Dépêchons-nous alors. (La faisant asseoir près de la table.) MetS-toi là, Ôte-lui tout ça, Nanette. (Camille lui donne son chapeau et son mantelet *.) As-tu un coussin sous tes pieds?
CAMILLE
Oui... Oh! que vous êtes bon !
VAUBERNIER, s'altablaat.
Tu vois, petit oiseau, on a garni la cage de tout ce que tu aimes, de la crème, des fruits... (Lui offrant un biscuit.) et du colifichet.
CAMILLE
Oh! le bon déjeuner!
Qu'est-ce que tu as à me regarder ?
CAMILLE
Je me demande ce que j'ai fait pour que vous m'aimiez ainsi?
VAUBERNIER
Ce que tu as fait, pauvre chérie ! mais tu as failli mourir d'une fluxion de poitrine attrapée en polkant... et cela un mois après ton mariage avec mon coquin de neveu...
CAMILLE
Ah! dame... nous étions jeunes.
Nanelle, Camille, Vaubernier.
VAUBERNIER, gravement.
Oui... autrefois... il y a quinze mois! Ah! vois-tu, Camille, jamais je n'oublierai le 6 mai!... Oh! quand le médecin m'a pris à part pour me dire que tu étais perdue, j'ai manqué de l'étrangler. Tu ne devais pas passer la nuit, avait-il dit, et. . quelle nuit!... On attendait une crise, et cette crise, c'était le salut ou... Ah! moi qui n'avais pas prié depuis si longtemps, je me suis joliment rattrapé, va... Yois-tu? il faut toujours que le bon Dieu ait son compte! Enfin, la crise eut lieu, elle dura une heure!... tout à coup... (le jour était venu) un rayon de soleil glissant à travers les persiennes, vint éclairer ton pauvre visage pâle, et, en même temps, le docteur poussa un cri de joie!... Il disait qu'il répondait de toi! il disait que tu vivrais! je crus que j'allais mourir de joie, et c'est depuis ce moment-là que je t'ai tant aimée, toi I
CAMILLE
Eh bien, et Juliette?
Ah! Juliette! Juliette!
CAMILLE
Voyons, elle est bien gentille aussi,
VAUBERNIER
Oui, quand elle doit.
Oh!
C ASilLLE,
Elle a i.n caractère trop difticilo pour moi... cette diablesse-là est jalouso de tout... Aussi... dis donc, si elle savait que nous faisons comme cela la dînette tons les deux, serait-elle furieuse, hein?
CAJJILLE.
Elle serait bien un peu pardonnable...
AGTK PREiMlER. 5
VAUBERNIER
Bah! bah!... tant pis pour elle... elle est trop batailleuse!... et puis, elle n'a jamais été malad^^^ elle, je ne peux donc pas l'aimer autant que toi... (Voyant Nanelle qui rit ea dessous.) Pourquoi riezvous, niadame ma gouvernante ?
NANETTE, servant le thé.
Parce que vous me faites rire, monsieur...
Voyez-vous ça!
NANETTE
Vous faites le brave... de loin; mais quand madame Chenevière vous dit : Je veux!... vous obéissez bien vite.
VAUBERNIER
Eh bien... c'est justement parce que je ne peux pas faire autrement que de lui obéir que je suis furieux contre elle.
NANETTE
Ne dites pas ça... ça vous a toujours amusé.
VAUBERNIER
C'est que c'est vrai... mais aussi, elle a toujours eu une si drôle de façon de me mener, l'espiègle... et puis, qu'est-ce que tu veux, Nanelte? quand on a élevé une enfant?... car je lui ai servi de père à cette chère fille de ma pauvre sœur... je lui ai servi de père et de mère! de même qu'à ton mari, Camille, mon neveu aussi, et mon filleul par-dessus le marché... mon petit Marcel que mon frère, en mourant, m'avait expédié par la diligence... comme un colis!.. .11 s'adressait bien, du reste... moi qui détestais les enfants!...
NANETTE
Oui, oui, vous les détestiez tant, que huit jours après vous ne pouviez plus vous passer des petits orphelins.
VAUBERNIER, avec dépit.
C'est que c'est encore vrai .. Ils me cassaient pourtant bien la tèle!... car ils criaient,, ils... ah!... Il fallait voir... c'est-à-dire il
fallait entendre, et c'est ce qu'on faisait... de la rue; mais... je me disais pour me consoler... Eh bien, du moins, il y a des chances pour qu'ils ne partent pas de la poitrine, et... en effet... ils en avaient une bonne... et la preuve, c'est que Juliette crie encore autant !
CAMILLE, riant.
Oh !
VAUBERNIER
Mais c'est après son mari... ça m'est égal!... du reste, elle est bien à son affaire, avec son avocat de mari!... un vrai moulin à paroles!. . Oh! il m'agace, ce Chenevière!... ce prétentieux bavard, avec ses tartines bourrées de paradoxes et de chandelles romaines!... C'est vrai cela^ il ne peut pas parler comme tout le monde, cet animal-là... aussi, je le déteste.
CAMILLE
Mon oncle...
VAUBERNIER
Oui, je le déteste.
N A NETTE, rîant.
Comme vous détestez sa femme...
VAUBERNIER
Je ne t'ai pas dit que je détestais Juliette!... Je l'aime, au contraire... certainement je l'aime, même beaucoup... seulement, j'aime encore mieux Camille... 11 y a une nuance, voilà tout... C'est-à-dire que pour l'une, je donnerais ma fortune, et que je donnerais ma vie pour l'autre... (Tendant la main à Camille.) Et tu es l'autre, voilà!
NANETTK, qui était au fond.
Ah! j'entends M. Chenevière.
VAUBERNIER, so levant.
Chenevière! nous avions bien besoin de lui^ vraiment...
NANETTE
Il parle à Germain.
VAUBERNIER, donnant ses effets à Camille.
Je ne veux pas qu'il te voie, il irait le dire à sa femme, et nos jeudis seraient bouleversés; va avec Nanette, va, on préviendra Juliette quand elle arrivera.
CAMILLE
Sans adieu, mon oncle.
VAUBERNIER, l'embrassant.
A bientôt, mon enfant chériec (Camille entre à gaucho, avec Nanette.)