MADEMOISELLE PRÉVAL, MADAME DER- VILLY
MADEMOISELLE PRÉVAL , faisant à DervUly une profonde révérence.
Monsieur... {regardant madame Dervilly.) Eh bien! comnnent cela s'est- il passé? Ah! mon Dieu! Que vois-je, qu'avez-vous donc?
MADAME DERVILLY.
Moi... rien!
MADEMOISELLE PRÉVAL
Eh bien ! qu'avez-vous décidé ? Monsieur Jules... où en est son mariage?
MADAME DERVILLY.
Rompu à jamais!
MADEMOISELLE PRÉVAL
Rompu ! Et pourquoi ?
MADAME DERVILLY.
Par des motifs... Monsieur Dervilly ne veut pas... il dispose autrement du sort de sa nièce.
MADEMOISELLE PRÉVAL
Et qu'en veut-il faire?
MADAME DERVILLY.
L'emmener loin de la France, avec lui... avec moi.
MADEMOISELLE PRÉVAL
Qu'entends- je? Vous partez! vous! Cécile!... Et moi donc, et moi ? croyez-vous que je reste en France si vous la quittez? Non, je partirai, je vous suivrai... Il faudra bien qu'il m'emmène aussi, je le lui ai dit tantôt; il m'emmènera. Grâce au ciel, je suis 1 bre, et avec ma fortune.
Archives de la Ville de Bruxettes
on trouve partout... Enfin, jo pars, jo no vous (juitte pas.
MADAME DERVILLY.
Chère amie... ce dévouement...
MADEMOISELLE PRÉVAL
Songez donc... Que deviendrais-je sans vous et Cécile ?... mes seules amies, ma seule famille... Enfin... où allons-nous?... Quel pays ?... quelle contrée?...
MADAME DERVILLY.
Aux États-Unis, en Amérique.
MADEMOISELLE PRÉVAL, effrayée.
En Amérique!... là-bas, si loin?... de l'autre côté... l'Océan !.c. Traverser l'Océan ! moi qui ai une peur affreuse de l'eau!... moi qui ferme les yeux quand ma calèche passe sur les ponts... je traverserais... Ah ! ça ne se peut pas... Je parlerai à monsieur Dervilly... L'Italie, la Russie, la Turquie, la Sibérie... ça m'est égal... mais l'Amérique... Non... il faut qu'il y renonce... Ditesle-lui, priez-le...
Moi! m'écouterait - il ? m'a-t-il jamais écoutée I
MADEMOISELLE PRÉVAL
Eh bienî... résistez.
MADAME DERVILLY.
Résister!... Hélas ! je l'ai voulu... Il m'a menacée... Ah ! vous ne le connaissez pas... Je vous l'ai dit... cet homme est sans pitié... Je lui ai dû... je lui devrai tous mes malheurs.
MADEMOISELLE PRÉVAL
Que dites-vous ?... Comment... il serait possible I... Ce que vous me racontiez hier, ce tableau que vous me traciez , cette jeune femme si malheureuse, c'était vous! {Madame Dervilly pleure amèrement.) vous qu'il a traitée ainsi... vous! un modèle de vertu, de patience, de douceur... vousqui l'aimiez tant!... Ah !... Et fiez-vous donc aux apparences... moi qui le trouvais si bien ! Mais c'est un monstre que cet homme-là.
MADAME DERVILLY.
Silence ! il est là.
MADEMOISELLE PRÉVAL, effrayée et baissant la voix.
Ah ! il est là... {la haussant peu à peu) Et que m'importe ? après tout. Je ne le crains pas, moi. Grâce au ciel, je ne dépends pas de lui, ni de personne, je suis libre... Ah!... lahberté, l'indépendance ! Je ne m'étonne plus que les poètes et les journaux disent de si belles chosses là-dessus. Etmariez-vous donc après cela... pour être trompée, délaissée, ruinée, et exportée en Amérique!... Ah! je ne lui pardonnerai jamais ce dernier trait... Pauvre amie ! ... Il est bien heureux d'avoir épousé un ange... Si j'avais été sa femme!...
MADAME DERVILLY.
Eh ! qu'auriez- vous fait?
MADEMOISELLE PRÉVAL
Ce que j'aurais fait! Mais j'aurais... d'abord j'aurais crié, et très fort... je l'aurais mené devant la cour royale, la cour d'assises, la cour des pairs, la cour des comptes, devant toutes les cours possibles, et la Chambre des Députés aussi.
MADAME DERVILLY.
Y pensez-vous? de l'éclat, du scandale... un procès !
MADEMOISELLE PRÉVAL
Certainement, un procès, un grand procès, où j'eusse plaidé moi-même s'il l'eût fallu... et mon tyran eût-il pris dix avocats, je réponds qu'ils auraient trouvé à qui parler... et nous aurions vu qui de nous tous aurait le'premier renoncé à la parole! Ce n'est pas moi toujours. Ah ! je ne suis qu'une demoiselle craintive et timide, mais l'injustice et l'ingratitude me révoltent , m'exaspèrent, me soulèvent. Et je ne conçois pas comment vous n'en êtes pas morte; à votre place j'en serais morte.
MADAME DERVILLY.
Ah!...
MADEMOISELLE PRÉVAL
Oui, tout exprès pour forcer la loi à me venger ! Mais enfin, que comptez -vous faire ?
MADAME DERVILLY.
Le sais-je moi-même? j^^^
MADEMOISELLE PRÉVAL
Eh bien !. .. si.. . Eh! mais, au fait, pourquoi pas ? Ma terre de Saintonge... une retraite charmante où je vous emmène en secret avec Cécile... et dès que nous saurons qu'il est là-bas, nous revenons... Il me faut absolument quelqu'un pour surveiller mes intérêts. J'achète l'étude pour monsieur Jules, qui épouse votre nièce... Hein? que dites-vous de ce plan ?
MADAME DERVILLY.
Excellente amie, combien je suis touchée! Mais tout cela est impossible... il ferait un éclat.
MADEMOISELLE PRÉVAL
Et quand je pense qu'il suffit d'un seul homme pour causer tout ce mal!... Je ne sais pas ce que je lui dirais, à ce scélé... {s'arrétant et prêtant l'oreille à droite.) Hein?
MADAME DERVILLY.
C'est lui qui vient me demander ma résolution, sans doute, et je ne sais...
MADEMOISELLE PRÉVAL
Voulez- vous que je lui parle, moi ?
MADAME DERVILLY.
Non, cela l'irriterait eiacore... Je vais réfléchir... chercher un moyen... ( Laporte deDervilly s'ouvre.) Le voici: {Elle sort vivement.)
MADEMOISELLE PRÉVAL, laSUivant.
N'importe, je vais lui parler.