‹ Un million de binettes contemporainesChapitre 12 sur 44 · HENRI MURGER · texte numérisé non relu

HENRI MURGER

de son intelligence. Ils restèrent fermés jusqu’à l’âge de quinze ans. — Connu dans le monde pour une orthographe de première classe (diligences), il entra, en qualité de secrétaire, chez un correspondant du ministre de la Russie, chez lequel il resta dix ans. — Je n’accuse pas Murger d’avoir cherché à envahir les principautés danubiennes. Son Danube à lui était le cœur de cette Mimi, type de jeune fille qu’il a peint sous des couleurs si vraies et si attachantes dans la Vie de bohème . Mais n’anticipons pas.

Comme tous les poètes qui commencent, Murger eut ses essais poétiques . 11 laissa souvent tomber dans l’escarcelle de l'Artiste et du Corsaire Satan des vers ou des nouvelles à la main, dont l’insertion encouragea sa plume et enhardit son esprit, encore sous Timpression d’un premier début. Il manifes^ tait une horreur profonde pour l’école du bon sens et pour les tragédies de l’Odéon, dans ses comptes rendus de théâtre. Comme les tintamarriens, il eut une lanière pour les fustiger partout et toujours avec cette humeur, ce néologisme et ce vis comica inconnus aux petits journaux de notre époque.

Murger fit connaissance des confessions de Silvius et de plusieurs bohèmes de lettres comme lui, et fit paraître dans les colonnes de notre confrère Satan les scènes de la Vie de bohème (la sienne), qui établirent sa réputation. — Il alterna, en qua-

lité de rédacteur en chef d’un journal de toilette, le Moniteur de la Mode , et dans une revue de la chapellerie, le Castor. Il infestait ces journalicules de petites histoires sentimentales, fort appréciées des couturières. — Il devint, en 1845, l’un des principaux rédacteurs du Corsaire. Il y préparait le succès des scènes de la bohème qui furent mises en pièces, et représentées aux acclamations de . tout le monde sur la scène des Variétés. — La carrière de Murger était toute tracée, sa réputation était faite. Il publia successivement les scènes de la Vie de jeunesse , le Pays latin , les Scènes de campagne . Cette dernière œuvre fut publiée dans la Revue des Deux Mondes. — M. Arsène Houssaye eut confiance en ce jeune poète, et reçut à la Comédie française le Bonhomme jadis , qui y fut représenté quatre-vingts fois consécutives.

Murger a un style à quatre chevaux qu’il conduit à la Daumont.

Nadar vous le représente un œil mouillé de pleurs, et un autre qui sourit ; c’est qu’il y a du Démocrite et de l’Héraclite dans le cœur et la physionomie de cet écrivain. Murger rit surtout amèrement des ridicules et des choses de ce monde avec cette originalité de mots qu’il noie dans un torrent de spirituelles turpitudes. — Murger serait fort embarrassé de dire ce que sont devenus ses cheveux ; les femmes ont dû les lui prendre pendant

LOUIS VEU1LLOT

LOUIS YEUILLOT.

son sommeil ; elles éprouvaient sans doute le désir d’avoir un souvenir de lui. Moi, je demande sa tête: j’y tiens comme objet d’art.

Je la ferais monter en pomme de canne.

LOUIS YEUILLOT

Ce portrait, au premier abord, semble étrange, j’en demande pardon aux écumoires, mais il est frappant de ressemblance avec un de nos plus spirituels polémistes religieux de notre époque, M. Louis Yeuillot.

Et cependant, M. Yeuillot a été vacciné ; oui, vacciné deux fois, — deux fois trop tard ! ! 1

Dès qu'il vint au monde,

Tout l’Olympe s’en plaignit.

Et l'assembleur des nuages Jura le Styxfet promit De former d’autres images.

A la vue de cet enfant, son père jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus, et dit en l’ondoyant : « Je te condamne, ô mon fils, à n’être jamais qu’un fils unique ; » puis il demanda l’addition au garçon et, dès ce jour, il prit son enfant sur ses genoux et sa femme en grippe.

Il se lassa de le tenir snr ses genoux et le mit en nourrice jusqu’à l’âge de dix-huit ans.

Louis Veuillot s’ennuya de sucer le lait et les bons principes, loin d’un père qui s’était débarrassé d’un fruit malade. Un jour que son père avait * oublié d’envoyer le sucre et le savon, Louis Veuillot devint nourriçophobe, il déchira ses langes, mordit le sein de sa nourrice et vint à Paris pour connaître un peu les choses de ce monde .

Le ciel défend, de vrai, certains contentements,

Mais on trouve avec lui des accommodements.

Louis Veuillot aima de bonne heure à sardanapaler.

Ce jeune homme, noceur par désœuvrement, préféra de bonne heure analyser un filet aux olives ou un bifteck au beurre d’anchois, fût-il même un peu gras, que de faire des réflexions bibliques sur les vaches maigres de Pharaon. — Son cœur, hélas I n’était point encore ouvert à la vertu. Feu Ourliac et Charles Monselet attesteraient que Louis Veuillot aimait mieux se coiffer d’un joli minois que d’une casquette de loutre.

Tout le monde sait que son père, né à Valladolid en 1420, sous le nom de Th. de Torquemada, était premier inquisiteur général du saint-office ; de là les goûts mystiques du fils caché sous les habits

LOUIS YEU1LLOT.

d’un obscur plébéien, et sous le nom plus obscur de Louis Yeuillot.

Son père, trop occupé des devoirs de sa profession de saint homme, se garda bien de lui acheter un remplaçant quand vint l’âge de la conscription ; Louis Yeuillot le gênait. Il se fit soldat et entra dans le 3e de carabiniers, où il aimait, entre autres gaudrioles, à chanter la Belle Bourbonnaise au dessert.

Louis Yeuillot, en quittant le service militaire, eut un instant l’idée d’ouvrir un restaurant à Bercy avec cabinets de sociétés , mais il opta pour la ville de saint Pierre, où il essaya de se convertir. — Il passa une grosse éponge sur son passé. « La conscience, se disait-il, est le paletot de l’âme ; » il se fit une conscience à lui, et s’acheta un paletot noir.

Il revint en France pour défendre les hommes noirs fustigés par Béranger, pour faire revivre les droits féodaux et continuer la profession de son papa, en France comme à Valladolid.

Il avise un soir dans une rue tortueuse une lanterne rouge ; il entre et se trouve à Y Univers religieux , où il prend la suite des affaires du père Coupe-Toujours, — au point de vue religieux.

Louis Yeuillot, depuis dix ans, voudrait qu’on attribuât de nouveau aux seigneurs la disposition absolue des vilains et vilaines ; — des vilaines surtout : quand elles sont jolies.

Au nom de Nadar je demande pardon à M. Veuillot de son écumoire :

Allons, mon cher, allons, je t’ai peint trait pour trait : On applaudit la charge... on siffle le portrait

DUPIN

L’homme que nous allons essayer de peindre à grands coups de brosse, comme on peint ces portants de coulisses qui représentent tantôt un arbre au milieu d’une forêt, tantôt une cheminée qui fume, a quelque chose dans ses allures qui rappelle le paysan du Danube, — avant l’invasion des principautés par un monsieur à qui elles faisaient envie.

Né dans le Nivernais, le 1er février 1783, André- Marie-Jcan-Jacques Dupin essaya les premiers chassés-croisés de son enlance dans une petite ville que les huguenots rendirent industrielle après l’édit de Nantes. — A ses premiers vagissements, il était facile de reconnaître qu’il serait un jour, ou un avocat très distingué du barreau de Paris, ou un porteur d’eau des Barreaux verts de la Courtille. Hâtons-nous de dire qu’il ne fut jamais initié aux joies pures et champêtres de cette localité.

La physionomie de ce jurisprudent est lourde

DUPIN

DUPIN

et commune; elle participe de la poire de bon chrétien ratatinée, et vue au cœur de l’hiver, et d’un cerneau en décomposition ; sa face est auvergnate, son sourire est auvergnat, sa gaieté et sa mère étaient Auvergnates ; et cependant s’il n’est pas Auvergnat par le cœur, il l’est encore par les souliers.

On dirait que la nature s'est étudiée à perfectionner cette laideur ; aussi se plaisait-il souvent à rappeler cette pensée d’un emballeur : Que la laideur sur le visage d’une femme est une police d’assurance contre l’incendie, mais qu’un homme est toujours assez beau quand il a l’âme belle.

A l’âge de dix-sept ans, l’aîné des trois Horaces, Dupin, Jean-Jacques, vint à Paris suivre les cours de Tronchet, ancien collègue de son père, autorisé par le directeur à ouvrir une académie de législation. Le savant jurisconsulte lui inspira de bonne heure les douces rêveries du Code pénal, la connaissance approfondie des hypothèques, et celle non moins aimable des fruits pendants par racines.

Lejeune Dupin détestait cordialement l’empire ; et, s’il faut en croire le biographe des Contemporains de M. Eugène, né à Mirecourt (Vosges), notre jeune Cujas, en discutant les lois de l’ancienne Rome et en rapportant quelques souvenirs historiques, avait donné au duc d’Enghien les traits de Germanicus, et à Bonaparte ceux de Tibère. La

police lui rendit son inimitié pour Je premier consul en faisant saisir son Manuel du Droit romain , qu’il venait d’élaborer dans l’étude d’un avoué de la rue Bourbon-Villeneuve, où il était alors premier clerc.

Dupin jura qu'on lui payerait tôt ou tard cette façon d’agir.

L’âge de la conscription arrivait pour lui à pas de géant. Or, comme il s’était fait une loi en dehors des cinq Codes de détester cordialement le premier consul, de craindre beaucoup la guerre et d’aimer passionnément le calembour, il se mit en tête de devenir docteur en droit pour échapper, disait-il, au dangereux honneur d’être exposé à servir de chair à canon pour le service de la patrie. M. Dupin, à vingt-trois ans, était déjà un grand légiste, tant il avait en horreur de devenir un grand capitaine.

Aléa jacta est! s'était-il dit, je ne serai pas soldat, mais je défendrai la veuve et l’orphelin — d’abord ; je défendrai mes intérêts ensuite.

César venait de passer le Rubicon.

Mais César avait fait ses Commentaires, - et M. Dupin voulut avoir les siens. Il mit en ordre les décrets rendus par Napoléon; il débrouilla le chaos et fit des annotations par pur amour du Code, et un peu pour faire oublier Germanicus et Tibère. Sa devise était de deux jours l’un :

DUPIN

Jurisprudentia est justi atque injusti scientja. Les autres jours, il se servait régulièrement de celle-ci : révélât ridendo leges. Les jours pairs, il était rare de ne pas voir M. Dupin farci de drolichonneries et de calembours à cheveux gris.

J’ai rencontré souvent de ces gens à bons mots.

De ces hommes charmants qui n’étaient que des sots.

M. Dupin n’a jamais été un homme charmant. (Voyez Nadar.)

Les bons mots sont comme les boutons de chemises; ils nous manquent souvent; mais, si parfois M. Dupin hasardait l’anecdote ou risquait les bons mots pour finir ensuite par des arguments irrésistibles et victorieux, ils ne manquaient jamais leur effet sur les juges et sur l’auditoire.

M. Dupin a donné cent fois raison à Teste, qui a dit de lui : « C’est un paillasse doublé de Démosthèncs.))

Ses cailloux étaient des calembours.

Son exorde est une mayonnaise de brusqueries et de sarcasmes — (sauce aux câpres) ; sa péroraison est le Puff à V attendrissement.

Pour arriver au cœur qu’importe le chemin !

L’esprit de M. Dupin prend toujours les rues basses. — Mais il arrive.

M . Dupin plaida longtemps àla première chambre,

depuis l’article 214 et suivants, jusqu’à Tarticle 312 inclusivement. Sa faconde et son extrême jeunesse ne lui permettaient pas de s’exposer à plaider l’émancipation, article 476; non plus les droits du mineur émancipé, articles 484, 488 et 489, depuis qu’un jour, dans un moment de joyeuse humeur, il avait osé dire, en défendant les droits d’un mineur :

Le mineur émancipé, — s’il est aveugle, devra nécessairement apprendre la clarinette ; — la faim justifie les moyens. Mais s’il est myope, — il n’aura pas cette jouissance à moins qu’il n’ait l’intention très louable de vexer un propriétaire qui l'aurait augmenté sans motif.

Du propriétaire à la propriété, il n’y a souvent que la distance d’un imbécile à la chose matérielle; en attaquant cette intelligence servie par des organes qu’on intitule : un propriétaire, M. Dupin s’enlevait le droit de plaider de longtemps sur l’article 544 et suivants, sur la propriété que, dans ses conférences, M. Dupin avait traitée ainsi :

Prenons, disait-il, la propriété corps à corps et tâchons de lui faire dire son secret.

Quelques commentateurs ont prétendu que la propriété ressemblait à un champignon placé hors de portée, auquel chacun cherchait à attacher son chapeau.

Nous ferons tomber cette définition en répondant qu’à ce compte il n’y aurait là que les Patagons et autres géants qui pourraient devenir propriétaires ; or, vous savez qu’il n’en est rien.

DUPIN

Pour nous, Messieurs, la propriété est une allumette chimique que tour à tour nous venons frotter contre la muraille : elle s’enflamme pour les uns et fait long feu pour les autres. — Voilà.

L’allumette chimique s’était enflammée pour lui. Après quelques procès pour la veuve et l’orphelin, il reconnut l’utilité de plaider à grandes guides pour les hommes et les journaux politiques et de devenir propriétaire à Rafûgny (Nièvre).

L’homme absurde est celui qui ne change jamais.

M. Dupin définissait devant un cercle d’amis, cinq ans plus tard, la qualité du propriétaire :

« Le propriétaire est celui qui a pignon sur rue. Il doit ressembler au boa, et dormir trois mois comme ce serpent et ne s’éveiller que le jour du terme.

« Pour moi, disait-il, le propriétaire est une épée de Damoclès suspendue sur la tête des locataires par un fil d’argent. — Le fil casse à chaque trimestre, et tous les locataires, à tour de rôle, sont obligés de le rattacher. »

M. Dupin n’hésita plus à plaider en faveur de l’article 544 et suivants. Il venait d’être atteint d'une californie-entérite. Il y avait un Lucius Licinius Crassus dans la famille des Dupin, — 1814 ans après Jésus-Christ.

Marie-Jean-Jacques applaudit bruyamment à la

chute du héros qui allait dans l’exil expier sa gloire. Il osa parler plus souvent de Germanicus sans la crainte de Tibère.

Les électeurs marchands de draps de Château- Cliinon l’envoyèrent à la chambre. Il y fut l’un des antagonistes les plus acharnés durant ies Cent jours. Il avait à venger la saisie de son livre de Droit romain ; il se mit à battre le fer rouge de l’hyperbole, et dans un de ses discours-ministre, il fit rejeter la proposition tendant à proclamer Napoléon II après l’abdication de l’empereur à Fontainebleau. — La proposition fut rejetée.

M. Dupin, reconnaissant que de toutes les décrépitudes, la plus redoutable est celle des bottes, vira de bord, acheta des bottes neuves et publia le fameux opuscule qui a pour titre : De la libre Défense des accusés. Le malin jurisconsulte sentait qu’en venant se placer sous l’égide de la magistrature, à cette époque où la terreur blanche relevait les échafauds, il se faisait des partisans nombreux dans le parti de l’opposition d’alors.

Il y avait là, quel qu’en fut le mobile, un véritable élan de courage. Peut-être venait-il à ce moment de lire ce vers de Racine :

Il est beau de mourir pour conserver sa foi ;

ou peut-être était-il sûr qu’il n’en mourrait pas. On n’a jamais pu savoir .

DUPIN

Maître Dupin défendit le maréchal Ney devant la chambre des pairs et déploya pour obtenir son salut toutes les ressources de son talent oratoire ; mais la victime était condamnée d’avance 1

M. Dupin a un cœur comme un autre, aussi n’hésita-t-il pas, dix ans plus tard, d’assister au convoi de l’accusateur de l’illustre maréchal et de réciter un De profundis sur sa tombe! Au fond, M. Dupin est bon par instinct et équilibriste par vertu.

Ce Janus moderne, avec son énorme faux col, n’a jamais été fils d’Apollon ; aucune nymphe du nom de Creuse ne lui donna le jour ; et si, comme ce dieu de la fable, il est gratifié d’une rare prudence, s’il a deux visages comme lui, soyez sûr que ce n’est que pour ses besoins personnels, et aussi parce qu’il aime à faire son ronron comme un vieux chat, sous tous les gouvernements possibles.

Les ordonnances de Juillet 1830 parurent. M. Dupin se livre avec amour à de nouveaux sauts de carpe fantastiques et devient le point de mire d’un parti qui avait compté sur lui au jour du danger. Mais comme dans les cas périlleux il vaut mieux se sauver que de commettre une lâcheté, M. Dupin n’hésite pas à se lever le premier pour s’élancer — dans sa cave au péril de sa vie, d’où on l’en — retire — ivre d’enthousiasme pour sa belle conduite pendant les trois jours.

Le Cujas de la Nièvre aurait pu mourir, il ne l’a pas voulu; il avait là, certes, une belle occasion de servir sa patrie.

Mais la vie est un songe et la mort un réveil;

et Cujas a préféré dormir — au bruit de la fusillade.

Il y a des gens qui ont dit qu’il était mort et ressuscité le troisième jour, comme Jésus-Christ.

M. Dupin ne se bat qu’à coups de langue.

Il en meurt.

Ci gît un foudre d’éloquence Qui nous a charmés bien souvent :

11 fit à la jurisprudence Faire plus d’un pas en avant;

Du palais de Thémis il ébranlait les voûtes ;

De nos législateurs il fut le plus malin :

Mais, hélas! il est mort de frayeur ou de faim;

Car, depuis que le Louvre est encombré de croûtes, On n’entend plus parler du pain.

THALBERG

Je ne sais pas au juste l’âge de M. Thalberg, mais j’ai ouï dire qu’il avait eu l’honneur de jouer à la toupie sous le Consulat.

Dès son enfance, il donnait les plus belles espé-

THALBERG

THALBERG

rances musicales. A cinq ans, il jouait de la clarinette avec son nez comme père et mère. Enfin, tout en lui annonçait qu’il serait un jour un compositeur célèbre. — Il a tenu parole.

A seize ans il se rendit coupable de musique avec préméditation de guet-apens, et fit paraître l’excellente méthode de piano qui fonda sa réputation. O vanité des choses et des doubles croches de ce monde! Thalberg venait de donner au monde des tapoteuses et des doigts en bas âge la clef du piano comparé à l’ostéologie et la myologie, ou l’art de se rendre compte, en jouant la Marche des Tartares , de la marche anatomique du carpe et du métacarpe !

M. Thalberg venait d’inventer le piano anatomique, ou l’art d’écorcher les gens sur un air quelconque et sans les faire crier!

Un jour que j’allai chezlui, il mevantal’excellence de son système pianistico-anatomique, et, levant ses doigts, qui ressemblent à des faucheux se livrant bataille, le colloque suivant s’établit entre nous :

M. Thalberg. Ma méthode consiste à faire tout bêtement de l’anatomie en jouant du piano, et à connaître la différence qui existe entre le thénar et l’hypçthénar.

M. Citrouillard . Vous avez un cœur excellent et des mains affreuses, monsieur Thalberg... continuez.

M. Thalberg. Je sais, si je joue la Marseillaise sur mon piano, combien de fois agit le court adducteur du pouce, et dans quel sens opère le court fléchisseur du petit doigt. — Vous avouerez que c’est bien agréable pour un enfant de six ans de pouvoir apprendre deux sciences à la fois?

M. Citrouillard. C’est mon avis. C’est très joli, l’anatomie.

M. Thalberg. Sur le piano, et pour une femme surtout. Tenez, je suppose que la charmante Mme Marie Cabel qui touche le cœur et l’âme de ses auditeurs, soit qu’elle touche ou ne touche pas de son piano, veuille se servir de ma méthode anatomique, pensez-vous qu’elle restera froide comme une torpille si elle accompagne Mm* Stoltz sur cet air d’Adolphe Adam?

Ali! qu’il fait donc bon (bis)

Cueillir la fraise Au bois de Bagneux Quand on est deux (bis).

Croyez-vous que Mme Cabel ne sera pas heureuse de pouvoir Mire mentalement , pendant que ' Mme Stoltz chante ces deux vers :

Ah ! qu’il fait donc bon (bis)

Cueillir la fraise!

Chante, va, ma bonne ; tu n’es pas comme moi initiée aux interosseux-dorsaux, surnommés méta-

THALBERG

lOi

carpo-phalangieux-latéraux-sous-palmaires. Cueille la fraise tant que tu voudras, pendant ce temps je fais de l’anatomie comparée à ton chant et je suis un cours d’ostéologie sans que tu t’en doutes ; car pendant que tu chantes ce vers :

Au bois de Bagneux,

j’agite tous les petits os de ma jolie main ; à chaque syllabe que tu prononces, mon carpe et mon métacarpe se disloquent de la manière suivante :

g l’os scaphoïde ;

td

2 l’os trapèze ;

® l’os pisiforme;

“ l’os semi-lunaire.

% l’os crochu.

M. Citrouillard. L’os crochu de Mrae Cabel me plaît 1

M. Thalberg. Polisson! — Vous voyez bien qu’elle fait de l’ostéologie tout en disant :

Dans le bois de Bagneux Quand on est deux (bis).

Pensez-vous qu’elle ne serait pas enchantée de s’arrêter avec complaisance dans le bois de Bagneux pour y cueillir la fraise et y faire un point d’orgue

à l’aide de son aponévrose palmaire en appuyant ses lombricaux sur les touches pour faire un accord?...

M. Citrouillard. Mon cher Thalberg, vous avez un bien petit piano, mais vous devez avoir eu de grands malheurs .

M. Thalberg, soupirant . Oh ! oui, monsieur Citrou illard !...

M. Citrouillard. Racontez-les-moi.

M. Thalberg raconta longuement l’histoire de sa vie.

M. Thalberg m’a touché du piano et par le récit de ses malheurs.

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