DEUXIÈME COUPLET
Bois adorés, grands bois...
ARSÈNE HOUSSAYE. 71
Le père ( hors de lui). — Assez I tu seras meunier...
Arsène. — Vous voulez donc faire mon malheur, mon père ?
Le père. — Le malheur, mon fils, est souvent le meilleur pédicure pour extirper les durillons du cœur...
Arsène. — Je n’ai pas de durillons, je vous jure...
Le père. — Tu as de l’amour ; l’amour est le durillon du cœur. Et je ne sais quel meunier de l’antiquité a dit : Le vrai cœur d’un poète est prêt à s’enflammer ; par là morbleu ! ce meunier-là avait du bon ; or, comme tu es excessivement poète, en travaillant au moulin avec moi tu n’auras pas le temps de t’enflammer.
Arsène. — Je vous jure que je n’ai pas d’amour au cœur...
Le père. — Ah! tu n’as pas d’amour!... ( Tirant de sa poche un feuillet.) Que signifient ces lignes inachevées que tu adresses aux demoiselles ?. . .
Que j’aime à voir la gaze de tes ailes Se déployer, se fermer tour à tour,
Et puis briller comme des étincelles Aux feux du jour!
Arsène {riant). — Ah ! papa, ce sont les vertes
demoiselles que je vois tous les jours s’envoler sur les gazons et les ruisseaux de la montagne, quand le ciel bleu...
Le père. — Suffît. Crois-tu que je sois un imbécile?... je sais pour qui tu rimailles de la sorte. Je connais la demoiselle verte de ton cœur... je ne suis point aveugle.
Arsène. — Apprenez-le-moi, mon père?
Le père. — Et parbleu... la petite Louise Caraud... celle qui t’appelle Cléobule, et qui n’ôte jamais ses papillotes.
Arsène (avec majesté). — Mon père, j’aime mieux les côtelettes que les femmes en papillotes. Pour vous prouver que vous vous trompez sur l’état de mon cœur, j’accepte l’état de meunier. (A part.) Je lâcherai papa au premier coin de rue, un jour de marché ; car la brillante éducation que j’ai reçue...
Le père. — Embrasse-moi , mon fils. — Tableau.
Le jeune Arsène Houssaye tint parole. Il jeta, quinze jours après cet entretien, son bonnet pardessus les moulins de son père, et vint à Paris dans une étude de notaire, où il ne resta que quinze jours : — c’est le délai fatal qu’il a toujours imposé à sa nature poétique et vagabonde. — Le notariat développa dans son jeune cœur un goût prononcé pour la carrière des armes. Il s’engagea dans les lanciers (non polonais), fît le siège d’Anvers, et
ARSENE HOUSSAYE.
revint à Paris quinze jours après. Son siège était fait.
Arsène, revenu dans le giron des lettres, ne savait où reposer sa tète alourdie par les hémistiches dont son cerveau était encombré. Il cherchait un logement au cinquième étage pour y mettre des meubles, et un rez-de-chaussée pour y loger son esprit, — un rez-de-chaussée de la Presse, bien entendu.
Il n'y avait pas un seul écriteau. — Tous les journaux, alors, étaient loués.
M. Houssaye excelle surtout dans les vers rocailles ou à échappement ; ils sont quelquefois durs et souvent pâles et insignifiants.
Nous en savons quelques-uns parmi lesquels plusieurs se font remarquer par l’accumulation du T :
J’arrivais TouT ému, Toi, TouTe chancelanTe;
Tu venais sur le seuil, ô ma belle indolenTe,
Te plaindre du reTard ; mais après un baiser TouT éTaiT diT; eT puis nous allions arroser (Echappement.)
Nos fleurs dans les vieux poTs, la fragile anémone,
La blanche margueriTe, où nous faisions l’aumône Au morne joueur d’orgue, au vieillard gémissanT.
Au peTiTAuvergnaT quichanTaiT en dansanT,
Pour un homme qui écrit poétiquement la prose, voilà, certes, des vers durs et martelés, ou Béranger ne s’y connaît pas. Je ne sache pas que l’héroïne de M « Houssaye dût être flattée d’arroser des
O-i cro
fleurs dans de vieux pots en présence d’un Auvernat... malpropre d’ordinaire. Ce morne joueur ’orgue a dû la faire pâmer d’aise.
Je veux me débarrasser du mal que j’ai à dire.
Dans la même pièce de vers, le poète s’écrie à sa Fanny :
. Mon âme désolée
N'est plus qu’un nid désert qu’emportera le vent,
Un nid où la chouette ira pleurer souvent.
Souvent, n’est pas assez. Fanny préférerait peutêtre qu’elle y pleurât toujours.
Partout, même en Belgique, pays de la contrefaçon, — les femmes ont été considérées comme les roses de la vie . Voici venir le bel Arsène adressant à M. Jules Janin le quatrain joyeux que voici :
O loi que la fortune accable de faveurs,
Voyageur nonchalant qu’on aime et qu’on envie,
Cueille longtemps encore au sentier des rêveurs ,
Cueille les roses de la vie.
Je donnerais dix ans de la vie de mon propriétaire pour voir le gros et gracieux M. Jules Janin cueillir les roses de la vie. — Que cet être-là doit bien cueillir ! Il a dû bien sourire dans son sentier des rêveurs !
M. Arsène Ilousiaye se livre avec une ardeur effrénée au genre bergerado ; il invente la poésie
ARSÈNE HOUSSAYE
florale : cette poésie porte à la tête et au cœur. IJn serpent sous V herbe établit sa réputation, et le place au rang des écrivains de talent.
Ce que je ne pardonnerai jamais à l’ex-meunier du département de l’Aisne, au lancier non polonais du siège d’Anvers, au clerc de notaire, c’est d’avoir arrangé le xvme siècle à sa manière, en promenant sa main sur les postiches de Latour, au point d’avoir fait de la Pompadour l’idéal de la vertu ; d’avoir réhabilité Louis XV, en prouvant qu'il n’a jamais été un débauché, et de nous avoir représenté le financier Beaujon comme un homme aussi bienfaisant et aussi humain que le petit Manteau bleu.
En 1845, Arsène Houssaye devient le berger Tityre de /’ Artiste; il dirige en maître ce journal sudorifique quoique in-4°. — Et ce nouveau cénacle prend le titre de Critiques blonds.
Pendant la période de 1845 à \ 848, l’ex-meunier sans souci fait de la littérature politico-avancée, ce qui fait dire à un marchand de madapolam jaloux : « Arsène Houssaye a fait pour la littérature et la politique ce que Lamy Housset a fait pour les chemises : beaucoup de cols. »
En 1848, Arsène Houssaye et Laviron entrent les premiers au Louvre. 11 abuse de sa blonde et luxuriante chevelure pour porter pendant les premiers jours, Sobrier et lui, ces fameux chapeaux
montagnards qui donnent la mode aux gardiens de Paris.
En 1849, M. Houssaye succède à M. Edmond Séveste au Théâtre-Français, épaulé par son ami Véron.
A tous les événements le sage est préparé.
Arsène s’aperçoit que ses cheveux frisent la politique, et comme nous ne sommes plus à l’époque des sentiers perdus , il ne conserve de ses cheveux montagnards que juste ce qu’il lui faut pour diriger le Théâtre-Français.
Quelque chose brille à sa boutonnière. — On dit que les rois lui veulent du bien.
Après tout, c’est sa faute s’il est décoré par le roi des Belges ; il n’avait qu’à ne pas lui envoyer ses œuvres complètes.