D’ARLINCOURT
M. d’Àrlincourt est né vicomte et dans l’Auvergne, en 1540.
Il est venu sur terre avec une âme belle et radieuse, mais avec une plume nébuleuse sur l’oreille gauche, triste héritage d’un regard de sa mère qui le portait dans son sein !
La mission du noble vicomte, dont la susdite plume s’était fendue jusqu’au blanc à force de chanter les héroïnes pâles, les ruisseaux murmurants, les nymphes ossianiques et les guerriers mystérieux, était aussi de défendre avec courage et une loyauté incessante les phalanges bourbonneuses de la restauration. Si l’on donnait des brevets de fidélité au malheur, je n’hésiterais pas à lui décerner un brevet émaillé d’or monté sur rubis.
M. d’Arlincourt est de ces hommes dont la montre a toujours retardé d’un siècle et demi. — Estce sa faute s’il n’a pas trouvé d’horloger ?
Son esprit à cheval sur des coquecigrues
a enfanté une foule de romans qui ont fait de lui le Paul de Kock des salons aristocratiques. Le
Brasseur du roi , le Solitaire , les Trois Châteaux , l'Herbagère et Ida forment à peu près son butin de romancier de la restauration. Le drame la Peste noire , en 1844, à F Ambigu, a été son Waterloo.
Le noble vicomte passait, il y a vingt ans,, pour le chef de l’école romantique... Mais aujourd’hui, on n’écrit plus comme cela qu’à Sainte-Périne.
Le style de M. d’Arlincourt se fait vieux; il porte des gilets de flanelle.
A part le dernier vers qui ne peut lui être imputé, voici l’épitaphe anticipée d’un des poètes du Tintamarre qui le crayonne mieux que je ne le saurais faire :
Vicomte et pèlerin, sa nébuleuse plume
Exploita les rochers, la cascade et la brume;
Son style était ronflant, inversif, ampoulé;
Après sa vie encor, son goût bizarre perce :
Môme dans son cercueil il dort en sens inverse...
Il aimait trop le czar... et le czar l’a coulé!
JULES JANIN
Le fashionable habitant de la rue de Tournon, — citoyen honoraire de Saint-Étienne en Forez ; « Saint-Étienne, la ville engloutie dans une
JULES J AN 1 N
JULES JANIN
vallée profonde et triste ; Saint-Étienne, la ville aux sept collines, comme Rome, jetée dans le fond des montagnes, sans verdure et sans ombrage, son Saint-Étienne, à lui ; le sien.... »
Jules Janin naquit donc à Saint-Étienne.
Toutefois on ne rapporte rien de bien extraordinaire touchant son enfance, dit un historien, sinon cependant qu’il étonnait tous ceux qui l’approchaient par l’émission de très jolis coq-à-l’âne au-dessus de son âge.
11 ne pouvait ouvrir la bouche — dans Saint- Etienne — sans lancer un bon mot dans la circulation; — les concetti l’étranglaient, — il suait l’esprit par tous les pores, de telle sorte que son père n’hésita pas à lui dire un jour : « Jules, tu es mon fils. . )>
— Qui vous l’a dit, mon père ?
— «Fai pour le croire la parole de ta mère. »
Jules ne trouva rien à objecter à cela.
Cette scène étrange se passait le 19 juin 1796, sous le directoire... et sous une charmille.
Jules n’est donc plus d’un certain âge, mais il est d’un âge certain. — 58 ans !
Onze lustres complets surchargés de trois ans.
Il a l’âge que Boileau lui a donné.
Après cet entretien paternel, M. Janin, qui voyait poindre dans son fils l’étoffe d’un génie à
trente-six carats, l’envoya à Paris et le fit placer en plein collège Louis-le-Grand, parmi l’élite de cette jeunesse studieuse. Il l’étreignit en pleurant et lui dit : « Jules, si je lis bien dans l’avenir, tu ne peux te dispenser de remporter là-bas quelque prix d’honneur au grand concours. » Puis l’embrassant sur toutes les joues, il donna au futur collégien un trousseau bien léger, le mit au roulage accéléré et lui dit adieu. Il écrivit en soupirant et à la craie, sur la tunique de Jules, ce mot : fragile !
Jules Janin partit tout pensif, tout triste de dire aussi vite adieu à ses jolis îlots du Rhône.
Comme Gil-Blas, il commença sa vie littéraire sur la grande route. Il raconta naïvement son premier voyage, dans un charmant recueil intitulé : Rognures d'esprit. Le même roulage contenait un grognard, Chauvin, zébré de blessures, de rubans et d’une vieille redingote à brandebourgs, rentrant dans ses foyers, après vingt ans d’absence, qui lui chantait des refrains de Béranger et déclamait quelques lambeaux des Messéniennes de Casimir Delavigne.
Ce vieux toqué ne se doutait pas qu’un jour donné le jeune lycéen passerait ces deux grands noms au crible de son esprit, au laminoir de son acerbe critique.
Laissons étudier et grossir ce bon Jules qui, malgré les prévisions de son père, ne remportera
JULES JANIN
pas le plus petit prix d’honneur au grand concours.
Jetons un voile sur sa vie de collège, sur les épanchements de son humeur maligne envers ses professeurs et régents qu’il abreuva de caricatures, de brocards etd’épigrammes. Petit lionceau deviendra lion.
Janin termine ses études en présence de la pauvreté, n’ayant pour toute aide qu’une vieille grand’mère de quatre-vingts ans. Oh ! se disait-il, c’est tomber de bien haut I avoir rêvé toute sa vie grande fortune et grandes dames, et nobles amours et succès de gloire, puis tomber dans la rue au bras d’un octogénaire 1 Sortir de ces palais enchantés de l’imagination, pour aller dans les rues du vieux quartier latin, lisant un à un tous les écriteaux d’une maison pour trouver une chambre au cinquième étage ! cela était décourageant pour un jeune homme tout frais sorti des odes d’Horace et des poèmes de Virgile.... Et chacun de se dire : Comme il va apprendre à aimer et à chérir son prochain, dans le nid misérable que sa pauvreté a choisi M !
Il fait ses premiers essais littéraires au journal le Figaro , et invente pour ses besoins personnels le verbe éreinter.
Toujours taupe à l’égard de sa propre personne Il a des yeux perçants sur les défauts d’autrui.
Après le journal, il aborde le roman. La première œuvre qu’il mit au jour fut V Ane mort et la Femme guillotinée , rêve brûlant de sa vingtième année, qui obtint un grand succès.
Suivant Philibert Audebrand, l’un des principaux mousquetaires d’Alexandre Dumas, Jules Janin, au sortir du Figaro , écrivit l’article artistique de la Quotidienne ; puis la révolution de Juillet accomplie, il remplaça, pour le feuilleton dramatique, M. Philarète Chasles au Journal des Débats , et entre toutes choses, chacun remarque cette polémique fameuse qu’il soutint, avec tant d’avantage, contre M. Nisard, le burlesque inventeur de la littérature difficile (à lire).
M. Philarète Chasles n’hésite plus à donner à M. Jules la qualité de prince des critiques.
Au Tintamarre , où l’on est d’ordinaire assez bon prince, un de ses poètes assermentés, je ne sais lequel, crut devoir répondre à cette imprudente qualification de M. Philarète, par l’épitaphe anticipée que voici :
Ci gît un écrivain qui fit chérir son nom Des classes aristocratiques,
Car il était le prince des critiques...
Mais non...
Le critique des princes...
Dans un grand drap de lit il pondait son venin... Jadis, lorsqu’en ses rudes pinces,
Félix Pyat l’appelait, il était déjà nain.
JULES JANIN
Diable! monsieur Philarète, vous avez bientôt fait un prince !
M. Jules Janin n’a jamais été pour moi qu’un simple sergent-major de la critique, un sous-officier de lettres, un critique breveté sans garantie du gouvernement, un critique faux bonhomme , ne laissant jamais échapper une occasion de parler, et sachant découvrir des cheveux aux occasions les plus chauves .
Un de nos amis, biographe par tempérament, nous faisait un soir ce portrait de Jules :
Bon gros original, sans haine comme sans amour ; capable seulement de louer ou de critiquer avec esprit n’importe quoi et n’importe qui, en faveur de n’importe quoi et contre n’importe qui.
Son style joue toujours la passion, et il ne pense pas le contraire de ce qu’il dit. Si le hasard écrivait, il écrirait comme lui ; si les vingt-cinq lettres de l’alphabet pouvaient se combiner en phrases, en s’entre-remuant dans un sac, elles feraient ses livres.
Je ne puis résister à la tentation qui me domine : c’est de faire parler un de nos plus spirituels confrères de la presse militante. Ecoutez ce que B. Jouvin dit du critique faux bonhomme :
« Jules Janin est un orgueilleux ; avec un raffinement inconnu à la plupart des vaniteux de gloire ,
il sait l’art de s’effacer, tout en se mettant en avant, et, comme La Tour-d’Auvergne, il ne veut être que le 'premier grenadier du feuilleton.
Populaire avec tous les grimauds de lettres du dernier ordre, comme un arc trop violemment tendu, c’est en souffletant le génie qu’il se redresse et qu’il se venge de l’abaissement auquel le condamnent les besoins d’une vanité hystérique. Il n’est pas d’écrivain de valeur que, dans un badinage pervers et un accès d’étourderie froidement jouée, il n’ait bafoué pour le plaisir cruel de lui faire expier, par des pleurs de sang, un succès légitime et populaire. Il en est même que la mort n’a pu soustraire aux gamineries sacrilèges de sa plume.
Le critique faux bonhomme a eu du talent autrefois, — à ce qu’on assure, — mais de ce talent crème fouettée , qui veut être goûté sur l’heure et qui aigrit le lendemain : or, il y a juste vingt-ans que. ce lendemain est passé.
Voulez- vous une preuve qu’il a souffleté le génie ? Voici ce qu’il a osé écrire, en 1843, de ce philosophe, de ce penseur, de ce poète, de Balzac enfin :
Balzac a écrit, sous un faux nom, des romans excentriques, dont le quai de la Volaille môme ne voulait pas se charger; il se traîne dans les tombeaux d’Anne Radcliffe, dans les blasphèmes de Pigault-Lebrun, dans les
JULES JANIN
drôleries de Paul de Kock, il tourne incessamment dans le môme cercle d’aventures vulgaires et triviales.
M. Janin est un Zoïle gras.
L’auteur de Barnave et de Clarisse Harlowe (de Richardson), vous le voyez, mes frères, suinte le pédagogisme à outrance par tous les pores — de ses feuilletons, et parle latin pour l’instruction des masses : Biscuit utile dulci .
J. J. fait le chemin de traverse et inaugure le chemin de fer du Nord où il se fait voler sa plaque du Nichan-Ifthiar. Le voleur garde les diamants en souvenir de Jules, et jette la plaque sur la voie, en la crainte de la cour d’assises. — Ces deux événements pourraient bien le conduire sur le chemin de l’Académie.
Un jour qu’il n’avait rien à faire, il revient tout exprès d’Italie pour apprendre à sa patrie endormie qu’il y avait dans le désert du Théâtre-Français une jeune fille nubile du nom de Rachel, dont il se déclare l’inventeur. Cette jeune fille devient son œuvre à lui, comme il a été sa gloire à elle. Elle a été sa création et sa révolution de Juillet. Plus tard, il essayera de démolir de ses mains parricides le piédestal sur lequel il l’a élevée glorieuse et triomphante 1 Que qu’ça fait! redirait aujourd’hui M. de Yaublanc, s’il n’était pas mort.
Souvenirs du Quinte- Cur ce, qu’êtes-vous devenus ? beaux jours du collège, où êtes-vous ?
M. Janin a tout oublié!...
Un des simples caporaux de lettres du Tintamarre , ancien ami de collège de Jules Janin, rappelle au prince de la critique les beaux jours de son adolescence, sur l’air :
Air : Haïsse les femmes qui voudra.
Te rappelles-tu les Brotteaux,
Le pont d’Oullins, pays des saules, {bis) Lyon, qui fait avec ses eaux.
Une écharpe pour ses épaules,
Pour ses épaules?
Par les souvenirs du passé Le mal présent s’allège ;
Tous deux, là, nous avons passé Sur les bancs d’un collège, {bis) Aussi, comme ils sont loin de nous,
Ces jours que le temps éparpille,
Où nous tombions à deux genoux Pour mieux jouer à la gobille,
A la gobille !
Tu n’avais pas, assurément,
Une loquace aussi diffuse, {bis)
Quand tu mangeais ton rudiment Pour avoir la science infuse,
La science infuse.
Alors ton œil était mutin,
Et tes pointes légères Vivaient du grec et du latin Qu’aujourd’bui tu digères, {bis)
Aux premiers jours de puberté,
Des enfants l’heureuse famille
JULES JANIN
Célèbre en chœur la liberté Tout en jouant à la gobille,
A la gobille.
Pourquoi tenailler les auteurs ?
Ils te font vivre, et tu les railles,* (bis) Laisse en paix ces pauvres acteurs Que tous les huit jours tu mitrailles, Que tu mitrailles.
Par toi la Juive des Français,
Rachel, commande en reine,
Faut-il, tombant dans l’autre excès, Tuer sa souveraine? (bis)
Les arts sont un stérile champ Où chacun vit de sa faucille ;
Tu n’étais pas aussi méchant Quand nous jouions à la gobille,
A la gobille.
Tu vivais exempt de remord,
Ta figure était satinée ; (bis)
Tu n’avais fait ni l’Ane mort Ni la Femme guillotinée ,
Guillotinée.
Rappelle-toi nos gais ébats,
Nos fêtes enfantines;
Tu ne rêvais pas les Débats,
Et ses longues tartines, (bis)
Pour obscurcir ton front vermeil.
Un Alexandre, en vrai bon drille, N’éclipsa jamais ton soleil,
Quand nous jouions à la gobille,
A la gobille .
Je te connaissais bon garçon,
Et sur les malheureux tu pointes ; (bis)
Ta faconde est un hérisson Dont il faudrait couper les pointes,
Couper les pointes.
Pourquoi vas-tu toucher la main De chaque ministère?
Faut-il du phénix de l’hymen Découvrir le mystère? (bis)
De tes satires chacun rit;
Le trait méchant partout scintille.
Je te trouvais bien plus d’esprit Quand nous jouions à la gobille,
A la gobille.
Marions les deux initiales jumelles du Journal des Débats , pour en finir avec le Napoléon de la critique. — Le mariage de l’Empereur avec Marie- Louise n’a pas produit plus d’émotion. J. J. épouse une femme charmante et riche dont l’unique désir est de visiter les Grisons — de la Suisse. Ils partent, ils sont partis.
Depuis son mariage, M. Jules Janin continue son petit commerce du lundi dans le Journal des Débats. 11 s’y fait l’orthopédiste de la syntaxe, met des pieds bots à la poésie boiteuse, redresse les difformités du langage, couche sur des lits mécaniques les œuvres de tout le monde — et les rend bossues, — M. J. J. est le Yalérius de la littérature.
ROGER DE B EAUVOI R
ROGER DE BEAUVOIR
ROGER DE BEAUVOIR
Jeune seigneur du moyen âge,
Qui par la mort fut oublié,
Noble artiste en pèlerinage,
Avec Van Dyck il fut lié.
Il a visité la Castille,
Le front ombragé d’un cimier ;
11 fut reclus à la Bastille,
Au siècle de François Premier.
Seigneur de joyeuse folie,
Comme tous ceux que nous aimons,
Avec Brantôme, en Italie,
Il courait au delà des monts.
Il a revêtu la cuirasse,
Il a fondé les rose-croix,
Sur des chevaux de noble race Il ajouté dans les tournois.
Artiste, chevalier, poète,
Il a parcouru l’univers,
Tenant à sa main toujours prête Le pinceau, l’épée ou les vers.
Il s’est fait, en galant jeune homme, Notre contemporain, ce soir;
Ainsi qu’au vieux temps, on le nomme : Le sire Roger de Beauvoir.
Ainsi chantaient en chœur quelques poètes en vacances, un soir que Roger de Beauvoir ( sur mer ) pendait la crémaillère chez Anténor Joly, l’inventeur du Vert-Vert. J’éprouve le besoin de complé-
ter la biographie de cette binette contemporaine en vile prose, comme écrivait souvent Voltaire.
Roger de Beauvoir ( Beux-Sèvres ) descend des rois d’Aragon — par les femmes, et de la diligence par la rue du Bouloi, pour assister à la dernière orgie de Mmc de Parabère.
Né dans le Poitou et l’opulence, Roger sachant pertinemment de par lui-même et Vosgien que son département abonde en sel et en froment, partit un beau matin pour se faire diplomate, emportant avec lui tout le sel qui devait plus tard assaisonner ses œuvres, ne laissant à ces bons Poitevins que le froment, et juste ce qu'il fallait de sel pour leur agriculture.
Son âge se perd dans la nuit des temps. — Je crois me souvenir qu’il fut enfermé à la Bastille, dans la chambre de Latude, pour y faire en collaboration avec lui le Cornet à pistons , pièce en un acte, représentée beaucoup plus tard sur la scène du Vaudeville. Latude, dont la spécialité était de faire des échelles de corde pour se sauver, composa, dit-on, l’échelle des scènes de l’œuvre ; Roger en fit la prose et les couplets, et la pièce obtint un succès fou. Roger de Beauvoir fut seul nommé.
Mais n’anticipons pas sur la vie littéraire du jeune homme avant de l’avoir posé dans le monde ; — non plus, avant de le pourtraire .
A l’âge de dix-neuf ans Roger, comme dit Asse-
ROGER DE BEAUVOIR
line, comprit qu’il portait un beau nom, sonore et chevaleresque, et qu’il n’avait qu’à se montrer pour vaincre. Il supplia sa mère de le laisser s’échapper de ses bras et de lui permettre de partir, en qualité d’attaché d’ambassade auprès de M. de Polignac, à Londres.
Que ne peut point un fils sur le cœur d’une mère!
La mère de Roger sécha ses larmes, le repoussa de ses bras en lui disant : Ya te faire diplomate ailleurs.
Le prince de Polignac, qui se connaissait en hommes, avait vu dans Roger de Beauvoir un beau garçon convenablement riche, qui pouvait figurer avec honneur dans la diplomatie. Il se l’attacha avec le plaisir qu’on a de voir vivre à ses côtés un être beau, reluisant, heureux, gonflé de jeunesse et d’avenir. Mais Roger, homme de mœurs douces, quoique d’un naturel rageur, était bravache et absolu. Il avait trop d’esprit pour faire un ambassadeur, il préféra honorer les lettres par mille extravagances et par plus d’un succès ; il quitta Londres pour venir dans la métropole du monde et des arts, après avoir, à l’aurore de sa vie, serré la main de sir Walter Scott, son cicerone et son tuteur, qu’il devait revoir six ans plus tard à Naples, à son déclin.
Roger débarque à l’hôtel Pimodan. Il plante sa
mère et sa tente dans la demeure qu’avait habité Talleyrand, et se livre à des excès de poésie et d’ivresse avec toute la fougue et la hardiesse d’un jeune homme de vingt-cinq ans. Il ne dédaigne pas de se mêler aux mascarades érigées alors par Nestor Roqueplan, Labattu et Buponchel, et de chanter, boire et danser en l’honneur de la France. Il tutoie Méry et ne le désigne que sous le nom de Bassompierre ; ils boivent dans la même coupe, cette fois à la santé des filles de l’Opéra.
Roger de Beauvoir devient un Roger Bontemps.
Il aime à dessécher un verre mousseline, fut-il rempli de chambertin. Il adore les vins généreux, parce qu’ils prêtent — à rire et qu’ils affriolent le génie qui s’endort. Il est Lauzun en diable après boire, et brave Louis XIV qui ne peut plus le faire enfermer à la Bastille. Quand on lui parle des Spartiates, il les admire, mais il déteste cordialement leur brouet et préfère un turbot sauce Robert. — C’est une affaire de goût.
De Beauvoir gaspille et dévore en peu de mois une brillante fortune et devient pauvre, au point de parodier ce général des Achéens. Il scie son bois lui-même et se prend pour son domestique.
Mais il est riche d’avenir, le plus fashionable des hommes de lettres qui, tous, ne portent pas des sous-pieds et n’ont pas crédit chez Laurent Richard 1
ROGER DE BEAUVOIR
On voudrait oublier ses ouvrages en admirant la coupe de ses habits. — Buffon écrivait des chefsd’œuvre en manchettes; lui, écrit des romans, cravaté, frisé, ganté, parfumé, barbifié, botté, corseté, et fait paraître pour son début ï Écolier de Cluny qui sert de prétexte à la Tour de Nesle, et bientôt après le Chevalier de Saint-Georges , délicieux roman, premier fleuron de sa couronne littéraire. Il Pulcinella, la Lescombat donnent à d’autres l’occasion de traduire sur la scène les élucubrations de Roger de Beauvoir.
Roger fait avec sa plume une rose couverte et met au monde successivement : le Café Procope, la Cape et l'Épée, les Trois Rohan , /’ Auberge des Trois-Pinsy l'Ile des Cygnes , l'Abbé de Choisy , etc., etc. Les principaux éditeurs de Paris prennent leur numéro et attendent sous son péristyle.
Sa muse proprette et endimanchée enfante Colombes et Couleuvres . Ces vers sont charmants, d’un esprit très fin et très heureux. Il aborde le théâtre ; les portes lui sont toutes grandes ouvertes. Le Chevalier de Saint-Georges , aux Variétés, obtient un grand succès. Plus tard, le Neveu du Mercier , les Saisons vivantes , un Dieu marié et les Enfers de Paris le font admettre dans la petite confrérie des spirituels vaudevillistes qui ont des idées à eux.
Hélas! le cœur humain possède une foule de maux qu’on ne trouve dans aucun dictionnaire. Roger devient amoureux d’une artiste qui, hélas! ne fait que lui rendre le sou pour livre de son amour! — Il se marie!... — Pourquoi le notaire qui a scellé son union n’a-t-il pas, ce jour-là, sellé son cheval de préférence.
Roger recommence sa vie nomade. Il habite successivement Nanterre et Romainville.
Pendant quatre ans on ne couronne plus de rosières ; — faut-il s’en pr endre à la négligence des maires ou à Roger, qui aurait porté une grave atteinte à cette magnifique institution fondée en 1 774 ? — Je me perds en conjectures. — Comme le vieux Priam, il eut des fils nombreux, mais il était trop fier pour vouloir les reconnaître. Il revient à Paris, et se fait volontairement tailleur à façon du journalisme. Il travaille tantôt à la Sylphide ou au Journal des Demoiselles , tantôt à l'Europe monarchique ou à la chronique du Siècle , et gagne assez d’argent pour acheter des tableaux de genre, des objets d’art et des armures, et se livrer à ses aimables fantaisies.
Si Roger meurt jamais, ce sera d’un éclat de rire.
Un dernier mot pour peindre Roger de Beauvoir :
Il a toujours détesté cordialement la marquise
CLÀ1RVILLF,
de Brinvilliers, mais il connaît la musique et Lola- Montès.