‹ Un million de binettes contemporainesChapitre 19 sur 44 · MIRÉS · texte numérisé non relu

MIRÉS

Cet homme de peu de biceps, mais de beaucoup de finances, est né dans le département de la Gironde. Il se voua dès sa plus tendre enfance à la cochoniculture et aux doux entretiens de la veillée. — Son esprit naturel se déforma.

A dix-huit ans, il avait la profession d’ornithotrophe; il savait faire éclore et élever des animaux domestiques avec une rare intelligence. — Aujourd’hui il élève et nourrit des gens de lettres.

Dusautoy ne Ta jamais habillé, car je serais tenté de croire, si je ne le connaissais, qu’il lui a volé son argent.

Mirés, en arrivant à Paris, a tenté de créer des chemins de fer quelconques à ses moments perdus. Il n’en a pas trouvé l’occasion; ils étaient tous

occupés à sillonner la France. Il se contenta de prendre la direction du Journal des chemins de fer , agonisant alors, capitaliste aujourd’hui.

Mirés pourrait, de ses propres deniers, fournir des rails en or sur le parcours de Creil à Saint- Quentin ; mais il a peur d’encombrer la voie de trop de voleurs et d’écraser un grand nombre de ses contemporains.

S’il n’a pas réalisé ses espérances, il a réalisé ses capitaux ; il a le sac. — Il sait pertinemment que l’argent

Est le nerf de la guerre ainsi que des amours.

Il plaît beaucoup aux femmes; je crois même que c’est pour lui qu’on a fait cette chute de couplets :

Fort bien avec les femmes,

Mal avec les maris ;

mais je n’en suis pas sûr.

Ses traits ne sont cependant pas ravissants; mais, en revanche, ceux de son humanité sont nombreux.

Mirés est un ingénieux financier, un des dieux pour lesquels on sacrifie sur l’autel de la Bourse avec entraînement.

Il a créé avec bonheur le Pays , journal de l’Empire; et, quand il a vu que le Constitutionnel

GÉRARD DE NERVAL

GÉRARD DE NERVAL

commençait à se fgâter, il a ôté Mimi Véron du Constitutionnel.

GÉRARD DE NERVAL

Né le 21 mai 170$, dans la rue feu Pierre-Lescot, qui, avant son événement, avoisinait le Palais- Royal, Gérard de Nerval connut à peine le baiser maternel et fut élevé par un de ses oncles dans la patrie de l’herbier du vieux Jean-Jacques.

Il allait ne pas connaître son père, quand, un beau jour d’avril, au seuil de la maison de son oncle, son auteur, homme à la figure halée par les combats de Montmirail, s’arrêta devant lui, jeta le manteau sous lequel se cachait son uniforme et lui dit en ouvrant les bras :

« Me reconnais-tu ?

— Oui, tu dois être mon père, bien que je ne t’aie jamais vu ! La nature a de ces révélations soudaines, et les battements de mon cœur devancent tous les discours que tu es en droit d’attendre d’un enfant de dix-huit mois; embrasse -moi; tu es mon père, puisque tu es officier et décoré de la légion des braves : tu sers dans les guides, sois celui de mon enfance. »

Tant de précocité chez un enfant qui n'avait

jamais assisté aux représentations du Cirque- Olympique, faisait présager une intelligence supérieure qui ne s’est jamais démentie.

« A propos, et ma mère? balbutia-t-il, où est ma mère? Je n’ai jamais vu sa binette. »

L’officier, sans répondre, l’étreignit plus fortement contre son cœur et le plaça sur-le-champ au collège Charlemagne.

Il y obtint toujours les premières places en version et les dernières en thème, signe caractéristique d’un esprit supérieur, comme dit Eugène de Mirecourt.

La version vient du génie, le thème ne demande que de la patience : il tâtonne et rétrograde quand sa compagne audacieuse va de l’avant. Celle-ci est l’image du progrès, elle marche de conquête en conquête, tandis que le thème ne quitte jamais son ornière. La version fait les grands hommes, le thème fait les rois citoyens, les députés du centre et les bonnetiers. Charles X était fort en thème ; Napoléon était fort en versions et en conversions. Voilà la différence.

Gérard de Nerval passait toutes ses vacances chez son oncle ; il invitait à danser les jeunes paysannes aux fêtes d’Ermenonville, sur une grande pelouse verte, encadrée d’ormes et de tilleuls.

Il y a autant de danger à danser sur une grande

GERARD DE NERVAL

pelouse verte, cachée par des tilleuls, avec une paysanne d’Ermenonville, qu’à cueillir la fraise dans le bois de Boulogne avec une jeune péri de Saint-Georges-Square.

Gérard raconte dans Sylvie ses premières amours et cette danse sur la pelouse d’Ermenonville, où il vit bondir son âme et chanceler sa vertu. — 11 eut son Adrienne Lecouvreur. Cette Adrienne ressemblait à la Béatrix du Dante, qui sourit au poète errant sur la lisière des Saintes Demeures.

Ainsi chantait ce jeune homme en vacances de rhétorique, qui délaissait Sylvie pour une belle Adrienne aux cheveux d’or.

Celui de Gérard pour la blanche colombe d’Ermenonville badina, badina bien souvent dans son âme et dans ses plus beaux rêves pendant l’année scolaire, jusqu’aux vacances suivantes. — Mais hélas ! il badina impunément, comme dit Piron ; la blanche colombe allait prendre le voile.

Et son amour badinait, badinait toujours.

Le jeune homme, qui voyait s’envoler tous ses beaux rêves, ses joies et son amour, se réfugia dans l’étude pour échapper au désespoir. — Il alla cuver son amour ailleurs !

Il visita l’ile de France,

Il visita l’île d’Amour,

et but l’Hippocrène. — L’ivresse chasse l'ivresse

qui étourdit le cœur : hélas I le cœur du pauvre Gérard titubait, titubait toujours. — Adrienne n’eût-elle pas mieux fait de prendre ce cœur que le voile, en voyant Gérard si malheureux? mais les femmes sont impitoyables — quand le sang des Valois coule dans leurs veines 1...

Gérard se vengea bien noblement de cet amour dédaigné en traduisant, malgré ses dix-huit ans, le Faust de Gœthe, qui prédit que le traducteur deviendrait l’un des plus purs et des plus élégants écrivains de France. — Si cet éloge de l’illustre écrivain a franchi les grilles de votre couvent, Adrienne, dites- nous que vous vous repentez de n’avoir point aimé le pauvre Gérard, et nous vous pardonnons le mal que vous lui avez fait!

Cet homme de tant de verve et de mélancolie se livre à la culture des vers et fait paraître successivement deux ouvrages, l’un intitulé : Souvenirs de nos gloires , et l’autre : Elégies nationales . Il passe dans le monde littéraire pour coloriste à outrance. Le bibliophile Jacob, qui dirigeait alors le Mercure de France , l’engagea en qualité de traducteur-solo d’ouvrages allemands.

Il se lie très intimement avec toute la bande des littérateurs insurgés contre l’école classique ; on lui fourbit des armes pour se joindre à l’insurrection.

Gérard de Nerval forme le cercle des rugisseurs ;

GERARD DE NERVAL

Victor Hugo est nommé généralissime et distribue les massues aux conjurés. Viennet perd la tête et Arbogaste dans la mêlée, qui devient terrible.

Ce bon Gérard, doux comme un agneau, timide comme une jeune fille, se croit le plus humble et le dernier des combattants dans cette grande arène des lettres, où tant de gens se posent en màtamores ; il souffre parfois de cette guerre d’extermination ; car au fond il n’en veut pas au classique, qui ne lui a rien fait. Il profite d’un armistice pour glisser çà et là quelques pièces au théâtre. Il y fait jouer une charmante comédie en trois actes sous le titre : Tartufe chez Molière. Gérard faisait partie, sans s’en douter le moins du monde, de ces crapauds du Parnasse qui coassent, suivant la noble expression du nez de M. Bocage, alors directeur de l’Odéon.- Gérard nage en plein journalisme; il y fait sa planche, et obtient l’approbation de tous les maîtres nageurs de la littérature. Jules Janin ne le désavouerait pas.

Mais il n’a jamais oublié sa jolie danseuse d’Ermenonville, et s’il a beaucoup aimé ce sexe à qui il doit sa mère, soyez sûr qu’il aime encore la vierge de ses saintes amours.

Le fond est agité, mais la mer est tranquille!

Quoi qu’il fasse, Gérard l’aimera toujours ! !

H. DE VILLEMESSANT

Hippolyte de Yillemessant est né, un jour de poisson d’avril, à Varsovie, de parents nobles et millionnaires, qui ont évu des malheurs lors de la tourmente révolutionnaire, comme disaient les muscadins. Sa grand’mère, Mme de Saint-Loup, supérieure des dames Blanches de Blois, l’a élevé un peu à la façon de Jean-Jacques. Cette brave et digne femme n’a oublié qu’une seule chose concernant son éducation : c’était de l’envoyer à l’école. En résumé, il a fait si peu de classes que ce n’est pas la peine d’en parler. — Le jeune Hippolyte annonçait devoir être un assez mauvais garnement ; il a tenu parole.

Cet enfant est aujourd’hui d’un âge suffisamment majeur, mais ses dix -huit premières années ne furent qu’un objet de scandale dans cette bonne ville de Blois où il fit un mariage d’inclination. De Villemessant n’a jamais pu comprendre que le mariage était de l’ennui à deux.

Qu’il est plaisant d'aimer, et que le mariage Est doux lorsque l’on sait en faire bon usage!

Il était père, heureux père, à dix-neuf ans, mais sans la moindre orthographe.

H. DE VILLEMESSANT

H. DE VILLEMESSANT

J’oubliais de dire que notre Hippolyte avait été autrefois le Vert-Vert d’un couvent, où son esprit naturel s’exerçait en racontant à des jeunes nonnes des historiettes égrillardes qu’il fabriquait luimême :

Le babil est le charme et l’âme delà vie.

De Villemessant possède à un haut degré ce talent de conteur aimable qui le fait rechercher de tout le monde, mais il est d’une susceptibilité dont rien n’approche; son duel à Blois, ses coups de poing à Nantes, ses disputes partout firent de lui un client assidu de la police correctionnelle de ces diverses localités.

Il vint à Paris, sans état, sans fortune, ne sachant rien faire, pas même des romances. Il est entré dans les marais Pontins de la littérature, où il fit le métier d’écosseur de pois des journaux de modes. Il crée la Sylphide , recueil de modes aristocratiques, qu'il illustre de vignettes et de noms propres littéraires les plus en vogue. Il s’ennuie de la Sylphide et la tue. Il crée le Miroir et le tue. 11 crée le Lampion , pendant les premiers jours de la république de 1848, avec un certain courage ; il est obligé de le laisser mourir. — Il lui fait succéder la Bouche de Fer ; elle ne dure qu’un jour, on la lui fait fermer. Il crée la Chronique de Paris ; il se la fait supprimer. 11 crée l'Actualité , avec

Commerson ; elle rend l’âme en regrettant son père. Il crée la Corbeille de Mariage , journal disant tout, mais s’arrêtant décemment à l’alcôve ; il cesse de vivre faute d’aliments. De Villemessant est, en journalisme, le Gérard, tueur de lions, mais il n’est pas décoré pour ces hauts faits. Je lui jette cette injure au visage : De Villemessant est un Littéraiuricide ! ! î c’est pour lui que je crée ce mot ; ceux qui n'en voudront pas le laisseront.

Croyez-vous que de Villemessant se tienne tranquille? — Allons donc ! Il s’associe avec son gendre, M. B. Jouvin, littérateur d’un esprit incisif et fonde le Figaro , qu’il fait renaître de ses cendres d’or. Il en est le diacre, le sous-diacre, et s’entoure d’enfants de chœur de lettres qu’il dirige de la façon la plus intelligente ; mais l’homme de talent et d’esprit du nouveau Figaro , c’est Jouvin : de Villemessant en porte les gants. Il est né journaliste, et mourra journaliste et d’une blago-entérite.

.IULES DE PRÉMARAY

Dieu sait ce que l’avenir me réserve, pour oser m’cn prendre à un Aristarque fameux : à un Saumaise en habit noir.

JULES DE PREMARAY

JULES I)E PRÉMARAY.

Il ne me pardonnera pas, sans doute, les dures vérités que je vais lui dire en plein soleil et du haut de ma conscience de biographe sérieux. N’importe! je prendrai les rues basses, ou je me battrai avec lui, s’il le faut, à l’épée à quinze pas et à Vincennes.

D’abord, Jules de Prémaray ne s’appelle plus Jules depuis 1789. Quelques biographes le font naître en 1822. Coupons le différend par la moitié; il doit être né en 1814, à Nantes, où il vécut en anachorète jusqu’à l’âge de dix-huit mois.

Ce jeune brigand de la Loire, fort peu apprécié des Nantais, à cause de la tendresse de son âge, fut emporté par son père à Roscof, petit port maritime dans le département du Finistère, où il apprit à lire et à chérir ses parents pendant douze années consécutives.

Il fit ses classes en pêchant du hareng, et suivit son père à Paris, où il se garda bien de compléter son éducation.

A quinze ans, il commençait à s’exprimer dans un français assez malpropre, mais il avait

De séduisants dehors, un babil amusant

qui faisaient espérer qu’un jour Jules de Prémaray serait un frotteur de bonne maison.

Afin de donner à ce talent dans sa fleur et dans sa sève un dernier cachet de distinction et de

maturité, son père le flanqua chez un papetier de la rue des Lombards, pour apprendre le collage des almanachs et la manière de couper d’équerre le papier à lettres et les enveloppes.

Ce fut son début dans les lettres.

Jules de Prémaray n’avait eu, jusqu’ici, qu’une orthographe maladive. Ses phrases étaient incolores, son style délayé, dérangé; il allait souvent au dictionnaire.

Mais le voisinage du Fidèle Berger contribua quelque peu, assure-t-on, à rétablir cette littérature débile, chancelante. Il essaya la poésie de mirliton. Sa convalescence fut longue, mais le contact de la rue des Lombards et des droguistes lettrés contribua à un rétablissement complet.

L’arbrisseau le plus sain a besoin de culture.

Ce jeune esprit prenait son vol vers les régions supérieures; il commença dès lors à mépriser souverainement le carmin, la sandaraque et le papier brouillard, et, pour planer au-dessus de ceux de la rue des Lombards, il se fit vaudevilliste.

Le jeune néophyte, pour débuter dans cette littérature de convention, consacrait ces soirées à échelonner des scènes, à rimailler des couplets en l’absence du maître, qui faisait chaque soir son cent de dominos au café voisin. Jules de Prémaray cachait avec soin la perpétration de son crime

JULES DE PREMARAY.

entre des rames de papier qu’il s’imaginait ne pouvoir être vendues de sitôt.

Un jour, un solde de rames fut vendu à l’éditeur des œuvres de Paul de Kock, et avec ces rames, la première élucubration de l’apprenti papetier, écrite sur une des mains de ce papier. A quelques jours de là, notre éditeur vint réclamer la main qui lui manquait, en rapportant le manuscrit vaudevillistique sur lequel était inscrit ce titre : Être aimé pour soi-même, vaudeville en un acte par M. Jules de Prémaray.

La fureur du maître papetier fut grande en apprenant les écarts littéraires du jeune homme. Un pugilat dans toutes les règles s’ensuivit. Dès ce moment, Jules aurait pu changer le titre de son œuvre et mettre : Être battu pour soi même.

Il dit adieu pour jamais au papetier récalcitrant, aux droguistes de la rue des Lombards et se fît journaliste.

Charles Froment dirigeait alors l'Écho du foyer : il devint une de ses colonnes intelligentes. Il fréquenta les théâtres et fit connaissance de ces dames qui livrent leur cœur par livraisons. Il se fit l’éditeur de l’une d’elles. 11 apprit qu’il valait mieux froisser leur robe que leur amour-propre.

Il eut les plus grands égards pour l’amourpropre d’une ingénue de seizième ordre, et ne craignit pas de lui froisser sa robe d’innocence.

Jules de Prémaray se lia avec Léon Paillet et fît en collaboration avec lui son premier vaudeville sous le titre : Le Cabaret de la Veuve , qui fut joué avec succès sur la scène du théâtre Saint- Antoine, dirigé alors par le sieur Guéry, ex-coiffeur de la Porte-Saint-Martin, aujourd’hui professeur de littérature française à Berlin. — Heureux Berlinois ! — Les temps étaient durs pour notre jeune adepte ; aussi lui arrivait-il souvent de négliger la rime de ses couplets pour se livrer exclusivement à la fabrication des scénario qui devaient se succéder sans relâche sur la scène de ses débuts. Il trouvait que miel et soleil rimaient suffisamment pour les habitants de la rue de Lappe, qui hantaient particulièrement le théâtre Saint-Antoine. — Il avait raison.

De nous persécuter la fortune se lasse.

Encouragé par ce premier succès, il eut huit pièces sucessivement refusées au Gymnase, mis en interdit par la Commission des auteurs, sous la direction de M. Poirson.

M. Poirson se souvint que ce jeune homme, à qui il refusait la première de ces huit pièces, lui avait dit : « Monsieur, dussiez-vous vivre soixante ans, tous les mois je vous apporterai un vaudeville jusqu’à ce que j’aie réussi à m’en faire accepter un. » M. Poirson vint lui demander sa neuvième

JULES DE PRÉMARAY. {61

pièce, qui fut jouée sous ce titre : Le Docteur Robin , en deux actes, pour les débuts de Bouffé. Le succès de cet ouvrage fut très retentissant. L’acteur s’était mis à la hauteur du poète.

M. Poirson avait reconnu les dispositions nécessaires du jeune auteur, dont la persistance et le talent naissant pouvaient le mettre à même de lutter contre l’interdit des auteurs.

Pendant les deux années de colère de M. Poirson, de Prémaray fit vivre le théâtre, en dépit de la coalition des auteurs, avec les ouvrages dont voici la nomenclature par ordre :

La Marquise de Lorenzo , deux actes, pour Mlle Rose Chéri;

Les deux Favorites , pour la même artiste ;

Bertrand l’horloger, pour Bouffé ;

Sarrah Walter , pour les débuts de Mlle Fargueil ;

Le Capitaine Lambert , pour Bouffé;

Manon ou un Épisode de la Fronde .

Ici s’arrête la série d'ouvrages à succès dont le Gymnase et le public ont gardé un heureux souvenir. — Le pourvoyeur habituel du théâtre — Poirson allait voir s’évanouir ses beaux rêves, hélas! car M. Montigny, qui prit le gouvernement directorial, s’empressa de fermer ses portes au jeune de Prémaray, digne d’un meilleur sort0 II lui rendit une comédie en cinq actes, et lui joua,

à titre d’indemnité, un vaudeville en un acte, intitulé Simplice. De Prémaray était mis hors la loi — du Gymnase. Il se décide à entrer dans le giron des auteurs qui prononcent son admission bien haut et conspirent tout bas sa ruine, en imposant aux directeurs de lui fermer les théâtres, sous peine de leur retirer leurs répertoires. C’est une erreur de croire que les grands auteurs protègent les petits. Le théâtre a toujours servi à la conspiration des vieux contre les jeunes.

De Prémaray recommence sa vie errante, littéraire et vagabonde. 11 ne sait où placer le fruit de ses veilles; il fait des pièces pour son tabac et pour le théâtre Saint-Antoine, ses premières amours. Part à deux , Marquises et Mousquetaires sont successivement représentés. Le directeur est obligé de retarder sa faillite, car le public vient et revient applaudir ces deux charmants ouvrages. La Comtesse de M or anges, le Tailleur de la place Royale et l'Homme dangereux forment le complément des pièces jouées sur cette scène chancelante. Mais, hélas 1 les droits d’auteur sont si minces, qu’à peine s’il vivote. Il a un instant l’idée de se faire collectionneur de crapauds, « mais, se dit-il comment trouverai-je à m’en défaire? Il y a tant de gens qui méprisent la famille des batraciens I » Il renonce à ce projet et fait de la misère pour se désennuyer. Chantera-t-il dans les cafés-concerts?

JULES DE PRÉMARAY.

— Il a une voix de teneur de livres ; et un jour qu’elle lui résistait, il l’a assassinée ; — non, il ne chantera pas, il se contentera de demander la réforme; ilia demande avec instances le 23 février 1848- — On la lui donne, ou à peu près. Il chante la Marseillaise et s’engage dans les ateliers nationaux pour continuer à ne pas travailler. — Il réussit. Il eût fait volontiers des dettes, si ses créanciers lui eussent accordé la faculté de ne pas les payer.

Un jour qu’il revenait du Gymnase, manuscrit sous le bras, de se faire refuser une pièce intitulée : Donnez aux pauvres, des charges de cavalerie qui s’exécutaient sur les boulevards le renversent, et le font tomber sur un gros monsieur qui tombe avec lui; il le relève et reconnaît son collaborateur du Cabaret de la Veuve , Léon Paillet. « Que diable venez-vous faire ici ? s’écrie Léon Paillet. — Vous le voyez, je tombe dans la misère et sur le boulevard Bonne-Nouvelle, en attendant mieux. — Venez avec moi, au journal la Patrie; il nous manque un rédacteur en chef, soyez le nôtre. — Y pensez- vous? je ne connais rien en politique, et ce que je vois depuis quelque temps me semble une tour de Babel impénétrable. — Venez toujours, les événements vous rompront à ce jeu de la plume et du hasard. — J’accepte. » Le lendemain, M. Delamarre présentait Jules de Prémaray à la

rédaction assemblée et l’installait dans le cabinet du rédacteur en chef. — Sur la porte de ce cabinet était écrit : le public n’entre pas ici. Mais les clubs, alors en ébullition, enfreignaient souvent la consigne et pénétraient bon gré mal gré dans le nouveau sanctuaire affecté au rédacteur en chef qui vaudevillisait trop ses tartines politiques et n’y semait pas assez de couplets. Les réclamations volaient de toutes parts. De Prémaray ne savait lequel entendre. — Un jour qu’il n’avait plus la tête à lui, il entre dans une grande colère et à l’Odéon, où il se fait recevoir les Droits de l'Homme , charmante comédie de mœurs.

Il quitte le premier étage de la Patrie et prend possession du rez-de-chaussée, où il rédige le feuilleton du lundi avec un talent réel — et un esprit qui fait pâlir de jalousie les vétérans de la feuilletonnaillerie littéraire.

Il sème et récolte au Palais-Royal :

Une Femme laide ;

L'Ordonnance du médecin;

L'Amant de cœur.

Aux Variétés : Monsieur le Vicomte.

A la Gaîté : Le Chevalier de Saint-Remy, pièce dans laquelle l’acteur Surville est habillé en femme. Le public ne goûte pas la plaisanterie : la pièce tombe.

FELICIEN DAVID.

Les Cœurs d'or, au Gymnase, obtiennent cent représentations ; c’est leur plus bel éloge.

Le Chemin des écoliers et Promenades dans Londres , deux livres très estimés, complètent son bissac littéraire.

De Prémaray^ l’ex-apprenti papetier,, soigne aujourd’hui son style autant que sa toilette ; mais un des tourments qui abreuvent sa vie d’amertume, c’est d’entendre, chaque fois qu’il franchit la barrière, le gabelou lui dire en regardant son nez avec inquiétÎMe : « Monsieur , avez -vous quelque chose à déclarer ? »

FÉLICIÉN DAVID

Le département de Vaucluse a donné naissance à un dieu fait homme, désigné provisoirement sur terre sous le nom de Félicien David.

Le petit bourg de Cadenet a perpétré la chose le 8 mars 1810, juste le jour où Napoléon promulguait les dernières dispositions du Code pénal .

J’ai ouï dire de la propre bouche de la nourrice du petit Félicien, qu’il tressaillait de joie dans ses langes quand le son d’un instrument frappait son oreille. Le petit malheureux vint au monde avec

six octaves; aussi connut-il la gamme chromatique beaucoup plus tôt que l’alphabet.

La trompe d’Eustache du petit bonhomme suintait l’ode-symphonie mélangée de pistons harmoniques à tel point, que la nourrice fut obligée de lui mettre de l’huile d’amandes douces dans les oreilles pour le calmer; ce curieux enfant comprenait la musique avant la parole, et ses premiers vagissements furent un mélange toléré de vieux airs de la société Henrichs.

A l’âge de cinq mois, ilmonocordisait des doigts et barytonnaitjdes voies basses comme Gargantua quand il était petit.

C’est incroyable comme ce petit garçon-là avait de la musique dans le ventre !

La croissance fît cependant des progrès rapides. Les glandes parurent aux mandibules, sous la forme d’un bécarre ; elles sécrétèrent bientôt une espèce de fluide bémolisé, qui ne laissait pas que d’inquiéter ses parents ; on craignait les humeurs roides. Ils firent appeler le docteur Berlioz ; mais l’enfant n'avait que la muqueuse symphonique engorgée. — Le docteur Berlioz lui appliqua un de ces sinapismes qu’il confectionne si bien pour le Journal des Débats ; et la guérison fut complète.

Orphelin à l’âge de cinq ans, David fut élevé par une de ses sœurs. — Son père avait eu le malheur d’avoir le goaier gelé à la campagne de Russie.

FELICIEN DAVID.

A six ans, il chantait avec une justesse merveilleuse. Partout on s’entretenait du petit prodige. Les commères du voisinage le comblèrent de joujoux et de pralines pour lui faire répéter les romances que sa sœur lui avait apprises. L’ambition de cette sœur chérie eût été de voir le jeune fouyoux musical admis à l’honneur de ramoner le registre de sa voix devant les têtes couronnées.

Félicien entra dans sa huitième année, et h la maîtrise d’Aix, où le maître de chapelle de l’archevêque le reçut avec empressement et avec ses bagages. — Il l’admit au nombre de ses élèves.

Les jours de fête, nombre de curieux venaient à Aix de cinq lieues à la ronde, pour entendre à la cathédrale sa voix éclatante et sympathique. Le petit enfant de chœur chantait des soit à ravir. Les dévotes pleuraient d’attendrissement et le surnommaient le séraphin.

A douze ans, il composait des motets qu’il faisait exécuter à la cathédrale. L’assistance était trop polie pour s’en plaindre. Ce jeune compositeur, à qui il fallait bien accorder un riche avenir, car son présent était assez pauvre, faisait l’ornement de la société par ses excellentes qualités, et la désolation par ses cavatines sur le violon.

Las de faire des symphonies en ut avec une

faim canine à la clef, il entra chez les jésuites, où il refusa de prendre les ordres ; puis chez un avoué, qui lui intimait les siens. Il trouva peu d’harmonie chez les jésuites et un cheveu sur son avoué, et se fit maître de chapelle à Aix.

A dix-huit ans, Félicien jouait parfaitement de la flûte et des jambes; à vingt ans, il en tirait des sons et trente francs par mois.

Un oncle est un filou donné par la nature.

Mais David n’était pas un neveu comme un autre, il eût préféré perdre ses cheveux que son oncle, vieil avare, qui goûtait peu ou point les feux de pelotons harmoniques de son coquin de neveu. David eût volontiers changé son oncle pour un d’Amérique de la façon de M. Scribe. — Celui-ci, qui était d’Aix en Provence, ne lui ouvrit que son cœur, mais lui ferma scrupuleusement sa bourse. Félicien lui chanta une grande cacophonie en ut mineur, lui demanda sa bénédiction et ne le revit jamais.

Ici commence j our Félicien David une existence singulière, pleine d’originalités fantasques et d’accidents imprévus.

La révolution de 1830 donna l’essor à mille théories échevelées, entre autres à celle du saintsimonisme alors dans tout le feu de son premier apostolat. Félicien ne dédaigna pas de cirer les bottes du Père Enfantin, et vice versa. Il avait

FELICIEN DAVID.

suivi à Ménilmontant la cohorte des saints apôtres où s’était volontairement reclus

L’homme libre, occupé des travaux domestiques,

Les mains sales et le cœur pur.

Le gouvernement de 1833 eut la bassesse de faire dissoudre par jugement exécutoire les quarante apôtres, en les priant d’aller se faire saintsimoniens ailleurs. Ils descendirent de la sainte montagne, et Félicien David fît un chassé-croisé vers le Sud. Le Père Enfantin seul resta à Paris à jouer de la guitare, en qualité de détenu à Sainte- Pélagie.

Ce Renaud de vingt-trois ans s’embarqua pour Constantinople, sans être tombé dans les pièges d’aucune Armide. — Me marier, disait-il, et pourquoi? La femme est une propriété dont le mari a rarement l’usufruit : j’aime mieux m’en aller avec Gavet. — Il partit avec Emile Barrot.

Ils arrivèrent dans la patrie des flûtes de Pan et du tambour de basque. Il entra dans le désert, cavalcada à chameau, en souvenir de la rue Bréda, et chanta le muezzin comme le premier Abd-el- Mohamed venu.

Ayant fait la rencontre d’un pont et tenant à justifier son nom de famille, il se mit à danser devant l’arche, si bien que, se croyant à l’Opéra, il courut inviter son chameau qui refusa, en gro-

gnant, toute espèce de mazurka ; — cela se comprend, les chameaux de l'Arabie ne soupantque tous les quinze jours et n’ayant jamais soif.

Se voyant empêtré dans l’Arabie Pétrée, il fit de la musique du haut d’une terrasse dominant l’une des plus belles promenades deSmyrne, et se livra, par une de ces radieuses soirées d’Orient, à toutes sortes d’exercices lyriques passés à l’état de fléau, d’inondation, d’épidémie contagieuse, tranchons le mot : à de brillantes symphonies qu'il jouait pardessous sa jambe et envoyait par-dessus les toits à une population privée jusque-là de jouissances musicales. — Les femmes de Smyrne lui jetèrent le mouchoir; le grand vizir Achmet-Pacha fit jeter le mouchoir et David dans un caïque du sultan pour le reconduire hors l’empire d’Orient, attendu qu’il s’était rendu coupable de musique avec accompagnement de piano; — circonstance aggravante.

Achmet-Pacha connaissait parfaitement le décret de Gustave Wasa qui bannissait tous les musiciens et permettait en outre de les tuer; mais Achmet était bon pour Félicien David, il ne voulut pas le faire tuer, mais seulement le désorienter .

De retour en France, les brises orientales lui envoyèrent leurs parfums au travers des espaces, et David se mit à composer l’ode-syinphonie qui fit son apparition sous le titre : Le Désert . Il copia lui-même toute l’orchestration de cette œuvre

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