ALFRED DE VIGNY
M. Alfred de Vigny est né comte et historien aux pâles couleurs .
Mais, dans sa jeunesse, il avala tant d’antithèses, but tant d’hyperboles et mangea tant de métaphores concassées, selon l’ordonnance — du lycée Charlemagne, que son sang devint généreux et pur, son style florissant, et sa littérature saine et abondante — comme du cresson de fontaine.
Les amitiés les plus constantes, les plus fraternelles de M. de Vigny furent, en des temps plus avancés, Emile Deschamps, Roger de Beauvoir, Auguste Barbier et Alphonse Royer. — On comprend qu’avec des gaillards comme ceux-là, il est facile de parfaire son éducation.
Ceci m’est pénible à dire :
La première chose que fît sa mère fut de tromper son mari en l’épousant. — Elle lui dit qu’elle lui apportait deux millions par contrat, et quand le notaire fut chargé de dresser l’acte de mariage, — elle versa trois millions entre ses mains I ! !...
M. de Vigny n’a donc jamais connu le malheur.
— Aussi a-t-il écrit quelque part en parlant du peuple :
C’est un cheval rétif au cavalier timide,
Et .docile à la main qui lui tient haut la bride.
Il est facile de parler ainsi du peuple quand on a une mère qui a trompé son mari, comme l’a fait la mère de M. de Vigny.
Le talent de M. de Vigny a toujours habité les régions élevées. Il a peu de rivaux pour l’élégance du style et la fraîcheur de l’imagination. Poète délicat, il sait écrire la prose en penseur. Il ajoute de belles et nobles fleurs à la couronne littéraire de l’Académie française. — Il est académicien et excessivement décoré de la Légion d’honneur.
Hélas! hélas! pourquoi faut-il donc que momie
Rime si richement avec académie?...
Le rime ne lui a pas fait peur ; il y est entré d’un pas ferme après avoir produit les poèmes charmants de Cinq- Mars et Chatterton .
Il a enrichi le blond Buloz avec Servitude et Grandeur militaires . — Je ne parlerai pas de son Eloa , je ne veux pas écrire une méchanceté en terminant ce volume.
M. de Vigny est donc un des quarante immortels. — Laissons-le dormir en paix avec sa conscience; mais s’il meurt jamais comme un simple
ÉMILE DE GIRARDIN
ÉMILE DE G IR A RD IN
homme du peuple : — Au cavalier timide, etc., il laissera en mourant deux charmants enfants et une tragédie à laquelle il met la dernière main.
ÉMILE DE GIRARDIN
Émile, qui eût préféré d’être l’Émile de Jean- Jacques, est né sur le canal de Briare, commencé par Sully, ou d’un père nommé Girardon, fameux statuaire et architecte du xvne siècle, à qui nous devons le magnifique groupe représentant l’enlèvement de Proserpine par Pluton, lequel embellit les bosquets des bains d’Apollon, à Versailles.
On prétend qu'en haine de ce que Girardon n’a jamais su lui dire : « O mon fils! » Émile n’a pas voulu reconnaître son père pour son architecte, et s’est fait appeler Girardin afin de le laisser sans postérité.
Un jour que le statuaire Girardon posait un de ses groupes dans le parc de Versailles, il y vit une jeune fille, belle comme les anges, s’approcha d'elle et lui tint de doux propos d’amour.
Girardon a toujours préféré les chênes qui entourent la statue de Diane à celles du mariage, car il séduisit la jeune fille belle comme les anges du
bon Dieu, ne lui demanda jamais sa main et ne la revit plus.
A quelque temps de là, cette même jeune fille venait pleurer dans une de ces avenues ombreuses, sur le sort et le groupe de Proserpine, tout en maugréant sur l’indifférence de son Pluton, qui ne l’avait point enlevée.
Elle y fit la rencontre d’un beau page de la reine Marie-Thérèse d’Autriche, qui flânochait en rêvant sur les infidélités du roi Louis XIII. Et le beau page, qui vit ses larmes, voulut la consoler.
« Qu’avez- vous, ma belle inconnue, lui demanda-t-il, et pourquoi ces pleurs que je vous vois répandre?
— Ah I monsieur, lui dit-elle entre deux sanglots, j’ai fait une perte irréparable!...
— Oh! je vous plains! vous êtes orpheline, sans doute?...
— Non, monsieur, je suis mère! !...
— Grand Dieu!... que m’apprenez-vous? Et vous venez ici pleurer sur l’abandon de votre infâme séducteur?
— Hélas! oui, monsieur...
— Vous espérez le retrouver, peut-être?
— Qui sait!
— Où Eavez-vous perdu?
— Avenue de Trianon.
ÉMILE DE GIRARDIN
— C’est mythologique et cruel pour une jeune fille », exclama le beau page.
Cette histoire ne se rapporte nullement à la naissance de M. de Girardin, mais elle prouve du moins que M. de Girardon, son père, était un vert galant de la plus fine fleur du xvne siècle.
Je laisse dans l’oubli ce qui doit y rester,
et j’arrive à la biographie d’Émile.
Il fut oublié en nourrice jusqu’à l’âge heureux de quatorze ans, bien que le sucre et le savon eussent été religieusement payés. Sa nature frêle et étiolée exigeait des soins de chaque jour. On le mit au vert chez un paysan de la Normandie. 11 crût en force et en santé, mais son éducation resta malingre et souffreteuse jusqu’à l’âge de dix-huit ans. Il quitta la campagne et revint à Paris se jeter dans les bras de sa mère et sur un valet qui voulait l’en empêcher.
Émile avait su, par des lectures intelligentes, former son esprit et son cœur. Il composa son premier livre sous le titre : Émile, dont le style paraissait aussi décousu qu’un gilet de la Belle Jardinière. Ce livre aurait pu se résumer à ce vers :
Trifouillez dans ma vie et voyez qui je suis.
Personne ne trifouilla même ce livre, qui passa inaperçu.
Émile de Girardin n’avait qu’une ambition : devenir membre de la Société des gens de lettres, — ou ministre. La gloire était pour lui un gilet de flanelle qui chatouillait son amour-propre. — Jusqu’à présent, il n’a' pas encore été nommé ministre.
En 1824, il obtint une place dans les bureaux de la maison du roi, au cabinet de M. le vicomte de Senones, secrétaire des commandements de Louis XVIII. — Il venait de mettre le pied à l’échelle. Ici commence l’homme politique.
On ne fume pas ici , se disait-il, mais comme les bureaux ne me donnent que fort peu de besogne, je vais continuer d’écrire, en attendant qu’il plaise à MM. les libraires d’éditer mes œuvres.
Il fit donc un second livre. Il l’intitula : Du Hasard de la fourchette, fragments sans suite d’une histoire sans fin. Cet ouvrage n'est qu'une longue diatribe, où l’esprit est souvent absent par congé, et où l’on ne rencontre que des divagations incohérentes sur lui-même, sur son logement, sur les femmes, sur la lune en particulier et sur l’amour en général.
Émile excelle sur la conjonctive et sur le subjonctif présent avec une certaine afféterie; jugez de ce fragment pris au hasard :
Je cheminais, le nez au vent, cherchant un gîte, attendu QU’IL n’y a pas de philosophie QUI tienne
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contre une nuit de janvier QU’ON passe à la belle étoile et de patience de propriétaire QUI dure contre un locataire QUI ne paye pas son terme, QUAND mes yeux, etc.
Tout le livre est plein de ces charmantes images avec des qui et des que à la clef. Les élèves de la pension Favart ont lu cet ouvrage et l’ont trouvé ennuyeux. L’un d’eux, dans un moment d’humeur et d’ennui, a fait ce verbe d’un nom propre en disant : « Finis, tu me girardines. » Au hasard est donc une médiocre amplification de collège, ennemie du style et de la grammaire.
. L’heure de sa majorité sonne. Il quitte l’emploi de commis de la maison du roi, et va chez son notaire lui donner quittance des piastres d’Espagne qu’il a en dépôt chez lui. — Emile, qui avait eu un jour cette pensée d’emballeur qu'il vaut mieux 'pour vivre compter sur ses doigts que sur un héritage , emporte avec amour l’héritage de son oncle et embrasse le notaire. — Emile a toujours été doué d’un certain courage. — Mais le neveu qui hérite de son oncle a le cœur navré de joie.
Peu de temps après, M. de Martignac lui signe sa nomination d’inspecteur des Beaux-Arts.
M. Émile de Girardin fonde, avec Maurice Alhoy, le journal le Voleur. Ce moyen de battre monnaie avec les romans, les feuilletons et les nouvelles des gens de lettres, lui réussit, car, au
bout d’un mois, le Voleur avait dix mille abonnés.
Une opposition sourde se manifestait à la cour de Charles X; la duchesse de Berry encouragea cette opposition en donnant son appui à M. Émile de Girard in dans la création du journal la Mode.
M. Émile vend le Voleur et la Mode , et invente une littératurerie à l’usage des campagnes, sous le titre : Journal des connaissances utiles , à 4 francs par an. Au bout de six mois, cent vingt mille abonnés ramenèrent le calme et la sécurité dans le cœur d’Émile; aussi préféra-t-il rouler sur l’or que dans l’abîme.
M. de Girardin était au comble de la félicité.
Il n’avait plus que deux partis à prendre : être amoureux ou engraisser.
Il préféra devenir amoureux de la dixième muse , nom glorieux de Mlle Delphine Gay, femme adorable, dont le talent, s’il est possible, surpassait encore la beauté.
Le mariage se lit à l’église, et la noce chez Bonvalet.
M. Émile de Girardin, après le temps consacré à la lune de miel, se livra avec enthousiasme à la vie industrielle, à l’agriculture et à la politique concentrée. Il fonde successivement l'Institut agricole de Coëtbo , le Musée des familles et /’ Almanach de France. Il se bat en duel avec M. Degouve de Nuncques, et le blesse en refusant de se battre
EMILE DE GIRARDIN
une seconde fois avec lui. Il fait paraître, le 1er juillet 1836, le numéro- spécimen de la Presse.
Il pique une tête dans le libéralisme après avoir lu quelque part :
L’homme absurde est celui qui ne change jamais.
Je déclare à la louange de M. Émile de Girardin qu’il a toujours conservé le même drapeau. C’est aux circonstances qu’il faut s’en prendre s’il l’a changé de place. — Pour moi, ce bon Émile est un littérateur à hélice, dont la plume, devenue savante par des effets contrariés, peut naviguer dans toutes les mers de la politique, voire même dans la mer Noire, cette immense écritoire de la nature, sans craindre, — n'importe les vents contraires, — que les rouages si divers de sa plume ne le fassent jamais chavirer.
M. Émile de Girardin est un dérangeur habile. Le voilà donc en annonçant à moitié prix un journal quotidien, d’une dimension supérieure à celle des autres journaux; et, roi de la publicité, dictant des ordres au pouvoir, il enlève aux feuilles rivales leurs abonnements et leurs annonces, et se prépare à assister à leur convoi mortuaire. — Mais toute la presse serre les rangs et fait feu contre l’ennemi commun. — M. de Girardin lance quelques insinuations offensantes contre la feuille radicale de l’honorable Armand Carrel, qui relève
l’injure. Armand Carrel paye de sa vie la défense d’un principe en succombant dans le duel, qui devient une bonne fortune pour M. de Girardin.
Cette bonne fortune pour M. de Girardin fut un deuil public. Tout Paris assiste aux funérailles d’Armand Carrel 1 — L’isolement se fait autour du rédacteur en chef de la Presse , qui n’en continue pas moins à défendre la monarchie de Juillet contre les agressions du radicalisme.
Il est royaliste de la seconde branche des Bourbons, — quand la première a disparu.
Laissons-le faire, il finira par manger du veau comme les autres ; il se déroyalisera.
En attendant, il fait des premiers pâte-ferme quotidiens pour défendre le trône, la religion et la morale. Mais on sent qu’il est mal à l’aise; son style est pédant, gonflé ; la plupart de ses phrases ont l’air de porter des tournures en crinoline, et sa politique a de la peine à s’asseoir. — Il est le Paganini du journalisme; personne n’a su mieux que lui jouer sur la quatrième corde du paradoxe quand il a voulu faire prévaloir une idée.
Il lui en surgit une qui lui valut un tonnerre d’applaudissements, un cataclysme d’épithètes flatteusement féroces. Elle fut encadrée dans les colonnes du Tintamarre et livrée à la risée de ses contemporains. — M. de Girardin venait de créer les abonnés aspirants 1! Et voici l’abracadabrante
EMILE DE G I R A R D I N
réclame qu’il plaça en tête de la Presse le 29 juin 1845 :
La PRESSE, réduite prochainement à OPTER entre ces deux alternatives : ou de s’imposer les frais d'une double composition (frais qui s’élèvent à 50,000 fr.), ou de limiter à 28,000 le NOMBRE de ses abonnés, S'EST ARRÊTÉE A CE DERNIER PARTI; le chiffre atteint, elle n’admettra plus d’abonnés qu’en proportion des vacances. Désormais il y aura donc des ABONNÉS ASPIRANTS, comme il y a aujourd’hui pour une foule de fonctions encombrées des ASPIRANTS-SURNUMÉRAIRES ! ! !
Nous avons vu des femmes, des enfants, des vieillards et des militaires non gradés, venir se faire inscrire vingt-huit-mille-unième après lecture de ce puff'k la Paixhans.
L’essentiel pour Émile était de faire croire tout d’abord qu’il avait 28,000 abonnés, ou bien de faire qu’on se hâtât de lui en compléter 28,000 dans la crainte de n’être qu’ASpmANT. La réclame ne disait pas si les aspirants de marine étaient compris dans cette rigoureuse exclusion.
Voilà donc Émile scindant la matière abonnable en deux catégories :
Les abonnés gogos;
Les abonnés aspirants.
Les premiers qui respirent ;
Les seconds qui aspirent que les abonnements expirent. Abonnés niais; abonnés qui veulent le devenir.
J’avoue que si j’avais l’honneur d’être fondeur en cuivre, mon bonheur serait de couler M. de Girardin — en bronze.
Je ne serai véritablement heureux que quand je l'aurai sur ma cheminée.
C’est à lui que nous devons l’annonce-omnibus tombée sous un grand éclat de rire du Tintamarre 9 qui lui lâcha ce quatrain :
En reprenant, quittant un métier pour un autre,
11 devint financier, journaliste, écrivain :
Un beau jour il se fit le messie et l’apôtre De V annonce-omnibus (système américain).
Annonces-omnibus, vous qui perdez un père, Vautrez-vous dans la cendre, épanchez vos douleurs ;
Et toi, réclame anglaise , à tout Français si chère,
Lâche sur Girardin l’écluse de tes pleurs!!!
Nadar vous le représente avec sa mèche historique, je complète le signalement pour le reconnaître.