‹ Un million de binettes contemporainesChapitre 23 sur 44 · ENTRE AUTRES CHOSES · texte numérisé non relu

ENTRE AUTRES CHOSES

POUR AVOIR SAUVÉ AU PÉRIL DE SA PROPRE VIE UN OCTOGÉNAIRE QUI SE NOYAIT PAR DÉSESPOIR

d’amour !

GUSTAVE PLANCHE

GUSTAVE PLANCHE

GUSTAVE PLANCHE

Gustave Planche a toujours le cigare à la bouche et l’injure à la plume. Son bonheur est d’imiter le critique Bautru.

Comme cet académicien du xvie siècle, il conseille aux poètes de retrancher la moitié de leur œuvre et de supprimer l’autre. Aux prosateurs, il fait un crime de manquer d’enthousiasme ; aux conteurs, aux statuaires, aux peintres, ce toucheà-tout-de-lettres leur crie : Vous êtes à cent lieues du beau, du vrai et de Futile ! vous n’avez ni style, ni chaleur, ni couleur, ni savoir, ni force, ni conviction.

— • Il y a vingt-cinq ans que le même catarrhe le fait expectorer sur le génie des autres. — La méchanceté est, je crois, tout ce qu’il a su mettre à la caisse d’épargne.

J’oserai appeler M. Gustave Planche un bousilleur de haut embêtement littéraire.

Gustave fait planche à la Revue des Deux Mondes .

Né dans une officine d’apothicaire et d’une famille honorable, Gustave a dans son temps célé-

br6 le vin, les belles et le petit dieu d’amour, mais

La vertu du vieux Caton,

Par les Romains tant prônée,

Était souvent, nous dit-on,

De Falerne enluminée.

Il en a perdu tous ses cheveux. — Son occiput est comme le genou d’Hercule Farnèse. — En revanche, sa tête est pleine de grec et de latin, et de suffisance comme celle de Sainte-Beuve, son co-homme de la Revue Buloz . — Ces deux grands génies se consolent entre eux. Quand l’un essaye de scalper Victor Hugo avec la grammaire, l’autre fait son possible pour assommer Lamartine à coups de prosodie. — Ils sont ravissants tous les deux. — Ils ont l’un et l’autre une figure pleine de bonhomie et de bienveillance; et l’air innocent comme le gendarme qui vient de naître.

Cependant, hâtons-nous de le dire, Gustave a une excellente qualité ; quand il aime, il aime avec frénésie ; il lui serait, je crois, plus difficile de détacher son collet d’habit que son cœur. — La propreté est son moindre défaut. Mon ami Angelo de Sorr m’en donna l’autre jour la preuve en me racontant cette histoire :

Jeudi dernier, me disait-il, je déjeunais au café Corazza.

Un garçon assez intelligent me servait.

GUSTAVE PLANCHE

«Remarquez-vous, me dit-il, ce monsieur qui lit la Revue des Deux Mondes ?

— D’abord est-il remarquable ?

— C’est un écrivain.

— - On le dit.

— Vous le connaissez ?

— Non, mais je le reconnais.

— Voyez-vous une tache jaune sur le devant de sa chemise ?

— Oui.

— Eh bien! c’est moi qui la lui ai faite en lui servant sa demi-tasse.

— Vous êtes un maladroit.

— Mais il y a douze jours de cela.

— C’est différent. »

Ce monsieur était Gustave Planche.

Mon ami Angelo de Sorr ne m’apprenait rien de bien neuf, car, en 1846, dans le Tintamarre , dans lequel je fais mes déjections littéro-hebdomadaires, j’eus le bonheur de lui chanter, lors de son voyage à Rome :

Air du Tra, la, la.

Ce vieux lézard de Planche a passé plus d’un an A se chauffer le ventre au soleil des Romains, Quand il voyait le Tibre et les eaux du torrent, Planche aurait fort bien fait de s’y laver les mains,

Sur l’air du tra, la, la, la,

Sur l’air du tra Déri déra,

Tra la la !

Gustave n’aurait jamais pu dire comme Ponce- Pilate : Je m’en lave les mains, à moins de le dire au figuré. .

A cela, il a un prétexte.

Il a eu le malheur de perdre un de ses oncles :

— dès ce jour, ses ongles prirent le deuil, — et, disons-le avec fierté, il l’a rigoureusement observé

— et dans ses ongles et dans son cœur.

Il y a un grand nombre d’écrivains victimes de sa plume spirituelle, satirique et mordante, qui verraient avec plaisir le Ballet de Gustave de la Revue des Deux Mondes. Moi je préfère l’enterrer par anticipation ; — ^histoire de rire :

Sous cette pierre funéraire Repose un critique influent,

Qui, de son rabot littéraire,

Voulait niveler son talent;

Mais en mordant un mousquetaire 11 usa sa dernière dent.

Il n’écrivait que les dimanches,

Quand par hasard, un beau matin.

Le noir menuisier du destin Vint le clouer dans quatre planches.

PIERRE DUPONT

PIERRE DUPONT

Le premier reflet qui vint illuminer les yeux du jeune Pierre fut le reflet rougeâtre d’une forge. Sa mère le berça au bruit du marteau sur l’enclume.

Il apprit de bonne heure à limer le vers,

A marteler l’hémistiche,

A ne forger que la rime,

Et à frapper la raison.

Il est né le 23 avril 1821, à Lyon, sur le quai du Rhône et dans l’obscurité.

Un vieux prêtre eut soin de son enfance; il le recueillit orphelin et lui enseigna la guitare. Il s’ennuya de cette vie de cénobite et prit congé de son protecteur. — Il embrassa le vieux prêtre et le paganisme.

Une histoire des Douze grands Dieux, enrichie de gravures, tombée on ne sait trop comment entre ses mains, lui donna ces idées profanes.

Il regarda Jupiter, Apollon, Neptune et Vulcain avec une certaine curiosité. Mais à Vénus, la gracieuse reine de Cythère, il déclara qu’elle aurait à l’avenir toutes ses adorations.

Agé tout au plus de dix ans, ce Julien l’Apostat au biberon relevait les idoles, mais sa nouvelle

doctrine ne fut pas de longue durée. Pris en délit de culte païen, le jeune idolâtre s’en vanta au confessionnal, et alors il fut saisi d’une peur terrible de l’enfer.

Pierre Dupont entrevoyait d’autres horizons. Il ne dressait plus d’autels à la blonde Cypris, mais de la mythologie aux muses il n’y a que la distance d’un alexandrin. Dupont s’abandonna sans scrupule au souffle qui lui arrivait du Parnasse. Il se fit un luth à lui, un luth dont les cordes chantent, grondent, soupirent et pleurent, et adressa ses premiers vers, ses premières sensations d’amour à une jeune fille. Pour la première fois, le sourire d’une femme éclairait sa vie.

Il aime, folie extrême,

Enfant de rien,

La fille même Du baron chrétien.

A sa fenêtre il Ta surprise Se regardant à son miroir ;

Il erre du parc à l’église.

Dans les taillis, pour l’entrevoir;

Elle est grande, leste et mignonne.

De la chevelure au soulier On voit qu'elle est une baronne,

Et lui n'est rien qu’un écolier.

Une petite main fine et blanche entr’ouvrit la fenêtre, s’avança timidement, prit les fleurs et l’offrande, et pendant six mois, une autre pièce de

PIERRE DUPONT

vers et un autre bouquet remplaçaient ceux de la veille, jusqu’à ce qu’un jour les parents de la jeune amante in partibus vinrent interrompre leur doux manège.

Pour ne pas compromettre l’objet aimé, Dupont résolut de partir ; — il eut même la pensée de se laisser mourir ; mais se rappelant, à la lisière du bois voisin, ce vers de Chénier :

Pour sortir de la vie, attends que Dieu t’appelle,

Pierre résolut de vivre, [mais [de ne cesser jamais de songer à elle et de la mériter, quand les trompettes de la gloire lui auront renvoyé un nom digne de ses saintes amours.

Et Pierre voyage, voyage tant qu’il peut ; mais,

hélas ? Pierre qui roule n’amasse pas mousse ; Pierre devint pauvre comme un pauvre qui demande un sou. Ses amours ne battirent plus que d’une aile.

Il quitte Lyon pour venir à Paris.

Il fait son poème des Deux Anges , les éditeurs le lui refusent, et lui disent chacun à part : J’ai mes poètes! absolument comme d’autres : J’ai mes pauvres !

Dans son désespoir, il adresse à Victor Hugo, le grand poète, ces vers charmants :

Si tu voyais un anémone.

Languissante et près de périr,

Te demander, comme une aumône,

Une goutte d’eau pour fleurir;

Si tu voyais une hirondelle,

Un jour d’hiver, te supplier,

A ta vitre battre de l’aile,

Demander place à ton foyer;

L’hirondelle aurait sa retraite,

L’anémone sa goutte d’eau :

Pour toi, que 11e suis-je, ô poète !

Ou l’humble fleur, ou l’humble oiseau!

Victor Hugo et Lebrun, de l’Académie française, lui accordent aide et protection. A quelques mois de là, le poème des Deux Anges , présenté au concours de 1842, fut jugé digne du prix, et le jeune auteur eut la gloire d’être couronné au milieu de toutes les pompes académiques.

Sa chanson les Bœufs , ses autres œuvres pleines de simplicité et de cœur, achèvent de le faire connaître et apprécier dans le genre pastoral où il excelle.

Il fait sa musique lui-même pour être sûr d’être bien servi; il est mélomane par nature à 60 karats.

Franc, loyal, intrépide, il joint à ces qualités une grande bonté de cœur, une simplicité charmante ; il a une tranquillité d’âme d’actionnaire heureux, et un signe sous l’aisselle gauche facile à reconnaître.

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