‹ Un million de binettes contemporainesChapitre 27 sur 44 · ÉTUDE DE STYLE CONTEMPORAIN · texte numérisé non relu

ÉTUDE DE STYLE CONTEMPORAIN

La fille de mon hôtesse, quoique vêtue d’un peignoir rose à l’européenne, roulait, sous un masque pâle serti dans les cheveux noirs d’un ton mat, des yeux langoureusement asiatiques; une jeune servante grecque, fort jolie sous le petit mouchoir tortillé autour de sa tête, et une sorte de Jocrisse des Cyclades, complétaient le personnel de la maison, et lui donnaient une espèce de couleur orientale.

Au milieu de la rue, une lice rogneuse allaitait ses petits d’un air fier.

Çà et là, des vaches cherchent quelques maigres brins d’herbe, et paissent, au lieu de verdure, des quartiers de savates et des morceaux de vieux chapeaux.

THIERS

Un pauvre petit âne aux oreilles flasques, aux lianes maigres et saigneux.

De vieilles mendiantes, assises sur leurs cuisses plates reployées comme des articulations de sauterelle, tendaient piteusement vers moi, hors d’un feredgé en haillons, leurs mains de momie démaillotée; leurs yeux de chouette tachaient de deux trous bruns la loque de# mousseline, bossuée par l’arqûre de leur bec d’oiseau de proie, et jetée comme un suaire sur leur visage hideux.

J’en passe et des meilleures.

La littérature lui doit en outre le Ballet de Giselle et la Péri, dont les succès ont été étourdissants.

Théophile n’a jamais aimé d’amour que les tulipes bleues de M. Alfred de Musset. — On a dit qu’il avait été le Gautier d’Aulnay de Mlle Ernesta Grisi. C’est un bruit qu’on a fait courir. La preuve qu’il n’en est rien, c’est qu’il n’a pas encore été assassiné.

THIERS

Louis-Adolphe Thiers aurait dû naître à Bergame, patrie d’Arlequin. Mais il est enfant de Marseille et d’un père qui, pour les soins de son

jeune âge, sut apporter plus de . cravache que de modération.

Ce petit être, ce Thucydide en besicles, cet Hérodote politique en paletot noisette, ce Dantonpuce, est né le 26 germinal an V. Il est le fils d'un ouvrier du port sur la Canebière, dont la vie a J.aissé beaucoup à désirer — de bonnes choses. Mais les fautes sont personnelles. Le fils a assez de ses fautes pour que je ne m’occupe pas de celles du papa.

Thiers est comme ce fils de Neptune, il a le don des métamorphoses. Il resta espiègle et polisson jusqu’à l'àge de quinze ans. — Il changea tout à coup, et, avec une taille suffisante pour se faire réformer de la conscription, il devint studieux et chef de parti avec ses dix-huit ans.

Il alla suivre les cours de la faculté de droit à Aix, où il fut admis. — Il commença par révolutionner l’école pour s’entretenir la main.

On dirait qu’il a été élevé avec le lait de la chèvre Amalthée; il ne parle pas, il bêle; mais il bêle avec un esprit d’ange.

Il a un robinet d’esprit, qui coule toujours : goutte à goutte ; — comme un robinet mal fermé. En général, on ne s’est pas assez défié de ce robinet.

Donnez du gigantesque, étourdissez les sots.

Telle a toujours été la devise du Mirabeau-

THIERS

mouche dont nous ne voulons pas nous occuper sous le rapport politique; ceci n’étant pas dans nos attributions.

Il arrive à Paris après mille succès de collège, son titre de bachelier en poche, et vient faire de la misère pratique dans une mansarde du passage Montesquieu, avec son coreligionnaire M. Mignet, l’historien profond et sérieux qui a grandi dans la solitude et le travail.

Fera-t-il des biberons et des clysoirs comme son frère du passage Choiseul, ou tiendra-t-il une table d’hôte à 2 fr. 50 le cachet, comme sa sœur, rue Grange-Batelière? Non. Un état d’homme le ferait rougir ; il préfère être homme d’Etat ; aut Cœsar , aut nihil ! Il veut être ministre. Il ne s’agit que de saisir l’occasion par les cheveux ; il espère qu’elle ne sera pas chauve.

L’occasion se présente à lui sous la forme du député Manuel qu’on . entraîne hors la salle de l’Assemblée législative; il prend sa défense en s’écriant de sa voix la plus flûtée : Vingince !

Manuel devint son protecteur. — Tom-Pouce a le pied dans l’étrier politique ; l’occasion a fait le larron.

Je me suis laissé raconter cette anecdote :

Le 15 mai 1829, deux jeunes hommes, un petit et un grand; l’un portant besicles, l’autre regardant à l’horizon in naturalibus ; celui-ci sautillant

comme un cabri, celui-là affectant un air svbillin ; le premier caquetant clair et dru, le second donnant lentement ses paroles à compter à l’écho de ses satisfactions intérieures, entrèrent bras dessus bras dessous aux Frères Provençaux , s’assirent à la même table, et tinrent la conversation suivante au plus fort de la mastication :

Le petit. — Belles asperges!... Eh bien, que dites- vous des affaires, mon harmonieux ami?

Le grand. — Eh, mon Dieu, que voulez-vous, d’immenses événements sont proches, si je ne me trompe !

Le petit. — J’adore le macaroni au gratin ! . . . Vous parlez d’événements, mélodieux enfant des Muses? Tranchez le mot, dites révolution !

Le grand. — Que ce mot retombe sur votre tête et sur celle de vos enfants ! ! !

Le petit. — Garçon, des confitures de Bar,... ! Bahl bah! vous avez des terreurs et des scrupules indignes de votre génie, ô amant favorisé des neuf sœurs! Une révolution maintenant ne serait que l’ouverture d’un héritage pour nous et nos pareils.

Le grand. — Pour vous et vos pareils, oui ; pour moi, non.

Le petit. — Prenez-vous du café?... Ainsi donc, ô rival heureux d’Apollon 1 vous n’êtes point disposé comme moi à hâter la chute de l’ordre des

THIERS

choses, pour mettre vos espérances de fortune politique sur le pavois.

Le grand. — Je prévois l’avenir, je ne l’appelle pas de mes vœux ; que quelque chose soit, je le regarderai passer.

Le petit. — Jurons-nous au moins de nous conduire en courtois adversaires.

Le grand. — Oui, si cela se peut constitutionnellement.

Après avoir ainsi causé, le petit et le grand se levèrent et sortirent : c’était ce dernier qui avait payé la carte.

Or, ces deux hommes n’étaient autres que M. Thiers et M. Lamartine. Les événements sont venus depuis donner un intérêt historique à leur entretien.

Laissons descendre Adolphe du grenier sur la place publique pour reluire au soleil; il a besoin de se produire. Voyons ce qu’il va faire :

Il fait une culbute et tombe dans la rédaction du National.

11 fait la roue avec la démocratie et jure de donner le coup de grâce à la Restauration. Thiers est impitoyable. — Elle meurt.

Hector doit succomber, les dieux l’ont décidé.

Thiers a retourné sa casaque politique : il arrive avec le gouvernement de Louis-Philippe. —

2o6 LES BINETTES CONTEMPORAINES.

Laffîte le met dans sa poche et l’en retire pour en faire un conseiller d’État.

Cette chanson circule; il la chante gaiement avec tout le monde :

Air : Il était un p'tit homme.

Je no suis qu’un tiers d'homme, Un tiers d’homme d’État Par état.

Homme d’esprit en somme Qui vous ferait la loi Par ma foi,

Sans que nul osât (ôis) L’appeler au combat;

Que je suis gai! que je suis gai!

Pour un homme d’État.

Je possède la forme,

Mais la forme, dit-on,

Sans le fond;

Pourtant qu’on s’en informe, — Beaucoup ont eu regrets De mes traits;

Pour qui le combat (bis)

Thiers n'est jamais ingrat.

Que je suis gai! que je suis gai!

Pour un homme d’État !

De l'huile la patrie M’a nommé député,

Cet été;

Avant peu, je parie,

Chers collègues, me voir Au pouvoir;

THIERS

D’Foutriquet c’est là {bis)

Qu’est le maréchalat.

Que je suis gai! que je suis gai!

Pour un homme d’État.

M. Thiers fait ses petites affaires... Celles de la patrie s’embrouillent.' Mais Lycurgue a des petits camarades qu’il proclame des Solons, et, ostensiblement nos Lycurgues et nos Solons sauvent la patrie de deux jours l’un, pendant plusieurs années consécutives.

Mais Adolphe a un cœur accessible à l’amour comme un homme de cinq pieds six pouces. — Son cœur a parlé. Un cœur de femme lui dit : Je t’aime malgré tes lunettes vertes. — Il lui chante l’air de la Dame blanche :

Viens, gentille dame!

Viens, je t’attends. .

Parais, je t’attends!...

Cette gentille dame, c’est la fille de Mme Dosne. Elle arrive à Paris. Il obtient son cœur, il désire sa main, mais ne la lui demande pas. — On la lui offre, il la prend; il l’épouse. — Us n’ont pas beaucoup d’enfants.

Voici maintenant une autre anecdote qui a toute l’importance d’une histoire. — Un jour, M. Thiers se promenait aux Tuileries, tenant sa petite femme au bras droit et sa belle-mère, Mme Dosne,

au bras gauche, du côté du cœur. Jamais il n’avait paru si allègre, d’une physionomie si gaillarde et avec des yeux si tournoyants derrière ses lunettes ; on eût dit un maître clerc d’avoué endimanché et tout orgueilleux d’avoir payé à dîner et fait voir l’obélisque à deux de ses payses. Sa langue battait dans sa bouche, comme les breloques d’une montre sur l’abdomen joufflu d’un député centrifuge de la Restauration.

Tout à coup, lorsqu’il fut parvenu en face de la demeure de Louis-Philippe, à la distance et contre la statue de Spartacus, il fit une halte, son front se rembrunit, ses lèvres se crispèrent, il quitta le bras de ses dames, et prenant, autant que la disgrâce de son torse et le trapu commun de son buste pouvaient le lui permettre, la posture du patron des esclaves en révolte, il murmura sourdement ces paroles : il est le roi, mais il n’v sera que tant que je le lui permettrai. Et cependant :

Hercule n’a pas péri sous l’effort d’un pygmée.

Nous ne voulons pas dire que Louis-Philippe ait été un Hercule, mais à coup sûr Brindamour- Thiers n’était et n’est encore, à l’heure qu’il est, qu’un pygmée tombé dans le deuxième dessous de l’indifférence publique.

Pendant dix ans sa petite étoile a brillé au zénith

DENNERY

des plus colossales impudences. — Historien, il a donné la main à la révolution par derrière; — ministre, il a donné la main à la révolution par devant, et, se plaçant au milieu des écouteurs, il leur a fait le pied de nez du gamin de Paris.

Je ne sais gré que d’une chose à cette affreuse binette, c’est d’avoir mangé des asperges avec M. de Lamartine.

DENNERY

Je préfère la musique à la poésie, les vers à la prose; et je crois qu’une rose est plus utile qu’un chou..... — Voilà mes opinions

politiques.

Dennery.

M. Adolphe Dennery naquit à Jérusalem, une minute avant la victoire d’Iéna, d’une vivandière champenoise et d’un maître de ballets.

On ne cite rien de bien extraordinaire dans son enfance, suivant Audebrand, sinon qu’à l’âge de quinze ans, grâce à l’usage quotidien de l’eau de Lob, il n’avait plus un cheveu sur la tête.

Justement effrayé à l’aspect d’une calvitie si précoce, sa mère, qui le chérissait de l’amour le tendre, lui glissa dans la main un napoléon rogné

en lui enjoignant de ne jamais reparaître devant elle.

Le jeune Adolphe, qui avait au fond du cœur comme la prescience d’une haute destinée, partit gaiement avec une mandoline sur le dos, jouant tout le long du chemin des airs tyroliens pour les grandes dames qui voyageaient incognito avec les intendants de leurs maris.

Cet épisode de sa vie fut le germe de la Grâce de Dieu , qui devait plus tard être ânonnée 265 fois par le jeune Francisque aîné sur l’orgue et sur le théâtre de la Gaîté. — Nota. Il lui a fait jouer de l’orgue pour détourner les soupçons.

Cependant, arrivé sur les confins de cette Italie, qui a la forme d’une botte, mais si riche et si dorée qu’on dit quelle est un morceau du ciel tombé sur la terre, il subit le besoin de s’arrêter un moment dans une auberge de village, pour prendre quelque nourriture et des informations sur le cours de la rente.

Vu son amour pour la bonne chère, il demanda une omelette, — pas au rhum, — mais il partit sans payer; ce qui explique que c’était une omelette soufflée.

Mais l’hôtelier, qui n’avait jamais su sa Cuisinière bourgeoise sur le bout du doigt, lui objecta, avant sa fugue, que pour faire une omelette il ne fallait pas seulement : 1° des œufs, 2° du beurre,

DENNERY

3° du poivre, 4° une poêle à frire, tous ces objets très vulgaires et faciles à trouver partout, mais qu’il fallait une chose essentielle à la fabrication des omelettes : à savoir, une allumette pour les faire cuire, et que lui, hôtelier, n’en avait jamais vu une de sa vie.

Là-dessus, Adolphe, dit Dennery (on ne sait trop pourquoi), qui tenait à manger de l’omelette comme Noé à boire du vin après le déluge, soulevant sa mandoline en l’air, la brisa incontinent en mille allumettes, je veux dire en mille morceaux, ce qui fit dire à l’aubergiste qu’il s’était montré très fort sur cet instrument.

Un grand artiste, M. Lépaule, que le hasard avait rendu témoin de cette scène touchante, ne put retenir son admiration pour le jeune voyageur. Aussi, après les questions d’usage, se l’attacha-t-il en qualité de rapin.

L’un et l’autre partirent pour Rome.

Là, au lieu de broyer des couleurs, vêtir des mannequins, bourrer la pipe des modèles de l’un et de l’autre sexe, ainsi qu’il en avait été convenu, Adolphe allait quotidiennement soupirer des vers de trente pieds sur les ruines du Colisée ou aux bords du Tibre. Un jour il poussa l’audace jusqu’à pénétrer nuitamment dans le musée du Vatican, où l’empereur Titus, les délices du genre humain et des coiffeurs, déposa avec un si religieux respect

cette perruque fameuse de Bérénice, dont Racine a fait une tragédie échevelée.

En présence de cette relique des temps passés, Adolphe ne put résister à la tentation qui torturait son âme, et se coiffa sans tarder de la chevelure royale.

On dit que c’est à ce trait de courage qu’il doit d’avoir été décoré de la croix de ia Légion d’honneur, et un peu aussi parce qu’il l’avait demandée.

Poursuivi, à raison de ce larcin, par les troupes ultramontaines, il arriva à Paris, rue de Bondy, où George4 Sand devint éperdument amoureuse de sa miraculeuse capillarité.

En causant avec lui, elle s’aperçut bien vite qu’il était sans la moindre orthographe, et que sa littérature faisandée était bonne tout au plus à commettre de complicité la nuit des drames pour l’Ambigu.

Cependant elle encouragea le petit bonhomme, lui fit prendre deux onces de sulfate de magnésie et l’omnibus qui conduit à Batignolles. Elle le mit là dans une pension extra-muros, après s’être assurée que, chaque matin, il recevrait religieuse» ment la fessée jusqu’à sa majorité. — Elle paya grassement le chef de la pension.

Un soir, George Sand reçut de son protégé, en reconnaissance des bons soins qu’elle lui faisait

DENNERY

donner, un pli cacheté renfermant une déclaration d’amour en vers français, avec cette dédicace :

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