‹ Un million de binettes contemporainesChapitre 28 sur 44 · MA SECONDE MÈRE, SON DODOLPHE CHÉRI · texte numérisé non relu

MA SECONDE MÈRE, SON DODOLPHE CHÉRI

Je tiens à toi, mon doux tendron,

Comme à son faux-col tient Véron,

Comme un vieux Turc à sa culotte.

Comme un rapin Frais et rupin

A la bouffarde qu’il culotte! .

A toi pour la vie, Dennery.

George Sand, humiliée de passer pour la seconde mère de Dennery, eut un instant l’envie de porter une plainte au commissaire de police ; mais elle prit en pitié l’esprit légèrement mansardé du jeune Adolphe et ne le revit plus.

Dennery, outré de voir son amour méprisé, se fit menuisier de lettres et professeur de charpente dramatique. Il se mit à raboter les idées des autres. Il y souda les siennes et fabriqua de la marqueterie pour les parquets de théâtres, et des tiroirs et des casiers dans lesquels il plaça les mots des uns, les pensées de tout le monde, avec un ordre de numéros et des étiquettes qui indiquaient les séries à

prendre suivant les mouvements de scènes et les situations dramatiques.

11 se mit à menuiser le tiroir des larmes, le casier des chœurs de sortie ; le comptoir de l’amour maternel et de l’obéissance filiale ; le nécessaire de l’amour vrai, oblique, trompeur ou trompé; la petite boîte aux oncles d’Amérique; l’armoire aux trucs pour féeries ; la malle renfermant les calembours, traits d’esprit, jeux de mots, couplets de vaudeville; la commode des révélations et des flammes du Bengale; le secrétaire à musique des idées d’opéras comiques, et le bidet des accessoires.

Quand il eut composé lui-même cet appartement meublé, il alla demeurer dans le voisinage de l’Odéon, car alors il était, disait-il, près de ses pièces; et les logements n’y sont pas chers. — Là, il se mit à fabriquer un grand nombre de pièces, pour Bobino, les Funambules, Saint-Antoine et les Folies -Dramatiques, n’ayant qu’à ouvrir ses meubles pour en retirer les effets de scènes, les situations et les phrases invalides qu’il remettait sur leurs jambes; n’ayant plus qu’à grouper les personnages, à scier l’intérêt en deux et à donner le dernier coup de lime douce de la première représentation.

Son premier ouvrage fit très grande sensation. Je me souviens d’avoir vu tous les spectateurs

DENNERY

pleurer, le commissaire en tête. Mais, informations prises, c’était de froid qu’ils pleuraient.

Depuis, il a fourni une carrière dramatique des plus laborieuses et des plus intelligentes; il a eu de nombreux succès sur tous les théâtres de drame, de vaudeville et d’opéra comique. C’est l'auteur qui comprend le mieux la charpente d’une pièce et qui sait le plus ménager les effets, captiver l’intérêt et l’enthousiasme du spectateur par des dénouements inattendus qui enlèvent le succès. — Dès les premières scènes de l’œuvre, on sent que la main du maître a passé par là ; que l’œuvre est endennerysée.

La Dame de Saint-Tropez, Don César de Bazan , Paillasse pour Frédérick Lemaître; les Sept Châteaux du Diable , les Sept Merveilles du monde , la Grâce de Dieu , Gastibelzae, t le Muletier de Tolède avec Clairville, sont des ouvrages justement estimés et que tout Paris a applaudis. Il a eu un nombre considérable de pièces qui ont fait sa réputation et sa fortune.

Malgré ses nombreux succès dans le monde littéraire, il n’a point encore fait construire dans le jardin des Tuileries ce château de marbre de Porphyre qu’il a dans la tête depuis si longtemps. Mais ce qui vaut mieux, il a acheté deux cents Nord , à 500 francs au pair, avec ordre à son agent de change de les vendre 972 fin du mois.

Il ne demeure pas, il perche... les uns disent dans un châle de M1Ie Rachel, les autres dans une mantille de Mme Doche.

ALTAROCHE

Le temps des Auvergnats est à la fin venu.

Sur la crête la plus élevée du Mont-Dore, s’élevait jadis une modeste chaumière dont l’humble propriétaire, père d’une famille nombreuse, avait pour mission de détruire les champignons malsains s’offrant aux regards gloutons des touristes qui vont chaque année visiter les riches montagnes de l’Auvergne et admirer le puy de Dôme, creusé par la nature.

L’espoir de cette intéressante famille, celui qui devait un jour glorifier son nom, c’était le fils aîné, Crapoutad Altaroche, dont les douces vertus, le gracieux sourire et l’esprit naturel faisaient les délices des jeunes Auvergnats et Auvergnates de la contrée.

Le patois dans les mots brave l’honnêteté.

Le petit Crapoutad était l’orateur de la veillée. Il ramonait le jour et racontait le soir ce qui avait

ALTAROCHE

ALTAROCHE

frappé sa jeune et bouillante imagination. — Son brave père se berçait de la douce illusion de voir dans l’avenir Crapoutad marchand de ferraille ou ramoneur de lettres dans un journal à Paris, rue de Lappe, ou ailleurs. — Il pressentait que les heureuses dispositions de cet enfant le mèneraient un jour à la députation ou à l’Odéon. Cet heureux père n'avait que trop compris Crapoutad, l’espoir de ses vieux jours et de ses peaux de lapin ; car, disons-le avec orgueil, le jeune Altaroche était le pourvoyeur incessant des peaux de lapin du papa, qui en faisait commerce.

Cependant il fallut songer à l’éducation de cet enfant et s’en séparer. On le plaça chez un maître d’école d’Aigueperse, où il fit de rapides progrès auvergnats. Après deux ans d’études, il remporta le premier prix de composition auvergnate.

Nous sommes heureux de pouvoir mettre sous les yeux de nos lecteurs cette lettre qu’il écrivit un jour au docteur Lisfranc, qui l’avait soigné dans une affection rhumatismale. Il le remerciait dans la langue de Saint-Flour et proclamait son nom béni h la face de la France et de l’Auvergne. Voici cette lettre :

l’ai habità pendant longtin lè frède Auvargne, yoù ramouna la cheminad et lès countracta din quô pais }toù que cès naissu de las douleus rhumatismal as, qui erraient vingudâ dedin mé tête et mana rins.

Qué las douleus erraient si méchintàs que i’ai erré devingû tué din cô, soun et betche; iné pouvié pu me téni dré. I vié consultà tout los médecins dé l’endré et neurmé a pourgut mé guéri. Quoué voutre beaume qu’à pourgut m’enlevé mas douleus et issè herome de proclama voutre nom moussieu Lisfranc à la face del France et de l’Auvargne, fouchtrrr...èü!

Le docteur Lisfranc engagea le petit bonhomme à quitter les montagnes et à venir à Paris, lui assurant qu’il le placerait au Constitutionnel où son éducation serait suffisante, disait-il, pour la rédaction des articles massepains des nouvelles étrangères. Ce brave docteur lui écrivait : « Envoyezmoi votre dernière composition et je vous fais admettre sur-le-champ ; je suis au mieux avec Véron, qui n’écrit pas mieux le patois que vous. » Peu de jours après cette lettre du docteur Lisfranc, Crapoutad lui adressa cette lettre en vers, il venait d’être reçu dans sa classe bachelier ès auvergnat.

— Es-ti poussible! aqueou capoun Avé bello à diré, à Marsio Poudé pas laissa ana lei fio.

Toutei souleto... Fan passa,

Mioun éro oou ban., un foussa Que caminavo émé uno cano,

Ven croumpa dous soou d’avelano.

Mioun lou servé . eu s’en anan

Viou que passo darrié lou ban.

ALTAROCHE

Agueri l’hui, mi mesfïséri E feri ben, car entenderi Que li disié : Si tu voulais , Petipo, zé fententiendrais?

bénin zè revietdrai z'ancoro

Ces vers, délicieux et tendres, décelaient en outre une certaine gaminerie amoureuse ; on voit tout de suite que lou poïs dansa lou cancan.

Cette composition fut lue dans les bureaux du Constitutionnel aux acclamations de la rédaction assemblée, qui proclama Altaroche digne en tout de faire partie de l’aréopage. Une seule voix s’éleva contre cette admission : Méry, natif de Marseille, déclara que la pièce qu’on venait de lire était un mélange d'auvergnat et de provençal et qu’Altaroche avait voulu mystifier la rédaction du Constitutionnel .

Altaroche fut trouvé trop spirituel pour la feuille véronique ; il entra rédacteur en chef au Charivari . Il s’adjoignit une ou deux casseroles satiriques et quelques malicieuses pincettes, et se chargea de l’article premier-chaudron du Charivari , et ils s’amusèrent tous ensemble à battre en brèche les abus de la monarchie.

Pendant de nombreuses années, Altaroche, Albert Clerc et Claudon mirent toute leur verve satirique en commun et firent du Charivari la

feuille la plus comique de la fin de la Restauration et du commencement de la monarchie de Juillet.

Altaroche fît des chansons pour son compte, et mit des béquilles à celles que Lacenaire jetait dans la boîte du Charivari , avant son dernier événement.

De 1830 à janvier 1848, Altaroche n’était que poète et libéral.

En février 1848, l’Auvergne se souvint de la lettre au docteur Lisfranc. Elle l’envoya à l’Assemblée constituante pour le représenter dans son patois et dans ses intérêts, aux appointements de 7,500 fr. par an.

En juin \ 848, le ministère ordonna la transportation d’ Altaroche — à l’Odéon. Son premier acte fut de recevoir Sapho et les Péchés de jeu nesse. Deux opinions bien distinctes se manifestèrent : les odéonifuges et les odéonipètes . Le Tintamarre , par l’organe d’un de ses poètes ordinaires, vint mettre le holà par une épitaphe anticipée :

Ci-gît qui fut écrivain.

Plus tard homme politique.

Puis directeur, — titre vain —

D’un théâtre dramatique.

Plus d’honneur il convoitait,

— Cela seul on lui reproche —

Quand la mort qui le guettait,

Vint commander : Halte! à Roche.

MILLAUD

MILLAUD

Le Tintamarre était odéonipète ; il a toujours refusé d’odéonner sous le consulat d’Altaroche.

Aujourd’hui Altaroche porte pour coiffure le genou de mon propriétaire; il est riche, mais chauve. Il est retourné sur la crête la plus élevée du Mont-Dore, où il a retrouvé son vieux père et sa chaumière. Il fume ses terres et sa pipe au coin de son feu, et danse la bourrée avec ses électeurs comme un simple Cincinnatus auvergnat.

MILLAUD

Polydor Millaud est né avec des lunettes vertes et des taches de rousseur, à Bordeaux, le 11 janvier 1814. Sa mère était nourrice sur lieux, et son père, quoique marchand de rubans, ne fut jamais décoré de la croix d’honneur.

Il fut l’adoration de ses parents et d’un huissier qui le prit chez lui en qualité de saute-ruisseaux.

Le jeune Polydor, qui ne connaissait l’orthographe que de réputation et pour en avoir entendu parler sur le pont de Lubzac, un jour qu’il passait par là, s’émut profondément de sa crasse ignorance et en informa son huissier, les larmes aux yeux. — L’épais fonctionnaire rassura l’enfant et lui dit:

t( Mon petit Polydor, suis mes conseils et tu deviendras savant; copie entièrement Télémaque, une fois, deux fois s’il le faut, et tu sauras suffisamment l’orthographe pour mettre assez convenablement 'parlant à une femme à son service, ainsi déclarée , sur les actes que je te confie. Je t’autorise à copier Télémaque, ici même dans mon étude. » Le petit Polydor suivit avec Ulysse le chemin d’Ithaque, pénétra dans la Thrace avec lui, échappa au Cyclope, entra chez les Lestrigons, peuple anthropophage, évita les pièges de Circé, fit naufrage dans l’île de Corcyre, toujours avec Ulysse, et rentra avec lui dans sa patrie près de sa femme Pénélope, sur une rame de papier timbré à 70 centimes la feuille, à la grande colère de l’huissier qui avait oublié de lui dire que le papier timbré servait à d’autres exploits. — L’huissier chassa Polydor, en parlant à sa personne.

Millaud mena une vie vagabonde, au point de former l’Athénée de Bordeaux qui vécut ce que vivent les roses. — Les poètes de la localité étaient à cette époque absents par congé, et prenaient les bains de mer. Il créa le journal le Lutin , et fît des comptes rendus qui le mirent assez mal avec les cabotins du théâtre de Bordeaux.

Il ne restait à Millaud que la perspective d’élever des lapins ou de remplir l’emploi de basse-taille dans les concerts. 11 vint à Paris et se fit courtier

MILLAUD

d’annonces dans les journaux. Jamais homme ne fut plus industrieux, entreprenant et intègre que lui ; il se sentait devenir millionnaire, dût-il passer par toutes les phases de la misère.

Avec l’aide du commandeur Léo Lespès et de deux ou trois légistes in partibus, il fonda le journal l'Audience, qui s’intitulait le seul journal judiciaire paraissant le lundi , sans songer à annoncer qu’elle ne paraissait pas les autres jours, comme dit Léo. — Ce journal fut la chose la plus réjouissante de 1839, avec des boniments adorables de naïveté à la clef. — Il rendait compte des procès de justice de paix et pratiquait avec une incroyable excentricité amusante les divers systèmes d’annonces qu’il subdivisait ainsi :

l’annonce enthousiaste, l’annonce anecdotique, l’annonce impérative, l’annonce correspondance,, l’annonce excentrique, l’annonce hyperbolique, l’annonce nécrologique,

ET l’annonce OFFICIELLE.

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