‹ Un million de binettes contemporainesChapitre 3 sur 44 · LE PÈRE HIPPOLYTE · texte numérisé non relu

LE PÈRE HIPPOLYTE

Perfide! oses-tu bien te montrer devant moi?

— Quelle mouche vous pique, mon père, et pourquoi ce récit de Théramène ? exclama le candide enfant.

— Je vais vous le dire : Je vous ai fait donner l’instruction nécessaire pour devenir un magistrat un jour, et vous faites une Revue de Bretagne . Elle obtient du succès, je le sais, mais vous manquez votre vocation. Quittez cette Bretagne où chacun fait son beurre, et allez faire le vôtre à Paris. Là, vous trouverez des orphelins à défendre et des veuves à consoler ; partez, embrassez votre mère et la profession d’avocat, etprenez-moi un abonnement à la Gazette des Tribunaux.))

Peu de temps après cette semonce paternelle, le

• HIPPOLYTE LUCAS

beau Lucas prit le train express de Laffitte et Gaillard et arriva à Paris, non pour défendre les orphelins, mais pour y consoler quelques veuves.

Ln jour qu’il n’avait rien à faire, il se fit recevoir avocat, et publia immédiatement un volume de mêlé (prose et vers) sous le titre : Le Cœur et le Monde , et un volume sur le Caractère des femmes; plus tard, un autre ouvrage, sous le titre : /’ Inconstance^ le fît remarquer dans le monde des lettres, mais en revanche, fort peu à la cour d’assises pour y défendre l’opprimé. — Son père prit le parti de se désabonner à la Gazette des Tribunaux .

Hippolyte Lucas débuta dans les châles 5/4 de la presse et entra au Bon Sens , où il fut chargé du feuilleton des théâtres, tout le temps que dura ce journal. Sa critique, bienveillante et juste, lui mérita la faveur des artistes.

La jeunesse répugne à des airs trop farouches.

Et c’est avec le miel qu’on attrape les mouches.

Lucas connaissait ces deux vers ; il mit en tout temps sa plume et son cœur à ce diapason.

Après la mort violente du Bon Sens , le Siècle parut, et Lucas, qui a écrit à la fois dans le National , dans V Artiste , continue aujourd’hui ses pérégrinations littéraires dans le Siècle , dont il est l’une des premières colonnes intelligentes.

Il eut l’intention, néanmoins, pour complaire à

l’auteur de ses jours, de plaider une cause quelconque ; il mit une cravate blanche. — Mais il passa sans s’arrêter devant le Palais de Justice, et dans sa préoccupation il entra à l’Odéon, où il fit jouer successivement, la Double Épreuve , l'Aventure suédoise , le Médecin de son honneur , les Nuées d' Aristophane, la Belle Juive , la Jeunesse du Cid , Alceste , etc., etc.

Nota. Si jamais le chemin de fer de ceinture a un embranchement sur l’Odéon , soyez sûr qu’Hippolyte Lucas sera toujours en wagon ; Hippolyte Lucas ne désodéonne jamais.

Le Tisserand de S égovie, à la maison de Molière, l’Etoile de Séville , la Bouquetière et Betthj à l’Opéra, ornent l’écrin littéro-dramatique de cet homme de lettres, et ajoutent à sa renommée d’écrivain spirituel et consciencieux. — On assure que, depuis ses succès divers, son père lui a pardonné de ne s’être point fait avocat.

Lucas éprouva un jour le besoin de faire représenter sur le théâtre de la Haye un opéra en quatre actes, intitulé le Siège deLeyde ... Après la représentation de cette œuvre, on le transporta chez lui. Le malheureux venait d’être frappé en pleine poitrine d’une croix foudroyante par Guillaume II en personne ! — Il attendit la succession au trône, et Guillaume III lui joua le même tour en lui décernant l’ordre de la Couronne de chêne pour un

BERANGER

BÉRANGER

opéra sous le titre de Florinde. — Les rois hollandais n’en font jamais d’autres. — En France, le double succès du Tisserand de Ségovie et des Nuées d'Aristophane le fit décorer de la Légion d’honneur.

Un peu polyglotte, Hippolyte Lucas traduit Lope de Véga, Sterne ; — on dit même qu’il a traduit — son propriétaire en police correctionnelle pour augmentation de son loyer, Lucas n’a jamais pu traduire clairement les feuilletons deM. de Sainte- Beuve, ce qui fait le plus grand tort à notre belle patrie.

Disons, en terminant cette biographie de Lucas, que rien n’égale la grandeur de son âme et de son pied, si ce n’est celle de ses jambes. Nadar vous le représente assis comme un homme qui revient de l’Odéon.

BÉRANGER

Je ne sais en vérité si je dois toucher à l’arche sainte , et faire entrer le rival d’Ànacréon , le poète du monde entier, dans la série des Binettes contemporaines .

On ne manquera pas de dire : « Joseph Citrouillard ne respecte rien, pas même le génie. »

Ah! bah!...

Il faut de ses amis endurer quelque chose.

Imitons les forts, et biographons comme eux :

La rue Montorgueil a vu naître les pâtés de Lesage, et Pierre-Jean de Béranger, le 17 août 1780, chez son grand-père, tailleur; lequel brave homme ne sut donner à son petit-fils que de l’exagération dans le faux-col et fort peu d’orthographe pour ses menus plaisirs.

En l’an du Christ mil sept cent quatre-vingt,

Chez un tailleur, mon pauvre et vieux grand-père,

Moi, nouveau-né, sachez ce qu’il m’advint.

Béranger, qui n’avait que lui pour tout radeau, éprouvait le désir de développer ses heureuses dispositions, mais son aïeul, par malheur, ne lui laissa à choisir qu’entre ces trois vocations :

Garçon d’auberge, imprimeur et commis.

Dans une de ses courses vagabondes, il tomba chez un imprimeur de Péronne, en qualité de petit clerc. C’est là qu’il apprit les premières règles de la versification, qu’il lut Voltaire et* imprima Télémaque : les pleurs de Calypso, après le départ d’Ulysse, ne manquèrent pas de le faire sourire. — Béranger aima toujours mieux se moquer du monde que de médire de son prochain.

BERANGER

L’étude du catéchisme le rendit incrédule sans trop sustenter son esprit. Il en usa médiocrement. — Le malheureux enfant préféra de bonne heure les œuvres de Molière !...

Chaque passion en passant sur son âme

En tirait un sublime accord . . .

Béranger fit sa dernière communion à onze ans et demi et l’école buissonnière jusqu’à quatorze.

Arrivons à l’âge de puberté : quel est l’homme qui dans sa jeunesse n’a eu son Eléonore!... Béranger eut la sienne : elle s’appelait Lisette, son adorée Lisette aux pieds mignons et légers,

Lise, avec ses petits pieds-là,

Vous trottez dans ma tête,

écrivait le futur poète amoureux.

Toute femme jolie en France est souveraine.

Ce qui fit que Béranger ne tarda pas à tutoyer Lisette. Une étroite collaboration s’établit entre les deux amants. Lisette,* qui savait qu’on ne met pas la vertu à la caisse d’épargne, préféra lui donner hypothèque sur son cœur, et se laisser aimer avec frénésie, sans se soucier des critiques de M. de Sainte-Beuve.

Béranger chanta l’amour dans sa mansarde de poète où de gais et francs camarades l’entouraient alors. Ce fut dans un de ses greniers où Von est

bien à vingt ans qu’apparurent les premières lueurs de ses chansons : La Gaudriole , Mon Vieil Habit , les Gueux et le Grenier . Manon, Suzon, Frétillon et Lisette montaient en chantant les six étages du poète, qui s’élevait de l’idylle au dithyrambe, du dithyrambe à l’ode et de l’ode au poème épique, en dépit des flèches légèrement empoisonnées du 'préfacier Sainte-Beuve.

Lejeune Pierre-Jean chantait l’honneur national, le patriotisme et la victoire, comme il avait chanté l’amour avec Lisette. Une fée protectrice avait bercé ce nouvel Orphée, et de sa baguette magique créé le poète national!...

Dès son début, Béranger se fit remarquer par la profondeur de son génie ; écoutons Lamartine :

Jamais aucune main sur la corde sonore

Ne guida dans ses jeux sa main novice encore",

L’homme n’inspire pas ce qu’enseigne le ciel.

Notre poète chante depuis 1813 jusqu’en 1830 entre Désaugiers, Chateaubriand et le Palais de justice. C’est là qu’il écrit à sa muse :

Revenez donc, pauvre sotte,

Voir prendre à vos ennemis,

Pour peser une marotte,

Les balances de Thémis.

La prison n’avait point corrigé le poète, Rendu à la liberté, il reprit son luth patriotique, et conti-

BÉRANGER. 19

nua à chanter nos malheurs, nos souvenirs et nos espérances.

Le roi de la chanson, dénoncé par le traître Martinville, est obligé momentanément d’écrire :

Ami, adieu, j’ai derrière la porte Laissé tantôt mes sabots et mon luth.

Béranger croit que sa tâche est finie. Sainte- Beuve en profite dans ses Portraits contemporains pour écrire que notre chansonnier n'est qu’un reflet de La Fontaine et de Molière . Moi, qui n’ai pas l’honneur d’être un Sainte-Beuve, à sa place j’aurais dit de l’illustre chansonnier : Béranger, c’est Corneille en gilet de flanelle et Molière en redingote de castorine, et je n'eusse pas été moins grotesque.

M. Sainte-Beuve est de l’Académie, — Béranger a refusé d’en être ; M. Sainte-Beuve essaye d’être immortel de son vivant.

Béranger est en route pour la postérité... il s’arrête, pour se reposer de ses notes joyeuses et de ses chants si beaux, dans une simple et modeste demeure, à Passy, auprès de sa vieille et chère compagne.

Sa retraite est son Louvre, il y commande en roi,

ALFRED DE MUSSET

Ce n’est qu’en tremblant que j’aborde la portraiture d’un poète illustre, dont les œuvres et la vie furent mêlées d’absinthe — suisse.

Je pourrais dire à mon tour, comme l’auteur des Contemporains : J’ai entrepris une rude tâche ; les fibres contemporaines sont irritables, les amourspropres extravagants, les terreurs puériles, les récriminations insensées. Mais un biographe est un juif errant littéraire, à qui le monde crie sans cesse : « Marche ! marche !... »

Je ne m’arrêterai pas sur le seuil du devoir :

Le monde est une comédie;

Malgré l’intérêt que j’y prends,

Je m’en amuse et j’étudie Les ridicules différents.

A moi, Juvénall à moi, Plutarque! à moi, d’Assas !...

Alfred de Musset entra dans le monde et dans les estaminets à l’âge de seize ans, et fut l’ami intime du duc d’Orléans. Ils burent à la même coupe et du cassis dans le même collège, et s’y nourrirent des mômes principes.

ALFRED DE MÜSSET

ALFRED DE MUSSET

C’est à tort qu’on a répandu le bruit que son père avait acquis une fortune rapide dans les socques articulés : il n’en est rien.

Alfred est né dans l’opulence et à Vendôme, dans l’Orléanais, d'une famille noble et écrivassière. Son père lui avait appris à se servir d’adjectifs à gants jaunes , et à trépigner sur les métaphores dans son langage envers ses domestiques.

Il lui donna un maître de guitare ! Alfred en jouait aussi bien qu’Almaviva. Il ne lui manquait plus que Rosine.

Rosine se présenta à lui et à la guitare qui l’avait charmée.

Ils s’aimèrent quelques heures. Rosine lui demanda le mariage avec instance, sur la lisière d’un champ de navets’; Alfred lui répondit avec des larmes dans la voix : Rosine,

Le mariage est beau, mais dans la perspective...

Rosine, je serai ton mari, — par à peu près,

La jeune fille sut se contenter de peu : comme Jenny l’ouvrière, elle dansa le galop à quelques jours de là avec un autre, à la Grande-Chaumière, et ne conserva d’Alfred que l’initiale en prenant un Arthur.

Ce fut alors qu’ Alfred de Musset se révéla comme poète. Un autre que lui eût préféré se faire marchand de liqueurs; il se défiait de lui-même.

A sa sortie du collège, il avait essayé diverses études, la banque, la peinture, la médecine, le droit.

Mais tout n’est pas roses dans les sentiers qui mènent à la Clinique jet à l’École de droit. Une éducation superficielle le rendait inhabile à n’importe quelle carrière.

11 essaya de tailler sa plume de poète par la publication d’une mauvaise brochure, intitulée Y Anglais y mangeur d'opium.

Si l’on veut pardonner l’essor d’un mauvais livre,

Ce n’est qu’aux malheureux qui composent pour vivre.

Alfred avait de la fortune.

On oublia bientôt ce péché de plume; on jeta de la cendre dessus, et l’on fit bien; car à quelque temps de là, Alfred de Musset fit paraître les Contes d'Espagne et d'Italie. Ce livre produisit dans le monde littéraire l’effet d’un brillant météore. Le succès de cette œuvre fit croire qu’il avait mangé sa fortune, et que les deux vers de Molière ne s’adressaient plus à lui.

Attention 1... nous retrouvons Sainte-Beuve, photographe littéraire, nous faisant (sans collodion et sans retouches) un portrait d’Alfred de Musset :

« Alfred de Musset n’est qu’une pâle copie d’une foule de poètes, ses contemporains ou ses prédécesseurs. M. de Musset a imité tour à tour André

ALFRED DE MUSSET

Chenier, Victor Hugo, Shakspeare, Mathurin Regnier, Mérimée et lord Byron. C’est un sculpteur auquel le feu sacré manque et qui serait entré dans un muséum pour en mutiler à l’aide du marteau les plus belles statues, pour s’en faire une à lui avec les débris épars des marbres renversés. » Ouf!...

Alfred de Musset lui décoche ce simple trait :

Mon verre n’est pas grand,

Mais je bois dans mon'verre.

Alfred de Musset est bien aise de répandre le bruit qu’il ne fait usage que de petits verres. Personne ne s’en doutait ; Sainte-Beuve n’a que ce qu’il mérite.

Notre poète se souvient d’avoir aimé Rosine qui l’a délaissé pour un autre Arthur, et dans des vers pleins de chaleur et de haine, il jette un cri de douleur suprême, une mystérieuse souffrance :

Amour, fléau du monde, exécrable folie,

Toi qu’un lien si frêle à la volupté lie,

Si jamais, par les yeux d’une femme sans cœur

Tu peux m’entrer au ventre...

(Interrompus par la morale.)

Je m’arrête. Je ne veux pas dire avec Piron, de M. Alfred de Musset,

Je ne jugerai plus les gens par leurs écrits.

LES BJNEÏTES CONTEMPORAINES.

Mettons une feuille de vigne aux vers charmants du poète, et sortons de son alcôve. Qu’au rythme frénétique de la passion succède un chant suave et doux qui repose le cœur. Alfred de Musset rêve qu’il voit Rosine au milieu des sables embrasés du Sahara :

Gais chérubins, veillez sur elle ;

Planez, oiseaux, sur notre nid;

Dorez du reflet de votre aile

Son doux sommeil que Dieu bénit.

Que j’aime à voir dans la vallée Désolée

Se lever comme un mausolée

Les quatre ailes d’un noirmoutier!

Que j’aime à voir près de l’austère Monastère,

Au soleil du baron feudataire,

La croix blanche et le bénitier!

Que j’aime àjvoir dans les vesprées Empourprées

Jaillir en veines diaprées

Les rosaces d’or des couvents !

Oh! que j’aime aux voûtes gothiques Des portiques

Les vieux saints de pierre athlétiques

Priant tout bas pour les vivants !

M. Buloz, qui a dirigé pendant quelque temps la maison de Molière (section des invalides ordinaires du Roi), donne de sages conseils au poète et se l’attache en qualité de collaborateur de la Revue des Deux Mondes . Il compose une quinzaine

ALFRED DE MUSSET

de proverbes qui affriolent les abonnés à cette brochure — massepain — mensuelle. En voici les titres: André del Sai'to, — Lorenzaccio , — les Caprices de Marianne , — Fantasio , — On ne badine pas avec l'amour , — la Nuit vénitienne , — Barberine , — /e Chandelier , — Il ne faut jurer de rien , — Un caprice , — Il faut quune porte soit ouverte ou fermée , — Ott ne saurait penser à tout.

Venise est la ville des sombres amours : Alfred de Musset, après les élucubrations dont nous venons de donner l’inventaire, s’envole vers la belle Italie avec une des muses de la Revue des Deux Mondes , pour y discuter à l’aise sur l’irrégularité des participes et l’inconstance des femmes. — Ils passent deux ans à ne pas se mettre d’accord sur ces deux substantifs.

Alfred de Musset revient en France pour insulter Voltaire et entrer à l’Académie :

Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire

Voltige-t-il encor sur tes os décharnés?

Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire :

Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés.

Les voyages déforment la jeunesse.

Cependant, avant d’entrer à l’Académie, Alfred croit prudent de se débarrasser d’un oncle qui le gênait. Il lui tient ce langage :

« Dans trois jours nous célébrons ta fête, mon

oncle. Veux-tu que je te donne un bouquet ou une sous-préfecture?

— Mon garçon, le blé a manqué cette année, les fleurs sont chères ; donne-moi une sous-préfecture. »

Qui fut dit, fut fait. L’oncle embrasse son neveu et part pour sous-préfecturer un chef-lieu d’arrondissement dans les Vosges.

Rien ne s’oppose plus à l’entrée d’Alfred dans le corps des immortels, — à l’Académie, où il repose.

Arsène et ses sociétaires

Vont sans doute porter le deuil...

— Pourquoi des marques funéraires?

Auraient-ils à suivre un cercueil?

— Eh quoi! vous ne savez donc pas?...

Musset n’est plus en vie...

— Musset mort!... — Ses mânes, liélas!

Reposent en l’Académie.

Dixit.

VICTOR HUGO

M. Eugène, qui n’est pas le fils du prince de ce nom, mais celui de Mirecourt (Vosges), nous mène dans des sentiers où nous avons de la peine

VICTOK HUGO

VICTOR HUGO

à le suivre. N’importe, c’est pour nous un devoir, une mission sainte de redresser les contemporains de M. de Mirecourt; nous les redresserons.

Il n’est permis d’être contrefait qu’en Belgique.

Victor Hugo reçut la lumière , non point à Paris,, dans les solitudes du Marais, mais bien à Besançon, en 1603, d’un père vertueux, mais gendarme.

Jamais enfance ne fut aussi bizarre que la sienne. Son auteur, sous le frivole prétexte de combattre le terrible brigand Fra Diavolo, dont on fît depuis un opéra comique, était empreint de la lecture de Y Emile de Jean-Jacques, à tel point qu’il confia le jeune Victor à une nourrice qui lui fit sucer avec son lait la crainte des figures de l’Odéon.

Mais contre un naturel pervers il n’est rien qui puisse prévaloir. Aussi s’échappa-t-il des bras de sa nourrice, à l’âge de seize ans, pour faire Han d’Islande . La malheureuse femme l’avait élevé dans l’épouvante de Barbe-Bleue et de Croquemitaine. Dès lors Hugo compta ses ennemis et prépara ses armes.

Chateaubriand l’adopta en qualité d’enfant sublime. Hugo n’avait que ce qu’il méritait.

A dix-huit ans, Victor ne fut pas surnommé

l’Enfant de la Forêt, mais le chef plein de vaillance d’une nuée de critiques blonds, chargés de combattre la vieille garde radoteuse du classicisme. Des milliers de culottes de peau restèrent sur le champ de bataille. Victor fit et fut le Cromwell de cette guerre acharnée.

Lejeune Hugo éprouva le besoin d’aller se reposer dans une silencieuse demeure style Louis XIII. Il se fixe à la place Royale, où ses adeptes le proclament dieu.

Tout le monde se met à lui brûler la myrrhe sous le nez. M. Eugène de Mirecourt (Vosges) trouve aussi quelque talent dans les petits romans de Victor, qu’il vient de faire paraître : Le dernier jour d'un condamné et Notre-Dame de Paris . La tête pointue de M. Sainte-Beuve s’en inquiète et donne immédiatement sa démission d’ancien ami du poète, et le laisse échiner dans le Journal des Débats.

il faut de ses amis endurer quelque chose, a dit Molière. Sainte-Beuve avait entendu parler sans doute de ce vers, et, comme ardent ami de Victor, il n’a rien de plus pressé que de lui faire endurer sa prose.

Nous sommes forcé de reconnaître une certaine dépense de talent dans les œuvres de Victor Hugo ; mais nous croyons, n’en déplaise à M. Eugène (Vosges), qu’il n’est pas un adroit versificateur.

VICTOR HUGO

Qu’on en juge par ces strophes adressées au pauvre, Dieu est toujours là :

Alors, si l’orphelin s’éveille,

Sans toit, sans mère et priant Dieu,

Une voix lui dit à l’oreille :

« Eh bien ! viens sous mon dôme bleu î

« Le Louvre est égal aux chaumières, Sous ma coupole de saphirs.

Viens sur mon ciel plein de lumières, Viens sous mon ciel plein de zéphyrs!

« J’ai connu ton père et ta mère Dans leurs bons et leurs mauvais jours, Pour eux la vie était amère,

Mais moi je fus douce toujours.

« C’est moi qui sur leur sépulture Ai mis l'herbe qui la défend.

Viens, je suis la grande nature !

Je suis l’aïeule, et toi l’enfant.

« Viens, j’ai des fruits d’or, j’ai des roses, J’en remplirai tes petits bras ;

Je te dirai de douces choses,

Et peut-être tu souriras !

« Car je voudrais te voir sourire,

Pauvre enfant si triste et si beau !

Et puis tout bas j’irai le dire A ta mère dans son tombeau ! »

LES BINETTES CONTE MPORA INES.

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