ZÉRO
Notre Aristarque judicieux et spirituellement satirique commet, en participation avec ce bon Gérard de Nerval, une tragédie en un acte, intitulée : Lara , ou l’Expiation , qui fut reçue avec enthousiasme à l’Odéon, et enfouie avec délices dans les cartons poudreux de l’administration. L’Odéon avait du bon dans ce temps-là. —=• Maquet avait son expiation.
Notre héros est bachelier et vacciné ès lettres à vingt-quatre ans, et fait des tragédies refusées à l’Odéon. Mais n’importe, l’imposante sérénité de son front n’avait pas chassé l’inspiration ardente et gracieuse de sa jeune âme de troubadour, car la bienveillante sollicitude du bibliophile Jacob accueillait les premiers vers d’Auguste Maquet
AUGUSTE MAQUET. 373
dans le Mercure , qu’il signait du pseudo-écossais :
MAC-KEAT.
Il fait sa thèse de docteur et travaille dix-sept heures par jour pour composer ses feuilletons de Vingt ans après , du Chevalier de Maison Rouge , et la Reine Margot .
En collaboration avec M. Paul Fouché, il fait recevoir au théâtre Saint-Antoine une pièce en deux actes, intitulée : Le Nom de mon père . Le public est assez peu poli pour ne pas demander le nom de l’auteur. Dans cette œuvre, Maquet n’avait fait qu’un acte de complaisance.
Il passe sa thèse en Sorbonne. La première partie de sa thèse, fort brillamment écrite, semblait présager une complète victoire, quand tout à coup un éclat de rire presque homérique ébranle les vieux murs de la Sorbonne. Ce rire, qui n’était point d’un parfait atticisme pour de si grands hellénistes, c’était le rire universel du savant aréopage. Une phrase un peu trop romantique avait produit cette tempête d’hilarité. Il s’agissait, dans la thèse, d’une définition de l’apologue, et Maquet osait prétendre que l’apologue ne devait pas être offert dans un état complet de nudité, mais enveloppé d’ornements. « Que serait la fable, disait-il, sans cette poésie qui nous enchante, voile diaphane qui, sans cacher la réalité, lui jette un reflet léger qui l’anime et la colore, comme un
frais tissu rose semble donner la vie à une statue de marbre?
— Oh I ohî frais tissu rose! répétaient en riant les cinq juges en bonnet carré.
— Frais tissu rose est bien trouvé, reprenait avec malice M. Cousin, le président philosophe.
— J’ai pu me tromper, répondit assez brusquement le docteur en expectative; mais enfin, suivant mon système...
— Ahl ah! vous avec donc un système, vous? interrompit le président.
— Vous en avez bien plusieurs, vous, » interrompit brusquement Maquet impatienté. Et, malgré toutes instances et toutes les sollicitations, il se renferme dans le plus complet silence.
Il va sans dire que MM. les juges universitaires lui refusent sa nomination de docteur.
Il part seul et triste pour la Bretagne, et durant quelques mois il alla promener sa mélancolie sur les grèves bruyantes et déchirées du Croisic. En partant, il adresse cette lettre à M. de Wailly :
Monsieur,
L’université est une mère bien dure pour ses enfants; je vais demander à la littérature ce que l’université me refuse : gloire et profit.
L’avenir prouvera si j’ai eu tort ou raison.
Maquet.
AUGUSTE MAQUET
Il fait entre autres ouvrages, dans l’île de Croisic, Bathilde ou un Soir de carnaval , que Gérard de Nerval fait jouera la Renaissance , pour les débuts de Mlle Ida, devenue depuis la femme d’Alexandre Dumas.
Ici commence sa liaison littéraire avec Dumas. — Ce drame obtint un grand succès. Maquet fit successivement le Chapeau gris perle, les premiers volumes des Mémoires de d’ Artagnan. Dumas et lui font les Trois Mousquetaires , dont le succès fut si prodigieux sur la scène de l’Ambigu. Jusqu’ici Maquet avait été le collaborateur-attaché de Dumas, aux appointements variables de quatre cents francs à mille francs par mois. Mais, hâtons-nous de le dire à la louange de l’illustre écrivain, le jour de la représentation arrivé, Alexandre Dumas fît à Maquet la surprise de le faire nommer avec lui par l’acteur Mélingue. La justice du peuple des auteurs et journalistes présents dans la salle se témoigna par des bravos enthousiastes dont Auguste Maquet dut prendre sa large part. — Dès ce jour, Dumas et Maquet signèrent ensemble leurs romans et leurs œuvres dramatiques. Environ deux cents volumes forment le butin de ces deux écrivains.
Maquet a fait Valéria , pièce en vers, avec Jules Lacroix, pour M1Ie Rachel, et la Fronde , à l’Opéra, avec le même collaborateur.
Le Comte de Lavernie et la Belle Gabrielle , tirés
de ses romans, ont été mis en pièces par lui seul avec ce talent scénique qu’on lui connaît. L’auteur de Deux Mots sur un mur , du Beau Dangenne , de Deux trahisons et de la Chambre d'asile , etc., a su prouver, par son talent mûri par des études silencieuses, qu’il pouvait accoler son nom avec gloire à celui de Dumas, dont nous nous expliquons la puissante fécondité.
Maquet est aujourd’hui quadragénaire et propriétaire d’un magnifique hôtel, rue de Bruxelles, bâti par ses épargnes sur les terrains de Tivoli. L'écolier-professeur à quatre-vingts francs par mois, comprenant toutes les vicissitudes des locataires de 1855, a mis en pratique ce distique de M. Vautour, qui dit que :
Quand on ne peut pas payer son terme,
Il faut avoir une maison à soi.
RACIIEL
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
Il y a dans un riche hôtel de la rue Caumartin un de ces charmants sylphes de gaze et de satin dont un seul regard rend fou celui qui le contemple en face.
RACHEL
RACHEL
Elle s’appelle... comment diable s’appelle-t-elle? Bah I je vous le dirai tout à l’heure.
L’essentiel est de vous faire savoir qu’elle est ornée de toutes les grâces du corps et de l’esprit.
Elle a une taille de guêpe ;
Des cheveux d’or qui frisent — la quaranrantaine ;
Une bouche de rose ;
Un teint de lait ;
Des yeux adorables — qui font rêver les anges ;
Un col de cygne, tout de neige ;
Une gorge divine ;
Une bouche capricieuse qui flotte du sourire de la grâce à celui de l’ironie ;
Une main petite, blanche, furtive ;
Et un pied...
Bref, — une de ces femmes comme il en a été décrit par Homère chez les Grecs, par Ovide chez les Latins, par le sire de Balzac chez les Gaulois de notre âge.
Toutefois, entre toutes les choses qu’elle a, il faut comprendre encore :
Le cœur d’une femme, — baromètre qui marque toujours variable ;
L’étoffe nécessaire pour faire une Madeleine qui voudrait se repentir ;
Son frère Raphaël ;
Le père Félix, — son teneur de livres et son père ;
Sa maman, beaucoup de sœurs et de l’économie.
Mais elle n’a de Jeanne d’Àrc — que la patrie . Comme elle, elle est née à Vaucouleurs.
Cette femme, ce sylphe, ce démon comme vous voudrez, se nomme Rachel! !...
Rachel... Hermione... Électre... Virginie!...
Et voilà ces yeux, ce col de cygne, cette taille de guêpe, et ce front photographié sur le fait dans le rôle d’Électre, au moment où cette fille d’Agamemnon donne à Égisthe les noms que son horreur lui inspire, et appelle les pâles Euménides :
« Filles de la Vingince, Harrmez-vous, Harrmez-moi!... »
Voyez comme ces yeux rentrent, comme ce col se dissout, comme cette taille disparaît pour faire des effets de front !...
Comme on voit bien tout de suite qu’un pareil rôle, un pareil caractère conviennent à cet organisme sans attendrissement qui ne bouillonne et ne s’épanche que dans le ressentiment et la haine...
Les vertus domestiques ne nuisent jamais. Qui dirait, en entendant répéter ces vers d’Oreste, qu’elle est folle de cerises à l’eau-de-vie, qu’elle tri-
RACHEL
cote comme un ange et qu’elle fait des reprises perdues comme la femme d’on tailleur?... Mais elle laisse toutes ces vertus-là chez elle; au théâtre, elle est fille d’Agamemnon. Elle se passionnerait assez pour poignarder Egisthe — si les sociétaires voulaient lui donner de l’augmentation.
Aimez-vous la statue? elle en a mis partout.
A quoi bon dire qu’elle a été râcleuse de guitare dans son enfance? Arrivons vite à ses débuts à la Comédie-Française, où M. Véron avait aperçu sur le front de la jeune fille le rayonnement d’une étoile. Ses premiers rôles lui furent implantés par Saint-Aulaire, son professeur. — Le docteur Véron fut bientôt son ami, son protecteur, - — son apothicaire, sans doute ? — Rachel n’eut rien de caché pour lui ; — il la présente à Samson, qui devient son maître et la fait débuter dans Camille des Horaces . L’impression en fut vive et profonde; Véron se fait Rachelâtre. La tribu d’Israël se scinde par catégories pour faire adopter l’artiste. Il y a les petits hurleurs , les approbateurs de l’orchestre; et les grands hurleurs qui avoisinent le lustre; il y a aussi des israélites écouteurs; l’escouade des murmures harmonieux proférés par les serviteurs munis de billets donnés ; puis enfin les Rachel maniaques se composant de marchands de chaînes de sûreté, ordinairement peu vêtus et
dont la fonction consiste à s’exaspérer avant la fin de la tirade, à se débattre, à se lever, et à courir sur les genoux des voisins, dans la direction de la porte, en s’écriant : « Laisse z-moi sortir ou je mords tout le monde ! ça se paye double. » M. Yéron lui offre simultanément sa plume, sa pâte Regnauld et son cœur ; et la presse carillonne à grandes volées. Rachel est déclarée tragédienne en chef du Théâtre-Français, et le tour est fait. — Les coreligionnaires se reposent de leurs fatigues ; ils n’ont plus pour mission que de faire le foyer, pendant les entr’actes, pour entretenir les extases des spectateurs, moutons de Panurge qui payent et applaudissent à la grande satisfaction du Consistoire. Rachel est victorieuse sur toute la ligne. Les couronnes et les fleurs pleuvent sur la scène ; les eaux montent, montent jusqu’à l’inondation et le courant entraîne les plus indifférents. L’heureuse juive devient reine. Tout tremble devant elle ; les sociétaires eux-mêmes mettent genoux en terre. Alors commencent les exigences, les fugues, les congés, les bouderies, les feux, la rapacité métallique, l’ingratitude et l’abandon envers ceux qui l’ont prônée, adulée. — La Comédie-Française apprend trop tard à ses dépens, qu’il est plus facile de combler un fossé que les désirs d’une tragédienne de la force de M11® Rachel.
Elle ressuscite Racine, Voltaire, Chénier mis
RACHEL
sous la remise depuis la mort de Duchesnois; elle est l’écho magnifique de ses professeurs, mais elle ne crée rien, ne devine rien de ce qu’elle exécute ; seule et sans secours, elle n’a aucune force créatrice, elle tâtonne et s’égare sans le point d’appui de son Archimède-Samson. Les cordes sensibles et les élans du cœur lui manquent — au théâtre. — Mais dans la vie réelle, bien qu’elle n’ait jamais prêté son cœur à la petite semaine, le sien n’a jamais fait de solécismes; mais il a mis en pratique ce vers de Chénier :
Se faire aimer c’est là le premier bien du cœur.
Et elle a quitté le premier pour le deuxième arrondissement , et s’est décidée, à ce qu’il paraîtra rester garçon.
Ainsi que le printemps, l’automne a sa beauté.
L’automne a sonné pour Rachel, mais le talent a aussi son été de la Saint-Martin ; elle règne encore en souveraine, la soif de l’or nous la conserve jusqu’à ce qu’elle ait assez parfumé sa litière et fait bâtir le palais de topazes qu’elle a rêvé. — Le cœur de Mlle Rachel a été gelé en Russie ! ! 1