A MON FRÈRE
Toi qui rêves, la nuit, dans une chambre pleine De ces vieux livres noirs, d’où sortent les nouveaux,
BIBLIOPHILE JACOB
De ces livres pressés comme au fond des caveaux Les morts, ou les épis fourmillants dans la plaine !
A l’heure sombre où vient bourdonner le phalène, Quand tu songes, comptant les sublimes travaux De ces Bénédictins, prodigieux cerveaux,
Qu’ils sont tous là, muets, sans regard, sans haleine!
Ne crois-tu pas ouïr dans tes livres souvent Passer comme un frisson, comme un souffle de vent,
Et bruire la page au sein de chaque tome?
Et ne crois -tu pas voir, du volume béant,
De l’énorme in-folio s’échapper un fantôme Qui se penche sur toi pour te dire... « Néant! »
Ces vers sont d’un bon frère, — et d’un bon poète aussi.
M. Jules Lacroix est un pervenchiste très distingué.
Paul ne tint aucun compte du sonnet fraternel et mit le pollex sur l’extrémité de son nez et, l’agitant depuis l’index jusqu’à l’auriculaire compris, il composa successivement un roman moyen âge, la Danse Macabre et le Roi des Ribauds , dans lequel l’érudition des recherches et l’intérêt font passer une éponge sur les obscénités que comportait un pareil travail. Mais nous étions en 1833, et l’on se souvient que les disciples de l’école littéraire qu? formait alors ne s’abordaient jamais
sans proférer ces mots : Enfer et damnation ! — c’était un genre. — Paul était entré dans la situation.
Paul Lacroix, — que le sonnet de son frère lui soit léger I — ne s’en livra pas moins à une littérature désordonnée, à des romans semi-historiques et à l’histoire greffée sur des personnages célèbres à la façon d' Alexandre Dumas et d’Auguste Maquet.
Le bibliophile Jacob est pour moi un puits artésien, — je me trompe, un puits de science; par malheur, la vérité n’y loge pas toujours en garni ; voilà mon opinion. Et, si l’on me demandait ce que je pense de la Chambre des poisons , qui obtint un si grand succès, je dirais que c’est l’histoire par à peu près du siècle de Louis XIV, du Régent, de la Brinvilliers, de la Mautorte et autres gentilhommes de l’époque, mais que j’ai toujours préféré, en fait de tablettes, celles de chocolat-vanille à celles de l’histoire du bibliophile Jacob. — Je sais ce que je mange.
Le bibliophile a fondé, avec Ferdinand Seré, archéologue aussi distingué que lui, le Moyen âge et la Renaissance. Il a été aussi le collaborateur le plus assidu du Journal des Enfants, et n’a jamais, disons-le à sa louange, perpétré le moindre vaudeville poitrinaire ; il était trop fier pour cela 1
Plus que jamais il se fait ramoùeur de biblio-
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thèques et rempailleur d’articles au journal le Mer cure , où il admet avec une bonté toute paternelle les jeunes écrivains, les poètes sans ouvrage et les romanciers en herbe. Il les encourage et leur enseigne le chemin de la célébrité dont il est lui-même un des plus fervents apôtres.
Il commet, avec circonstances aggravantes de succès inouï : les Soirées de Walter Scott à Paris , la Folle d’Orléans , le Chevalier de Chaville et Médianoches, charmantes nouvelles écrites avec son cœur et son esprit distingué.
Le bibliophile Jacob est d’une nature très simple et très modeste : la modestie est la feuille de vigne du talent : il a beaucoup de l’une et abuse de l’autre ; et si jamais Paul Lacroix venait à tomber dans la détresse, ce qu’à Dieu ne plaise, je me chargerais de faire graver, en cul-de-lampe et à mes frais, cette adresse que je distribuerais moi-même aux illettrés qui visitent Y Exposition universelle :
M. Paul Lacroix, plumitif non patenté, fait les romans intimes; exécute les chroniques moyen âge; trame les nouvelles, le tableau de mœurs; ramasse toutes sortes de manuscrits; fait tout ce qui concerne son état, pour les cabinets de lecture qui paraissent ne pas le désirer; dresse des élèves, fait des envois à l’extérieur; prend des pensionnaires et ne va pas en ville; le tout à juste prix. Il y a une patte de lièvre à la porte. On est prié d’affranchir.
AUGUSTE MAQUET
La rue Quincampoix, rue si féconde en souvenirs historiques, a vu poindre à son axe, en 1813, une de nos gloires d’aujourd’hui. Auguste Maquet y est né le 13 septembre, par un beau clair de lune ; puis successivement sept autres enfants vinrent prendre après lui leur part du soleil.
Son père, dans sa tendre sollicitude, bourrait cet enfant d’alexandrins et de prose :
L’alexandrin est le ténia des vers,
si bien qu’à l’âge de huit ans, Auguste Maquet savait des volumes entiers par cœur et sans pouvoir les comprendre. Le studieux Auguste était capable de réciter d’un bout à l’autre^ toutes les fables de Phèdre, voire même le récit de Théramène, sans omettre les accents de douleur causée par la mort d’Hippolyte, à laquelle, malgré son jeune âge, il prenait déjà une part bien vive et bien sentie.
D’une école, placée près de la Sainte-Chapelle, il alla dans une autre, à Belleville, dans une propriété de son père, où, entre le supin et le gérondif, sa plus belle vocation était de dénicher
AUGUSTE MAQUET
des merles et de propager l’espèce volatile avec autant de persistance qu’on en met à ne pas trouver le dahlia bleu. — Son père crut prudent de lui faire achever ses classes si mal commencées, en qualité d’externe, au collège Charlemagne.
Auguste dévora tous les livres de la bibliothèque paternelle, depuis Geneviève de Brabant jusqu’à l’Arétin, que le jeune aiglon écrivait Fart éteint. Auguste aima toujours depuis titiller le goût et l’esprit, malgré son aversion pour le calembour. Il bâclait ses thèmes et ses versions avec une rapidité singulière; en un mot, il était laborieux à force de paresse; mais de cette paresse qui est celle du poète et du rêveur.
Quand Auguste avait lu, la Pologne était ivre.
Ce qui avait rendu fou ce pauvre don Quichotte avait activé au contraire l’imagination et l’intelligence de cet écolier. Les pièces de théâtre étaient sa lecture favorite; elles l’impressionnaient vivement. C’est dans les Proverbes de Carmontelle qu’il puisa, peut-être à son insu, l’instinct de la scène et la vérité du dialogue, qui plus tard devait si merveilleusement se développer en lui.
Enfin, elles s’écoulèrent tant bien que mal, ces premières années de collège, si arides, si fatigantes, si nauséabondes, et bientôt l’on put entrevoir le brillant écolier qui devait cueillir plus d'une
palme universitaire. — Auguste achevait sa troisième, quand, un beau jour, il lui prit fantaisie décomposer un roman. Il roula pendant quinze jours dans sa tête un plan très fantastique, très effrayant, très impossible; puis emporté par l’enthousiasme, comme la sibylle de Cumes, il se met à écrire, sans désemparer, les premiers chapitres de ce roman à rallonges qu’on eût dit composé par des clercs de notaire et d’avoué révoltés. — Dieu sait ce dont est capable un clerc de notaire 1
Maquet, avec un courage digne de Régulus, commença un autre roman qui devait fournir environ douze volumes. Cette production colossale, au-dessus de son âge, fourmillait, chose étrange, d’excentricités fort joyeuses : ce n’était plus le drame noir et cadavéreux, c’était le grotesque, un mélange assez agréable de Scarron et de Ducray- Duminil, saupoudré de Paul de Kock. Le manuscrit fut saisi au huitième volume dans le pupitre de l’écolier, et l’écolier saisi à son tour par les épaules et jeté à la porte du collège. — Maquet était alors en rhétorique.
Il rentra dans la pension Cimtierre, chez lequel il venait d’achever sa rhétorique, et lui proposa, sans la moindre précaution oratoire, de faire gratuitement chez lui son année de philosophie, tout en donnant des répétitions de latin et de grec aux élèves qui, deux mois auparavant, étaient ses
AUGUSTE MAQUET
camarades. Cette proposition fut acceptée par M. Cimtierre, qui lui alloua en plus la table, le logement et quatre-vingts francs par mois.
Ici commence la vie littéraire de Maquet, le futur collaborateur secret d’Alexandre Dumas. Et l’on sait que, plus tard,
Sous son sceptre savant la scène gagna gros :
Car il sut avec art, luttant contre les flots,
D’Alexandre Dumas arrêter les complots.
Mais n’anticipons pas.
Maquet se sent libre, il a des ailes et quatrevingts francs par mois ! et l’avenir qu’il entrevoit mystérieusement dans la pénombre de ses rêves poétiques lui semble quelque chose de merveilleux. Nous touchions à 1830, et dans tous les esprits jeunes bouillonnait un irrésistible besoin de rénovation littéraire et politique. Maquet se fait soldat romantique. Il fut terrible et superbe à la représentation d 'Bernani; les classiques n’osèrent pas l’approcher. Les enjambements de Maquet les effrayèrent au dernier point. Maquet ne sortait qu’armé d’alexandrins et d’hémistiches prêts à fondre sur les têtes de ses adversaires 1
Les ordonnances de Juillet paraissent. Les grilles de la pension Cimtierre sont escaladées par Maquet, à la tête de ses camarades. Ils se précipitèrent tous dans la rue et furent se mêler au
peuple et prendre leur part de gloire et de caserne de gendarmes de la rue des Erancs-Bourgeois. On emporte la caserne d’assaut, etMaqueten triomphe.
Maquet se lie d’amitié et de littérature avec Théophile Gautier et Gérard de Nerval. Ce dernier se fait le courtier obligeant de ses recueils périodiques et de ses élucubrations veuves de libraires. Maquet était devenu hugolâtre.
J’oubliais de dire que Maquet vivait du produit de ses répétitions, et qu’il travaillait pour sa gloire, au Figaro avec Alphonse Karr, à VEntr'acte , à la Gazette des Théâtres et à la Revue de Paris; total :