‹ Un million de binettes contemporainesChapitre 41 sur 44 · CHARLES P II 1 L I P P 0 N · texte numérisé non relu

CHARLES P II 1 L I P P 0 N

vérité, rien que la vérité, la main sur ma conscience de biographe, ce que je sais de cet homme maigre et étonnant, né à Lyon avec un cœur de Romain.

Charles Philippon. est né en 1800 de parents canuts. Son père en voulut faire un dessinateur en châles, mais le jeune Charles préférait gagner sa fortune à Paris à dessiner des polichinelles et des soldats rangés en bataille, à un liard la feuille, pour le père Giot et les enfants bien sages. Ce jeune Raphaël en herbe se lia avec son beau-frère, M. Aubert, notaire ruiné, et prit avec lui en 1829, une boutique d’éditeur d’estampes, au coin du passage Yéro-Dodat.

Au risque de se brouiller avec la Sainte-Alliance, Philippon fonda la Caricature politique, qu’il continua pendant cinq ans, en suivant pas à pas les événements et les choses dont il faisait ample butin. Il prouva avec un rare bonheur de style et de crayon que le sot de la cour dit et fait des sottises plus élégamment que le sot du Marais. Le règne de Louis-Philippe lui en a fourni des types nombreux. — On s’arrachait les amusantes pages du véritable importateur de la caricature en France. — Les Anglais furent dépassés.

— Toute vérité n’est pas bonne à dessiner. — Le pouvoir d'alors s’émut du succès merveilleux de ces images spirituelles et railleuses, il fit saisir le

journal et le dessinateur. — Philippon comparut à la barre, et c’est devant les juges que naquirent les fameuses poires représentant la tête de Louis- Philippe dessinées en une seule nuit sur tous les murs de Paris. — Philippon, voulant prouver à ses juges qu’il y avait tendance dans le procès, dessina à la barre même une poire à laquelle, en ajoutant un nez, une bouche et des yeux, il était facile, avec de la bonne volonté, de reconnaître le portrait du roi. Il fut condamné à six mois de prison, puis à treize mois pour récidive. A sa sortie de prison, il se vengea en créant le Charivari avec Albert Clerc, Desnoyers et Altaroche. — 11 quitta le Charivari en 1847 et fonda le Journal 'pour rire , qui est aujourd’hui dans tout l’apogée de son succès. Philippon se repose à présent sur ses lauriers et sur son fils, qui continue son petit commerce, pendant qu’il rêve au clolce far niente d’un faiseur de tragédies.

NADAR

Félix Nadar est né à Paris, de parents lyonnais, mais libraires. — C’est le 5 avril 1820 que le bourdon de Notre-Dame se garda bien d’annoncer cet événement à la France et aux populations ru-

nadar

NADAR

raies. — L’enfant vint au monde avec cette tête luxuriante qu’il s’est dessinée depuis sur sa nature, les cheveux rouges et en désordre comme ses idées, bravant la moelle de bœuf, le philocome et les ricanements de ces contemporains. — Il consentit à voir le jour à la condition que la sagefemme le tirerait par les pieds. Il ne voulait pas que sa noble tête fût mise en contact avec les vieux doigts de la mère Messager.

Cette sage-femme n’osa pas contrarier l’embryon bilioso-nervoso-lymphatique; elle tira tant et tant Félix par les pieds, que ce ne fut plus un homme qu’elle mit au monde, mais un horrible faucheux. — Son tailleur a compris qu’il était urgent de jeter au plus vite un voile d’Elbeuf sur les injustices de la nature; et il fit sur Nadar de l’orthopédie à coups de ciseaux. Malgré les soins du tailleur artiste, les jambes louchent affreusement, mais cela ne paraît pas en omnibus.

Donc, en naissant, Félix Nadar avait dix pieds trois pouces. Sa famille en fut effrayée; une somnambule consultée déclara que c’était un signe de grandeur future. Mais, avec l’âge, la taille de l’intéressant nourrisson diminua, si bien qu’aujourd’hui il paraît s’être définitivement arrêté à cinq pieds huit pouces.

Ses parents, qui l’aimaient tendrement, le mirent à l’école des frères et l’en retirèrent au mo-

ment où il allait succomber sous les barbarismes , pour le placer au collège Bourbon. — Il y fit des études et devint un brillant élève ; à tel point qu’à chaque fin d’année scolaire, il n’est pas un seul de nos marchands de soupe universitaires qui n’eût voulu l’avoir pour ses réclames de fin d’année.

Nadar eut un frère dont il fut toujours le Pierre Corneille.

Il fut arrêté en rhétorique par une gaminerie de collège. Les allumettes chimiques (allemandes) venaient d’être inventées; Félix Nadar, qui se destinait in petto à l’École des mines , plaça un de ces paquets en entier sous le marbre du poêle, y mit le feu, et fit sauter le four et le marbre en éclats. Un de ces projectiles atteignit le professeur, qui, malgré sa blessure, eut encore assez de présence d'esprit pour flanquer le collégien à la porte et arrêter ses études au moment où il allait concourir pour le prix de rhétorique française.

Pour se consoler, Félix entra pion dans une pension d’enfants en sevrage. — Sa mission consistait à les conduire au nombre de vingt-quatre dans le jardin du Luxembourg, où ils se gaudissaient au soleil. Nadar ne confiait à personne le soin de les reboutonner ! — On conçoit que cette haute intelligence mise à si rude épreuve dut devenir apathique, somnolente et rêveuse. Aussi des vingtquatre élèves qui lui étaient confiés, il était rare

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qu’il n’en ramenât pas au moins un ou deux écrasés par les voitures. Ayez donc des enfants ! — Grâce à Nadar, cette pension des écrasés diminuait à vue d’œil et sa besogne devenait plus facile ; on le congédia.

Il partit pour Lyon et se fit élève en médecine, à l’âge de dix-sept ans. Il fit ses premières déjections littéraires dans une feuille du département. — Il y écrivit les Mémoires d'une varice et publia une nouvelle ayant pour titre : Le coton fait la femme. Tout ceci est peut-être apocryphe, mais enfin il quitta Lyon précipitamment, emportant avec lui la malédiction des maris et nombre de boucles de cheveux de ces dames.

Nadar revint à Paris. Hélas ! pour lui la femme est un cabinet de lecture dont il a étudié tous les volumes, et les regards d’une jolie fille ont toujours porté dans son cœur aussi loin qu’un canon à la Paixhans!... il avise une gentille ouvrière du marché Saint-Martin... il l’aime et lui fait des noirs. — Elle ne peut s’habituer à tant d’amour ; elle quitte le marché Saint-Martin, et Nadar pardessus le marché.

Nadar a eu, je crois, des relations coupables avec la veuve du 5e housards. Mais, j’ai si peur de diffamer cette pauvre veuve, que je n’insiste pas sur ce fait.

Glissez, mortels, n’appuyez pas.

Il essaye à Paris sa littérature départementale. — Il fait des progrès et des articles dans les journaux sous son véritable nom de Tournachon.

Nadar se met au mieux avec les neuf muses ; il les tutoie. — Il établit de bonne heure des relations criminelles avec Terpsichore. Nadar danserait volontiers sur un volcan; — il s’abonne à Valentino. Il abandonne Terpsichore pour Clio et publie la Robe de Déjanire avec trois volants : je me trompe, en trois volumes ; le Miroir aux alouettes et les Souvenirs d'un médecin. Ces trois ouvrages sont enlevés et lus avec avidité. On cherchait du scandale dans l’encrier de Nadar; ce n’était que de la pure vertu qui en sortait. — Nadar venait de porter atteinte à sa réputation.

Il entre en 1847 comme rédacteur et comme caricaturiste au Charivari. Son premier dessin représente Grassot dans le banc d'huîtres , une des plus charmantes drôleries caricaturales qu'on ait vues. Dès ce jour Tournachon prend le pseudonyme de Nadar et se place au premier rang de nos plus gais et de nos plus spirituels caricaturistes. Il fait avec le Charivari un traité de cinq ans ; mais 1848 éclate et Nadar part avec la légion étrangère pour révolutionner la Pologne. Il pénètre dans les trois quarts de la Prusse et s’arrête dans les prisons de Magdebourg. — 11 revient avec ses idées et ses cheveux rouges, sans avoir convaincu la Po-

NADAR

logne. — Il fonde avec Lireux et Clément Caraguel la Revue comique . Cet ouvrage obtient le plus grand succès ; plus de 500 dessins inondent cette désopilante revue. Nadar est le fusain fait homme de la gaieté gauloise.

Tout le monde connaît et apprécie cette brillante page qui perpétuera le souvenir des sommités littéraires et artistiques qu’il a fait paraître sous le titre : Panthéon Nadar, et dont les originaux ont été achetés par le banquier Millaud. — Sa collaboration puissante au Journal 'pour rire ; ses revues trimestrielles ; son Musée anglais et français ; son Nadar-Jury au Salon ; les soixante Binettes de cet ouvrage et les charmants bois dont il a maintes fois illustré les colonnes du Tintamarre sont de petits chefs-d'œuvre qui survivront.

Un rapin de letires du Tintamarre a fait de lui cette épitaphe anticipée :

Passant, qui cherche à lire un nom sur cette pierre, Poursuis ton chemin sans retard...

Si celui-là qui dort s’éveillait par hasard.

Il a l’humeur bien tracassière,

Et te trouverait quelque part Sans nul doute un bon ridicule :

Crains de tomber sur sa férule Et fuis, car son crayon a dard .

Aujourd’hui, Nadar peut oser passer sans saluer par la barrière des Vertus. Jadis il était pro-

digue, aujourd’hui il est d’une avarice sordide... il est devenu avare à ce point qu’il se griserait volontiers pour avoir le vin généreux. Nadar n’est plus le même homme, mais il est resté le même artiste.

Il a complété le vers.

Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs.

Nadar a dçs mœurs ! !

Il s’est lassé d’être de ces maris qui enrichissent le 13e arrondissement... Il a contracté un mariage contre une jeune et gentille personne d’une famille honorable... Il est devenu mystique. Quand il travaille, il a toujours l’image de saint Protais devant lui.

Il va profiter de son mariage — pour engraisser.

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