EUGÈNE DE MIRECOURT
de papier. J’ai vu Mirecourt, et je suis maintenant convaincu que c’est un individu de l’espèce humaine et non une machine à vapeur. Et j’en suis désolé pour les progrès de la mécanique.
De Mirecourt est un brun et un biographe patenté dont la voix exécute sans cesse un air de clarinette d’aveugle. Il a un cœur en fer battu quand il s’agit de stigmatiser les ridicules de ses contemporains ; en revanche, il a un cœur d’or ou de cire molle dans la vie réelle ; celle qu’il n’écrit pas.
Il est né dans la patrie des tabatières de buis et des orgues de Berbéri, de parents vétérinaires. Enfant, il tenait avec beaucoup de grâce les pieds des chevaux que saignait son père. Il entra fifre dans un régiment de volontaires qui se forma à la frontière pour la défense du pays, en 1813. Les alliés entrèrent malgré lui en France ; il retourna dans ses foyers et se livra avec frénésie à la confection des alcools. A l’âge de dix-huit ans, pour lui, tous les hommes étaient égaux devant un verre de punch ; mais dès que son cœur parla pour une Egérie qu’il avait vu sortir du bois sacré, voluptueux comme il l’était, Mirecourt prit un indicible plaisir à ses morsures amoureuses. — Pour témoigner à la nymphe, qu’il trompa, toute sa reconnaissance, on assure qu’il l’assassina un matin en mêlant une matière nuisible dans son eau de
Seltz, pendant que la belle se pendait à ses lèvres pour mieux écouter ce qui se passait dans son cœur.
Ce noir forfait accompli, il se sauva dans des régions inconnues et se condamna, sans circonstances atténuantes, à la fabrication des romans de k maison Alexandre Dumas et compagnie. Eugène fait de la fantaisie à tant la ligne, et fait paraître dans un entr’acte une œuvre folle sous le titre : Sortir d'un rêve .
Eugène, à cette époque, en 1838, commençait à avoir un horizon doré qui se montrait de loin, mais qui ne demandait pas mieux que de se rapprocher. — Il se rapprocha peu à peu, et ses élucubrations littéraires parurent dans le rez-de-chaussée de la grande presse sous les titres : André le Montagnard, Mon oncle le Chanoine et le Sire de Molsheim.
En aucun temps le jeune Mirecourt ne fut pris en flagrant délit de bal Mabille ; il était trop studieux pour cela. Il préférait, dans ses heures de loisir, avoir des conversations criminelles dans le treizième arrondissement.
La famille d' Artenay,. le Lieutenant de la Minerve et Madame de Tencin virent le jour presque en même temps et firent la réputation du jeune et spirituel écrivain. Les Mémoires de Ninon de l’Enclos qu’il publia ensuite eurent un succès
COMMERSON
aussi prodigieux que ses Contemporains , qui ont amené la triste parodie que vous lisez en ce moment dans mes Binettes contemporaines . J’ai voulu lui faire une concurrence déloyale ; mais aujourd’hui, trop tard, j’ai acquis la preuve que ses Contemporains vivront, et que mes Binettes mourront de phtisie pulmonaire. — Amen.
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