UN SERIN
Rassurez-vous, Mesdames; ne vous en rapportez pas trop légèrement à l’étrange photographie nadaréenne de Commerson ; l’objectif s’est dérangé : Commerson est bien plus laid que cela.
Vers la fin du xvn® siècle, Commerson fut vendu fort jeune à des marchands d’esclaves taïtiens par des bohémiens qui l’avaient volé à sa nourrice. — L’enfant eut tout de suite dix ans, puis quinze; sa précocité donna même à douter s’il n’avait pas toujours été majeur.
Dès l’âge de cinq ans et trois quarts, Commerson faisait des calembours jusqu’à la dysenterie; à tel point, que sa mère comprenait que cet excès de calembours dans un âge aussi tendre devrait lui nuire tôt ou tard dans les lettres auxquelles elle le destinait. « Hélas ! se disait-elle, le ciel a des taches, mon fils peut bien avoir celle-là : j’en parlerai à son père, car il n’est pas permis aux anges, ces petits polissons du ciel, d’avoir tant d’esprit que cela I » Cette excellente mère, dans sa sollicitude, voyait un ange dans la personne de ce fils aussi affreux que chéri !...
Son père le flanqua au collège Louis-le-Grand, pour lui apprendre à écosser les adverbes, à éplucher les verbes actifs, à pétrir une rhétorique, et à triturer tôt ou tard une thèse de docteur quelconque qui pût lui former et l’esprit et le cœur. — Mais cette éducation trop sédative le déforma complètement, car, à l’heure qu’il est, Commerson prouve tous les jours qu'il a eu des mots avec le dictionnaire Landais, qu’ils sont fâchés, et qu’ils ne se parlent plus.
Son père, qui tenait une maison de banque de deuxième ordre, ne pouvant rien faire de ce petit malheureux, le condamna à la surveillance paternelle, le forma aux profits et pertes et à la tenue des livres, aux arbitrages et aux comptes de retour jusqu'à l’abrutissement le plus complet. — La
COMMERSON
première chose que fît Commerson, dans son amour filial, fut de manger son père en herbe et d’emprunter sur catarrhe à un usurier dont les fonds devaient lui fournir les moyens d’aller souvent à la Chaumière pour étudier le cœur humain — et y danser la pastourelle. Il y fit connaissance d’une jeune fille qui savait un peu de tout, puisqu’elle avait été élevée à Saint-Denis ; il s’enamoura de cette Sylvie delà Légion d’honneur dont il eut deux jumeaux qu’il s’empressa d’oublier en nourrice (à Longjumeau), jusqu’à l’âge delà conscription qui, désormais, devàit leur servir de mère et s’occuper de leur avenir.
Mais revenons à ce petit monstre,
Sentant la hart de cent pas à la ronde,
Au demeurant le meilleur fils du monde.
Commerson qui, fort jeune, avait écrit quelque part :
L’amour est un gâteau qu’on dévore à vingt ans et qu’on émiette à soixante.
&e fît servir tant qu’il put des tables splendides sur les genoux de femmes peu mariées dont il avait hâte de dévorer le gâteau au dessert.
Le petit malheureux a toujours eu des entrailles pour les vierges folles ! et s’il n’a jamais cru aux naïves infidélités de Lisette, il continue à croire à
l’inconstance de Manon, aux caprices de Frétillon. Il reste persuadé que la jeune fille la plus pure, la plus candide du monde, du jour où elle a fait chanceler sa vertu sur un sofa quelconque, c’est dans l'intention de dormir dans la guipure avant deux mois ! — Les femmes sont des moules à couler des fortunes.
Commerson rentre au bercail après deux ans d’absence. Son père le presse sur son cœur, et d’en finir par un mariage qu’il lui avait mijoté. « Mon père, s’écrie-t-il avec une noble fierté, ne déshonorez pas un pauvre amoureux sans ouvrage; je n’ai plus d’amour au cœur. L’hymen, mon père, est quelquefois un lien charmant, mais il n’est souvent qu’un échange de grognements réciproques durant le jour et de ronflements pendant la nuit. D’ailleurs je ne crois plus aux femmes, je ne crois plus à l’amour ; je ne crois plus à rien — qu’à mes créanciers; payez-les, je vous promets de vous rembourser sur votre succession.il ne me reste plus que mes bretelles pour soutenir le poids de mes malheurs ; reprenez-moi chez Vous, je veux désormais croupir dans les chiffres et devenir, si c’est possible, aussi bête qu’un agent de change. J’ai assez des mystifications du présent, aidez-moi à souffleter les déceptions de l’avenir. »
— Et le père pardonna.
Commerson reprend le grimoire et mène de
COMMERS ON.
front la science du Cambiste et la chanson joyeusement politique, que les petits journaux du temps insèrent sous des pseudonymes différentSo — Il a pour complice et pour guide Jules Lovy, dont les essais brillants avaient fait pressentir le mérite réel qu’il a acquis depuis dans la presse littéraire et musicale. — Oreste et Pylade ne se quittent plus. Ils fondent ensemble le courrier des bals sous le titre : La Folie. Ce journal frondeur vit de sa belle mort pendant sept numéros consécutifs, et expire au milieu d'atroces souffrances — causées par le manque de numéraire. Une seule chose les console dans leur malheur, c’est qu’il est bien agréable, pour un pauvre, de n’avoir point à se mettre en quête d’un notaire pour placer ses fonds* Us remboursent les trois abonnés*
Saint-Alme fonde le Figaro, Jules Lovy et Commerson ont la spécialité des coups de lancette , à raison de trente sols la douzaine. Lovy et Commerson font partie des petits crétins de M. Saint- Alme, en dépit de certains biographes qui ont voulu depuis laisser croire qu’ils étaient admis au nombre des collaborateurs de ce journal.
Commerson, qui n'avait d’esprit que ce qu’il en fallait pour cacher qu’il n’en avait pas, entre au journal le Corsaire , sous Viennot et Lepage.
La France ne renouvelle pas le bail de la branche aînée des Bourbons. Elle lui fait itératif commandement de quitter le Louvre dans vingtquatre heures pour tout délai. La branche veut résister et casse . . .
Commerson est le seul peut-être qui ne soit pas entré le premier au Louvre ! !
Mais il entre au Vert-Vert , par la protection puissante de Jules Lovy, rédacteur principal. Il est chargé des comptes rendus comiques de la Chambre des députés. — Pendant que la royauté de Juillet s’occupe de ses travaux d'installation, Commerson apprend la sténographie et débute, à la session suivante, dans le Réformateur de Raspail. Il jette le froc commercial aux orties, — remercie le banquier Louis Lebeuf, pour s’enfoncer dans le journalisme et la sténographie jusqu’au niveau de ses bretelles.
En 1832, le vénérable Dupont de l’Eure, M. de Cormenin, Victor Lechevalier, les deux frères Meissas, de l’École polytechnique, et le jeune Commerson fondent l’association libre pour l’éducation gratuite du peuple. Des cours publics sont établis dans tout Paris. Commerson professe le droit commercial, la comptabilité et les arbitrages, à l’ancien tribunal de commerce, aux Arts-et-Métiers, à l’Amphithéâtre de la rue Saint-Hyacinthe-
COMMERSON
Saint-Michel et à la mairie des Petits-Pères, jusqu’en 1834. Ces cours sont supprimés par la loi qui atteint les associations.
Commerson erre sur le bitume. Il cherche jusqu’au 15 novembre 1835 le moyen illicite de faire rimer fer-blanc avec Balthazar et ne le trouve pas. — Mais ses cours l’ont fait apprécier par M. Pinel- Grandchamp, directeur de Y école de Commerce de Charonne , qui l’engage en qualité de professeur.
La binette de Commerson commence à m’ennuyer, laissons parler un écrivain qui l’a connu à l’œuvre, Philibert Audebrand. — J’extrais ces quelques lignes d’une longue biographie qu’Audebrand lui a consacrée dans les premiers numéros du Mousquetaire :
Dans l’automne de 1835, deux journalistes en disponibilité s’etaient rencontrés un matin à la librairie Pagnerre, alors naissante, et, au bout d'une heure, ils en étaient sortis bras dessus bras dessous avec la pensée de fonder un journal. Ce devait être une chose neuve. Quant au texte, il était dit qu’il sortirait de la plume d’écrivains jeunes et déjà notables, et qu’il constituerait un Magasin hebdomadaire de littérature, d’art, de science et d’industrie. Ces deux journalistes en disponibilité étaient MM. Commerson et Bègue-Clavel, mort depuis consul à Turin. Ce magasin parut sous le titre : LE TAM-TAM.
A côté de Clavel se tenait Commerson, le vif-argent en personne. Commerson était la cheville ouvrière du Tam-Tam, comme il est aujourd’hui l’âme de cette joyeuse satire en prose qui se nomme le Tintamarre.
Clavel, continue le biographe, avait des paresses étranges, qui ressemblaient souvent à de l'impuissance. Un certain jour, en 1839, Commerson entre chez moi, et, tout en se laissant tomber sur un vieux fauteuil, il me dit : « Asseyez-vous, et brochez-moi deux cents lignes. — Et pourquoi? lui demandai-je; est-ce que Clavel n’est pas là? — Bon! riposte Commerson; nous sommes dans le mois de février ; c’est dans le mois de février que Clavel a perdu sa mère, il y a trente ans; et il a juré de ne travailler jamais pendant ce mois-là. Je ne peux donc pas compter sur lui pour une virgule. »
. La Nouvelle dramatique, sévèrement
écrite, correcte, morale, colorée, ne lui convenait pas. Quand je lui signalais quelque œuvre d’imagination qui me paraissait avoir quelque mérite : — « Fort bien, me disait-il, c’est bien écrit, je ne dis pas non, mais j’aimerais mieux que ce fût amusant. » Amusant, faire amusant , voila le critérium de notre temps ; Commerson avait deviné toute notre époque, qui a, hélas! l’art sérieux en horreur.
Le Tintamarre a succédé au Tam-Tam , comme les Capétiens ont succédé aux Carlovingiens.
Le 2 avril 1843, Commerson fonde le Tintamarre avec sa bonne humeur et les types qu’il a créés avec succès dans le Tam-Tam , Jules Lovy le seconde dans cette nouvelle publication hebdomadaire où Commerson continue et achève la cinq cent soixante-deuxième séance du Blagorama , cette satire des puffîstes qu’il a tvmpanisés pendant près de douze années consécutives. Commerson a été le Pindare du père Aymès et le Tortor des charlatans de toute espèce. Il a, dans
COMMERSON
cette Odyssée, stigmatisé les chemins de fer de mauvais goût, les feuilletons polissons de Mmc Sophie Gay, les pâtes Regnauld et les dentistes ; il a flagellé les somnambules et les marchands de soupes universitaires ; il a combattu longtemps et toujours les huîtres cramponnées aux platras du Constitutionnel , et ceux qui professaient quelque estime pour nos Richelieu de comptoir, la Gireaudeaulâtrie et les remèdes secrets. Mais il est mort à la peine, le malheureux jeune homme I Ecoutez Salvador qui eut l’honneur de jeter un pleur sur sa tombe :
Ici repose un journaliste Dont la verve railleuse aisément s’enflamma;
Il créa le Blagorcuyia,
Pilori du boursier, du grec et du pufflste.
On vit plus d’un Fattet auxquels il fut fatal,
Lui dire : « Cher, si tu renonces h A m’échigner dans ton journal,
« Je te donnerai mes annonces!... »
Mon blagueur blaguait encor plus Ceux qui, payant ainsi, devenaient ses élus.
Quand il mourut, Aymès fut dans la joie,
Et Giraudeau cessa d’être sa proie.
Des milliers de faiseurs, trafiquants et fripons. Disaient : « Ne craignons plus que le défunt s'exerce A fronder, à blaguer notre petit commerce ; »
Et suivaient son cercueil en criant : <c Commerçons! »
Si quelquefois ses louanges ont porté des bottes secrètes, son esprit moucheté n’a tué personne. —
En frondant le ridicule, Commerson n’a rien mis de côté pour ses vieux jours; — je me trompe : il a mis à la caisse d’épargne — vingt ennemis par semaine; et je vous jure que si tout ce monde assiste à son dernier enterrement, il lui faudra un convoi de première classe et des municipaux pour contenir la foule. — Sa mort est vivement désirée aussi par MM. les notaires et les fabricants de commandite. Il tâchera de les faire attendre; son front peut marquer des rides, mais son âme a encore gardé ses sourires — pour se moquer d’eux jusqu’à sa dernière étape.
Nul ne sut mieux que lui combien il est facile de ne pas aller à l’Odéon et de ne pas lire la prose de la Revue des Deux Mondes ; mais je crois que c’est par excès de scepticisme. — Si Commerson eût vécu trop longtemps en tête à tête avec la vertu, je suis persuadé qu’il aurait fini par lui trouver des défauts; — c’est la vertu qui lui a manqué.
Un biographe resté inconnu a fait de lui ce portrait :
COMMERSON. Petit caporal de la littérature, dont le nom est, sinon glorieux, au moins populaire comme celui de Napoléon.
Fait du sentiment pour les modistes, de l’esprit pour les garçons coiffeurs, du style pour les vaches espagnoles.
A publié un certain nombre de petits volumes qu'on lit sans les juger, et qui représentent agréablement la
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littérature française — aux yeux de l’admiration britannique.
Quelque sévère que soit ce portrait, je conviens qu’il y a du vrai. Commerson n’a jamais été qu’un sty/icide, un écrivain à la petite semaine, dont le style marche avec des chaussons de lisière, pour faire le moins de bruit possible. Parmi les petits volumes dont veut parler le biographe inconnu, citons les Pensées d'un Emballeur , le Code civil dévoilé , Rêveries d'un étameur et Un million de bouffonneries ; et vous aurez le complément de cette biographie tant soit peu ruolzée (système Chrislofle).
Mais je veux en finir avec cette soixantième et dernière Binette contemporaine par une épitaphe anticipée de l’un de ses collaborateurs principaux, Eugène Furpille :
Où la guêpe a passé le moucheron demeure. C’était un petit homme à mine moustachue,
Aux grands yeux effarés ;
Pendant vingt ans, sa plume amusante et crochue D’outre en outre perça les puffistes tarés.
En faveur du commerce il élaguait les ronces Dont les journaux-canards émaillent leurs buissons, Et répétait sans cesse, en faisant ses annonces :
« Commerçons, commerçons! »