‹ Un million de binettes contemporainesChapitre 5 sur 44 · MATHAREL · texte numérisé non relu

MATHAREL

ture que Nadar a flattée. Son nez seul n’est pas ressemblant. Il est plus long que cela.

Nadar a été interrompu au moment où il allait le finir.

Matharel s’en contenta.

Dès ses tendres années, il prenait un malin plaisir de faire des cours de nasotechnieà ses jeunes camarades; mais sa mère vint les interrompre pour le faire élever chez M. Andrieux, maître de pension dirigée par les jésuites. Il y fit ses études religieuses sous la direction de M. l’abbé Cancer, aujourd’hui proviseur à Saint-Louis.

Ya-t-il se faire abbé? — On le craint. — Il fait son droit et entre au Mont-de-Piété, où il est chargé des affaires contentieuses.

Le Mont-de-Piété n’est pas sa vocation ; Matharel trouve que le caoutchouc prête davantage, et s’intéresse dans une manufacture d’objets plus ou moins vulcanisés .

Matharel est rongé d’ambition ; il se fait avocat et plaide avec succès une cause dont l’origine était greffée sur les duchés d’Albret, au capital de pas mal de millions. 11 fait triompher les actionnaires par son éloquence et les fait payer par le caissier de la compagnie des terres de Nérac , dit du duché d’Albret.

Il n’y a qu’heur et malheur dans ce monde. La scène se passait devant la Cour royale, sous la pré-

sidence de M. le baron Séguier, quand celui-ci, interrompant sa brillante plaidoirie, lui dit :

«Avocat, allez vous habiller ! » Dans les cours inférieures MM. les présidents disent toujours : allez vous asseoir! Mais nous sommes en Cour royale. — M. Séguier avait l’habitude de ne pas permettre qu’un avocat plaidât avec une cravate noire. — Matharel alla revêtir une cravate blanche et acheva sa plaidoirie. — Il gagna son procès et un rhume le même jour.

L’idée de ressembler à un notaire, ou h un homme qui tient un enfant sur les fonts baptismaux lui causa un profond chagrin. Les papillons de la mélancolie voltigèrent sur ses tempes; ses petits yeux se mouillèrent de larmes ; — ils gonflèrent et firent embranchement avec son nez et disparurent de la surface de sa binette !

11 vivait pour souffrir des siècles par moment.

Ce qui le décida à entrer au Siècle , journal long mais amusant. M. Terrée, alors directeur de ce journal, venait de condamner son beau-frère Matharel à dix ans de rédaction au Siècle , par un contrat en bonne forme et inaliénable.

La sainte mission de Matharel fut de surveiller les intérêts de son beau-frère, les 400,000 francs prêtés à M. Dutacq et la direction du Vaudeville; et aussi de refuser des avances d’argent à MM. Du-

MATIIAREL.

mas, Frédéric Soulié et Marco St-Iïilaire dont les lignes envahissaient le rez-de-chaussée du Siècle.

Cette nouvelle fonction l’amène naturellement aux théâtres dont il faisait les comptes rendus avec verve et conscience dans les numéros de lundi. Il a fait jouer successivement, outre les pièces qu’il n’a pas avouées, les Prétendus de Gim blette , dont le succès fut grand à la Gaîté. Nous verrons sans doute éclore un beau jour un Struenzée de lui avec Bayard, à moins qu’il n’aboutisse pas plus que le Robinson fait en collaboration avec M. Clairvilie. Les directeurs sont comme les flots ; ils sont changeants.

Matharel a de la malice depuis les sous-pieds jusqu’à la cravate inclusivement; pardon, je veux dire exclusivement. Son bonheur est de cultiver avec avantage l’emploi des calembours d’un âge avancé et de panser dans le journal VEnt'ractc (dont il est le rédacteur en chef) les plaies que sa critique nerveuse et indépendante a faites dans le feuilleton du Siècle . Il est heureux de retrouver là, dans ce modeste asile, assez de bienveillance pour adoucir les coups qu’il porte.

En février 1848, Matharel eût pu tutoyer le gouvernement provisoire; il en connaissait tous les membres. II. préféra déclarer en honnête homme, dans son numéro du 5 mars, qu’il ne partageait ni les opinions ni les principes de ses amis au pouvoir.

Nous avons voulu terminer la biographie de cet honorable écrivain par un rappel de cet acte de courage et de loyauté.

CIIAMPFLEURY

Champfleury, né en Auvergne en 1741, a traversé pour ainsi dire tout le xviii* siècle, ce siècle des abbés, des marquises, des reines du Parc-aux- Cerfset de Trianon, des encyclopédistes et des révolutionnaires. 11 connut Voltaire, méprisa madame du Barry, et se conduisit avec Marie-Antoinette comme un Auvergnat. Il commença la révolution avec Mirabeau, mais craignant de mourir du même accident, il s’échappa. des mains des gendarmes, et depuis, errant comme Isaac Laquedem, il loge en dégarni.

Champfleury, si je calcule bien, entre aujourd’hui au Figaro et dans sa 114e année. 11 vint au monde sans autre patrimoine que le nom de Fleury auquel il ajouta celui de son champ. 11 fit, pour entrer dans le monde épurateur de style et raccommodeur de faïence littéraire, le nom composé de Champfleury. — En tout cela, on dit qu’il a voulu imiter Champfort, qui vivait au même

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