SOIXANTE-DOUZIÈME SÉANCE
M. Kernen, inventeur des haricots des princes (sans inconvénients), s'empare du fauteuil avec la sérénité d*un sergent de voltigeurs qui n'a rien à se reprocher.
Le jeune Crinoline-Fouyotix donne lec-
lure du procès-verbal de la dernière séance; il est adopté en présence d'une foule nombreuse.
M. Kbrnbn. Z'ouvre la séance avec TintentioD dé né pas donner la parole à Gillot, {Rires.)
M. GiLLOT. Je demande la parole.
M. Kbrnbn. Z'en étais sûr. Eh bien! zé té la donne, mais n'en abuse pas.
M. GiLLOT. Messieurs, l'Evangile a dit :
M. Kbrnbn. Troun dé Diéou! assez causé. Zé té dis dé parier et tu fais parler l'Evanzile; laisse-nous tranquilles, et zoue avec ce bouçon (M. Kernen remet un bouchon à M. Gillot). Voyons, mes petits anzes, il ne s'agit pas dé batifoler, nous né sommes pas ici pour faire de l'esprit; travaillons, bagasse! à l'heure on connaît l'ouvrier (flires), Z'invite M. Duvivier le récipiendaire^ à veni déclarer ses noms et qualités.
M.DuviYiBR. Mossieu,je suis fabricant.., je veux dire planteur et récolteur de moU" tarde blanche (famille des crucifères.)
M. Kbrnbn. Zé né connais pas cette fa-» mille-là , moun pichoun... Est-elle nombreuse ?
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M. DuYiTiiR. Mossieu, la famille des crucifères est généralement estimée depuis plusieurs générations ; elle est nombreuse et très recommandable ; Yoilà justement pourquoi je la recommande aux personnes qui ont un mauvais sang.
M. Bon. Je ne comprends pas.
M. Kbrnbm. Moi, zé comprends que tous né vous adressez pas aux personnes dé bon sens. (Rires.)
M. DuviviBR. Mossieu, ce calembour peutêtre spirituel, 'mais il est indigne d*un homme d*àge. [Sensation.)
M. Kbrnbn. Vous ayez raison, mon cer, zé m*amuse à la moutarde...
M. DcTiTiBB. Mossieuje nem*amuse jamais à la moutarde, comme dit le proverbe : je me contente d'en vendre aux personnes qui ont le sens commun.
M. Kbrnbn. Ah! lùu troun dé Diéou; zé n*en achèterai pas, zé vous zure, car vous mé faites faire du bon sang. Vous vous facez parce que zé fais un calembour, et vous en faites qui n*ont pas le sens commun.
M, Barbu. Messieurs, ne vous disputez
pas, VOUS êtes faits tous deux pour vous estimer et vous comprendre.
M. Kbrnbn. Ze n*ai plus qu'une question à vous adresser, moun pichoun ; vendez-vous de la moutarde aux cornissonst (Hilarité).
M. DcTiviER. J'en ai vendu à M. Barbu, à M. Hubert, je vous en vendrais à vousmêmes. {Rires,)
M. Kbrnbn. Troundé l'air, comment l'entendez-vous?
M. DuTiviBR. Je ne l'entends nullement.
M. Kbrnbn. Né blaguons pas, mon cer; continuez. Votre moutarde, elle convient donc à tout lé monde?...
M. DuTiTiBR. Mossieu, à tel point qu'on remploie avec succès à la cbasse... en guise de cendrée ; elle tue les animaux et les fait vivre, et les fait vivre comme vous voyez.
M. Hubert. Ces animaux-là ont donc le sens commun?
M. Kbrnbn. Fais pas attention, mon cer Duvivier, Hubert il est infirme. Continue , moun pichoun, zé té trouve amusant.
M. DuTiviER. Dispensez-vous de me tutoyer, nous n'avons pas gardé les poulets
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ensemble. Je continue : la moutarde est un
caustique puissant.
M. Kernbn. Caustique vous-même (Rires.)
M. Hubert. Votre moutarde est-elle plus caustique que vous, M. Duvivier?
M. Kbrnen. Fais pas attention, il est infirme, ce pauvre Hubert; il a voulu être piquant .. Allons, bon! voilà que zé fais encore un zeu dé mots, bagasse! Continue, beau moutardier. (Rires,)
M. DvYiyiBR, saluant. Ma moutarde guérit tout. Messieurs, les sincopes, les engelures et la mauvaise humeur. ..
M. Hubert, interrompant. Diable, diable, mes recettes me donnent souvent de l'humeur (Hilarité), Vendez-moi de la moutarde.
M. Rernen. Fais pas attention, il est infirme.
M. Duvivier. Vous l'avez déjà dit trois fois, Monsieur Kemen. Je continue. Je fais distribuer des petits imprimés dont voici à peu près la substance. (Profond silence.)
Madame Godichon et sa fille, choristes, rue du Grand-Hurleur, avaient depuis dix ans, une maladie des bronches et du larynx, à tel point qu'elles allaient se faire brodeuses à cause de
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la persistanee de leur mal EIIm prirent toutes deux de la graine de moutarde. Au bout de rrois mois, la fille se fit couturière. (Hilarité,)
Une voix. Et la tnère, que Éail-elle?
M. Barbu. Elle chaote la mère Godichoo. {Hilarité générale,) M. DuTiYiBR, lisant :
Madame Frapouillard, rue Canlvet, avait habituellement des digestions très difficiles, et des étouffementi faciles. Je lui conseillai (Rires) de prendre de la moutarde après dîner. Elle en prit plusieurs kilos Elle n'èlouffa plus. Ses héritiers ont eu la politesse de m'envoyer une lettre de faire part. (Sensation,)
M. Kernen. Ah ! tau troun dé Diéou !
M. Du VIVIER, lisant toujours :
Un Anglais, qui n*a jamais voulu donner son nom, avait à la figure énormément de taches de rousseur. Après avoir épuisé toutes les res- «ourees de la médecine, sans avoir éprouvé le moindre soulagement) il s'est amusé à faire usage de la graine de moutarde {Rires). Un jour la moutarde lui monta au nez...
M. Kernen. Ah! lou troun dé Vairî vous m'effrayez.
M. DuTiTiBR. Rassurez- VOUS, boohomme.
Un jour, dis-je, la moutarde lui monta au nez, et il dit en serrant convulsivonent la main de la personne qui lui avait conseillé remploi de cette graine : « Dans le désespoir où m'avait réduit mon trisie état, j'avais pris vingt fois la résolution de mettre un terme à mon existence, mais la crainte de donner la mort à ma mère, que j'aime beaucoup [ma mère) , m'a toujours retenu... » M. />uvtvter pleure.
M. Kbrnbn. Bagaste! Grand Dieu! z'ai pur.
M. DuTiTiER avec émotion, Messieurs, cet Anglais n'a plus besoin de rien (Rires) ; il peut avoir des tacbes de rousseur tant qu'il voudra maintenant...
M. DuTiYiER s'essuie les yeux.
M. Kbrnbn. Ah! lou pichoun, il est mort?...
M. DuviviBR. Il est en Angleterre, Mossieu {Hilarité). Il vient de m'écrire...
M. Barbu. Et que vous écrit-il?
M. DuviTiBR. Qu'il conserve de moi un souvenir... et des taches de rousseur... {Trépignements d'enthousiasme.)
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M. Kbrnbn. Continue, moun pichoun; saperlotte, si zé lé pouvais» je té nommerais moutardier du pape.
M. DuTiTiER s'incliuant. Je n'en demande pas davantage. Lisant :
Le jeune Gobinel était atteint d'une fluxion à la joue gauche. Pendant deux mois, seulenaenty il a usé de ma moutarde, et il en a obtenu les plus heureux erfels. Je ne crains pas qu'il vienne ici me démentir.
M. Kernrn. Pauvre Gobinet, zé voudrais bien lé voir...
M. DuYiTiBR. Mossieu ,il est mortdans mes bras le 6 du mois dernier. (Bruyante hilarité, )
M. Kbrnbn. Troun dé Diéou, quel essellent puffiste! quel bon blagur!...
M. DoTiYiBR. Mossieu , vous êtes bien bon, je passe sous silence la correspondance que je reçois tous les jours. Mes clients qui font usage de la moutarde blanche, m'écrivent tous de ne plus leur en envoyer. Les trois quarts sont guéris de m'en avoir demandé. {Hilarité.)
M . Kernen. Eh quoi ! la moutarde elle produit tant d*efret; bagasse ! zé n'en reviens pas.
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M. DuTiTiBR. Les malades D*en reriennent pas non plus. (Rires.)
M. Hubert porte en bon vinaigre le jnoutardier ci-dessiis> et le précipite dans les bras du président qui le laisse tomber. (Mouvement.)
M. GiLLOT. Je commence à en avoir assez de jouer avec ce bouchon, je demande la parole.
M. Kbanen. Eh bien! zoue avec deux bouçons, et laisse-moi tranquille. Zé lève la séance*
lie Palf au PhaUuistére.