SOIXANTE-ONZIÈME SÉANCE
Avec celte candeur de jeune fille que chacun lui connaît. M. Kernen arrrive à la séance; et les yeux baissés à quinze pas devant lui, il enfourche le fauteuil de la présidence. Le costume léger qui orne sa personne, respire un parfum de première communiante qui lui sied à ravir. Le carême n'a nullement altéré ses traits; l'air de béatitude rubiconde répandue sur sa phybionomie prouve plus que jamais qu'il partage les croyances de ses pères, dont il parle dans ses annonces et sur les panneaux de son bazar oriental.
M. GiLLOT. Je demande la parole pour mes œufs de Pâques.
M. Kernen... Zé té donnerai des œufs
de Pâques, mais zé né té donne pas la parole; les pufBstes ils s'y opposent.
M. GiLLOT. Je préfère parier sans eux.
M. Kbrnbn. Ali! lou troun dé Diéou!
GUlot, tu fais un calembour, moun picboun.
M. GiLLOT. J*ai longtemps parcouru le monde, et l'on m*a vu de toutes parts demander la parole, sans pouvoir jamais l'obtenir ; c'est intolérable !
M. Kbrnbn. Moun picboun, tu l'auras à Pâques (à part) ou à la Trinité.
M. GiLLOT. Eh bien, c'est aujourd'hui Pâques, je veux parler...
M. Kbrnkn. Arrête- loi, troun dé Diéou, ou zé vais té faire arrêter par le serzent de ville (Rires). Tu parleras à Pâques proçain, dans un an, zé té lé zure, z'engaze ma foi de zentilhomme. (Hilarité).
M. GiLLOT. On ne vous prêtera rien dessus, ma remarque subsiste. (M. Kemen fait la grimace à M. GUlot.)
M. Kbrnbn d'un air joyeux : amis, voici la riante semaine, la semaine où lé bon thon est de manzer du thon mariné, thon rôti, thon frit, thon truffé, qu'on né trouve que dans mon bazar, basé sur la vieille
loyauté et les croyances relizeuses dé mes pères (Rires.)
M. Bon. Avez -vous rintention de nous réciter le contenu de votre annonce?
Dans ce cas, j'aurais une course à faire, et jVn profiterais.
M. Kernen. Mon bon, faites votre course et laissez-moi tranquille.
Une voix. Continuez, Monsieur Kernen ^ vous êtes très amusant.
M. Kernen s'inclinant. Votre confiance elle m'honore; zé continue: les marçandises que zé vends elles sont offertes comme au bon vieux temps du roi René, dans toute leur pureté , z'avoue dans mes annonces qu'étant resté stationnaire malgré l'entraînement du siècle (pas l'entraînement du zournal le Siècle)^ zé n'introduis dans mon établissement que les produits des camps, et que zé laisse à d'autres les moyens dé fabriquer et dé multiplier à rinûni tous les liquides, par les secours de la cimie; et que zé iné fais un commandement dé n'offrir en huiles à manzer que celles provenant uniquement de l'olivier; que des vins provenant dé la vigne, et que du miel pro-
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yénant du calice des flars dans lesquelles ces couquines d'abeilles elles vont lé puiser, troun dé l'air! (Hilarité générale).
Une voix. As-tu fini.
M. Kbrnbn. Pas encore; mon brave bomme, votre confiance elle m'honore j la preuve c'est que zé continue : conséquent avec mes croyances relizeuses, zé m'interdis toute œuvre servile le dimance, à cause du troisième commandement de Dieu, qui dit:
L'œuvre de çair ne mangeras Ni lé samedi mémément {Riret.)
Ah ! loun trou dé Diéou ! ze crois que zé mé trompe; c'est drôle, zé parle toujours dans mes annonces du troisième commandement dé Dieu, et voilà que zé m'enfonce... Ah! tant pis, z'ai envie de çanter et zé çante.
Rue aux Fers z*rencontre Jignon
C'te belle de la Hall' de renon {HUêrité.)
Ah! saperlotte comme zé suis gai! z'ai envie d'inventer quelque çose pour mes œufs de Pâques; troun dé l'air... quelque
çose que les béotiens de Paris ils acèteront si zé lé fais insérer dans lé Zoumal des Débats; comme par ezemple :
LE SERRE-TÊTE HA6iaUE
oc LES BANDELETTES DE LA SANTÉ.
Espécifique à Tusaze des zunes zens qui se destinent au barreau. (Rires.)
M. Gasselin. Je demanderai à M. Kemen pourquoi cette séance ressemble à une mystification ?
M. Kernen. Z'ai touIu, dansxette séance, me gausser de Gasselin et me fisser des autres; zé vous ai réunis pour vous parler de mes marçandises, pour rire, çanter,etyous donner un poisson d^avril, troun dé Diéou. (Tumulte).
Voix nombreuses. Eb quoi ! c*est tout ce que Yous aTiez à nous dire?
M. Kernen. Oh! mes pichouus, z*ai quelque çose de grave à vous dire.
Voix nombreuses. Ecoutons, écoutons.
[Profond silence.)
M. Kernen. Zurez sur mes ceveux dé faire ce que je vais vous dire.
Us puflistes^ en chœur. Nous le juriMis. (Marques iTimpatience,)
M. Kbrnbn. Eh bien l zé tous dirai oé que Philippe VI il disait au connétable Gaucer de Çatillon.
Les puf/istes, en chœur. Dites vite. Monsieur le prtsident, nous mourons d'impatience.
M. Kbrnen. Eh bien!... Qui m*aime, il mé suive!...
Une nuée de sifDels se fait entendre.
M. Kernen quitte la séance ; personne ne le suit.
M. GiLLOT Je demande la parole.
Tous les membres quittent précipitamment la salle, et la séance est levée.
draine de moaUirde et israine de