‹ Un million de bouffonneries, ou, Le blagorama françaisChapitre 7 sur 63 · HUITIÈME SÉANCE · texte numérisé non relu

HUITIÈME SÉANCE

M. le président entre suivi de son assesseur Gillot, qui s^assied et s'endort. La séance est ouverte. La parole est à M. Tattomey-général Ravel.

M. Rath.. L'individu placé ici sous le nez vigilant du gendarme Hyacinthe, est accusé d'un de ces crimes qui appellent la juste sévérité de la chambre ardente. Les charcutiers littéraires des journaux de modes, grâce à leur dialectique inlelligente et canaille, propagent ce venin qui s'infiltre goutte à goutte chez les vieillards de notre ardente et belle France. Ce crime, Mes-

sieurs, vous le connaissez, c*est la facalté qu'on a de se rajeunir à l'aide d*un cosmétique distribué souslenomdei{(i(;etintMeur.

Voici ce que dit l'acte d'accusation : « Le RAJEUNISSËUR est composé des cosmétiques les plus parfaits ; il donne , conserve et rend à la peau, quelque tachée , fatiguée ou RIDÉE qu'elle soit, la BEAUTÉ, la FRAICHEUR et l'ECLAT de la jeunesse.»

M. LE PRÉSIDENT. Pardon, monsieur l'attorney, où azëte-t-on cette çose?

M. Ravel. Rue Montmartre, 369, monsieur le président.

(M. le président parle à voix basse à son huissier qui sort.)

M. LE PRÉSIDENT. €k>ntinuez, ze vous prie.

M. Ratel. Le coupable Masson ajoute qu'en faisant usage plusieurs fois dans la journée du Rajeunisseur, on obtient en trèspeu de temps un changement merveilleux ; que la peau, malgré l'âge le plus avancé, reprend toute la fraîcheur de la jeunesse, au point de rendre MECONNAISSABLES les personnes qui , avant son usage, avaient la peau jaune et ridée.

DE BOOPPONNBRIBS. 53

(L*huis8îer rentre, s'approcbe du président et lui remet un petit pot.)

M. l*attorney générai examine les faits reprochés à l'accusé Masson et 8*écrie :

Que diraient de nous les autres peuples, Messieurs , s'il était loisible à Thomme blanchi par Tàge et les travaux de la scienae, de se présenter jeune au monde après ^voir détruit cette majesté qui impose, que commande le noble aspect du vieillard?

(L'accusé verse des larmes.) A entendre l'accusé, Messieurs, sa pommade ne rajeunirait pas seulement le visage, mais le cœur, ce que la nature enfin a donné de plus précieux à l'homme apr^s Tintelligence ; et vous voulez qu'il dise :

Elle apaise dn sort l'ardente écbanbonlare , Et d*an cœnr ulcéré rafrainbit la brûlure !

Arrière!

Laissons au vieillard de Téos son innocente flamme et au vieillard de Ferney toute la gloire qui s'attache à sa vieillesse et à son nom.

M. l'attomey termine par cette brillante péroraison :

5/t UN MILLION

Quand l'biver a glacé nos goérets, le printemps vient reprendre sa place et rend à nos cbamps leurs attraits; mais, hélas!

quand l'âge nous glace, nos beaux joiifs s'en vont pour jamais! — Je conclus ^ la détention perpétuelle, attendu que l'accusé, k l'aide de sa pommade, ne doit jamais vieillir. \

HTAaNTHB. Monsieur le président me permet^il de m'en servir?

M. LE PRÉsiDBNT. Zeudarme, ze te le permets. Si ta pouvais çanzer les traits de ton visaze, sans rien çanzer à ton cur, la cambre le verrait avec plaisir.

M«Grassot. Je ferai la même demande k M. le président.

M. LE PRÉSIDENT. Zc tc Ic permets, défenseur, etz'autorise l'attorney Ravel à Ven servir. Ze ne verrais pas un grand bobo à ce que l'aspect de cet auditoire fût çangé. Continuez, défenseur.

M. le président, l'attorney et le geiMlarme se frottent la Bgure avec le cosmétique de M. Masson.

M. LE PRÉSIDENT. La parole est à M« Orassot, défenseur.

BE BOUFFONltCRlCS. 5$

lf« GRAstOT. lion client, Messieurs, rempli d'espérance et de taches de rousseur, vous prouve par lui-même que son cosmétique est une de ces blagues en bouUrille qui ne s'adressent qu'aux imbéciles. Si mon olient aux plus jolis minois «ait donner la fraîcheur ; s'il raffermit le teiat, entretient la blancheur; s'il ef£ace la ride, empêche les gerçures, si sa vertu s'étend siir les échaubouiures, est-ce une raison pour insinuer au tribunal qu'il rajeunit le cœurt Oh! cette mufleterie. Messieurs, est indigne devons. S'il en était ainsi, où serait le mai? Le cœur de l'homme redevenu jeune suivrait peut-être une route meilleure qui le conduirait aune vieillesse honorable et honorée.

M. LE PRÉSIDENT. Z'iuvite le défenseur à rester dans les faits de la cause.

L'accusé. M. le président veut-il me permettre d'offrir un de mes pots au gendarme?

M LE FRÉsiDENT. Zc lui pcrmcts de prendre le pot.

Me Grassot. Serait-ce , Messieurs , un grand maftieur si le cosmétique de mon client rajeunissait certaines actrices de Paris?

si la Comédie-Française se senrait k fortes doses de son Rajeunisseuf? si Téclat de la J eunesse et de la beauté venait rajeunir le talent de M»« Delorme, des Variétés?... Evidemment non. Le Constitutionnel tétant son pouce, les Débats mangeant un sucre d'orge, deux galopins de lettres au lieu de deux cacochymes, où serait le mal, grand Dieu!... Mais je m'aperçois que la Ck)ur elle-même, sceptique d'abord et pessimiste ensuite, s'est frictionnée la binette dans la personne du père Kemen ; que M. l'attor» ney n'est plus vieux que par le coeur; que le gendarme Hyacinthe est devenu joli , et que le septième monde qui ornait son visage par la proéminence de son nez, a disparu. En présence de ces faits , le crime disparaît , l'accusateur reste sans arguments. Mon client, ex-culotteur de pipes à l'estaminet Hollandais, sera rendu à sa famille qui le pleure , à sa femme qui est dans l'auditoire, vieille, laide, et qui l'attend pour être rajeunie.

M. LE PRÉSIDENT. Le Ra%eunisseur m'a tellement razeuni que ze le renvoie de la plainte. Z'invite Grasset à faire usaze du

DE BOUPFONIfBRIBS. 57

pot dont s*e8t serri le zendarme , et ze propose au tribunal de zouer à la toupie tous ensemble, puisque nous sommes tous devenus enfants , tant nous sommes razeunis.

Von NOMBRBUSBS. Adopté !

(Le citoyen Masson est porté en triomphe et le président le porte à bon vinaigre.)

La séance est levée.

Page 1