Un millionnaire
Je n’ai qu’un moyen de remettre l’ordre et le calme dans mes pensées, c’est de les écrire. • j
Mais auparavant il faut relire la lettre de Rosine.
« Mon gros Adolphe chéri,
« Je suis bien fâchée du chagrin que tu te feras ce « soir en rentrant quand lu ne verras plus à ta table,
« en face de toi, au coin du feu, ta pauvre Zizine. J’ai « le cœur bien gros, va ; mais il lo faut absolument, il « le faut ! M. l’abbé Renard a raison. Nous ne pouvons « plus vivre ainsi. C’est offenser le ciel et la terre.
« Ah ! j’ai bien pleuré avant de prendre ce parti 1
« J’ai passé bien des jours au pied des autels à prier « Dieu pour mon pauvre bichon adoré ; mais mon sa- « lut éternel et le tien le demandent. Il faut nous sé- « parer.
« Ne me cherche pas. Si tu me retrouvais, j’irais me « cacher en Suisse ou en Italie. J’ai promis h 31. l’abbé « de ne plus te revoir. Je l’ai promis le jour où je de- « mandais ta vie ù la sainte Vierge avec tant d’ardeur.
<t Tu te rappelles ce jour où je te vis rentrer, porté « sur un brancard et complètement évanoui. Tu venais « d’être frappé d’apoplexie sur le boulevard Poisson- <r nière ; et moi, qui t’attendais depuis le matin, qui « m’étais faite belle pour te plaire, et qui l’avais fait « préparer un de ces bons petits dîners que tu aimes « tant, je crus un instant que je t’avais perdu pour « jamais !
« Ah ! mon bon chien chéri, si tu pouvais te figurer « le désespoir de ta pauvre Zizine ! Le médecin avait a beau me dire : « Ce n’est rien, mademoiselle , ce « n’est rien. La chaleur l’a sans doute incommodé. « Une saignée vous le rendra frais, rose, aimable et « dispos comine auparavant... Ne vous désolez pas « (dans ma douleur, je m’arrachais les cheveux, — « ces cheveux blonds que tu aimes tant... ),ce n’est « qu’une faiblesse d’un moment... 31. Puyvelay est « taillé pour vivre cent ans et pour être toujours « jeune... » Rien ne pouvait me consoler.
« Lorsque le médecin fut parti et que tu rouvris les « yeux, j’étais à genoux au pied de ton lit, tu t’en
« souviens, et je faisais ma prière. Sais-tu ce que je « promettais à la sainte Yierge, mon gros loulou ? Tu « ne devines pas ?...
« Eh bien ! je lui disais : « Rendez la vie à mon « pauvre Adolphe, l’ami de mon cœur, et je fais ser- « ment de ne plus donner de scandale à personne, de <c me retirer dans un couvent, de' passer le reste de « mes jours dans la pénitence et dans la pauvreté, ou, œ si cela m’est trop difficile, de n’avoir plus pour lui « que les sentiments d’une sœur et de vivre à côté de « lui comme si j’en étais séparée par un mur d’airain.
* Et vois comme ma prière fut vite exaucée ! Quel- <x ques minutes après, tu te mettais sur ton séant, et, « le lendemain, tu mangeais ta part d’un chapon truffé « qu’on t’envoya de Périgueux.
« Voilà d’où vient cette froideur apparente que tu ne « pouvais t’expliquer et qui excitait ta jalousie. Hélas ! <r mon pauvre Rodolphe, le vrai bonheur n’est pas de * ce monde, ou s'il en est, il ne dure pas longtemps. « Nous étions trop heureux ; le malheur devait nous « surprendre.
« Que faire cependant ? Mon vœu est sacré comme « celui de Jephté, et je craindrais que Dieu ne me pu- « nît de l’avoir violé. Mais comment te résister ? Vous « autres hommes, vous ne comprenez pas les résis- « tances d’une femme ; vous les prenez pour des aga- « ceries destinées à relever l’éclat de votre victoire ; « vous abusez- de noti-e faiblesse, ou plutôt de notre « tendresse. Tu fais de moi, ingrat, tout ce que tu
« veux. Dès le jour où je t’ai vu, j’ai dit comme la « pauvre Juliette : Si Adolphe est marié, nul n’entrera « dans mon lit nuptial.
a Heureusement tu n’étais pas marié. Hélas ! quel
« souvenir vais- je rappeler! Je ne veux penser
« qu’à Dieu et je ne te parle que de notre bonheur « passé, de notre cher bonheur qui ne doit plus reve- « nir !
« J’aurais voulu te faire mes adieux. Je n’en ai pas « eu la force. Te voir encore et te quitter m’était nuit possible. J’ai mieux aimé t’écrire.
« Adieu donc, adieu pour jamais, mon pauvre chéri. « Je ne te verrai plus, mais je prierai Dieu pour toi, « comme dit la chanson, et de loin, en quelque lieu « que nous soyons l’un et l’autre, nos cœurs se cher- « cheront et s’entendront.
Ne fais pas attention à la larme qui vient de couler « sur le papier, mon gros loulou ; c’est le dernier sou- « venir d’un passé qui ne doit plus revivre, d’un amour « qui. ..Non, je n’ai pas la force de te dire que je ne * t’aimerai plus. Je ne puis pas, je ne veux pas le « penser. Mais toi, si tu allais en aimer une autre ! < Les hommes sont si volages ! Je ne veux pas, « non, je ne veux pas y penser.
« Oh ! mon ami, laisse-moi une fois encore, une der- « nière fois, jnc pendre à ton cou, et te donner un de « ces baisers que tu aimais tant ! Hélas ! ce sera le « dernier !
« Ta Rosine qui t’adore. »
« J’ai tout remis, avant de partir, dans l’ordre ac- « coutume. Tes pantoufles sont à côté du fauteuil. La « clef du secrétaire est sous la pendule. Les autres « clefs sont dans le secrétaire. J’ai fait allumer le feu t d’avance pour que ton cabinet de travail soit bien «. chauffé. Ta boîte à cigares est sur la cheminée, à « portée de la main. Les allumettes sont à côté de la « lampe. Comme tu n’aimes pas l’odeur du pétrole, « j’ai recommandé à Marguerite de n’acheter que de « l’huile ordinaire. Ta robe de chambre est sur le fau- * teuil. Quant au dîner, je l’ai commandé moi-même, « et j’espère que lu t’en apercevras au menu. J’ai même « pris la précaution d’aller chercher à la cave ce vin « léger du Poitou que tu aimes tant, parce qu’il facilite « ta digestion, et une bouteille de Vouvray mousseux « pour égayer un peu ta tristesse ; car j’espère bien, o: mou pauvre chéri, que tu seras un peu triste ce soir... « Et moi donc ! Il me semble que je m’arrache le « cœur ; mais comment revenir sur un vœu sacré ? a M. l’abbé Renard me l’a dit: « Ma fille, une honnête « femme ne doit vivre qu’avec son mari... » Adieu î « Adieu !
« Je n’emporte rien que mes vêtements et quelques « bijoux que tu m’as donnés dans des temps plus « heureux. Chers souvenirs d’un bonheur que je ne « connaîtrai plus, vous me rappellerez mon Adolphe !
« Ne t’inquiète pas de savoir comment je vivrai, c J’ai travaillé dans un atelier de lingerie avant de te « connaître. Je reprendrai l’aiguille. Je ferai des ehc-
« mises ; je ne serai pas riche, mais je vivrai seule ; « et quand on a perdu tout ce que l’on aime, qu’im- « porte qu’on soit vêtue d’indienne ou de satin ? Plût « an ciel que je fusse plus pauvre que Job , et que je <« pusse serrer légitimement sur mon cœur mon gros « loulou ! »
Voilà la lettre que Marguerite m’a remise ce soir au moment où je revenais de la promenade.
, Sans savoir ce que j’avais à craindre, j’ai senti qu’un malheur me menaçait. Depuis quelques jours Rosine n’était plus la même. Elle avait des silences inexplicables. Elle levait les yeux au ciel quand elle croyait n’être pas aperçue. Souvent même je l’ai vue essuyer furtivement une larme. J’étais inquiet de tout. L’avaisje offensée sans le savoir ?
Cependant Dieu sait que j’ai toujours eu pour elle les plus grands égards. Je ne vivais qu’en elle, par elle et pour elle. Sauf quelques heures que je donnais chaque jour à mon cercle (et encore par son conseil), je ne la quittais jamais. Plusieurs fois même j’ai craint que mon assiduité ne finît par l’ennuyer.
— Allez vous promener, Monsieur, me disait la vieille Marguerite, allez vous promener, le temps est beau, et Madame vous le permet.
— Oui, ajoutait Rosine en riant, va te promener, mon gros chéri, va te promener I
Elle riait follement de sa plaisanterie, car je n’ai jamais vu une petite fille plus gaie, plus malicieuse et plus espiègle. Par moments, on aurait cru qu’elle avait
sérieusement envie de me mettre à la porte ; mais si je prenais l’air sérieux et presque offensé, elle venait se jeter sur mes genoux, et me regardant avec des yeux auxquels je n’ai jamais su résister, elle me disait :
— Eh bien ! ne va-t-il pas croire, ce vilain jaloux, qu’on veut se débarrasser de lui?... Vite, Monsieur, demandez pardon à votre Zizine, ou je ne vous reverrai de ma vie !
Mais quel scrupule l’a saisie tout à coup ?
Je voyais bien qu’elle me tenait à distance depuis quelques jours, et même qu’elle me parlait de religion et de morale, ce qui m’étonnait beaucoup, car ce sont les deux seules choses dont je ne lui aie jamais parlé ; mais qui aurait pu croire à ce qui m’arrive ?
J’en suis encore tout étourdi.
Voilà ce que c’est que de vouloir élever les femmes jusqu’à soi ! Si j’avais laissé Rosine dans l’ignorance où je l’ai prise, je n’aurais pas aujourd’hui à combattre ces scrupules de conscience.
Je me souviens encore du jour où je l’ai rencontrée. C’était, il y a trois ans, le S ou le 6 juillet, sur le boulevard du Temple. J’étais allé dîner cher mon cousin Fernand Duponceau, où l’on dîne fort bien, ma foi ; et Duponceau, comme un bon marchand de soieries retiré du commerce, fait glorieusement les choses.
Je rentrais donc chez moi vers neuf heures du soir, suivant ma coutume, la tête un peu appesantie, lorsque j’aperçois à quelques pas devant moi un petit bonnet qui trotte devant moi, et dont les brides blanches flottent au gré du vent.
Grâce au ciel et à une longue expérience, je me flatte d’être connaisseur... A la seule inspection du bonnet, à la grâce de la démarche, leste, vive et fringante, je sentis mon cœur palpiter comme si j’avais eu vingt ans.
Digitizèd by Googl
Or, je cache soigneusement à tout le monde (et plût au ciel que je pusse me cacher k moi-même !) que je venais d’atteindre l’âge mûr de cinquante-trois ans.
Mais pourquoi rappeler celte soirée, qui fut la première de notre bonheur ? Ne m’a-t-elle pas dit cent fois qu’elle m’avait aimé aussitôt qu’elle m’avait vu? Et quand j’objectais en riant mes cheveux gris et mes lunettes d’or, ne m’a-t-elle pas toujours fermé la bouche en me disant avec un baiser :
— Mais si je t’aime avec des lunettes et des breloques, gros loulou de ta Zizine ?
C’est cet amour si vrai, si tendre, si naturel, si naïf et si sincère qui m’a toujours fait oublier dans quelle condition j’avais rencontré Rosine. Car la pauvre enfant fut bien forcée de l’avouer, et je l’avais deviné avant qu’elle m’en fît l’aveu; elle avait été trompée, puis abandonnée par un indigne séducteur... Elle ne l’aimait pas ; oh ! non ! elle me l’a juré cent fois, et je le crois, mais qu’importe !
A-t-il été le seul? Hélas !...
Ah ! j’ai tort de penser à cela. Ne l’ai-je pas aimée moi-même, ne l’aimé-je pas encore malgré tout ? Pourquoi donc revenir sur le passé? L’essentiel, aujourd’hui, est de la retrouver, de la reprendre, de la garder.
Chère et naïve enfant ! Comme la bonté de son cœur se peint dans ses moindres paroles ! Sa lettre, qui me déchire le cœur et me désespère, m’a touché et attendri jusqu’aux larmes. Avec quel soin et quelle attention
elle s’est occupée jusqu’au dernier moment de mon bien-être, de mes pantoufles, de ma robe de chambre, de mon feu, de mon dîner ! Que vais-je faire tout seul maintenant ?
Malheureux que je suis ! c’est par ma faute que je l’ai perdue. J’ai voulu, comme Frédéric de Gentz pour Fanny Essler, élever Rosine jusqu’à moi, en faire la compagne de ma vie, je lui ai donné tous les maîtres, j’ai voulu étendre et cultiver son esprit pour varier mes propres plaisirs. Malheureux! je ne prévoyais pas...
Que faire pourtant?
Si elle a juré de ne plus me revoir, je la connais, c’est une petite tête sans cervelle, mais aussi ferme dans ses résolutions que si sa vie en dépendait. Cependant il est impossible qu’elle me quitte ainsi sans me laisser le moindre espoir de retour. Ce serait une trop grande ingratitude, après tout ce que j’ai fait pour elle.
Relisons encore sa lettre.
« Plût au ciel que je fusse plus pauvre que Job , et que je pusse serrer légitimement sur mon cœur mon gros loulou ! »
Légitimement ! Rosine est folle ! oublie-t-elle de quel état misérable je l’ai tirée? Espérerait-elle que je serai assez sot, à mon âge, pour donner mon nom à une fille qui ?... Car enfin il ne faut pas se faire illusion. Je n’étais ni le premier, ni le second, ni peut-être le centième... Épouser Rosine ! Il n’y aurait pas assez de
sifflets dans Paris pour m’aocorapagner à la mairie et à l’église !
Onze heures du soir.
Quelle découverte singulière j’ai faite tout à l’heure l Eu ouvrant machinalement tous les tiroirs de mon secrétaire, j’ai retrouvé la correspondance de Julietle.il ya trente ans au moins que je n’avais pensé à elle. Comment se fait-il que toute son histoire (et la mienne) me revienne aujourd'hui aussi claire que si les événements étaient d’hier ? Je vois encore la fenêtre , la petite porte du jardin, le cabinet couvert de chèvrefeuille et de glycine où je lui dis pour la première fois : « Je vous aime. » Je vois- encore sa vieille mère, noble dame coiffée d’anglaises, sentimentale, poétique,- éloquente (elle le croyait du moins), et plus étourdie, malgré ses cinquante ans, qu’un hanneton rassasié d’aubépine. Et le grand frère, le frère terrible, ferré sur les questions d’honneur, armé de son sabre africain, et venant me demander vengeance pour l’honneur de la famille. Et le duel où j’ai reçu, ma foi, une fort belle estafilade qui me mit ù la mode dans la ville, et me valut, après ma guérison, plus d’oeillades en un jour que don Juan luimême n’en recevait en trois mois.
J’ai dénoué le paquet de lettres. Elles étaient étiquetées et numérotées avec soin, car je suis homme d’ordre ; mais comme le paquet était tourné ù l’envers, je suis tombé d’abord sur la dernière ; et ma foi, la der-
nièrc, il faut l'avouer, nie disait bien mon fait. La voici :
« Novembre 1836.
« Je ne vous reverrai plus. Je vous méprise. Adieu. »
« Juliette. »
Après tout, cependant, étais-je si coupable? Quel est le Français bien élevé, et de bonne famille, qui n’eût fait à peu près ce que j’ai fait. L’essentiel, en pareille circonstance, est d’avoir des formes, des égards, de ne pas manquer aux bienséances. Eh bien ! ai-je quelque chose à me reprocher sur ce point? Rappelons les faits. Car je ne sais si je suis mal disposé ce soir par le départ de Rosine, mais il me semble qu’au fond du cœur Un secret remords m’avertit que je n’ai pas fait pour cette pauvre Juliette tout ce que j’aurais dû faire.
Digitjzed by Googl^
Il y avait déjà bien longtemps que je connaissais Juliette, lorsque, vers le mois de mai 1834, je remarquai pour la première fois qu’elle avait dix-huit ans.
Ses parents étaient voisins des miens. Son père , vieux soldat de la grande armée, étant mort vers 1832, la veuve était venue se loger près de nous, dans une petite maison qui n’avait pas grande apparence, mais où l’air et le soleil entraient à flots tout le jour.
Ah ! la délicieuse maison ! six fenêtres seulement, trois au rez-de-chaussée, trois à l’étage supérieur, une terrasse assez grande, et à trois pieds plus bas un jardin tout rempli de fleurs et de fruits. Au fond, une allée de tilleuls, le long du mur. Au delà du mur, la rivière étroite et peu profonde, si ce n’est dans les jours d’orage.
C’est là que j’ai passé les moments les plus délicieux de ma vie, car il faut bien l’avouer, tous les amours qui ont suivi celui-là n’eu étaient que de faibles et pâles copies. Je donnerais, à l’heure qu’il est, la moitié de ma fortune, oui, je dis bien, je donnerais trente mille livres de rente pour retrouver pendant un mois les sensations si pures, si vives, si exquises de ces heureux temps de ma jeunesse. Mais qui peut rattraper le passé ? Nous passons notre vie à désirer et à regretter.
Autrefois, je désirais. A présent, je regrette.
J’étais si jeune alors ! Vingt-deux ans à peine. Il semblait que la nature nous eût créés l’un pour l'autre. En revanche, la société contrariait un peu l’œuvre de la nature, caria fortune de Juliette était fort supérieure à la mienne. Mon père était receveur de l’enregistrement daus ma petite ville, et mettait fièrement sur sa carte :
Monsieur PUYVELAY,
Receveur des Domaines.
Estimant sans doute plus glorieux de recevoir l’argent des domaines que celui de l’enregistrement.
Ma mère, excellente femme qui s’entendait fort bien à la fabrication des confitures, du cassis, du sirop de groseilles, des cerises à l’eau-de-vie et des pâtés de prunes (puissent la mère, la sœur et la femme de tous mes amis avoir les mêmes talents et y joindre celui de
recoudre les boutons d’babit !), ma mère, sans porter ses regards jusqu’à la voûte céleste, était douée, comme la plupart des Françaises, d’un esprit assez juste et éminemment pratique. Ce n’est pas elle qu’on eût surprise à souffrir de douleurs inconnues, et à se lamenter comme Lélia ou toute autre personne de haut parage. Les lacs lui disaient peu de chose, les cascades la laissaient fort indifférente, et elle aurait volontiers consenti à la suppression des montagnes qui 11e servent à rien, sinon à rendre la promenade plus pénible.
Mais comme elle était fort jolie, très-économe, trèsestiraée de tous ses voisins, et comme elle 11e laissait guère de prise à la critique, mon père en faisait le plus grand cas — et faisait bien. Leur revenu, qui se composait à peu près — tout compris — de huit ou neuf mille francs, sufiisait à leurs désirs el dépassait de très-loiu leurs dépenses, de sorte que moi, leur fils unique, j’étais un parti très-convenable, et j’étudiais avec tout le zèle convenable le grand art de l’administration, c’est-à-dire, en d’autres termes, le décime, le double décime, et d’autres combinaisons adjacentes et sous-adjacentes par lesquelles S. Exc. le ministre des finances extrait l’or et l’argent de la poche des citoyens français.
L’ambition de mes parents était proportionnée à leur fortune ; ils comptaient bien que je m’élèverais d’un échelon dans la société, que je serais un jour conservateur des hypothèques, que mon fils (quand mon tour serait venu d’être père) deviendrait directeur de l’enre-
gistrement ; après quoi la famille des Puyvelay, s’éle—
vant toujours par un mouvement lent, mais continuel
i • et régulier, fournirait à la France des députés, qui eux-
mêmes engendreraient des ministres, qui eux-mêines.. . plusieurs exemples célèbres ont prouvé, depuis un siècle, que nul ne doit désespérer de rien... Il suffit. Je m’entends, et si quelqu’un déchiffre jamais ce manuscrit, il m’entendra aussi fort bien, sans que je m’ex-
* plique davantage.
Ce brillant avenir, connu d’avance et apprécié de toutes les mères de famille, attirait sur moi beaucoup
* de regards féminins. Grèce au ciel, les hypothèques ne manquent pas en France, et celui qui doit les conserver un jour est un parti brillant. De plus, pourquoi me cacherais-je à moi-même que j’étais en ce temps-là un joli garçon : grand, élancé, large d’épaules, mince de ceinture, bien proportionné en toutes choses, assez myope pour avoir le droit de porter un binocle (ce qui est la suprême élégance de la province) et pas assez pour être privé du plaisir de la chasse.
Tant d’avantages m’avaient déjà valu la faveur de quatre ou einq dames sur le retour; mais je passe lé-
gèrement sur ce début inévitable, dont je ne tirais i d’ailleurs qu’une médiocre vanité. Et comment com-
parer ?... Cesserait un sacrilège !
Quant à Juliette, il faut avouer qu’aucune fille à ma-
rier ne brillait d’un plus vif éclat à six lieues à la ronde. Le nom de son père, le vieux colonel Gorgeril, qui monta le premier avec sa troupe à l’assaut du fameux
couvent de Santa-Engracia, au siège de Saragosse, était connu et respecté de tout l’arrondissement. Enfin sa dot, composée de trois cent mille francs comptant, et déposée, depuis la mort de son père, chez un banquier de Paris, était considérable pour un temps où les millions n’abondaient pas encore.
Quel âpre et amer plaisir ai-je donc à me rappeler aujourd’hui tout ce passé dans ses moindres détails ? Si le bonheur était auprès de Juliette, pourquoi ne l’ai-je pas saisi avec la main quand je pouvajs le faire ? ou pourquoi le regretterais-je, puisqu’il n’est plus à ma portée aujourd’hui ?
Décidément, le départ de Rosine m’a rendu bien mélancolique.
Rosine ! Juliette ! Je ne puis penser ce soir qu’à ces deux femmes. L’une est la première que j’ai aimée. L’autre est la dernière que j’aimerai ; car, je le sens bien, si j’en suis encore à l’âge du plaisir, j’ai passé depuis longtemps l’âge de l’amour.
Trois cent raille francs comptant, et un frère en Afrique qui pouvait être tué par les Arabes et doubler par sa mort la dot de sa sœur, c’était de quoi tenter l’ambition de beaucoup de gens.
Mon père y pensa d’abord et ma mère davantage. Mais comment aspirer si haut ? Trois cent mille francs et la fille du colonel Gorgeril ! N’était-ce pas mille fois trop beau pour le fils d’un simple receveur de l’enregistrement, ? Car, dans un pays où les garnisons sont inconnues, le colonel est une rareté, et, comme toutes
les raretés, une merveille. Et malheureusement on enregistre partout. Peut-être aurait-on eu moins de respect pour le brave Gorgeril si l’oft avait examiné de près l’origine et l’empreinte des quadruples qu’il rapporta de Saragosse et de Cordoue ; mais la prescription n’est-cllc pas un titre de propriété ?
Au reste, la liaison fut facile entre ma mère et M me Gorgeril. Toutes deux étaient dévotes ; toutes deux aimaient les sermons de l’abbé Montravcl ; toutes deux aimaient la promenade, le soir, après souper, dans la belle saison, le long de la rivière ; toutes deux aimaient l’écarté, le coin du feu, et le récit des histoires de la ville ; enfin, elles étaient voisines et ne demandaient qu’à tuer le temps, ennemi mortel de tous les hommes.
En quinze jours, cette liaison devint amitié chaude et dévouée ; car jusque-là il n’y avait eu entre les deux familles que de rares visites. Le vieux Gorgeril était d’humeur farouche les jours de soleil et massacrante les jours de pluie ; de sorte qu’il jouissait de la crainte plutôt que de l’amour de ses concitoyens. Sa société se composait principalement d’un vieux dogue des Pyrénées, dont les crocs aigus faisaient trembler tout le voisinage. Ses affections se partageaient entre le dogue et sa fille.
Le reste était réservé à sa. femme.
Mais ce reste était fort peu de chose, suivant toute apparence, car le colonel ne daigna donner à M“ e Gorgeril, par testament, qu’une pension viagère de six cents francs, et cependant la fortune particulière de la
veuve était fort médiocre; — quinze ou vingt mille francs environ.
Les voisins cherchèrent diverses explications à la négligence conjugale du colonel, et, naturellement, ne trouvèrent rien qui fût glorieux pour la veuve ou pour le défunt.
On assura que M œe Gorgeril ayant donné lieu au colonel de soupçonner sa légèreté, le testament n’était qu’une vengeance posthume bien douce, si on la compare à la gravité de l’affront. On supposait que l’honneur du colonel avait été menacé.
Une seconde explication, suggérée, je crois, par la veuve ou par ses plus intimes amies, fut que le défunt avait été, de son vivant, absolument fou, et que la grande indulgence et sublime bonté de M me Gorgeril l’avait seule préservé des maisons de santé, des douches, des médecins aliénistes et de tous les autres fléaux qui sont la suite ordinaire de l’aliénation mentale.
Une troisième explication, que je crois plus vraie, et qui, dans tous les cas, n’a rien de surnaturel, c’est que le colonel, qui savait le prix de l’argent — ayant amassé le sien avec beaucoup de peine, de fatigue et de danger — et qui se défiait du bon sens de sa femme, n'avait pas voulu mettre entre ses mains la fortune de ses enfants.
Par malheur, il la plaça chez un banquier de ses amis — ce qui ne valait guère mieux, comme l’événement le prouva.
Mais qu’importent tous ces détails ? Et pourquoi nie redirais-je à moi-même ce que je sais si bien, comment j’ai vu Juliette tous les jours, comment je l’aimai, comment cet amour se déclara, quel accueil elle me fit, et comment nous n’eûmes bientôt plus de secrets l’un pour l’autre ?
Quelles soirées nous avons passées, la main dans Ta main, sûrs l’un de l’autre, sûrs de l’avenir qui ne pouvait nous manquer, et construisant ensemble de ravissants châteaux en Espagne, pendant que nos mères, sans défiance, examinaient avec le plus grand soin la conduite de leur prochain, critiquaient la toilette de M ,ne B..., la femme du notaire, et la démarche de M mc C..., la femme de l’avocat, et passaient au fil de leur langue toutes leurs concitoyennes !
Il faut avouer que la Providence a mis un voile tout exprès sur les yeux des parents, car ils ne s’aperçoivent jamais de ce qui crève les yeux de tous que lorsqu’il n’est plus temps d’y porter remède. Et c’est alors que commencent les cris, les lamentations et tout l’appareil des tragédies bourgeoises.
Cette fois encore recommença la vieille, vieille histoire, old, old story. Dès que nous fûmes convenus ensemble, Juliette et moi, que nous nous aimions, je résolus de la demander en mariage à sa mère.
Ce n’est pas de mon côté que venait la difficulté. Ma mère approuvait d’avance mon dessein, qu’elle avait deviné. Mon père était ébloui de la dot de Juliette.
Mais, par la même raison, M me Gorgeril reçut avec indignation les premières ouvertures de ma mère.
Pour qui la prenait-on ? Elle ! une Champierreux, veuve du colonel Gorgeril, touchant par sa propre famille, je veux dire par les Champierreux, à tout ce que le parlement de Paris avait autrefois de magistrats illustres, elle donnerait sa fille au fils d’un simple receveur de l’enregistrement, un jeune homme sans nom, presque sans fortune et sans avenir!...
Ici, ma mère l’interrompit.
— Adolphe! sans avenir! s’écria-t-elle. Y pensez-vous ?
11 est déjà surnuméraire de l’enregistrement. Par la protection de mon cousin-germain Champ-Aubril, qui est député de Seine-et-Marne depuis vingt ans, et pour qui mon mari a toujours voté avec une patience exemplaire, Adolphe sera receveur avant six mois, puis inspecteur et conservateur des hypothèques quand il lui plaira.
Or, savez-vous, Madame, ce qu’on gagne à garder les hypothèques ? Vingt-cinq ou trente mille francs pour le moins, c’est-à-dire le revenu d’un capital de cinq ou six cent mille francs ! Je compte pour rien l’honneur de servir le gouvernement dans un poste de confiance.
— Tout cela n’empêche pas, répliqua M”® Gorgeril,
que Juliette est encore trop jeune pour le mariage.
D’ailleurs, cette pauvre enfant sait à peine ce que c’est •
• .11 qu’un ménage, et n’a certainement jamais fait attention
à M. Adolphe.
ta
— C’est ce qui vous trompe, Madame, répliqua ma mère d’un air de triomphe.
Car M. Adolphe, comme vous dites, ma chère amie, s’en est expliqué très-clairement avec Juliette, et si vous voulez avoir la bonté de la faire venir et de l’interroger devant moi, nous saurons la vérité.
Malheureusement, M ' 110 Gorgcril ne se souciait pas d’interroger Juliette.
— J’espère, ma chère madame, dit-elle en se levant d’un air hautain et en reconduisant ma mère, que vous voudrez bien m’en croire sur parole quand je vous (lirai que Juliette ne sait pas un mot de la démarche que vous venez de faire, qu’elle ne la connaîtra jamais, qu’elle ne serait pas aussi flattée que vous paraissez le croire de l’amour de monsieur votre fils, et qu’elle le prie, aussi bien que moi, de ne plus remettre les pieds dans ma maison, du moins jusqu’à ce qu’il soit devenu plus raisonnable, c’est-à-dire pendant un an au moins.
— Je regrette vivement, Madame, répliqua ma mère, que vous n’ayez pas cru nécessaire ou convenable d’interroger Juliette ; mais enfin, je m’en rapporte à vous, et j’espère, chère amie, que cette méprise d’Adolphe ne sera pas un nuage entre nous. Il me serait bien pénible de penser...
— Assurément, chère amie, interrompit M me Gorgcril. C’est un de ces accidents que toute la prudence d’une mère ne peut ni prévoir ni empêcher ; je ne vous en rends pas responsable : au contraire...
Tout en parlant ainsi et s’adressant des compliments
aigre-doux, les deux chères amies se séparèrent mortellement brouillées.
Cependant ma mère ne perdait pas courage. La persévérance est une vertu de province. Dans les petites villes, on a le temps de concevoir, de mûrir et d’exécuter longuement ses projets, car on n’est pas distrait par les événements extérieurs.
Ma mère s’abstint seulement de revoir M œe Gorgeril qui, de son côté, ne reparut pas chez nous et fit bonne garde autour de son trésor.
Enfin, après un mois d’attente, j’eus le bonheur et l’habileté de me placer à la porte de l’église au sortir de la grand’messe, qui est le rendez-vous inévitable de tout ce qui porte robe et chapeau dans les petites villes.
Que de gens se sont acquis par leur assiduité aux offices divins une réputation de catholiques fervents, qui n’ont jamais eu d’autre dessein que de contempler .avec recueillement un joli visage encadré de cheveux bruns ou blonds !
Pour moi, sans être fort assidu, je connaissais assez bien les chemins de la nef et des bas-côtés, la lenteur des fidèles qui cherchent à se rencontrer à la sortie de l’église pour échanger les nouvelles du jour et les cancans de la veille ; je manœuvrai donc avec tant d’adresse et en me couvrant d’une grosse colonne carrée, qui me dérobait aux yeux de M ra0 Gorgeril, qu’elle arriva au bénitier quelques secondes après moi, et n’osa pas refuser la goutte d’eau bénite que j’offris d’un air respec-
tueux. Naturellement Juliette eut sa part de cette politesse.
La veuve du colonel me jeta un regard furieux et voulut entraîner brusquement sa fille; mais un remous se fit dans la foule, autour de la porte trop étroite. Les deux dames furent forcées de s’arrêter, et saisissant le moment où M' 00 Gorgeril avait les yeux tournés d’un autre côté, je glissai dans la main de Juliette ce court billet que j’avais préparé d’avance, à tout hasard :
« Ce soir. — Neuf heures. — Sous les tilleuls. — Il faut que je vous voie. Juliette, je vous adore. »
Je dois rendre justice à cet ange. Quoiqu’elle ne fût pas avertie de mon dessein, elle devina en un clin d’œil, saisit le billet et le cacha dans son gant avec la dextérité d’un joueur de gobelet. Sur ce visage charmant où resplendissaient la jeunesse, la beauté, la grâce et l’innocence, pas un muscle ne bougea, la joue ne rougit pas, l’œil ne perdit rien de sa sérénité. On eût dit que Juliette n’avait fait toute sa vie qu’écrire ou recevoir des billets doux.
Je ne fis pas tout de suite ces réflexions. En ce tempslà tout me paraissait admirable. Aujourd’hui, je suis plus défiant. La défiance est-elle un effet de l’expérience ou de la maturité^ Est-elle seulement une infirmité de plus? Qui sait ?
Au reste, si j’avais été capable de réfléchir, l’entrevue que j’obtins de Juliette ce soir-là même, car elle n’hé-
sita pas plus à m’accorder le rendez-vous qu’à recevoir mon billet, m’aurait enivré complètement.
Nous fûmes d’abord si transportés que nous ne trouvâmes rien à dire. Puis, le silence devint si gênant et notre émotion si grande, que je sentais et même j’entendais battre son cœur et le mien ; il est vrai qu’ils étaient fort près l’un de l’autre. Enfin, Juliette me dit :
— J’ai mal fait de venir, n’est-ce pas ? Mais vous aviez l’air si malheureux, et j’étais si malheureuse moimême de votre silence 1... Que s’est-il donc passé entre votre mère et la mienne ? Au moins, n’allez pas me juger mal !
Naturellement, je protestai que je l’aurais aimée, respectée et admirée dix fois davantage à cause de sa noble confiance en moi, s’il eût été possible que mon amour, mon respect et mon admiration pussent croître.
L’entrevue dura deux heures au moins. Que disionsnous pendant ce temps ? Je n’en sais rien. L’imagine qui pourra. Peut-être ne parlions-nous pas. Peut-être étions-nous occupés à regarder les étoiles. Peut-être pensions-nous à tout. Peut-être aussi ne pensions-nous à rien. L’ivresse de l’amour, comme toutes les autres ivresses, laisse peu de souvenirs.
Enfin, il fallut se séparer. M m * Gorgeril allait rentrer et se serait étonnée certainement de ne pas voir couchée Juliette, qui n’avait obtenu de rester à la maison qu’en alléguant une violente migraine. Je sautai légèrement par-dessus le mur qui longeait la rivière et au pied duquel se trouvait un étroit sentier.
Je n’avais pas fait cinq pas dans le sentier, lorsqu’une voix traînante me cria :
— Bonsoir, monsieur Adolphe, vous vous promenez bien tard. La nuit est fraîche. Vous attraperez des rhumatismes.
Je fus stupéfait de cotte désagréable rencontre, quoique je fusse loin d’eu prévoir les suites terribles.
Celui qui m’arrêtait si mal à propos était un misérable mendiant ;i demi estropié ou feignant de l’être et qui vivait de la compassion des passants. On l’appelait Bontrou. 11 gagnait sa vie sans rien faire, rôdant par tout le pays, courant toutes les foires, chantant tour à tour les psaumes et les cantiques ou les chansons les plus grossières, jouant quelquefois mais assez mal de la musette, odieux à tout le monde par sa saleté ou son ivrognerie, redoutable par ses médisances et son goût de l’espionnage.
Je compris qu’il avait tout vu et peut-être tout entendu.
Il fallait acheter son silence ; mais comment faire sans compromettre Juliette ? Payer trop cher était un moyen sûr de confirmer ses soupçons, s’il en avait, comme je n’en doutais pas. Ne rien donner ou donner peu de chose était bien pis. Le prendre pour conûdent m’exposait à tous les périls du chantage.
Je lui donnai à tout hasard toute la monnaie qui se trouva dans mes poches, et je lui dis en montrant le fond de la vallée où les gens de la ville avaient coutume de se baigner en été :
— Le bain était bien froid, ce soir. J’en suis encore tout glacé. Brrr!!!
A quoi Bontrou répondit d’un air malin :
— Je ne vous demande pas d'où vous venez, monsieur Adolphe.
A ce mot, je sentis la pointe du fer. Le vieux mendiant avait tout vu, et sans doute ne se proposait pas de me garder le secret.
Il me vint presque au môme instant une pensée atroce et folle. C’était de le jeter lui-même dans la rivière ; moyen à peu près sûr d’obtenir son silence.
— Allons, allons, ajouta Bontrou d’un air encourageant, il faut bien que jeunesse se passe.
Je rentrai chez moi sans paraître avoir entendu la réflexion philosophique du vieux mendiant, et le lendemain (car je la revis à la même heure dès le lendemain) , je me gardai bien d’en faire-part à Juliette.
Du reste, Bontrou ne dit rien, et il y eut entre nous comme un pacte tacite. Je le rencontrais plus souvent qu’à l’ordinaire et je lui faisais d’abondantes aumônes; mais ce fut tout.
Pour moi, je jouissais d’un bonheur tout platonique à la vérité, mais que les plus vifs transports de mon âge mûr n’ont jamais égalé.
Juliette était sans défiance, ne craignant rien de moi, sûre de fléchir sa mère avec l’aide du temps et comptant d'ailleurs sur l’appui de son frère, alors lieutenant
de chasseurs d’Afrique, et qui devait bientôt passer un congé avec sa mère et sa sœur.
Vers ce temps-là m’arriva le plus fâcheux bonheur qui soit jamais tombé sur la tète d’un homme amoureux.
Un malin, mon père reçut une lettre de Rouen. Son frère aîné, fabricant de cotonnades, venait de mourir. Depuis vingt ans les deux frères ne s'étaient pas vus. Ils s’étaient séparés assez froidement à la suite d’une querelle de succession, et suivant toute apparence, si mon oncle avait eu le temps de faire son testament, il aurait déshérité son frère.
Mais il n’en eut pas le temps, étant mort d’apoplexie, et sa fortune, très-considérable, revint tout entière à mon père, qui s’empressa de donner sa démission, et qui aurait mis, je crois, sur sa carte :
MONSIEUR PUYVELAY,
Millionnaire
au lieu de :
MONSIEUR PUYVELAY,
Receveur des Domaines,
titre dont il n’avait pas été médiocrement lier jusque-là. Cependant, il faut l’avouer, le nom de millionnaire sonne mieux.
Quant à moi, dès le soir môme, dans l’excès de ma joie, je me hâtai d’avertir Juliette que le seul obstacle qui existât entre nous allait être levé, et que rien ne pouvait plus empêcher notre bonheur. Hélas! je comptais sans la destinée, qui sans doute ne voulait pas que la famille des Puyvelay laissât de postérité !. . ..
Le lendemain, dès le déjeuner, et sans essayer de feindre un chagrin d’héritier qui était bien loin de mon cœur, j’insinuai doucement que le moment me paraissait venu de renouer les négociations avec M rac Gorgeril.
— Quelles négociations ? demanda mon père d’un air glacial.
En même temps il prit le couteau de la main droite, la fourchette de la main gauche, et se mit à découper un pâté froid.
Je fus d’abord intimidé de cet "accueil ; mais enfin, comme il s’agissait de Juliette, je repris courage et je repris avec assez de sang-froid : j
— J'aime M" e Juliette, et..»
— Ah ! encore !... dit mon père. Donne-moi du vin.
Puis, se tournant vers ma mère :
— Décidément, dit-il, tu aurais dû mettre plus de poivre dans ce p âté.
Ma mère justifia son pâté, et discuta l’emploi et les effets du poivre avec beaucoup de sagacité.
Pendant ce temps mon cœur battait à tout rompre . J’essayai de remettre la conversation sur le bon chemin.
— Cependant. . .
Mon père m’interrompit de nouveau.
- — J’ai envie, dit-il, d’acheter la forêt de Yillebois. Le château n’est pas en mauvais état. Avec quelques réparations nous aurons un logement très-convenable .
La forêt a trois cents hectares de taillis et une haute futaie dont on peut couper un tiers dès aujourd’hui. Il y a soixante-dix hectares de prés et cent cinquante de terres arables. Le tout, y compris l’étang et la réserve, vaut à peu près cinq cent mille francs ; mais le propriétaire, qui a des dettes pressantes, me le donnera pour quatre cent mille payés comptant. Aux prochaines élections, je me présenterai comme candidat, et ma foi...
Chacun faisaitson rêve dans ma famille et se souciait peu de la rêverie des autres.
Ma mère n’était pas insensible auplaisir de devenir châtelaine et d’aller à la messe le dimanche dans une voiture à deux chevaux, oumieux d’avoir un curé de village pour chapelain , car le château , construit au temps de LouisXI, avait des tours, un fossé, une chapellc,C’est celui que j'ai vendu l’an dernier sur le conseil de Rosine, au prix de huit cent mille francs, et dont j’ai employé le prix en obligations de chemins de fer.
Ma mè're ne disait rien, soit pour ne pas troubler mon père dans ses espérances d’avenir, soit pour ne pas encourager les miennes.
Le soir, pendant le dîner, je lis un nouvel effort.
J’étais bien résolu d’avance à obtenir une réponse décisive. J’en avais fait serment la veille à Juliette.
— Mon cher garçon, me dit mon père, tu es bien pressé de te marier. A ton âge , moi, j’étais surnuméraire et je pensais à me créer une carrière honorable dans les domaines. Suis mon exemple. Laisse là M 11 ' Gorgeril. C’est une jolie fille, j’en conviens; mais toutes les filles sont jolies jusqu’à vingt-cinq ans. Je me charge d’en trouver dix dans l’arrondissement, qui auront de plus beaux yeux et une plus belle dot,
— De plus, dit ma mère, M m ' Gorgeril est une sotte qui m’a fait un affront que je ne lui pardonnerai jamais. Croirais-tu qu’elle me salue à peine depuis deux mois ?
— C’est la faute d’Adolphe, ajouta gravement mon père; mais j’y mettrai ordre.
Ce soir-là, je n’osai pas aller voir Juliette.
Le lendemain, je pris ma mère à part et j’essayai de la convaincre . Au fond, elle m’aimait beaucoup, et ne me désapprouvait pas trop. Mais sa nouvelle fortune lui avait donné une grande ambition. Elle aurait voulu que je fusse seigneur, député, ministre, ou tout au moins pair de France.
— Épouser Juliette, disait-elle, c’est se casser les jambes. Un homme marié ne peut entrer nulle part. Absente ou présente, on voit toujours sa femme derrière lui. Il ne faut se marier que quand la fortune est faite, et ne pas imiter les maréchaux de l’Empire qui épousèrent, étant sergents, des blanchisseuses. Plus tard.
quand ils furent ducs, leurs femmes ne savaient pas être duchesses .
— Oh ! dis-je vivement, Juliette est mille fois plus belle que toutes les duchesses !
Enfin, il fut convenu quelle tâcherait de fléchir mon père; autant valait dire que ma cause était gagnée, car le bonhomme, de quelque façon qu’elle s’y prît, ne savait rien lui refuser.
En effet, dès le soir même, j’annonçais à Juliette que M mc Gorgeril recevrait la visite officielle de ma mère.
Naturellement, les dispositions de la veuve avaient été changées en un instant par la nouvelle fortune de mes parents; aussi, je n'eus aucune inquiétude de la réponse que nous devions recevoir.
Je nageais dans la joie en attendant le retour de ma mère.
Aussitôt qu’elle parut, je me précipitai au-devant d’elle.
— Eh bien ! dit-elle, M m<! Gorgeril a été d’une bonté parfaite. Elle te pardonne ton audace en faveur de nos quarante mille livres de rentes. Elle te recevra quand tu voudras te présenter. . .
A ces mots, je saisis mon chapeau.
— Attends-moi donc, dit-elle en riant, et ne va pas plus vite queles violons... Quant tu voudras te présenter avec ta mère, c’est-à-dire après-demain, vers quatre heures de l’après-midi.
Je parus fort désappointé.
— Mais, ajouta ma compatissante mère, pour le faire
UPC MILLIONNAIRE.
prendre patience elle a daigné accepter l’invitation à dîner que je lui ai faite pour demain. Nous serons en petit comité, à cause du chagrin où nous a plongés la mort de ton oncle.
J’embrassai ma mère trois ou quatre fois.
— Bien! bien! dit-elle. Yoilà pour Juliette. Mais n’y a-t-il rien pour moi?
■ — Oh ! tÆi, tu es une mère adorable, et la voûte céleste n’a jamais rien vu qu’on puisse te comparer.
Dès le soir même, pendant que toute la ville, qui avait su le refroidissement des deux familles et qui en avait deviné la cause, commentait la grande uouvelle de la réconciliation et annonçait déjà le prochain mariage, j’étais à ma place accoutumée, c’est-à-dire aux genoux de Juliette.
Notre ciel paraissait sans nuage, et cependant la tempête était proche.
Un matin, Juliette était à la fenêtre et m’attendait, car je ne dois pas oublier de dire que nos entrevues secrètes avaient cessé aussitôt qu’il me fut permis de la voir au grand jour. Et quelle était belle, ma chère Juliette, avec ce doux visage que... Chose étrange ! son image est aujourd’hui aussi présente à mes yeux qu’aux jours les plus heureux de notre court bonheur. Sa taille élancée, mince et flexible, ses yeux noirs pleins de pensées, son sourire gracieux et tendre... A quoi me sert de l’avoir connue, puisque je l’ai perdue par ma faute ? Quelle distance d’elle à Rosine ! Ah ! qu’il est vrai, le proverbe : « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ! *
Juliette m’attendait. Il faut avouer qu’elle entrouvrait sa fenêtre tous les matins pour me voir passer, ot que,
île mon côté, j’aurais plutôt oublié de déjeuner que de passer sous cette bienheureuse fenêtre. Outre les raisons que j’avais d’être exact au rendez-vous, et que tout le monde comprendra aisément, vous saurez, mon cher ami,. que j’avais fait tailler à loisir et coudre avec soin un très-beau paletot de velours noir à grands boutons de métal et que je montais un cheval de pure race limousine, dont l’élégance, aussi bien que celle de mon paletot, faisait mon orgueil» Entre nous, si je suis encore un bel homme, fort bien conservé, ou pour mieux dire nullement entamé par les années, comme l’amour que Rosine m’a montré dès le premier jour le prouve suffisamment, j’étais, en ce lemps-là, un cavalier de belle apparence, et quand je passais au galop dans les allées du Mail, à l’heure de la promenade, les dames se retournaient volontiers.
— Tenez-vous debout sur vos étriers, me dit Juliette.
J’obéis. Elle se pencha hors de la fenêtre, qui n’était
pas élevée à plus de huit ou neuf pieds du sol, et me dit à voix basse pour ne pas attirer l’attention des voisins (il était alors cinq heures du matin) :
— Nous avons reçu des lettres de mon frère Charles. Il arrivera dans huit jours. Il a un congé de trois mois.
— Et nous nous marierons dans quinze jours ?
— Quand vous voudrez, répondit-elle en riant.
Sur ce mot, comme elle était fort penchée, et que je me dressais sur mes étriers, mes lèvres effleurèrent sa joue.
Elle se retira brusquement, mais sans colère, et referma la fenêtre.
Pour moi, j’étais si heureux, si ravi, si transporté que je fis une lieue au galop sans m’en apercevoir , et la fatigue seule de mon cheval m’avertit qu’il Etait temps de reprendre line autre allure.
L’arrivée de Charles hâtait mon mariage, car M mc Gorgeril m’avait dit vingt fois qu’on n’attendait que lui, et j’attendais avec impatience qu’il eût fini de sabrer les Beni-Snassen ou les Beni-Zoug-Zoug. C’était un grand garçon, robuste et bien fait, un peu plus âgé que moi, qui m’avait connu au collège, et avec qui j’avais échangé autrefois plus de coups de poing que de marques d’amitié.
Mais qu’importe ! N’était-ce pas le frère de Juliette, et par conséquent, mon meilleur, mon seul ami ? « Qui aime Martin, aime son chien, » dit le proverbe. J’étais donc disposé à faire le meilleur accueil à Charles Gorgeril.
Mais le ciel en avait décidé autrement.
Versileuf heures du matin, je revins à la maison. Je me proposais de prier mon père de fixer tout de suite avec M" ,e Gorgcril le jour du mariage ; mais dès les premiers mots :
— Mon cher Adolphe, me dit mon père d’un ton grave, il n’y faut plus songer.
Je demeurai confondu.
— Nous avons d’autres vues sur toi, ajouta ma mère.
— D’autres vues ! m écriai-je ; mais j’adore Juliette!
Je l'aimerai jusqu’à la mort, et je n’aimerai jamais quelle seule !
En effet, je le croyais.
Mon père et ma mère échangèrent un coup d’œil et nn sourire ironique et compatissant. Ma mère, qui peutêtre se sentait ébranlée par ma douleur, sortit de l’appartement sous un prétexte.
— Écoute-moi, Adolphe, dit mon père. Un trèsgrand malheur vient d’arriver à la famille Gorgeril.
— Est-ce que Charles est mort ? demandai-je vivement.
— Si ce n’était que cela, continua mon père, je ne serais pas très-ému d’une mort qui doublerait la fortune de Juliette.
— C’est donc M mc Gorgeril qui... ?
— En deux mots, dit mon père, voici le fait. Le banquier de Paris, auquel le colonel Gorgeril avait confié la fortune de Charles et de Juliette, s’est enfui en Belgique. M ra0 Gorgeril est ruinée.
Cette nouvelle fut d’abord pour moi un coup terrible, car je devinais la conclusion.
— Tu comprends, ajouta mon père, que quoique ce malheur ne diminue en rien l’estime profonde que j’ai toujours eue pour M me Gorgeril, il ne peut pas me convenir d’accepter pour bru une fille sans dot.
— Mais...
Mon père me ferma la bouche ; c’était un fort honnête homme, mais qui ne comprenait pas qu’un homme riche pût épouser une femme ruinéc.Et je n’ai pas beau-
coup tardé à penser comme lui, et sans doute tous les sages bourgeois, prudents, sensés et économes, ont bien raison de penser comme lui; mais je sens je ne sais quoi, ce soir, au fond de ma conscience, qui me fait craindre qu’on n’ait quelquefois raison en faisant tout le contraire. Ah ! Rosine ! Rosine ! Ton ' départ me met l’âme à l’envers.
— Et moi! dis-je enfin, qui ai prié Juliette ce matin de fixer notre mariage à quinze jours au plus tard !
— A quelle heure as-tu vu M" c Gorgeril ?
— A cinq heures.
— Bon ! Elle ne savait rien de sa ruine ; la nouvelle est arrivée à huit heures et s’est répandue sur-le-champ dans toute la ville. M me Gorgeril est venue en instruire ta mère et lui demander conseil, ainsi qu’à moi. Tu comprends bien que j’ai eu pour elle tous les égards dus au malheur : mais je ne lui ai pas caché que certains projets...
— Grand Dieu ! tu as fait cela 1 que va penser de moi Juliette ?
— M 110 Gorgeril (que je t’engage à ne plus appeler Juliette, ce qui peut la compromettre) comprendra fort bien qu’un jeune homme riche et fils unique ne va pas se jeter à la tête de la première jeune fille sans dot qui lui aura fait les yeux doux. Le mariage, mon ami, n’est pas une affaire de sentiment ; c’est une affaire de commerce et de convenance. Certainement il ne faut pas se haïr en ménage, quoiqu’on en voie beaucoup d’exemples, mais il n’est pas nécessaire de s’adorer l’un l’autre ct de
se becqueter tout le jour comme les tourterelles. Une affection sérieuse, grave, raisonnable, fondée sur l’intérêt commun de la famille, sur l’honneur, sur les bienséances et sur un certain accord des caractères est encore la meilleure garantie du bonheur conjugal. Tu sauras cela quand tu te marieras, mon cher Adolphe.
— Je ne me marierai jamais si je n’épouse pas Juliette, m’écriai-je avec force.
— Bien ! bien ! dit mon père en hochant la tête d’un air indulgent. Je sais ce que c’est que la jeunesse et les serments d’amour. Moi aussi, j’ai été jeune. .. Ne fais pas trop de serments, mon cher Adolphe, si tu ne veux pas être souvent parjure. Et maintenant, parlons sérieusement... Je comprends que ta position en face de M mc et de M l,c Gorgeril est devenue assez difficile. Tu vas partir ce soir avec moi pour Paris. De là, nous irons faire un voyage en Angleterre, en Allemagne, en Italie, où tu voudras, pourvu qu’il dure au moins six semaines. A ton retour, la douleur de ces dames sera certainement apaisée ; peut-être même auront-elles quitté le pays. C’est le meilleur parti qu’elles puissent prendre, puisqu’il nous débarrasserait de tout souci et de tout fâcheux souvenir ; mais ce n’est pas à nous de le leur conseiller. Dans tous les cas, il ne sera plus ' question de ce mariage impossible, et toi-même tu ne penseras plus à M" c Juliette.. .Au reste, je ne te défends pas de lui faire tes adieux, mais par écrit et non de vive voix, car je n’aime pas qu’on s’attendrisse inutilement. Je ne te demande pas compte de ce que tu écri-
ras. Pourvu que tu partes avec moi, c’est assez. Le reste te regarde.
Je sortis sans répliquer, n’osant résister ouvertement à l’autorité paternelle. Et de fait, quels moyens avais-je de résister? Je n’avais pas l’âge de me marier sans permission. Je n’avais pas de profession pour vivre de mon travail. Je n’avais pas môme d’argent pour enlever Juliette, au cas où elle aurait donné son consentement. Que faire ?
Après avoir roulé toutes ces raisons dans ma tête, versé d'abondantes larmes, et essayé fort inutilement d’attendrir le cœur de ma mère et de la mettre de mon parti, je résolus de céder, de partir, et d’avertir Juliette en lui promettant une fidélité éternelle.
Ma lettre, mêlée des protestations les plus tendres, et, à ce qu’il me semblait, les plus persuasives, ne reçut d’autre réponse que le court billet que j’ai retrouvé tout à l’heure dans un tiroir de mon secrétaire :
a Je ne vous reverrai plus. Je vous méprise. Adieu. »
Juliette, avec son instinct de femme, avait fort bien compris / que mon départ était une première lâcheté qui en amènerait successivement plusieurs autres. Sa réponse m’irrita sans me retenir. Au moment où je croyais lui faire les plus grands sacrifices, me voir ainsi maltraité ! C’était une horrible injustice.
Ce sentiment dura plusieurs jours, après lesquels la
nouveauté du voyage, des pays traversés, le spectacle de Paris, la vue des montagnes de la Suisse et des gorges des Apennins affaiblirent sensiblement lc‘ souvenir de Juliette .
Deux mois plus tard, je rentrai dans la maison paternelle avec plus de curiosité que. de tristesse, et plus de gêne peut-être que de curiosité.
J’aurais voulu voir Juliette, mais sans être vu d’elle et sans qu’elle pût me faire aucun reproche.
Par malheur, les choses ne devaient pas se passer aussi paisiblement. Dès le lendemain de mon arrivée, je reçus une lettre ainsi conçue :
« M. Charles Gorgeril, lieutenant au 5" hussards, prie a M. Adolphe Puyvelay de l’attendre ce soir sur le « Mail, à neuf heures précises. »
Je fis répondre que je serais exact au rendez-vous.
Je ne dois pas me cacher à moi-même que j’attendis l’heure avec une grande émotion. Évidemment Charles Gorgeril ne me cherchait pas pour me faire des compliments. Il avait lieu de se croire offensé, il était soldat, il savait manier l’épée, et j’aurais probablement à choisir, comme Sganarelle, entre le mariage, le duel et les coups de bâton.
Des coups de bâton, il n’en faut pas parler. Aucun Français digne de ce nom ne voudrait se déshonorer ainsi . Ce mariage, qui m’aurait transporté de joie deux
mois auparavant, n’avait plus pour moi les mêmes charmes. J'avais vu Paris, Venise, Rome, Florence, Naples; j’avais pu comparer ; le souvenir de Juliette s’était un peu effacé. Je commençais, d’ailleurs, à sentir les douceurs de la richesse, et les maximes corrosives de mon père rendaient la pauvreté presque ridicule à mes yeux.
Restait le duel, chose grave sans doute, surtout avec le frère de Juliette ; mais après tout, c’est lui qui provoquait, et non pas moi. Quant à manier l’épée, sans être de première force, j’avais pris longtemps des leçons d’un prévôt d’armes, et je me croyais fort en état de braver tous les hussards de l’armée. ,
J’attendis donc — fort ému, car c’était ma première affaire, et je sentais bien que ma conduite n’était pas tout à fait sans reproche, — mais enfin j’attendis de pied ferme l’arrivée de Gorgeril.
— Avant toute chose, monsieur Puyvelay, aimezvous ma sœur ? me dit Gorgeril, qui parut content de mon exactitude.
. Cette question, qui n’avait rien de provoquant, me ramena tout de suite aux sentiments naturels. Je protestai avec chaleur que je l’aimais plus que la vie, — et, dans la minute présente, c’était vrai.
— Eli bien ! reprit-il, qui vous empêche de l’épouser ?
• Ici, je me troublai et je commençai à balbutier des raisons presque inintelligibles. Mon père s’y opposait; ma mère... Je n’étais pas libre...
U m’écouta avec un grand sang-froid. Puis après un court silence :
— De sorte, dit-il, que vous avez la plus grande envie d’épouser Juliette, mais que vous ne l’épouserez point, parce que papa s’y oppose et que maman ne veut pas ?... C’est bien là votre réponse, dites ?
Je fus forcé de l’avouer.
— Bien ! continua-t-il d’une voix qui devenait âpre et mordante : maintenant passons à la seconde question. Connaissez-vous maître Bontrou ?
A ces mots, je sentis tout mon sang se glacer dans mes veines. Certes, je ne craignais pas le duel ; j’y étais même résolu d’avance; mais je commençais à sentir toute la gravité des reproches que Juliette avait le droit de me faire. Je pris le temps de raffermir ma voix, et je répondis avec toute la fermeté que je pus garder :
— Quel est ce Bontrou ?
— C’est un misérable qui prétend que vous êtes venu tous les soirs pendant trois mois dans le jardin de ma mère, et que Juliette vous y donnait rendez-vous. Est-ce vrai ? Répondez !
— Non, certes I répliquai-je au hasard.
— Eh bien, vous mentez, Puyvelay, car Juliette ellemême me l’a dit !
Ce démenti furieux me rendit un peu de courage.
— Puisque vous le saviez, dis-je à mon tour, pourquoi me l’avez-vous demandé ?
— Et, dit-il, non-seulement vous mentez, mais à ce
premier mensonge vous avez joint une infâme lâcheté... Ne m’interrompez pas... Car vous avez pris pour confident ce Bontrou, et c’est probablement par vos ordres qu’il raconte à qui veut l’entendre . ..
J’étais partagé entre plusieurs sentiments. Ce reproche de lâcheté m’indignait violemment ; d’un autre coté, j’aurais voulu me justifier aux yeux de Juliette ; et enfin, pourquoi ne pas le dire ? au fond, tout au fond de l’âme, dans ce coin ténébreux où la conscience ne regarde pas souvent, j’étais secrètement flatté de passer pour un homme à bonnes fortunes. Il ne me déplaisait pas que mes concitoyennes apprissent par l’indiscrétion de Bontrou combien j’étais irrésistible. Cependant la colère l’emporta et j’interrompis vivement Charles Gorgeril.
— Tu mens, lui dis-je à mon tour, car je n’ai pris pour confident ni Bontrou ni qui que ce soit, et quant à commettre une pareille lâcheté, tu devrais savoir que j’en suis incapable.
Il dut sentir que j’avais raison, car il s’adoucit un peu.
— Que ce soit ta faute ou non, dit-il, Juliette est à jamais compromise. Veux-tu l’épouser, ou non ?
— Je n’épouserai ni Juliette ni personne, le pistolet sur la gorge.
— C’est ton dernier mot ?
— Oui.
— Tiens, misérable !
Et au même instant je reçus un soufflet.
Le geste fut si prompt et si violent que je n’eus pas le temps de l’éviter. Je voulus riposter, mais ma main ne rencontra que le vide. Gorgeril était déjà loin, et je le perdis de vue dans les ténèbres.
— À demain matin, six heures, me cria-t-il de loin, à l’entrée des bois de Veylc, et au sabre.
Je rentrai chez moi en faisant de lugubres réflexions. J’étais haï de Juliette, je pouvais être tué par Gorgeril, ou le tuer, ce qui ne valait guère mieux, j’étais en guerre avec rua propre conscience et mécontent de moimême ; enfin je ne pouvais plus éviter avec honneur cette terrible alternative d’être tué moi-même ou de tuer, car toute concession de ma part eût passé pour une honteuse reculade.
Toute celte nuit-là me parut aussi longue qu’un siècle ; car enfin, pourquoi ferais-je le fanfaron? Personne ne me voit ni ne m’entend. J’avais mille raisons de tenir à la vie. J’étais jeune, j’étais riche, j’avais appris de bonne heure le prix de l’argent, et je me voyais menacé de mort, ce qui n’est agréable à aucun- âge et dans aucune profession. Quoiqu’on n'eût rien épargné pour faire de moi un jeune homme bien élevé, sachant monter à cheval, tirer l’épée, saluer les darnes et enregistrer les actes de vente, cependant on n’avait pas prévu que je pourrais avoir à me défendre, l’épée à la main, contre les frères et les maris outragés . Cette situation, sans être au-dessus de mon courage, était donc un peu nouvelle pour moi.
Le sabre substitué à l’épée était un nouveau sujet de
réflexions. Il est trop clair que le hussard Gorgeril devait être familier avec le maniement du sabre ; et, d’un autre côté, n’avait-il pas, comme offensé, le choix des armes ?
Enfin, je n'étais pas sans remords en pensant que ma maladresse avait seule amené cet éclat, et je maudissais l’exécrable Bontrou et tous ceux dont le bavardage me conduisait sur le terrain.
Quant à épouser Juliette, il n’y fallait pas songer, du moins pour le moment. On ne manquerait pas d’attrinucr ce mariage à la peur du frère et de son sabre. Ah ! si j’étais noblement vainqueur, si je parvenais à désarmer ou à blesser légèrement mon adversaire et à remporter ainsi tous les honneurs d’une victoire complète, alors, certainement alors, je pourrais couronner mon triomphe par un acte de condescendance et de générosité.
Jusqu’à deux heures du matin, cette dernière solution me parut préférable à toutes les autres, et même, je parvins à me persuader qu’elle était aussi probable que désirable. Mais passé cette heure-là, ayant eu le malheur d’ouvrir ma fenêtre pour respirer l’air frais et regarder les étoiles, je sentis la réalité glacer mon imagination, et ce fut sans enthousiasme et sans grande espérance de vaincre que je m’habillai pour marcher au combat.
Dès quatre heures j’étais sur pied.
Outre qu’en province on s’éveille avec le jour, j’étais fort pressé de trouver des témoins; et j’allai trouver les
deux frères Carpin, mes camarades de collège, pour qui, sauf mes amours avec Juliette, je n’avais aucun secret.
Encore avais-je la douleur de penser que ma discrétion ne m’avait servi de rien, car l’infernal Bontrou, aussi bruyant et aussi bavard que les cent trompettes de la Renommée, racontait partout les circonstances réelles ou imaginaires de mon aventure, et Dieu sait de quels commentaires délicats il faisait suivre le texte vrai. A l’entendre, depuis longtemps Juliette n’avait plus rien à me refuser... Il entrait dans les détails les plus précis... Ce récit avait pourjlui plus d’un avantage.
D’abord Bontrou se faisait écouter. Il devenait oracle. Il entrait dans toutes les maisons, attiré par la curiosité des femmes, toujours friandes d’histoires d’amour et de scandales intimes.
Or, n’est-ce rien que de se faire écouter par la plus belle et la plus éloquente partie du genre humain ?
Déplus, pour humecter le gosier desséché de l’orateur, on lui offrait volontiers un verre de vin, ou mieux, la bouteille entière .
Naturellement aussi, quand il lui plaisait de remettre son récit jusqu’au dîner, on se hâtait de lui offrir un véritable festin. Le drôle avait très-bien compris l’importance de son rôle, et il savait se faire prier avec instance.
D’abord, pour rien au monde, il n’eût voulu, sans être interrogé, entamer ce sujet favori. Vainement on le mettait sur la voie en le gorgeant de viande, de pâté et de toutes sortes de victuailles; vainement, après ce début,
on abordait la question générale des mœurs publiques ; Bontrou gardait toujours le plus profond silence, ou se répandait en banalités.
Pour arracher les paroles, il fallait interroger directement.
Alors — mais seulement alors — il se répandait en discours hypocrites et dévots sur l’histoire qu’on le forçait à raconter.
Ce n’était pas sa faute si... On l’accusait bien à tort d’en avoir parlé le premier, mais il n’avait pu voir sans indignation une jeune fille issue d’une famille si honorable, la propre fille du colonel Gorgeril, «le brave des braves, » traîner ainsi dans la boue le nom glorieux que son père lui avait laissé... Que dirait-il ce pauvre père, si
Du haut du ciel, sa demeuré dernière,
comme le colonel de M. Scribe, il pouvait être témoin d’une pareille turpitude? Et cependant, non ! malgré le témoignage de ses yeux et de ses oreilles, il y avait des jours où lui-même, lui, Bontrou, avait peine à croire que l’aventure ne fût pas fausse. . . Il y a tant de méchantes gens dans le monde...
Après cet exorde insinuant, destiné à le mettre à l’abri de ma colère et de celle de Gorgeril, et peut-être aussi de l’indignation publique, un murmure flatteur s’élevait ordinairement.
Toutes les dames attestaient qu'elles avaient la foi a plus entière dans ses discours, qu’elles savaient bien [u’il était parfaitement honnête homme, pieux, disant on chapelet, assidu à l’église, et incapable de raconter mtre chose que ce qu’il avait vu et entendu... Mais [u’avait-il vu et entendu ? Voilé toute la question.
Et le drôle distillait son venin à loisir, ajoutant chaque our quelque circonstance nouvelle, tantôt qu’il m’avait u vers trois heures du matin descendre du balcon sur a terrasse comme un nouveau Roméo, tantôt... Enfin,
I fit si bien, qu’en huit jours toute la province en fut nformée, et que la femme du préfet, poussée par la uriosité, fit atteler sa calèche et vint en poste, du chefieu du département, jusqu’au chef-lieu de l’arrondisement. Elle visita la femme du maire et lui demanda le nouveaux détails confidentiels.
Tout cela s’était passé en mon absence et après la upture de mon mariage, car Bontrou, tout bavard u’il était, s’il avait cru qu’un bon mariage dût finir nos mours, se serait bien gardé d’en souffler mot, de peur ie se fermer ma porte et ma bourse.
C’est au milieu du tapage des commères et des gens ertueux que le malheureux Gorgeril arriva, ce qui xplique son désir de couper la gorge à quelqu’un et urtout à moi.
Au reste, dès qu’on apprit mon arrivée, on avait prévu e qui devait suivre, et mes amis, les frères Carpin, 'attendaient à quelque éclat tragique. Aussi, dès qu’ils l’entendirent frapper à leur porte avec le pommeau de
Sî '
ma cravache, Louis Carpin, l’aîné, regarda par la fenêtre, reconnut ma voix {c’était au mois d’octobre et la nuit était noire), et se hâta de descendre, jugeant qu’il était arrivé quelque chose d’extraordinaire.
1 — Mon cher ami, lui dis-je en l’abordant, j’ai besoin de tes services et de ceux de ton frère. Puis-je compter sur vous ?
— A la vie, à la mort ! s’écrièrent à la fois les deux Carpin, que piquait au vif, je crois, l’aiguillon de la curiosité.
En même temps ils s’assirent â demi-habillés, en face de moi; Louis Carpin alluma sa pipe, qui ne le quittait pas plus que son ombre, et je commençai mon récit en ces termes :
— Je dois me battre en duel à sept heures, et je compte que vous serez mes témoins.
— En duel ! s’écria Louis Carpin.
— En duel ! répéta Jean Carpin.
Et tous deux se regardèrent d’un air où perçaient l’admiration, l’étonnement et la jalousie.
Le duel est une mode tout à fait aristocratique et parisienne, adoptée seulement par les gens riches, les journalistes, les soldats et les oisifs.
En province, sauf quelques villes de garnison où le sabre est en honneur, les voies de fait sont assez rares, et se bornent, la plupart du temps, aux procédés qu’indique la nature et que la société punit d’une légère amende.
Néanmoins les deux frères se mirent avec zèle à ma lisposition.
Louis Carpin, surtout, était plein d’ardeur. Il s’était 'ait une grande réputation de courage dans tout l’arronlissement, et passait pour le médiateur ordinaire de outes les querelles. Si vous me demandez pourquoi, je serai fort embarrassé d’expliquer cette réputation l’homme redoutable.
Cependant je vais essayer.
Son père, greffier du tribunal, avait été appelé pour a septième fois sous les drapeaux du grand empereur Napoléon I er le 18 mars 1814. Je dis pour la septième ois, car son premier remplaçant, parti en 1803, avait té tué en 1805 à Austerlitz.
Le second périt glorieusement à Auerstaedt, en 1806. Le troisième, à Friedland, en 1807.
Le quatrième, à Eckmülh, en 1809.
Le cinquième, à Smolensk, en 1812.
Le sixième, à Dresde, en 1813.
Ce dernier avait coûté si cher — trente-cinq mille ancs! — car, en temps de gloire et de victoires, partir Dur l’armée, c’était faire marché de laisser ses os en lys étranger; ce dernier, dis-je, avait coûté si cher le le pauvre Carpin et ses parents se virent hors d’état en acheter un septième .
D’un autre côté, comment fuir? Impossible. Les oiaux ont des ailes ; mais la gendarmerie a du zèle, •mme disait un bel esprit de ce temps-là.
Aller dans les bois, prendre le fusil, mener la dure
vie du réfractaire, tenir sans cesse le fusil à l’épaule, n’oser aborder personne, n’avoir
Point de franche lippée,
Tout à la pointe de l’épée,
c’était au-dessus des forces de Carpin (Léonard) , conscrit de la classe de 1803, « repris en 1811 pour cause de décès en 180o, 1806, 1807, 1809, 1812 et
1813, » ainsi que s’exprimait monsieur le secrétaire de la mairie, chargé d’envoyer à la gloiretousles Français de la commune en état de porter les armes le 18 mars
Carpin se résigna donc et partit avec ses compagnons de gloire et d’infortune ; mais à peine arrivé à Fontainebleau, il apprit que S. M. Napoléon I er , empereur et roi, médiateur de la Confédération helvétique, protecteur de la Confédération du Rhin, etc., venait d’être destitué par le Sénat conservateur des constitutions de l’Empire français ; ce qui arriva fort à propos (je dis pour Carpin), car les marches forcées et le poids de son fusil l'avaient déjà réduit à n’être que l’ombre de luimême. Si Napoléon avait régné deux jours de plus, Carpin serait entré à l'hôpital, où régnait le typhus, autre souverain non moins redoutable que Napoléon.
Au lieu de subir le typhus, ainsi qu’il en était menacé, il eut le bonheur de vivre et même d’être témoin des adieux touchants que l’empereur fit à sa garde dans
a grande cour du palais, et dont on trouvera les détails lans toutes les histoires.
De là vint la grande réputation du greffier Carpin . 2n 1830, au moment où le czar Nicolas menaça de Jan- :er ses cosaques contre la France, la garde nationale >rit les armes, et Carpin, déjà célébré par ses exploits l’Austerlitz, d’Auerstaedt, de Friedland, d’Eckmülh, de unolensk, de Dresde et de Fontainebleau, fut nommé 'emblée capitaine de la première compagnie de la arde nationale.
Ses fils, élevés par lui dans les traditions de la gloire aternelle, furent envoyés de bonne heure chez le îaître d’armes, et laissèrent pousser, aussitôt que la ature le leur permit, les plus terribles moustaches de arrondissement.
Louis Carpin, l’aîné, était le plus brillant élève du laître d’armes, et grâce à l’habitude toute guerrière allumer sa pipe en ouvrant les yeux et de ne l’éteindre a’ en les refermant, passait pour un émule de Murat et 2 Larmes.
Cependant, il fut envoyé à Paris, suivit les cours de •oit et revint avocat dans sa patrie.
Quant à son frère, Jean Carpin, qui n’était pas moins rrible dans le5 jeux de l’escrime, mais qui ne disait ts six paroles par jour, et que pour ce motif on avait gé plus profond qu’éloquent, M mc Carpin le destina à mplaccr son père dans les honorables fonctions de effier.
Tels étaient mes deux amis.
— Avec qui te bats-tu ? demanda l'aîné après un court silence.
— Avec Charles Gorgeril.
— ■ Le lieutenant des hussards ?
— Oui.
Ici, il y eut un échange de muets sourires entre les deux frères ; ou plutôt Louis Carpin donna le signal, et Jean l’imita.
— Et qu’cst-ce que tu as fait à Gorgeril ? demanda l’aîné.
— Vous me permettrez de n’en rien dire, répliquai-je discrètement.
— Bien ! je sais ce que c’est, continua Louis Carpin. Bontrou m’a tout raconté.
— Ah ! le misérable !
— Et tu peux croire, ajouta Carpin, que je ne suis pas son seul confident. Toute la ville en sait autant que nous. N’est-ce pas, Jean ?
Le frère fit un signe de tête et avala un verre d’eaude-vie.
— Puisque vous savez de quoi il s’agit, dis-je alors d’un air presque dégagé, il est inutile de vous cacher que Gorgeril m’a sommé, hier, d’épouser sa sœur ou d’en découdre, et que...
A ces mots un grand éclat de rire m’interrompit. Je les regardai tous deux d’un air étonné et offensé.
— Ne te fâche pas, dit Louis Carpin, ce n’est pas de toi que nous rions, c’est de ce pauvre Gorgeril. Il veut
Digilieed by
te faire épouser sa sœur.. .Ah ! ah ! ah '....Belle enfant, du reste, et bonne, cl...
Ce rire grossier me donna une sueur froide. Quoi donc ! Juliette, ma chère et charmante Juliette seraitelle déjà le jouet de tout le monde ? Aurait-on le droit d’en parler avec cette insultante grossièreté?
— Explique-toi, enfin, dis-je à Louis Carpin. Que sais-tu d’elle ?
— Moi! Rien.
— Mais qu’cst-ce qui te fait rire ?
— Rien. N’a-t-on plus le droit de rire ?
— As-tu entendu dire quelque chose de Juliette ? As -tu vu ?...
— Je n'ai rien vu ni rien entendu. Juliette est un ange. . .
Et ils se remirent tous deux à rire.
Si j’avais fait mon devoir, j’aurais dû pousser plus loin mes questions ; mais je craignais d’obtenir telle réponse pire que le silence. De plus, j’avais besoin de ces deux bourreaux pour mon duel. Je me contentai donc du dernier mot de Louis Carpin, mot terrible que l’entends encore et qui a décidé de ma vie et de celle de fuliette :
— Va, va, si tu meurs elle a de quoi se consoler.
Oui, ce mot a décidé de tout, car, jusque-là, j’étais ipeu près résola, vainqueur ou vaincu, à l’épouser ; nais je voulais d’abord que le duel sauvât mon honneur
mm
et mou courage de toute atteinte. Le mot de Louis Carpin me fit craindre d’être dupe de Juliette.
Être dupe ! Qui ne sait l’irrésistible puissance de ces deux mots !
Pour moi j’en fus saisi si vivement que j’eus peine à cacher mon trouble. Louis Carpiu s’en aperçut et pour me donner le temps de me remettre, me dit :
— Où est ton rendez-vous ?
— À une demi-lieue d’ici. A l’entrée des bois de Vcylc.
— Et ton arme ?
— 11 a choisi le sabre, et je n’ai pas pu refuser puisqu’il est l’offensé.
— Oh ! oh ! Voilà qui est grave ! dit Louis Carpin d’un air de connaisseur.
— Très-grave ! reprit son frère d’une voix sourde et profonde.
— D’autant plus grave, reprit l’aîné, que le hussard doit connaître son métier.
Je passe la dissertation qui suivit et où furent comparés les mérites divers du sabre et de l’épée.
Au reste, la plus grande difficulté n’était pas de se battre au sabre, mais d’avoir des sabres, car, excepté les caves de l’hôtel de ville, arsenal ordinaire de la garde nationale, nous ne savions où trouver ces armes terribles. Enfin on convint d’apporter des épées, afin de suppléer aux sabres, si Gorgeril n’avait pas eu la précaution d’en apporter lui-même.
Après quoi six heures sonnèrent, et nous nous mîmes en marche au petit pas, car, dit Louis Carpin d’un air pédant, il faut se tenir en haleine pour le combat, et non se gâter la main ou perdre la respiration dans une marche trop précipitée.
it