VII
* . Gorgeril arriva quelques miuutcs après nous sur le
j champ de bataille. Il était accompagné d’un ancien ser-
* gent de la ligne retiré du service militaire, mais non
I ' retraité, et menuisier de son état. L’autre témoin était
le vieux maître d’armes qui nous avait donné des leçons à l’un et à l’autre.
Nous échangeâmes des deux cotés un salut plein de raideur et de sécheresse. Mes deux Carpin n’étaient < pas très-contents de traiter une affaire aussi grave (et
dont le récit, quelle qu’en fût l’issue, devait leur faire tant d’honneur devant leurs concitoyens) avec un simple menuisier et un maître d’armes.
Le menuisier, qui sentait cette nuance et qui était aussi fier de son rabot que Jean Carpin de sa plume de greffier et Louis Carpin de sa robe d’avocat, montra quelque gaucherie mélée de beaucoup d’orgueil.
Gt
Gorgeril, tout préoccupé de sa vengeance et peutre espérant que je changerais d’avis sur le terrain et a’ un méchant duel se changerait en un bon mariage, irdait le plus profond silence.
Le seul maître d’armes, vieux brave homme, bon îfant, ancien tambour-maître, étranger à toute haine très-affligé de voir deux de ses anciens élèves croiser fer, cherchait un moyen d’apaiser la querelle. Malmreusement, il avait tué le ver ce matin-là, comme us les autres matins, et son éloquence y. perdait quelle chose,
— Voyons, mon bon monsieur Adolphe, me disait-il,. >urquoi ne vous accommodez-vous pas avec monsieur ïarles? Qu’est-ce qui force deux braves jeunes gensmme vous à se battre ? Monsieur Charles n’a pas voulu e dire pourquoi il sc battait ; mais je sais bien qu’il
^ peut pas avoir tort ; voilà pourquoi je l’ai suivi...
Et comme, sur un geste que je fis, il craignit de m’air offensé, il se hâta d’ajouter :
— Et vous aussi, monsieur Adolphe, vous n’avez s tort, je le sais bien ; mais enfin l’on est jeune, on. ne à parler, à crier, on se jette des bouteilles à la e, n’est-ce pas vrai ? Faut-il pour cela s’enfoncer six uces de fer dans le ventre ?
— Monsieur Gorgeril m’a donné un soufflet, dis-je irs. Il me doit une réparation.
— Oui, il la doit ! dit Louis Carpin d’une voix proide.
— Il la doit ! répéta Jean Carpin.
— Il la tloil ! il la doit ! certainement ! dit le vieux conciliateur un peu embarrassé de cet argument qu’il n’avait pas prévu. Certainement c’est mal, c’est trèsmal de donner un soufflet à un brave jeune homme qui ne vous a rien fait, mais il faut savoir pourquoi... Une supposition, tenez. Ma femme est une bonne femme, oh ! pour ça, oui, une excellente femme, à qui je n’ai jamais fait aucun reproche... Eh bien, une supposition 1 Je rentre au logis, après avoir bu une bouteille ou deux, ou trois, ou quatre, avec des amis... Pan ! Elle me donne un soufflet et m’appelle sans-eœurct va-nu-pieds... Croyez-vous que je vais la prendre aux cheveux !... Pas du toul,. .. Je reconnais mon tort. Je me couche, je dors une heure ou deux, je me mets la tête dans l’eau fraîche ou sous la pompe, et je vais embrasser ma femme qui me pardonne aussitôt le soufflet quelle m’a donné. . . Faites comme moi, monsieur Charles; faites vos excuses à M. Adolphe ; vous savez bien que je vous aime tous deux comme mes enfants...
Le brave homme aurait continué son discours pendant toute la journée ; mais Gorgeril l’interrompit, et, s’adressant à moi, me dit d’une voix brève et saccadée :
— Voyons ! Êtes-vous prêt ?
— Je le suis.
— Père Lebrcuil, donnez-nous les sabres.
Ici, Louis Carpin s’avança et dit :
— Notre ami est l’offensé. C’est à lui de choisir les armes, et nous prenons l’épée.
— Nous prenons l’épéc, répéta Jean comme un écho.
— Ma foi, dit Lebreuil, ces Messieurs ont bien raison. Avec l’épée, on sait mieux ce qu’on fait; on en est quitte, si l’on veut, pour une piqûre au bras ou à l’épaule, tandis qu’au sabre...
— Vous vous trompez, père Lebreuil, dit Gorgeril ; il ne s’agit pas ici d’un duel pour rire. 11 faut que Monsieur reste sur le terrain, ou moi.
— M. Gorgeril est l’offensé, ajouta le menuisier, qui se doutait à peu près des vrais motifs du duel ; c’est à lui de choisir, et il a choisi le sabre.
— J’y consens, dis-je à mon tour.
Chose singulière ! J’étais beaucoup moins occupé du duel que des discours dont il devait être le sujet. Je m’imaginais déjà voir toute la ville en rumeur, toutes les âmes pleines d’émotion. J’entendais les discours des femmes, je sentais leur admiration secrète, je devinais la jalousie des hommes... Enfin, je composais par avance mon personnage, et je me promettais bien d’en tirer le meilleur parti possible.
Or, vainqueur ou vaincu, la générosité sied bien à un brave. Si j’étais vaincu, je pourrais me vanter de ne l’être que grâce au choix des armes que je laissais à mon adversaire. Si j’étais vainqueur, cette grandeur d’âme rehaussait l’éclat de mon triomphe .
Quant à mourir, je n’y pensais même pas. Il ne me paraissait pas possible qu’un homme jeune et plein de santé, de force et de vie, tel enfin que j’étais alors, pût
ai UN MILLIONNAIRE,
■courir d’autre danger que celui d’une blessure assez grave. Je ne savais pas à qui j’avais affaire.
Dès les premières passes, je sentis que j’étais en face d’un maître, et d’un maître qui n’avait aucune envie de me ménager. Le vieux Lebrcuil s’aperçut le premier que j’étais perdu, et, contre toutes les règles du duel, me cria de rompre.
Puis, comme je n’en faisais rien et commençais à me troubler, ébloui par les mouvements rapides et le scintillement de la lame de mon adversaire, Lebrcuil leva sa grande canne et para à demi un coup de sabre si terrible que la canne fut coupée net, comme un simple roseau, pendant que la lame me fendit le crâne.
Tout le monde me crut mort. J’étais renversé, mais non pas évanoui.
— Ah ! monsieur Charles, vous l’avez tué 1 s’écria le père Lebreuil.
— Tant mieux ! dit Gorgeril en remettant son sabre au fourreau.
Cette oraison funèbre exempte de tout remords de conscience n’excita pas, comme je l’aurais cru, l’indignation des témoins.
— Après tout... dit le menuisier, c’est son droit.
Quant aux frères Carpin, qui m’avaient relevé avec l’aide de Lebreuil, ils m’étendirent sur le gazon en m’adossant à un rocher, et envoyèrent chercher un brancard, pendant que Gorgeril retournait à la ville, croyant m’avoir donné un coup mortel.
C’est ainsi que se sont terminées mes premières mours.
Je guéris assez promptement, grâce aux soins d’un liirurgien habile. Mais en même temps que je guérisais, nia passion pour Juliette s’éteignait tout à fait.
Louis Carpin, d’accord avec mes parents, me raconait tous les bruits fâcheux qui avaient couru sur elle ui mon absence. L’imagination de Bontrou se donnait carrière. On n’entendait parler que d'hommes se glis- >ant par-dessus le mur du jardin, de portes secrètement entr’ouvertes et mystérieusement refermées à des heures étranges, de robes blanches, entrevues dans la profondeur du bosquet au clair de la lune.
Je dois dire la vérité. Je n’ai jamais cru un seul mot de toutes ces sottes histoires, et je suis certain que la pauvre Juliette n’a jamais aimé que moi ; mais (faut-il l'avouer?) je lui gardais rancune du terrible coup de sabre que j’avais reçu sur la tête à cause d’elle; je lui en voulais du bruit que faisait son aventure et des cancans dont elle était la première ou, pour mieux dire, la seule victime ; j’écoutais malgré moi les discours de toute une légion de commères pour qui le seul moyen de montrer leur vertu était de mettre en t doute celle d’autrui; enfin je ne l’aimais plus .
Pour m’en détacher tout à fait et sous prétexte, je «ois, d’achever ma guérison, l’on m’envoya consulter les chirurgiens de Paris.
La consultation dura trois ans, après lesquelles je fus nommé d’emblée receveur particulier de M***, par
le crédit de mon cousin, le député influent du centre. Dès lors j’oubliai complètement Juliette, que je n’ai même jamais revue depuis mon duel.
J’ai su seulement que Charles Gorgeril fut tué en 4 844, à la bataille d’Isly, en chargeant les Marocains à la tête de son escadron. Sa mère mourut peu de temps après. Je ne sais ce qu’est devenue Juliette. On m’a dit qu’on l’avait rencontrée récemment dans un petit canton près de Montargis. %
Bah ! Qu’importe? Ne vais-je pas m’attendrir sur le sort d'une vieille fille, probablement aigre, impérieuse et revêche, comme la plupart de ses pareilles ?
Il vaut mieux chercher Rosine. Et c’est ce que je ferai demain matin, — aussitôt après déjeuner. La vieille Marguerite doit savoir où elle s’est retirée. Il m’en coûtera quelque argent, sans doute, pour lever les scrupules nouveaux de cette enfant. Eh bien, n’ai-je pas quatre-vingt mille livres de rente? Quel meilleur usage en pourrais-je faire?
Mardi.
Quelle journée !
La nuit avait été courte et agitée. Je m’étais couché vers quatre heures du matin, deux heures avant le lever du soleil: mais je n’ai dormi qu’un instant; encore ce sommeil lourd et pénible a-t-il été interrompu par raille rêves sinistres. Tantôt je me voyais étranglant dermes propres mains Juliette; tantôt j’étais étranglé moi-même par Rosine, avec un ruban d’or que j’avais tressé pour elle.
Enfin, dix heures ont sonné, et Christian, mon valet de chambre, est entré. Je me suis éveillé en sursaut.
— Qu’y a-t-il de nouveau, Christian?
— Monsieur, voici les journaux et les lettres.
J’ai saisi les lettres avec empressement. J’espérais que Rosine m’aurait écrit, qu’elle se serait repentie de son escapade, et qu’elle aurait demandé à rentrer au logis . . .
Au diable! La première est de mon bottier qui s’excuse de m’avoir fait des bottes trop étroites, et qui promet de mieux faire à l’avenir. Que Belzébuth l’emporte lui et scs bottes !
La seconde est du chemisier. Qu’il aille rejoindre le bottier ! J’ai bien affaire aujourd’hui de chemises brodées ou non brodées!
La troisième est du marchand de chevaux. Il m'assure que Tartare n’est pas poussif, comme je l’avais cru d’abord, que c’est un cheval admirable, sans défaut ni tare d’aucune espèce ; au surplus, il offre de le reprendre, pourvu que je veuille bien y joindre quinze cents francs de retour.
Quinze cents francs ! Voilà huit jours que Tartare est à mon service. C’est ce coquin de Christian qui a fait le marché.
— Christian !
— Monsieur!
— Bordeux demande quinze cents francs de retour pour reprendre Tartare . Qu’est-ce que cela signifie?
— Cela signifie, monsieur, que Bordeux est voleur comme un maquignon.
— Quel servicç a donc fait Tartare depuis huit jours?
— Monsieur sait bien que Tartare n’a été qu’au ser-
Cf)
vice de mademoiselle. C’est mademoiselle qui conduisait elle-même.
— Où l’a-t-elle donc mené? Jeudi soir, il était couvert de sueur et d’écume.
Christian a relevé la tête et m’a dit d’un air assez fier :
— Monsieur sait bien que je ne suis pas payé pour rendre compte des actions de mademoiselle.
— Enfin, mon cheval est fourbu.
— Ça, c’est possible, a dit Christian avec l’impassibilité d’un valet de chambre de bonne maison.
— Et c’est toi qui me l’as acheté.
— C’est vrai. Mais monsieur sait bien que je ne pouvais pas être responsable de Tartare, quand mademoiselle tenait les rênes.
Que saint Georges et saint Hubert le confondent! Mademoiselle ! toujours mademoiselle! Je lui parle de Tartare , et il me répond mademoiselle. C’est un fait exprès. Rosine a ensorcelé toute ma maison.
Je l’ai regardé dans la glace. 11 feignait de chercher je ne sais quoi et m’épiait du coin de l’œil, ne se croyant pas observé lui-même. Ce drôle riait intérieurement de mon malheur; peut-être sait-il mieux que moi où est Rosine. Si je l’interrogeais?. . .
J’ai pris l’air le plus indifférent qu’il m’était possible.
— Christian, où est mademoiselle? Le savez-vous?
— ' Monsieur sait bien que je n’ai pas l’honneur des
confidences de mademoiselle, a-t-il répondu d’un air fleg-
matique. CePtaincment si mademoiselle m’avait confié qu’elle voulait abandonner monsieur...
Je ne sais pas pourquoi ce drôle paraissait prendre plaisir à me tenir et à me retourner sur mon gril. Je voyais clairement qu’il savait fort bien où est Rosine, et qu’il voulait se faire arracher les renseignements l’un après l’autre. Alors j’ai pris un parti décisif, comme dans les comédies de l’ancien répertoire.
J’ai ouvert mon porte-monnaie, j’en ai tiré cinq napoléons et les mettant sous les yeux de Christian, je lui ai dit :
— Choisis, ou de prendre ces cinq napoléons et de me dire où est mademoiselle, ou de faire tes paquets et de partir sur-le-champ.
Il a pris les cinq napoléons sans hésiter et m’a répondu :
— Je vois bien que monsieur n’est pas de ceux qu’on abuse. Monsieur a les grandes manières du marquis deBernay, mon premier maître... je vais satisfaire monsieur autant que je pourrai... Mademoiselle est à Paris.
— Bon! après?
— Mademoiselle n’est pas bien loin d’ici.
— Après? Après?
— Mademoiselle est au n" 44 de la rue Mogador.
Pendant ce dialogue je m’étais habillé rapidement. Au dernier mot j’ai pris mon chapeau.
— Où va monsieur? m’a demandé Christian avec son flegme habituel.
— Que t’importe, drôle?
— Monsieur, a continué Christian, ne serait peut-être pas bien aise de se voir fermer la porte au nez, et c’est pourtant ce qui ne manquera pas d’arriver si monsieur refuse de suivre mes conseils.
Les conseils d’un valet de chambre ! Qui m’aurait dit que je serais un jour réduit k les subir et peut-être à les solliciter ?
Cependant j’ai fait bonne contenance, et, réprimant mon impatience :
— Voyons le conseil, monsieur Christian ? ai-je dit.
— Si monsieur veut bien m’écouter, a répliqué Christian, et ne pas s’irriter, et ne pas trépigner comme il le fait en ce moment, je crois avoir trouvé un moyen sûr de satisfaire monsieur et de le réconcilier avant la fin du jour avec mademoiselle..
— Qui t’a dit que nous étions brouillés ?
— Mon Dieu! je ne voudrais pas déplaire à monsieur; mais monsieur, se doute bien que Justine, la femme de chambre de mademoiselle, n’a pas de secret pour moi.
(Et en parlant de Justine il rajustait le col de sa chemise. Ah ! quelle patience ! Quelle patience j’ai dû montrer !)
— Or, a continué Christian, Justine m’a confié depuis quelques jours qu’elle était fort inquiète de l’avenir de sa maîtresse; que l’humeur de mademoiselle était changée, qu’elle faisait des lectures fort sérieuses, qu’elle soupirait souvent, qu’elle levait les yeux au ciel quand elle se croyait seule ; et qu’enfin, elle, Justine, .n’augurait rien de bon de ce changement.
— Eli ! pourquoi ne m’as-tu pas averti ?
Christian a pris un air solennel.
— Monsieur ne sait peut-être pas, a-t-il dit, qu’on a de l’honneur dans notre état tout autant que dans celui de millionnaire. Si j’avais pris sur moi de prévenir monsieur, il serait arrivé ceci :
Ou que monsieur ne m’aurait pas cru ;
Ou, s’il m’avait cru, qu’il aurait fait une scène à mademoiselle, qui se serait vengée sur le pauvre Christian et l’aurait fait renvoyer sans rémission ;
Ou que Justine aurait été chassée, — événement non moins désagréable que le précédent pour Christian ;
Ou bien enfin que les remontrances de monsieur n’auraient pas produit d’autre effet que d’accélérer la catastrophe, c’est-à-dire le départ de mademoiselle.
El, dans ce cas, quel profit monsieur aurait-il retiré de mon zèle? ,
Voilà pourquoi j’ai gardé le secret que Justine m’avait confié.
J’ajouterai que ma discrétion était la circonstance la plus favorable aux intérêts de monsieur, si monsieur, comme il en a l’air, cherche à rejoindre mademoiselle ;
Car,
(Et ici il prit un ton mystérieux) il est toujours bon d’avoir des intelligences dans la place assiégée; or, si monsieur n’en a pas, j’en ai, moi, son serviteur dévoué, et Justine m’en ouvrira les portes dès que je le voudrai.
IBh .1
— Eh bien, ai-je dit, hâte-toi donc, bavard. Donnemoi ma canne et mon chapeau, et partons.
Il a ouvert son porte-monnaie, serré précieusement ses cinq napoléons, refermé le ressort avec soin, regardé l’heure, réfléchi un instant, et enfin s'est décidé à me dire :
— Monsieur fera bien de déjeuner avant de sortir.
Je crois que le drôle se moquait de moi. Je bouillais
de colère.
— Monsieur connaît les habitudes de mademoiselle, a dit Christian. Mademoiselle ne se lèverait pas avant midi pour un empire.
— Levée ou couchée, il faut que je la voie.
— Vous ne la verrez pas. Justine, qui est sur ses gardes, qui est toute dévouée à mademoiselle et qui s’attend à votre visite, entrebâillera la porte, vous reconnaîtra, refermera malgré vous et donnera l’alarme. Partir en ce moment, c’est tout perdre.
— Tu dis que c’est au n° 44?
— Oui, Monsieur, au troisième. Monsieur veut partir sans moi. Monsieur s’en repentira; mais je m’en lave les mains ; pour moi je ne me charge pas d’accompagner monsieur.
— Eh! reste, si tu veux. Je saurai bien entrer sans toi.
A ces mots, j’ai pris mon chapeau et je suis monté dans la première voiture de place qui s’est trouvée sur mon chemin. Mais, après quelques minutes, le trot des chevaux était si lent que je n’ai pas pu résister à
mon impatience ; j’ai continué ma route h pied. J’allais moins vite, c’est vrai; mais le mouvement de la marche trompait mon envie furieuse d’arriver.
A peine arrivé rue Mogador, à la porte du n° 44, j’ai levé les yeux en l’air pour tâcher de deviner derrière quelles fenêtres se cachait mon adorée Rosine ; mais mal m’en a pris.
J’ai vu distinctement entre la fenêtre fermée du troisième étage* et le rideau entr’ouvert, le fin museau de Justine, qui guettait quelqu’un ou quelque chose.
Aussitôt j’ai escaladé les trois étages en courant, et je suis arrivé tout essoufflé à la porte de ce bienheureux appartement. La portière, me croyant fou, me suivait en me criant de redescendre. Le portier, tout occupé à recoudre quelque vieille culotte, a ôté ses lunettes en entendant les cris de sa femme et s’est précipité sur mes pas en brandissant un manche à balai.
Moi-même enfin, j’ai tiré si fort le cordon de la sonnette extérieure qu’il est resté dans ma main.
Deux ou trois minutes se sont écoulées sans que personne parût. On m’avait reconnu sans doute et l’on délibérait sur l’accueil qu’on devait me faire. Enfin la porte s’est entr’ouverte et j’ai reconnu Justine.
Mais elle m’a reconnu aussi et a refermé brusquement la porte.
J’ai frappé de violents coups de poing sur la porte :
— Justine ! Justine !
Mais la maligne bête restait sourde à mes cris : et
malheureusement les locataires voisins n’ont pas montré la même insensibilité .
Au premier appel, un monsieur âgé, d’un extérieur grave et modeste, a paru sur le même palier et m'a demande gravement à quelle Justine j’avais affaire, et si je ne pouvais pas laisser travailler en paix l’administrateur principal des eaux thermales de Saint- Arnulphe (Vosges).
Ces eaux thermales, au dire du monsieur, ont la propriété de guérir la goutte, les catarrhes, les hémorrhagies, les maux de dents, les fluxions dentaires, les fièvres bilieuse, tierce et quarte...
Voyant qu’il profitait de l’occasion pour me réciter son prospectus, je l’ai prié assez vivement de garder ses eaux de Saint-Arnulphe et ses renseignements pour lui-même, et pour tous les catarrheux de sa connaissance. Quant à moi, Dieu merci, je n’ai pas encore besoin de ses drogues.
Sur quoi il a fermé la porte avec violence sans attendre un compliment plus détaillé, et j’ai crié de nouveau et frappé en appelant la maudite Justine.
Mais ainsi que Christian l’avait bien prévu, Justine n’a pas bougé. En revanche, une dame assez négligemment vêtue qui demeure au quatrième étage, m’a demandé si j’étais fou de crier ainsi dans une maison honnête.
Je l’ai priée de se mêler de ses propres affaires.
Malheureusement, cette prière n’a pas eu tout le succès que j’aurais désiré ; car la dame a élevé le ton,
m’appelant homme grossier, sans cœur et sans délicatesse, ivrogne, échappé de Charenton (ou de Bicêlre, à mon choix) et a conclu qu’il fallait appeler la garde.
A ces mots, un troisième voisin a demandé de quoi il s’agissait.
— C’est monsieur, a repris la dame négligemment vêtue qui me désignait du doigt, c’est monsieur qui se fait un devoir d’insulter les honnêtes femmes et déporter le désordre dans une honnête maison. Elle a promis de s’en plaindre au propriétaire et a demandé l’appui du voisin, qui s’est empressé de le lui promettre.
Dans l’excès de son émotion, la dame poussait des cris furieux qui m’ont empêché d’abord de remarquer que la portière m’accablait depuis un moment des épithètes les moins flatteuses, telles que : Grand propre à rien ! vieux grigou, etc.
Ma situation devenait d’autant plus critique, que le locataire du quatrième était allé chercher une pelle à feu, et semblait disposé à prêter main-forte à l’autorité, tandis que le portier, armé d'un manche à balai, me sommait de descendre et de quitter sa maison au plus vite.
J’ai fini par suivre ce conseil en reconnaissant, mais trop lard, la sagesse des conseils de Christian.
Arrivé sur le seuil de la porte cochère, je me suis retourné (me sentant en sûreté) et j’ai voulu faire une retraite honorable en offrant à la portière un écu de cinq francs, qui devait (dans ma pensée) me ménager pour ce soir un accueil plus favorable ; mais la maudite
femme a repoussé l’écu d’un air fier, en me disant : « Qu’elle ne mangeait pas de ce pain-là. »
De quel pain voulait-elle parler ? Je ne lui demandais rien que de ne plus me poursuivre avec son balai. Était-ce une concession trop grande pour son âme généreuse ?
Somme toute, j’étais mis à la porte, et je n’avais plus d’espoir que dans le génie de Christian et dans les intelligences qu’il a su, plus heureux que moi, se ménager dans la place.
A mon âge, avec ma fortune, être aux pieds d’une Rosine ! Qui me l’eût dit autrefois ?
Et que dis-je? Rosine! Ce n’est même pluselle que je sollicite en vain : c’est la femme de chambre, et je ne puis pas, sans protection, ouvrir la tranchée ! Quelle décadence ! Et comme mes amis du club auraient ri de moi s’ils avaient pu me voir tout à l’heure dans cet escalier ! Ah ! Rosine, Rosine, que tu me coûtes cher !
J’étais d’abord si honteux* de mon aventure que je n’osais pas rentrer chez moi et affronter le sourire moqueur de Christian. Il est bien vrai que je pourrais 'acheter son silence ; mais enfin si aucun de nous n’est grand homme pour son valet de chambre, il est pourtant vrai qu’on ne se résigne pas volontiers à lui servir de jouet ; et, en vérité, oui, en vérité, je crains de m’être donné ce rôle.
Je suis donc allé déjeuner dans un café du boulevard et j’ai tâché de m’intéresser à la fameuse question d’Orient.
Justement le journal que j’ai lu (quel était ce journal? je ne m’en souviens plus) proposait un nouveau plan de partage de l’empire turc. Rien n’est plus simple, disait le journaliste.
L’Orient est à i’Occident ce que le lever du soleil est à son coucher.
Constantinople est la clef des détroits. Jetons cette clef dans la mer et personne ne pourra plus l’avoir. Voilà qui est clair.
(C’était clair, en effet, comme le cristal de roche.)
Constantinople, disait encore mon journal, étant la clef des détroits, est aussi la clef de la domination universelle et la capitale du monde ; et rien n’est mieux prouvé par l’histoire . Constantin avait mis sa capitale à cheval sur l’Europe et sur l’Asie; Mahomet II avait suivi l’exemple de Constantin ; le czar veut suivre celqi des deux autres; donc.....
Je me suis perdu dans sa conclusion .
Peut-être s’y perdait-il lui-même. Quant à moi, toujours occupé de Rosine, mais pressé d’oublier ma mér saventure, je déjeunais confortablement pour me doaner du cœur et affronter le regard de Christian ; car je ne sais pourquoi, mais ce garçon a pris ce matin sur moi un ascendant dont je n’ai pas su me défendre.
Il connaît ma faiblesse. Voilà tout le secret de sa force.
Je pourrais le renvoyer, c’est vrai. Mais s’il offre ses services à quelqu’un de mes amis du club, je suis perdu de réputation. Il ne manquera pas, pour se venger de moi, de raconter tous les détails du départ de Rosine, et Dieu sait de quels commentaires il les embellira.
Soyons prudent et feignons de ne rien voir. Je le renverrai plus tard, sous un autre prétexte.
Après avoir pris cette ferme résolution, j’ai allumé lentement mon cigare et je suis allé, suivant mon habitude, respirer l’air si pur du boulevard des Italiens. Là, j’ai tâché d’oublier Rosine en regardant de près toutes fes jolies femmes; mais j’avais beau faire, je pouvais répéter tristement les vers du poète :
...Ou brûlante ou glacée Son image toujours parait à ma pensée. . .
Sous tous les chapeaux de femme, derrière toutes les toilettes, je ne voyais que Rosine... Cette fille charmante a pris sur moi un empire inconcevable. Est-ce par sa beauté ? J’en connais des milliers qui ne sont pas moins belles. Est-ce parce qu’elle m’aime ? Qui sait ?... Si elle m’aimait aussi passionnément qu’elle le dit, m’aurait-elle abandonné si facilement ?... Et cependant
J’ai vu, j’ai vu couler des larmes véritables.
Ou bien est-ce parce qu’elle connaît toutes mes habitudes, et qu’elle a su s’y plier avec une souplesse et une grâce incroyables ?
Car c’est une chose unique et qui me frappe d’étonnement que de voir comment cette pauvre fille, qui a vingt-deux ans à peine et qui est par sa nature si vive et si gaie, a su me rajeunir (oui, me rajeunir, il faut bien que je l’avoue). Après tout, j’ai trente-cinq ans de
plus qu’elle. Trente-cinq ans ! C’est un siècle quand on n’aime pas ! C’est un instant quand on s’aime ! Elle me le disait encore il y a trois semaines.
Au club, je me suis assis. Le général Bardane m’a prié d’ôtre son partenaire, et pour lui faire plaisir ou plutôt pour me distraire de la pensée de Rosine, je me suis assis à une table de ■whist.
Mal en a pris au général. Je faisais écoles sur écoles et nous avons perdu vingt napoléons en une heure.
Bardane, qui n’est pas patient et qui souffre de la goutte, a fini par jeter les cartes avec colère et par se lever, en disant :
« Qu’on ne doit pas se proposer pour partenaire quand on ne sait pas jouer au whist. »
Ce qui était fort impoli et de plus tout à fait inexact, car je n’^i joué que sur sa demande.
En tout autre temps, j’aurais fort mal pris le discours de Bardane ; mais je révais à ma chère Rosine, j’espérais la revoir ce soir et la fléchir, et cette pensée m’adoucissait l’âme. Je me suis donc levé sans rien dire et en souriant, comme si Bardane avait fait la plus aimable plaisanterie du monde, et je suis allé m’asseoir sur le balcon et regarder les promeneurs du boulevard.
Pendant que je fumais tranquillement mon cigare, Saint-Cernin, député d’Alger au Corps législatif, est venu s’asseoir à côté de moi. J’aime beaucoup Saint- Cernin. C’est un joyeux camarade. Il est riche, il est célibataire, il resplendit de santé, il donne d’excellents
DPI MILLIONNAIRE.
dîners ; enfin, c’est un de ces hommes dont on aime à être l’ami.
— Eh bien, m’a-t-il dit, à quoi rêvez-vous donc, Puyvelay ? Est-ce au menu du souper que vous avez perdu contre moi la semaine dernière ? Je vous avertis que je m’invite aujourd’hui chez vous. Le restaurant m’ennuie et me fatigue. D’ailleurs, Rosine fait si bien les honneurs de sa table ! Ah ! vous êtes heureux, vous !
(Il choisissait bien son temps pour me féliciter du bonheur que me donne Rosine, oui, en vérité, il choisissait bien son temps !)
Vous avez là une fille charmante... où diable l’avezvous pêchée, mon cher Puyvelay ? Car, entre nous, à nos âges, ces choses-là n’arrivent plus guère.
Tout son discours m’allait droit au cœur et redoublait mes regrets.
Saint-Cernin est un connaisseur en chevaux et en femmes. Il a deux fois compromis sa fortune pour eux et pour elles. Deux fois il l’a rétablie. Grâce à je ne sais plus quel maréchal dont il était l’ami intime, il a obtenu dans la province d’Alger une concession de sept mille hectares qu’il afferme aux Arabes à quinze francs l'hectare, et son intendant trouve encore par-dessus le marché le moyen de vivre fort honnêtement.
Saint-Cernin, donc, qui est connaisseur en femmes, admire beaucoup Rosine. Je crois même savoir de bonne part qu’il n’a tenu qu’à elle de me quitter et de trouver auprès de lui une fortune bien supérieure. C’est ellemême qui m’en a fait la confidence. Je n’en ai pas fait,
du reste, plus mauvais visage à Saint-Cerniu. Prendre à un ami sa maîtresse se fait tous les jours dans le meilleur monde. Et d’ailleurs Saint-Cernin n’a rien piis du tout, et sa défaite est le meilleur témoignage de mon mérite.
Mais aujourd’hui, je ne sais pourquoi, il s’acharnait plus qu’à l’ordinaire à me vanter Rosine. Elle avait le pied si petit, la main si bien faite, le nez si droit, les yeux si doux, le menton si arrondi, et le sourire si gracieux !... Que sais-je? On eût dit que le traître connaissait déjà mon malheur et voulait me le faire savourer jusqu’à la lie.
— Ma foi, mon cher ami, ai-je dit enfin avec quelque impatience, vous prenez mal votre jour. Rosine est souffrante aujourd’hui.
— Ah! en vérité ! m’a dit Saint-Cernin.
Et il m’a regardé d’un air soupçonneux.
Croÿait-il que jevoulusse lui cacher Rosine, ou savaitil déjà mon histoire ? Voilà ce que je n’ai pas pu deviner d’abord.
Mais bientôt un franc éclat de rire a dissipé mon inquiétude.
— Je devine tout, a dit Saint-Cernin. Vous êtes jaloux de votre trésor, camarade, et vous ne voulez pas le laisser voir de peur qu’on vous l’enlève. Voyons, avouez-le ; ce n’est pas un crime, après tout.
— Mais non, je vous assure. Rosine est souffrante et ne veut voir personne.
— Pas même vous ?
Pas même moi ! que voulait-il dire ? Évidemment il connaissait le départ de Rosine et voulait s’amuser à mes dépens... J’ai été sur le point de lui rompre en visière ; mais en le regardant avec attention, je me suis rassuré, et j’ai proposé de souper au restaurant.
— Non, non ! a dit Saint-Cernin. Je veux que Rosine nous fasse les honneurs du souper ou je ne veux v ien. Remettons ceci à la semaine prochaine.
II a fallu en passer par là. Après quoi, pour me dérober à sa conversation, je suis sorti du club, j’ai fait atteler Noureddin et je suis monté en tilbury avec Christian.
C’est là que le drôle m’attendait.
Jusqu’au lac du bois de Boulogne, je n’ai pas dit une parole, ayant assez à faire de tenir les rênes et de répondre aux saluts et aux questions de mes amis.
— Bonjour, cher! Jolie bête, Noureddin. Oïi donc est Rosine ?
— Elle est malade.
— Ah ! Et Tartare ?
— Il est fourbu.
— Pauvre Tartare ! C’était un bon trotteur. Ce que c’est que de nous !
Enfin, je suis parvenu à quitter la file des voitures et à prendre le chemin de la cascade afin de causer plus librement.
— Eh bien, Christian, quelles nouvelles ?
— Monsieur, a dit Christian, sait aussi bien que moi ce qui est arrivé ce matin chez mademoiselle.
— Qu’est-il donc arrivé ? ai-je demandé avec empressement.
Christian me regardait du coin de l’œil.
— Eh bien, puisque monsieur l’a oublié, monsieur saura qu’il est allé ce matin, avant déjeuner, sonner et faire carillon à la porte de mademoiselle, que mademoiselle, qui était couchée, a refusé de se lever...
— Ah ! la coquine ! ai-je interrompu entre mes dents.
— Plaît-il, Monsieur ?
— Rien, continue ton récit.
— Eh bien, Justine est venue voir qui sonnait si matin, quoique à vrai direelle en eûtbien quelque soupçon. Justine a reconnu monsieur et a refermé la porte au nez de monsieur, suivant l’ordre qu’elle en avait reçu...
— Comment '....Elle en avait reçu l’ordre ?
— Que monsieur ne se fôche pas. Ce n’est pas moi qui ai donné cet ordre... Et enfin, monsieur a été poliment reconduit par M. le concierge de la rue Mogador et plusieurs locataires respectables.
Je crois que le drôle se vengeait du métier qu’il fait de brosser mes habits, car il .appuyait avec une malicieuse lenteur sur les détails les plus désagréables de mon aventure.
— Enfin, ai-je interrompu, de qui tiens-tu ces détails?
— De Justine, Monsieur, de ma chère etbien-aimée Justine, qui riait derrière la porte en pensant à la mine que vous faisiez sur l’escalier.
— Oh ! je la chasserai !
— Vous oubliez, Monsieur, quelle n’est plus h votre service, mais à celui de mademoiselle... Et d’ailleurs, tenez, Justine a le cœur plus tendre que vous ne pensez. Je l’ai prêchée, moi ; j’ai plaidé pour vous.
— C’est bien de la bonté.
— Je l'ai intéressée à votre douleur, Monsieur. J’ai dit que vous en aviez perdu l’appétit, que vous n’aviez pas déjeuné à la maison (ce qui est vrai), mais je n’ai pas ajouté que vous aviez pris votre revanche dans un café du boulevard ; enfin j’ai tourné et retourné de tant de manières cette pauvre enfant, qui ne sait rien me refuser, que j’ai obtenu pour vous un rendez-vous.
— De Rosine?
— Oh! non, Monsieur, de Justine. ..Diable! les affaires ne vont pas si vite... C’est à vous d’attendrir Justine et d’obtenir qu’elle plaide votre cause auprès de mademoiselle. ..Je ne vous cache pas que la tâche est difficile, car mademoiselle s’est mis en tête de vivre dans la retraite et de ne voir personne, et vous, Monsieur, bien moins que tout autre. Elle craint de ne pas pouvoir résister à vos prières...
— Qui te l’a dit ?
— Justine, Monsieur, qui vous veut plus de bien que vous ne pensez, et qui même a fait tous ses efforts pour retenir mademoiselle ; mais tout est resté inutile. Mademoiselle avait pris son parti. Elle disait : « Oui, je sais bien que je l’aimerai et que je le regretterai toute ma vie; mais il faut que je le quitte, Justine, il le faut ! Lavie
que j’ai menée près de lui est un scandale... M. l’abbé Renard me l’a dit plus de vingt fois. Et cependant, s’il savait ce qui se passe au fond de mon cœur... » Làr dessus, elle a pleuré si longtemps que Justine a cru qu’elle ne pourrait jamais la consoler. «Mais enfin, a dit Justine, si monsieur, qui est excellent homme au fond, et qui vous aime, consentait à vous épouser... — Oh ! a dit mademoiselle, ce serait le ciel entr’ouvert ! »
A ces mots j’ai fait la grimace. Épouser ! diable ! Épouser ! Le remède serait bien pire que le mal .
— Enfin, ai-je dit tout à coup, quelle est ta conclusion?
— Il a été convenu de Justine à moi que j’amènerais monsieur entre chien et loup, vers huit heures du soir, après le dîner de mademoiselle, qui a l’habitude, comme monsieur le sait bien, de faire la sieste un instant dans sa chambre, au coin du feu. Pendant ce temps, Justine ouvrira la porte et introduira monsieur. Là, monsieur discutera avec Justine les moyens de ramener mademoiselle , et si monsieur est assez éloquent pour persuader Justine, eh bien, peut-être, dès ce soir saura-t-il à quoi s’en tenir, et pourra-t-il voir mademoiselle.
— Me voilà bien avancé! ai-je pensé. Maintenant c’est une faveur inestimable pour moi que d’étre admis à présenter mes respects à la femme de chambre! Il faut avouer que Juliette et les autres sont bien vengées.
J’ai continué ma route sans rien dire. Christian, qui était absorbé dans ses réflexions , n’a pas soufflé mot.
Les miennes étaient fort désagréables. Faire antichambre chez Rosine ! qui me l’eût dit hier matin ? Et quand je la rencontrai pour la première fois sur le boulevard du Temple, dans quelle misère, grand Dieu ! . ... Cependant il n’y a pas de milieu : il faut se soumettre ou l’abandonner tout à fait.
L’ingrate ! Elle me doit tout, et part sans le moindre remords ! Elle n’emporte rien, dit-elle ; eh ! plût à Dieu qu’elle eût gardé la moitié de ma fortune et qu’elle fût restée avec moi. Que faire maintenant ? L’amour à mou âge n’est plus qu’une habitude, c’est-à-dire qu’on ne peut pas en changer à volonté.
Je puis choisir, c’est vrai. Je suis connu sur la place, et vingt filles de grande renommée m’offriront volontiers leurs services ; mais c’est la monnaie de Rosine cela ; ce n’est pas Rosine. Où retrouver cette grâce enchanteresse , cette soumission attentive et touchante, cette démarche provocante et voluptueuse, cet œil bleu si doux et quelquefois si vif et si altier ! Saint-Cernin me le disait encore l’autre jour: «C’est une perle, mon cher ! »
Ce qui me rassure un peu, c’est qu’elle n’a jamais su compter. C’est une étourdie qui verra le fond de sa bourse avant la fin de la semaine ; et alors, elle sentira le besoin de se réconcilier avec moi... La faim fera taire ses scrupules.
Oui, mais la faim est mauvaise conseillère. Si Rosine, une fois maîtresse de ses actions et allégée de ses scrupules, allait solliciter ou accepter la protection de mes
meilleurs amis!... Si Saint-Cernin, qui la guette, est informé (le sa fuite... Il est dangereux, Saint-Cernin !
Pendant que je réfléchissais, Nourreddin se sentant libre est parti au galop du côté de Saint-Cloud, et Christian, inquiet, m’a crié :
— A quoi pense donc monsieur? Noureddin prend le mors aux dents !
Effectivement, il était trop tard pour le retenir, et comme la pente est rapide depuis le grand cèdre jusqu’à Boulogne, nous sommes arrivés tout d’un trait à la barrière.
IA, comme les femmes et les enfants fuyaient devant nous, les douaniers ont fermé la grille et Noureddin s’est abattu et nous a jetés, Christian et moi, sur le pavé.
Par un rare bonheur, nous n’avions de mal ni l’un ni l’autre ; mais Noureddin est couronné pour la vie. Un malheur, dit-on, ne va jamais seul. Tartare est fourbu. Noureddin est couronné. Rosine revient à la vertu !
Trois pertes irréparables !
Je suis rentré chez moi en omnibus. Digne dénomment de toutes les sottises que j’avais faites depuis le matin.
Là, j’ai dîné de mon mieux sous les regards de Christian qui m’encourageait.
— Monsieur, disait-il, c’est une maxime du marquis de Bernay, mon ancien maître (qui la tenait lui-mêine de lord Hay) qu’on n’est jamais plus brillant auprès des femmes qu’après un bon dîner. Mangez donc, Monsieur,
et ne craignez rien. Vous serez peut-être plus heureux qu’on ne pense.
Enfin, j’ai jeté ma serviette et demandé mon chapeau et mes gants.
— Monsieur, il n’est encore quo sept heures, a dit Christian, qui demeurait immobile et voulait sans doute dîner à son tour.
— Eh bien ?
— Eli bien, Monsieur, si monsieur se présente tout de suite rue Mogador , mademoiselle n’aura pas fait sa sieste, et Justine ne pourra pas recevoir monsieur.
— Mais...
— Si monsieur veut me croire, et monsieur a pu apprécier ce matin la sagesse de mes conseils, monsieur attendra encore trois quarts d’heure. Il ne faut pas plus d’un quart d’heure pour aller il pied chez mademoiselle, et nous arriverons juste au moment où Justine sera prête.
Le drôle me tient. Que ne ferais-je pas pour éviter la ridicule scène de ce matin? Il faut donc prendre patience .
J’ai allumé «successivement deux cigares pendant que Christian dînait fort à son aise, sans s’occuper de moi ni de personne. J’ai entendu deux ou trois fois prononcer mon nom, et même il a été suivi d’un éclat de rire étouffé. Probablement il racontait mon aventure de ce matin.
Àh ! si je n’avais pas peur qu’il portât ce récit ailleurs, avec quel plaisir je casserais ma canne sur le dos de ce
Christian. Mais quoi ! J’ai besoin de lui, et je le crains. Il faut me taire et dévorer ma rage. Si quelque oisif de mon club avait vent de l’aventure, il en réjouirait tous les autres. De là, par les petits journaux, tout Paris en serait informé, et j’aurais après-demain le plaisir de lire quelque entrefilet du genre de celui-ci :
« On assure qu’un honorable membre du club des « Patates, bien connu sur le boulevard et dans les cou- « lisses du théâtre de... a failli être le héros d’une « aventure assez scandaleuse.
« M. P... v. 1. y est allé mardi dernier frapper à la « porte d’une jeune et jolie dame du quartier de la a Chaussée-d’Antin que nous ne voulons pas désigner « autrement que par le renseignement suivant
<t Elle vendait autrefois des pommes sur le boule- « vard du Temple et jouissait d’une grande popularité « chez les marchands de contre-marques, etc., etc. »
J’entends d’ici les commentaires de mes bons amis du club des Patates. Tous ceux qui m’enviaient Rosine (et Dieu sait si le nombre en est grand) seront ravis d’apprendre qu’elle m’a fait mettre à la porte; car je ne puis pas le nier, bien qu’elle n’ait pas paru, c’est par ses ordres qu’on m’a si indignement traité... Si j’avais du cœur, je ne la reverrais de ma vie !
Oui, mais ne la revoir de ma vie, c’est bouder contre mon ventre ! Et si je me sens déjà tout désemparé pour
ne l’avoir pas vue depuis vingt-quatre heures, que sera-ce dans huit jours, dans^huit mois, dans un an?
Ah! ... Christian a dîné et consent à m’accompagner. C’est heureux !
Après cinq minutes de marche silencieuse, Christian, qui se tenait à côté de moi et un peu en arrière, comme tout bon aide de camp doit faire, m’a dit tout à coup :
— Monsieur, quel est votre plan ?
— De quel plan veux-tu parler ? Je vais entrer, je verrai Justine, et par elle je tâcherai de voir sa maîtresse. Ai-je besoin de faire un plan ?
Il a hoché la tête.
— Je vois bien, Monsieur, que vous n’irez pas loiu et que la bataille est perdue. Avant tout, il faut savoir les raisons que vous voudrez donner à mademoiselle.
J'ai reconnu intérieurement la justesse de son discours ; mais que puis-je dire à Rosine, sinon : Je t’aime, viens avec moi, et tu auras tout l’argent que tu voudras ? Cependant je n’ai pas répondu, et nous
sommes arrivés ensemble devant la porte de Rosine, sans encombre.
La portière a même fait un salut gracieux à Christian, comme si elle le connaissait depuis longtemps; et grâce à la protection de mon valet de chambre, Justine m’a fait entrer dans l’antichambre avec les précautions d’un voleur ou d’un amoureux.
— N’allez pas plus loin, Monsieur, m’a-t-elle dit tout bas, mademoiselle est assoupie, elle a pleuré presque toute la journée... Elle a le cœur gros, allez ! Mais vous savez, c’est une tête de fer, une tête inébranlable.
Un instant j’ai voulu faire le maître et forcer la consigne ; mais Justine s’est mise résolument en travers de la porte.
— Vous ne passerez pas, Monsieur ! a-t-elle dit. Vous me feriez chasser !
— Mais enfin, quel accès de piété l’a donc prise ? Car Rosine, autrefois, n’avait pas tant de scrupules.
— Ah ! Monsieur, voilà ce que c’est que de donner de l’éducation aux demoiselles. Ça les fait réfléchir à bien des choses...
J’ai tiré de ma poche une dizaine de napoléons et je les ai présentés à Justine. Mais elle a secoué la tête.
— Monsieur, si c’est pour faire de la peine à Mademoiselle, je n’accepterai rien.
— Non, non, au contraire ; prends toujours et écoutemoi.
— Ah ! du moment que vous me jurez que c’est pour faire son bonheur...
— Son bonheur et le tien, Justine.
Alors, j’ai entassé les plus belles promesses d’avenir pour l’upe et pour l’autre. J’ai promis une dot à Justine si elle veut épouser Christian ; j’ai été moral, vertueux, attendri, sentimental, que sais-je ? La maudite soubrette est demeurée insensible à mon éloquence.
— Voyez-vous, Monsieur, disait-elle, tout ça, c’est des paroles ; autant en emporte le vent. Il n’y a qu’un mot qui serve, et si j’étais de vous, ce mot serait bien vite dit.
— Quel mot ?
— C’est à vous de chercher. Monsieur. Mademoiselle me voudrait un mal de mort si elle pouvait croire que J’ai des conférences sur ce sujet avec monsieur. Mademoiselle est fière comme Artaban, elle ne veut rien devoir à la pitié, et elle ne veut plus sortir du devoir. Elle me le disait hier : «Vois-tu, Justine, j’en mourrai de chagrin, peut-être, mais je mourrai honnête femme, etj’aurai du moins reconquis son estime. »
Tout ce discours est très-flatteur, sans doute ; mais je ne vois que trop où il tend, et l’on n’épouse pas à mon âge (ni à aucun âge) une fille trop connue, que vingt figurants, marchands de contre-marques ou garçons de magasin (car, qui sait par quelles mains elle .avait passé avant de venir dans les miennes ?) ont acquis le droit de tutoyer.
Si Rosine a compté sur ma faiblesse, Rosine est folle. Je ne veux pas faire rire tout Paris â mes dépens.
Justine me regardait attentivement ; et tout en réflé-
chissant à son discours, je l’observais moi-même. C’est une fille très-intelligente que Justine. Elle est fort laide. Ses cheveux rouges ont la couleur des carottes ; son nez pointu semble flairer partout et deviner ce qu’on lui cache. Ses yeux d’un gris jaune, qu’on croirait percés par une vrille, tant ils sont petits, ont un éclat extraordinaire, comme ceux des chats dans la nuit. Du reste, clic a la taille fine, le buste large et bien développé, le pied petit, et si l’on pouvait mettre la tête de Rosine sur les épaules de Justine, l’ensemble serait d'une rare beauté. v
Je ne sais si cette réflexion se lisait dans mes yeux, mais je crois que Justine commençait à baisser les siens en minaudant. Me soupçonnerait-elle de vouloir être le rival de Christian ?
Si c’était sa pensée intime, je ne l’ai pas laissée longtemps dans cette erreur.
— Ma chère enfant, ai-je dit, il faut que tu obtiennes de Rosine qu’elle consente à me recevoir.
— Oh ! non, Monsieur. Pas ce soir.
— Pourquoi ? Est-ce qu’elle attend quelqu’un ?
— Oh ! Monsieur, pouvez-vous me croire capable de prêter les mains à une pareille intrigue? m’a dit Justine en rougissant.
Il est très-vrai que je l’en crois fort capable, malgré ses protestations; mais ce n’était pas le moment de montrer ma franchise. J’ai donc protesté qu’elle avait mal interprété mes paroles.
— .Mais, vois-tu, ma chère enfant, il faut que je voie
Rosine demain, que je la voie à tout prix. Une affaire des plus importantes m’appelle à Turin dans trois jours. Il s’agit d’acheter un chemin de fer et de conclure un emprunt au nom de plusieurs banquiers... Enfin, j’expliquerai l’affaire à ta maîtresse.
— Je veux bien en parler, Monsieur; mais je ne réponds de rien. Vous ne savez pas à quel point mademoiselle est résolue à vivre dans la retraite.
— A-t-elle de l’argent, au moins, pour soutenir longtemps ce genre de vie ?
— Mademoiselle m’a dit qu’elle voulait monter une maison de lingerie. . .
— Oui, mais pour vendre du linge, il faut d’abord en acheter. Je crois connaître le fond de sa bourse, et...
— À vous parler franchement, Monsieur, je ne crois pas que nous ayons cent francs à notre disposition ; mais mademoiselle a dit qu’elle avait confiance en Dieu et dans son travail. Elle a même voulu me renvoyer pour diminuer, disait-elle, les dépenses de la maison, et surtout parce qu’elle ne pouvait plus me payer; mais j’ai obtenu, à force de prières, de la servir sans gages... Voyez-vous, Monsieur, c’est un ange... Jamais un mot plus haut que l’autre. Et d’une bonté ! Et d’une générosité ! Toutes ses robes sont à moi comme si je les avait payées de ma poche. Ce n’est pas une bourgeoise qui donnerait ses robes à sa femme de chambre, avant qu’elles fussent fripée?, décousues, frangées, réduites en guenilles. Pauvre chère demoiselle ! Le ciel aurait
du la faire naître comtesse ou duchesse. Elle aurait fait crever les autres de jalousie.
Certainement, il n’v a rien de plus ridicule au monde que de voir un Puyvelay, ancien receveur général, deux fois millionnaire, membre du club des Patates, connu depuis trente ans par ses succès dans tous les mondes, s’asseoir dans une antichambre et écouter les discours de Justine. Je le sais. Je le sens. Et cependant j’écoutais d’une oreille avide, et je ne m’ennuyais pas, et moi qui bâille en écoutant les plus illustres orateurs de France, je ne craignais qu’une chose, c’est que Justine, aux cheveux rouges, se lassât de me faire l’éloge de sa maîtresse. Dira-t-on que je suis plus fou que les autres sexagénaires? On aurait tort. Mais à coup sûr, je ne le suis pas moins. II me semble retrouver la délicieuse naïveté de l’enfance.
Enfin, j’ai senti qu’il était temps de lever le siège puisque Rosine était si résolue à ne pas me revoir, et j’ai glissé dans la main de Justine un rouleau de cent napoléons que j’avais préparé tout exprès.
— Tiens, lui ai-je dit, quoique Rosine ne veuille plus me voir, je ne veux pas cesser de veiller sur elle. Si tu vois qu’elle manque d’argent, donne-lui cette somme et dis-lui. . .
— Ah ! Monsieur, s’est écriée Justine en prenant le rouleau, comme vous être généreux, comme vous êtes délicat, comme vous êtes grand ! Tout le portrait de mademoiselle ! Je ne m’étonne plus si elle vous aime
tant, et si elle avait tant de peine à se détacher de vous !
Ainsi couvert de bénédictions, de compliments et de félicitations, je me suis (ou l’on m’a) tout doucement acheminé vers la porte; mais au moment même où j’allais l’ouvrir, la sonnette extérieure s’est fait entendre et Justine m’a paru un peu troublée.
— Maudite sonnette ! a-t-elle dit. Mademoiselle va s’éveiller. Sortez vite, Monsieur. Je crains qu’elle ne m’appelle...
Et ouvrant la porte, elle cherchait à me pousser ■dehors.
Malheureusement le passage était obstrué par un nouveau venu, qui ne paraissait pas s’attendre à me rencontrer là, quoique je le connusse fort bien et que j’en fusse très-connu.
C’est le petit Bernadet, le second clerc de l’étude de M c Cacolet, mon notaire.
Ma vue a même produit sur lui un tel effet que j’ai eru d’abord qu’il allait descendre l’escalier; mais Justine l’a rappelé.
— Monsieur, que voulez-vous ?
— Je suis, a dit Bernadet, le second clerc de M c Cacolet, et mon patron m’a chargé de parler à madame. . .
Il hésitait un peu, ne voulant pas sans doute raconter devant moi, sans y être autorisé, les affaires personnelles de Rosine ; mais Justine, qui n’a pas de scrupules, l’a interrompu vivement.
— Monsieur, je sais ce que c’est. Il s’agit, n’est-ce
pas, du magasin de lingerie que mademoiselle a chargé M c Caeolet, d’acheter ou de chercher pour elle dans la rue Vivienne ?
— Oui, oui, c’est cela même, a répondu le clerc.
— Eh bien ! Madame a la migraine et vous prie de revenir demain matin. M. Puyvelay lui-même, qui est pourtant un des plus anciens amis de madame, n’a pas pu être reçu.
Le clerc a fait un pas en arrière pour se retirer, et j’ai fait moi-même un pas de son côté ; mais je ne sais quel soupçon m’inquiétait. Le clerc est un jeune homme ^et même un assez joli garçon. Il vient peut-être pour les affaires de son patron, mais peut-être pour les siennes propres ; et, dans ce cas, la retraite de Rosine s’expliquerait tout naturellement... Je suis volontiers défiant :
Ayant va plas d'un tour,
et je me suis retourné brusquement, pensant surprendre quelque signe de Justine à ce garçon si mes soupçons étaient fondés. Mais je n’ai rien vu.
Bernadet est descendu le premier, car je ne lui ai pas permis de me céder l’honneur du pas comme il en avait témoigné le désir. Je l’ai reconduit jusque dans la rue, et comme il allait s’éloigner, j’ai paru* prendre tant d’intérêt à sa conversation que je n’ai pas voulu me séparer de lui avant le boulevard de la Madeleine, où
il avait affaire, m’a-t-il dit; et effectivement je l’ai vu s’asseoir dans un café et lire la Patrie avec une attention extraordinaire.
Christian, qui me suivait partout, m’a dit alors :
— Je suis sûr que monsieur a eu des idées sur ce jeune homme.
Là-dessus, j’ai envoyé Christian à la maison. Ce garçon-là me gêne. Il devine toutes mes pensées les plus secrètes. Il est vrai qu’il me sert admirablement, et que cela excuse bien des familiarités.
Dans tous les cas, Justine et lui tiennent aujourd’hui ma destinée dans leurs mains. Ce n’est pas le moment de faire le maître.
La journée n’est pas bonne. Non, la journée n’est pas bonne !
Mercredi, 5 heures.
Je l’ai revue enfin.... Christian et Justine ne me trompaient pas. Sa résolution est irrévocable. Elle parle d’honneur, de vertu, de fautes à réparer, de vie meilleure à mener, de scandale qui a duré trop longtemps; — enfin tout le fatras des moralistes.
Et avec cela, plus jolie, plus séduisante que jamais. Elle était vêtue de noir, de la tête aux pieds, et cette couleur sombre faisait ressortir encore l’élégance de sa taille et donnait de la noblesse à sou visage, ordinairement plus gracieux et plus gai que noble.
En entrant, j’ai voulu me précipiter dans ses bras; mais d’un geste simple et presque sévère elle m’a repoussé et m’a fait asseoir dans un fauteuil à quelques pas d’elle. Sa physionomie n’avait pourtant rien perdu
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de cette douceur enchanteresse qui en fait le charme principal , mais on dirait qu’elle a je ne sais quoi d’austère, si le visage de Rosine pouvait devenir austère. A ce moment-là, elle m’a rappelé, par une vague ressemblance, Juliette elle-même. Oui, c’est ainsi qu’était Juliette autrefois.
Comme cet accueil m’intimidait un peu, j’ai essayé de rompre la glace.
— C’est donc ainsi que tu me reçois, cruelle Rosine ?...
Ici elle m’a interrompu.
— Mon ami, ra’a-t-elle' dit, car je puis encore vous donner ce nom, ne me faites pas de reproches. Je vous aimais, je vous aime encore, oui, j’ai honte de le dire, je ne puis pas perdre en un jour le souvenir de ce bonheur si complet, si doux, mais si coupable, hélas ! que vous m’avez donné pendant trois ans. Mais je ne dois pas vous laisser d’illusions. Adolphe, mon cher Adolphe, nous sommes séparés pour jamais.
A ces mots, l’émotion qu’elle cherchait à contenir depuis un instant Ta emporté. Rosine fondait en larmes et je ne pouvais pas moi-même retenir les miennes.
Je me suis jeté à ses genoux ; j’ai baisé ses mains, je lui ai demandé grâce et pardon; je ne savais moi-même ce que je disais, et je ne sais si elle me comprenait. J’ai promis de l’aimer, de l’adorer éternellement, de n’avoir d’autre volonté que la sienne. Je lui ai offert ma fortune. J’aiYOulu l’emmener en Italie, en Turquie, en Égypte...
Elle a appuyé sa tête sur mon épaule, et parmi ses sanglots, elle m’a dit :
— Non, Adolphe. C’est impossible. Il faut nous séparer. Il le faut. Dieu sait combien cet effort me coûte; mais je n’aurais jamais la force de résister...
Ce mot m’a rendu l’espoir.
— Eh bien ! ai-je dit, soyons amis, ma Rosine, ne soyons qu’amis si tu veux ; mais qui nous force à vivre loin l’un de l’autre ? Ne pouvons-nous goûler les douceurs d’une chaste amitié?
A dire vrai, je ne croyais pas beaucoup à l’amitié que j’offrais, et je comptais bien qu’un jour ou l’autre... mais elle a vu le piège, ou son instinct de femme l’en a préservée.
— Non, a-t-elle dit d’une voix altérée, une telle vie est impossible. Je sens que j’y succomberais. Tu ne connais que trop ma faiblesse pour toi, cher Adolphe, a-t-elle ajouté avec un sourire mélancolique. Tôt ou tard je retomberais, et ma chute en serait plus honteuse, car je n’aurais plus l’excuse de l’ignorance.
Et se dégageant de mes bras :
— Mon ami, je n’ai pas cru pouvoir vous refuser cette consolation.. . faut-il tout dire ?. . . je n’ai pas voulu me refuser à moi-même le plaisir de voir une dernière fois ce beau front où rayonnent les pensées les plus vastes, les plus élevées, les plus généreuses, et que j’ai baisé si souvent... 0 cher, cher bien-aimé. , . que fera loin de toi ta pauvre Zizine 1Ü
Elle a caché sa tête dans ses mains et de nouveaux sanglots lui ont fermé la bouche.
Comme elle pleurait bien ! Ses beaux cheveux blonds à demi-dénoués, retombaient en boucles sur ses épaules. Un doux parfum s’exhalait de toute sa personne. J’étais ivre de douleur et d’amour.
J’ai voulu tenter un dernier effort.
— Mais, ma chère Zizine, ai-je dit, ma douce bienaimée, ne pouvons-nous pas vivre de cette vie si heureuse que nous avons menée si longtemps ? Est-ce le monde que tu crains, ou dont tu es jalouse?
— Le monde! s’est-elle écriée. Il s’agit bien du monde et de son opinion ! Que m’importe Paris, et la France, et l'Europe entière ? Ah ! si je pouvais vivre tranquillemeut près de toi, appuyer mon cœur sur ton cœur, que me ferait le monde entier? Combien de fois ai-je souhaité que tu fusses paysan avec moi dans un village reculé, au fond de la vallée la plus inconnue des Vosges ou des Cévennes, et que je fusse ta paysanne, ta propriété, ta femme devant Dieu ! Alors notre amour serait sans crime !
Voilà ce que c’est d’apprendre aux femmes l’art de penser ! Tout de suite elles tournent cet art contre vous ! J’ai voulu faire de Rosine une femme supérieure, et j’en porte la peine aujourd’hui.
— Mais a-t-elle ajouté, un peu honteuse d’avoir laissé voir le fond de sa pensée, c’est une folie de penser à ces choses impossibles. Adieu, Adolphe; adieu, mon unique ami, adieu. Si vous m’aimez, ne revenez jamais.
Je restai interdit et confus, je l’avoue, devant cet ' î résistance, que je n’avais pas prévue . Elle m’aime, je le sais. Elle me l’a dit mille fois, et cependant elle me renvoie 1 Que faire ? Que penser ?
J’ai essayé de la tenter par lés offres d’argent les plus brillantes.
Mais elle m’a répondu, en me regardant d’un air de doux reproche :
— Je ne vous en veux pas, mon ami. Je l’ai bien mérité. Vous qui connaissez ma vie passée, vous devez avoir de moi cette opinion. Et cependant, Adolphe, ce n’est pas de vous que j’aurais attendu celte injure.
Cette douceur angélique m’a navré le cœur. J’essayai de me défendre et de protester que je n’avais pas voulu lui faire injure.
— Ne vous en défendez pas, mon ami, m’a-t-elle dit. De quel état d’abjection ne m’avez-vous pas tirée? Pouviez-vous attendre que cette pauvre Rosine, que vous avez rencontrée, il y a trois ans, sur le boulevard du Temple, et qui vous aima dès le premier jour, fût revenue à des sentiments plus nobles et plus dignes de vous ? N’est-ce pas notre malheur éternel, à nous pauvres femmes, que la première chute fasse supposer toutes les autres ? Qui s’aviserait de penser qu’une femme qui n’a pas su rester fidèle à la vertu resterait fidèle à son amant ou à son mari ? Adolphe, mon ami, croyez- moi, j’ai le cœur déchiré de notre séparation; mais cette douleur n’est rien encore comparée à celle que me donne l’opinion que vous avez de moi. Adieu.
Cette fois je n’osai pas résister, et j’ouvrais la porte à regret, lorsqu’elle vit sur la cheminée de sa chambre le rouleau de napoléons que j’avais donné hier pour elle à Justine. Elle l’a pris, et me le mettant malgré moi dans la main :
— Croyez-moi, mon ami, a-t-elle dit, je n’ai pas avec vous de vaine fierté . Mais Rosine ne peut plus rien accepter de vous, ni de personne. Je ne veux rien devoir qu’à mon travail.
Et, malgré ma résistance, elle m’a forcé de le reprendre.
Femme incompréhensible !
Christian m’attendait à la porte.
— Eh bien ! Monsieur, a-t-il dit, avez-vous gagné votre cause ?
Comme je soupçonne fort Justine et lui d’avoir écouté derrière la porte et peut-être regardé par le trou de la serrure, je n’ai pas cru nécessaire de faire un mystère de ma déconvenue.
— Je vois bien, a dit Christian, que monsieur n'a pas employé le grand remède.
— Lequel ?
— Celui de Justine.
— Le mariage ?
— Précisément. Ah ! si monsieur savait-.
Et il s’est arrêté là, comme s’il craignait d’en trop dire.
— Si je savais ?... quoi?
Christian s’est gratté la tête. Enfin, après un moment de réflexion:
— Après tout, a-t-il dit, Justine m’a recommandé le secret; mais, commcdit le proverbe : « Si tu veux qu’on garde ton secret, garde-le toi-même. »> Elle n’aurait pas dû m’en parler.
— Qu’est-ce donc enfin ?
— Eli bien ! voilà. Ce matin, mademoiselle a reçu une visite.
— Ah ! oui, je sais. Celle du second clerc de M* Cacolet, que nous avons rencontré hier. Il devait venir à midi et traiter de l’achat d’un magasin de lingerie.
— Oh ! a dit Christian, ce n’est pas du clerc que je parle, quoiqu’il soit venu, lui aussi ; mais celui-là n’est pas dangereux. Quand mademoiselle aura signé son papier timbré, tout sera fini... C’est à l’autre que je pense .
— Quel autre ?
— M. le marquis de Saint-Cernin.
— Saint-Cernin est venu ce matin ?
— Oui, Monsieur.
— Ah ! la perfide ! Elle ne m’en a rien dit.
— Monsieur, ce n’est que pure modestie de sa part, car elle pouvait bien vous raconter dans les plus grands détails la visite de M. le marquis. Voici, de fil en aiguille, tout ce qui s’est passé. M. de Saint-Cernin, ayant appris hier au soir la fuite de mademoiselle...
— Qui l’en a informé ?
— Que sais-je, Monsieur? Il a dit à Justine qu’ayant
remarqué, hier au soir, l’air préoccupé de monsieur, et surtout que monsieur avait refusé, contre son ordinaire, de le mener souper avec mademoiselle, il s’était douté de quelque brouille dans le ménage. Aussitôt (vous savez comme il est avantageux !) , il vous a fait suivre pour savoir où yous alliez passer la soirée, et il a su que vous étiez allé rue Mogador, voir une jeune dame charmante et nouvellement emménagée de la veille. Sur ce simple renseignement il a deviné le reste, et ce malin de bonne heure, c’est-à-dire vers onze heures du matin, il s’est présenté lui-même.
— Elle l’a reçu sans difficulté !
— Monsieur, ne vous fâchez pas ! Ce n’est pas elle qui l’a reçu, c’est Justine.
— Ah ! la coquine ! je croyais qu’elle était dans mes intérêts.
— Monsieur,- elle était dans vos intérêts hier, et la preuve, c’est que mademoiselle vous a reçu aujourd’hui et qu’il n’a pas tenu à Justine que mademoiselle ne revînt à la maison; mais enfin Justine est Justine, et non la femme ou la fille d’un grand seigneur. Quand M. de Saint-Cernin lui a donné sa bourse, Justine ne pouvait pas, en conscience, le pousser dehors avec un manche à balai. Elle a fait ce qu’elle devait faire. Elle a prié M. le marquis d’attendre, et elle est allée prendre les ordres de mademoiselle?
— Qu’a répondu mademoiselle ?
• — Oh ! Monsieur, tout ce que vous pouvez désirer. Qu’elle était très-flattée de la visite de M. le marquis,
mais qu’elle était résolue à ne recevoir personne ; qu’elle priait M. le marquis de l’excuser et de considérer sa porte comme fermée à tous les hommes. Et comme M. le marquis s’était fait précéder d’un superbe écrin, que Justine, qui est connaisseuse en pierreries, estime à plus de vingt mille francs, mademoiselle a renvoyé l’écrin sans l’ouvrir et a consigné M. de Saint-Cernin à la porte.
Cette nouvelle adoucit un peu mon chagrin ; mais je connais la persévérance de Saint-Cernin. Il ne se tiendra pas pour battu, et si Rosine... Cette pensée me met hors de moi 1
Jeudi, 6 heures du soir.
J’ai revu Saint-Cernin. Il est venu à moi, et m’a offert une chaude poignée de main que j’ai reçue assez froidement.
— Je vous félicite, mon cher ami, m’a-t-il dit eu m’abordant.
— De quoi ?
— Ce n’est pas une perle, mon ami, c’est un damant de la plus belle eau !...
— De quoi parlez-vous ?
— Mon Dieu, ne faites donc pas l’ignorant! Je parle de Rosine, parbleu !
— Ah!
— Savez-vous qu’elle a refusé ce matin une fortune, — ma fortune à moi ?...
— Et votre main?
— Ah ! très-bien ! très-bien ! mon cher Puyvelay. Yous êtes caustique ce soir... Mais, à ce propos, qu’estcfc donc qui vous a brouillé avec Rosine ?
— Vous ne le croiriez jamais.
— Elle a retrouvé son innocence ?
— Précisément.
— Diable ! a dit Saint-Ccrnin, voilà qui devient dangereux. Je ne m’y frotterai plus. Donc elle revient à la vertu ? C’est affaire à vous, mon cher, de faire de pareilles conversions. Ce sont vos cheveux gris qui l’auront dégoûtée du vice. Pauvre Puyvelay ! En êtes-vous déjà là?
Cette raillerie commençait à m’irriter. U s’en est aperçu et m’a dit :
— Voyons, mon ami, ne vous fâchez pas. Rosine était libre, je ne sais pour quelle raison. Je lui ai offert mes services ; n’était-ce pas dans l’ordre ? Elle les a refusés. Est-il rien de plus flatteur pour vous et de plus humiliant pour moi ? La Vallière ne pouvait être qu’au roi ou à Dieu. Le roi n’en veut plus ; elle retourne à Dieu.
— De quel roi parlez-vous ?
— De vous sans doute ; à moins que la brouille ne vienne d'elle. Et à voir votre figure contristée, on le croirait, sur ma parole. Vous, de qui le visage rond et
fleuri faisait autrefois honneur au club des Patates, vous avez l’air aujourd’hui du chevalier de Tristc-Figure. Allons, relevez-vous, mon cher, et reprenez courage. Il y a plus d’une femme au monde, et pour preuve...
Je n'étais pas d’humeur à l’écouter plus longtemps, et je me suis levé pour partir, sous prétexte d’assister h l’assemblée des actionnaires du nouveau port de Bernick, dont je suis administrateur. Le président m’a prié de m’y rendre pour appuyer de ma présence et de mon vote certaines combinaisons.
— Mon cher ami, a conclu Saint-Cernin en m’accompagnant jusqu’à la porte du club, quand on vous verra, l’assemblée va croire à un appel de fonds ou à un dividende fictif. Vous feriez mille fois mieux de rentrer chez vous et de prendre un verre d’eau de Sedlitz.'
J’ai quitté ce mauvais plaisant, et je suis rentré chez moi. J’ai voulu lire, mais le livre n’avait pas de sens pour mon esprit occupé. J’ai fait quelques chiffres et tâché de calculer les chances d’un emprunt que le grand-duc de Trébizonde m’a chargé de lancer sur la place de Paris. Mais là aussi, j’ai échoué. L’absence de Rosine me casse bras et jambes.
En vérité, qui pouvait croire que cette petite fille, si douce, si bonne, si dévouée, me quitterait un jour sans le moindre prétexte de mécontentement, et surtout que son départ ferait un si grand vide dans ma vie !
Car je ne puis pas me le dissimuler, je ne vivais que par elle. Je suis le bois, mais elle est la flamme. D’ailleurs, je voyais en elle mon œuvre ; c’est moi qui l’ai
tirée du bourbier, qui l’ai élevée, instruite, formée eufin i Si c’est un diamant, comme dit Saint-Cernin, qui a taillé ce diamant, qui en a fait reluire et briller toutes les facettes ? Qui, si ce u’est moi?
Et voilà le prix que me réservait son ingratitude î
Lundi.
Les quatre derniers jours ont été remplis des plus pénibles réflexions.
4e suis riche, bien portant, célibataire, ancien receveur général; j’ai du crédit à la Banque de France ; j’administre de prés ou de loin quatre ou cinq chemins de fer et antres sociétés industrielles ; j'ai partout des primes et des jetons de présence ; je suis officier de la Légion d’honneur, commandeur d’Isabelle la Catholique et de Charles III d’Espagne, chevalier de l’Aigle noir de Prusse, de la Lune d’argent de Bavière , de Saint-Stanislas et de Saint-Wladimir de Russie, commandeur des saints Maurice et Lazare ; je digère à merveille ; je reçois dans le monde l’accueil le plus favorable ; les jeunes filles riches de vingt-cinq ans.
tonies les jeunes filles pauvres de tout âge, et la plupart des veuves, me regardent d’un œil très-doux, et il ne tiendrait qu’à moi, je crois, de m’engager, dès demain, dans les « liens sacrés du mariage; » je n’ai pas de frères, de sœurs, de neveux ou de nièces qui guettent ma succession ; quant aux parents moins proches, je les tiens à distance respectueuse, et, d’ailleurs, la présence de Rosine suffisait pour m’en débarrasser. Que me manque-t-il donc ?
Serais-je arrivé à l’âge critique ? Aurais-je besoin, à tout prix, d’une société intime ? Aurais-je mal fait de ne pas me marier quand j’étais jeune ? Qui pourra me le dire ?
J’ai voulu garder ma liberté : serais-je réduit à m’en repentir ? Le mariage, dont je me suis tant moqué jusqu’à présent, est-il la seule porte de salut des sexagé-
naires ? Et je n’ai encore que cinquante-huit ans. Que sera-ce dans deux ou trois ans ?
Ce matin j’ai écrit à Rosine une lettre suppliante, — oui, je dis bien, suppliante ! — je lui demande de revenir ; je jure de n’avoir pour elle, aussi longtemps qu’elle l’exigera, que l’amitié la plus pure et la plus chaste. Christian a porté la lettre et j’attends la réponse Ah ! le voici. ..
Nouvelle déception.
— Eh bien, Christian, qu’a-t-elle répondu?
— Monsieur, mademoiselle a lu votre lettre, elle a paru très-émue, et ses yeux se sont mouillés de larmes; elle est restée pendant trois quarts d’heure dans son
fauteuil, le regard fixe, comme quelqu’un qui va prendre un parti. Enfin, elle a écrit ce billet pour monsieur.
— Eh ! donne donc.
« Mon Adolphe chéri, je ne t’oublierai jamais. Je « t’aimerai jusqu’à la fin des siècles et au delà ; mais « vous , oubliez votre pauvre Zizine ï *
Que je l’oublie 1 certes ! je le ferais volontiers, si l’oubli était en mon pouvoir.
J’ai regardé Christian, qui, debout, immobile, attendait mes ordres.
— Mademoiselle ne reçoit absolument personne ? ai je demandé.
— Personne, Monsieur. . . Ah ! pardon, j’ai rencontré chez elle, ce matin, le clerc de M* Cacolet, que vous connaissez, M. Bernadet.
— Encore lui ! Que faisait-il là ?
— Mademoiselle ne me Ta pas dit; mais je le sais de Justine, et il n’y a pas d’indiscrétion à le redire à monsieur... Le clerc venait pour avertir mademoiselle que M me Dupont, la lingère de la rue Vivienne, consent à vendre son fonds de magasin moyennant cinquante mille francs payables en dix ans, par termes égaux et annuels, et qu’elle fera crédit pour la première année, en faveur de la confiance qu’elle a dans le travail et l’habileté de mademoiselle, qui était autrefois sa meilleure ouvrière.
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— r Et elle n’a pas eu la pensée de s’adresser à moi ?
— Oh ! mademoiselle est si fière et si résolue sur cet article ! Vous ne croiriez jamais jusqu’où va sa résolution. Le jour où elle a quitté monsieur, je tiens de Justine qu’elle n’avait pas vingt francs dans sa bourse ; , avant-hier, Justine est allée mettre au mont-de-piété un bracelet que mademoiselle tenait de la générosité de monsieur et où monsieur avait fait graver leurs deux chiffres réunis : A et R, c’est-à-dire Adolphe et Rosine. C’est avec les 80 francs qu’on lui a prêtés sur le bracelet qu’elles vont vivre toutes deux jusqu’à l’entrée en possession du magasin de M ,,,e Dupont. Justine a bien parlé d’offrir ses économies sous forme de prêt, mais mademoiselle a déclaré qu’elle serait forcée de la renvoyer si elle lui faisait encore une proposition pareille. Aussi, c’est une pitié de voir comme elles vivent. Du pain, de la charcuterie et de l’eau claire, voilà tout. Justine, qui était déjà bien maigre, en devient transparente ; dans quelques jours je lirai le journal au travers. Quant à mademoiselle, c’est une bénédiction, son teint, malgré tout, est plus clair, plus blanc, plus rose et plus uni que jamais. Et cependant elle travaille
à l’aiguille quinze heures par jour. Mais elle dit qu'il faut qu’elle rachète sa vie passée.,.
— Sainl-Cernin est-il revenu ?
— Tous les jours; mais Justine l’a mis à la porte deux fois, et le portier, qui le connaît, a pour ordre de ne pas le laisser monter.
Cette conversation, qui me comblait à la fois de joie
et m’ôtait toute espérance, a été interrompue par un accident fort ordinaire. On a sonné, Christian est allé ouvrir, et a reçu des mains du facteur la lettre savante :
« Monsieur,
« Une pauvre vieille femme, que vous avez connue « et peut-être aimée autrefois, et qui est maintenant « fort malade, vous prie de venir la voir à l’hôtel du « Lapin-Blanc , rue Christine, où elle est descendue «r depuis deux jours. Elle serait venue vous voir elle— « même si la fièvre ne l’avait forcée de s’aliter dès son « arrivée. Elle ose espérer que vous ne lui refuserez « pas cette faveur. »
Pas de signature. Certainement j’ai vu cette écriture quelque part, mais le tremblement de la main m’empêche de la reconnaître... « Une femme que vous avez « connue et peut-être aimée autrefois... » Qui pourrail-ce être ? J’ai connu et aimé beaucoup de femmes depuis trente ans... Aimé, c’est-à-dire à ma manière, qui n’est pas celle de Platon.
Voyons. Ce papier gras et sale est celui de l’auberge ; mais l’écriture est One et distinguée. C’est quelque marquise qui aura eu des malheurs. M me de Combalu, peutêtre, qui eut pour moi des bontés vers 1843 et 1844. Fenjme charmante; deux ans plus tard elle se séparait
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de son mari pour suivre un lieutenant de dragons, et l’on m’a dit qu’elle avait eu depuis ce temps bien des aventures, et qu’elle s’était même fait connaître à Paris, sous un autre nom, dans le demi-monde.
J’ai regardé la lettre une troisième fois. Non, ce n’est pas M me de Combalu. Après tout, j’ai un moyen bien simple de le savoir, c’est d’aller à l’adresse qu’on m’indique. « Hôtel du Lapin-Iilanc, rue Christine, » hum! cela sent bien la misère. On va me demander de l’argent pour quelque horrible vieille femme que j’aurai connue « dans des temps plus heureux. » Fâcheuse rencontre ! Assurément je puis inc vanter de n’être pas plus avare qu’un autre, mais la vue de la vieillesse, de la laideur et de la maladie me cause une répugnance que je ne puis vaincre. Encore, si je savais à qui j’ai affaire ! Je proportionnerais ma générosité au souvenir que j’ai conservé de la dame. Bah ! je me risque. On peut bien donner cent francs à tout hasard.
— Christian !
— Monsieur !
— Voici cent francs. Tu vas les porter à la personne qui m’a écrit cette lettre et qui sans doute attend la réponse. Tu tâcheras de savoir son nom, de voir son visage et de m’en rendre bon compte. Tu diras que mes occupations ne me permettent pas d’afler la voir avant huit ou dix jours, que je suis mandé aux Tuileries, au ministère des finances, au ministère de l’intérieur, où tu voudras, et tu reviendras tout de suite. Tu m’entends ?
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Deux heures après, Christian est revenu. Il rapportait les cent francs.
— Monsieur, au premier mot que j’ai dit de votre part, on m’a fait monter dans la chambre de la dame, qui était, en effet, malade et alitée. C’est une dame qui a dû être très-jolie, mais qui est bien pâle et bien défaite à présent. Ses vêtements annonçaient la misère. J’ai déposé l’argent sur la table de nuit, et j'ai répété ce que vous m’aviez chargé de dire. A quoi la dame a répondu, en se levant sur son séant, qu’elle n’avait pas besoin de cent francs, ni de cent mille francs, mais de voir M. Puyvelay, et m’a ordonné de rapporter l’argent. Je dirai même en confidence à monsieur qu’elle m'a paru tout à fait en colère. Elle disait à demi-voix :
— Oh ! c’est un procédé bien digne de lui ! J’aurais dû m’y attendre.
Le discours peu flatteur de Christian excite ma curiosité. Elle est pauvre et elle refuse cent francs, et elle veut absolument me voir ! Que peut-elle me demander? Peut-être a-t-elle trouvé la somme trop petite. Ce qui est certain, c’est qu’elle a besoin de moi, que je n’ai pas besoin d’elle et qu’elle est fière. Ma foi, je me risque. J’en aurai le cœur net.
Cinq heures dn soir.
Quelle surprise ! C’était Juliette Gorgeril, mes premières amours, mais dans quel état, grand Dieu ! Et quelle étrange découverte! En arrivant & l’hôtel du
Lapin-blanc, tout le monde s’est empressé de me montrer la chambre de la dame inconnue, et en entrant, j’ai reconnu Juliette.
Pauvre femme l si belle, si jeune, si gracieuse, si coquette même autrefois, qu’elle a vieilli ! Elle est maigre comme un squelette. Mille plis vont de ses yeux à ses tempes, et de ses lèvres à son menton. Son teint, si frais autrefois, est jauni comme le vieil ivoire. Son nez si droit, s’est allongé et rétréci, les pommettes de ses joues sont saillantes ; ses yeux mêmes, autrefois si brillants et si doux, n’ont plus que l’insupportable éclat de la fièvre, et se sont profondément enfoncés dans l’orbite. Ce que j’ai le mieux reconnu en elle, c’est le timbre de sa voix et l’accent un peu traînard de sa province, que je trouvais autrefois si délicieux.
Elle m’a souri tristement et m’a dit :
— Vous voilà donc enfin ! Vous me trouvez bien changée, n’est-ce pas ?
En effet, cette impression devait se lire dans mes yeux.
J’ai pris sa main et je l’ai serrée avec une compassion qu’elle prenait peut-être pour un reste de tendresse.
Elle a continué :
— Est-ce ainsi que nous devions nous revoir? Vous aussi, mon ami, vous me paraissez changé; mais chez vous le corps et l’âme sont restés intacts ; vous êtes seulement un peu grossi; vos cheveux sont devenus plus rares et ont un peu grisonnés; on voit cependant que vous avez été et que vous êtes heureux.
Puis elle a commencé un long discours, que j’interrompais à peine par quelques monosyllabes.
— Je ne vous reproche pas de m’avoir abandonnée, mon ami. À notre âge, ce reproche est tardif et inutile; mais de votre abandon datent tous mes malheurs. D’abord votre duel avec mon pauvre frère Charles, où tout le monde crut que vous alliez périr et rejeta sur moi tous les torts. Le déchaînement contre moi fut si grand que mon frère ayant été obligé de repartir le jour môme * pour Alger, je me vis exposée sans défense aux plus lâches et aux plus basses insultes. Des mains inconnues écrivaient sur tous les murs des couplets infâmes où mon nom était déshonoré. Un soir on vint siffler sous ma fenêtre et me donner un charivari. A qui demander justice? Mon frère était parti ; vous étiez blessé et en danger de mort; vos témoins étaient les premiers à m’accabler. Louis Carpin, l’aîné des deux frères, donnait à entendre... que sais-je? Et pourquoi vous raconterais-je toutes ces infamies? Tout est fini aujourd’hui. La vérité, quand même elle serait connue de tous aussi bien que de vous et de moi, ne me rendrait pas ma jeunesse et mon bonheur perdu.
Vous vous défendez d’avoir pris part k cette guerre odieuse qu’on me faisait ou de l’avoir connue. .. Eh ! mon ami, je le sais bien, aussi je ne vous reproche rien; je raconte.
Enfin nous partîmes, ma mère et moi, et nous allâmes bien loin de là, en Bretagne, chercher un asile. Mais si nous étions défendues de la calomnie, nous ne l’étions
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pas (le la pauvreté. Ma mère, excellente femme qui
avait gardé toutes les habitudes de la richesse, dissipa rapidement nos dernières ressources; la pension même de la veuve du colonel Gorgeril — six cents francs — fut bientôt engagée, et je travaillai de mes mains pour vivre.
Cependant, au milieu de cette misère et malgré les tiraillements qu’elle amène dans l’intérieur des familles, nous étions presque heureuses en comparaison de l’état qui suivit. Du moins nous nous tenions compagnie l’une à l’autre. C’est beaucoup de confier ses chagrins à un cœur ami. Le soir, nous lisions ensemble quelque vieux livre pour nous reposer d’un travail pénible, et nous allions dormir paisiblement dans la même chambre, adossées l’une à l’autre contre le malheur, notre ennemi commun.
Mais enfin ma mère mourut, et je connus les douleurs d’un isolement presque absolu. Pour ne laisser voir ma misère à personne, je ne faisais ni ne recevais aucune visite, et je ne sortais de ma maison que le dimanche pour aller à la messe. J’étais donc parfaitement inconnue de tous, sauf de trois ou quatre vieilles dames qui me fournissaient du travail. Encore ignoraient-elles mon nom et mon pays.
Une seule personne, une jeune fille de quinze ans, qui demeurait dans la même maison que moi et sur le même palier, était parvenue à s’introduire chez moi et m’inspirait quelque confiance. Du moins je n’avais pas pu repousser ses avances ingénues. Elle vivait seule
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avec son père, employé des ponts et chaussées, déjà vieux, qui passait presque toute la journée à son bureau et m’avait priée de veiller sur sa fille. Ce n’était pas tout à fait une amie ; son âge ne le permettait pas ; mais c’était une consolation .
Un jour, cette consolation me manqua. L’enfant fut attaquée de la petite vérole et mourut après une courte maladie. Je restai jusqu’au dernier moment assise au chevet de son lit, et je la soignai avec la tendresse d’une mère.
Après les funérailles, je rentrai chez moi accablée de douleur, dégoûtée de la vie et désespérant de retrouver jamais quelque tranquillité. Pendant que j’étais dans cet état, le père entra dans ma chambre, s’assit près de moi sans parler et fondit tout à coup en larmes. Ce pauvre homme venait machinalement s’asseoir sur la chaise où sa fille s’asseyait ordinairement; il contemplait la broderie qu’elle avait commencée, il la portait à ses lèvres, il baissait les yeux, regardait le plancher fixement, et semblait incapable de parler ou d'agir.
Ici Juliette s’est interrompue.
— Ce récit vous fatigue, mon ami...
— Non, non, continuez, ma chère.
Au fond, j’aurais bien donné quelque argent pour être fort loin de l’hôtel du Lapin-Blanc et pour ne pas écouter cette lamentable histoire. J’ai beaucoup aimé Juliette autrefois, c’est vrai ; mais ce n’est pas une raison pour qu’elle me fasse avaler l’analyse de tous ses sentiments intimes.
Enfin, elle a repris en ces termes :
— Deux mois après la mort de cette pauvre enfant, le père, qui avait pris l’habitude de passer chez moi toutes ses soirées, me dit un jour :
— Mademoiselle Juliette, je voudrais vous faire une proposition ; au nom de l'amitié que vous aviez pour ma fille, ne la refusez pas. Vous vivez seule, et moi aussi. Nous n’avons l'un et l’autre ni parents, ni amis. Appuyons-nous l’un sur l’autre. Je suis vieux, je l’avoue (il avait en ce temps-là quarante-huit ans), et je ne suis guère un parti convenable pour une demoiselle aussi belle et aussi bien élevée que vous ; mais je saurai vous aimer et vous adorer comme un ange. Dites, le Youlez-vous ? J’ai quelques économies, — quinze ou seize mille francs tout au plus ; je vous les offre si vous voulez m’épouser.
L’offre de ce pauvre homme n’était guère séduisante,
mais ma solitude était devenue presque insupportable. Je sentais le besoin de me créer une famille — besoin si impérieux chez les femmes. Nous n’avons pas, comme les hommes, l’ambition ou le plaisir. La jeunesse une fois passée il ne nous reste plus rien, et je touchais déjà les limites. J’avais alors trente-quatre ans.
Enfin, après quelques jours de réflexions, je me laissai aller à la destinée et j’épousai M. Boursaud.Vous voyez ma robe noire et mon bonnet de veuve. C’est de lui que je porte le deuil. Je l’ai perdu il y a huit jours.
Ici les larmes de Juliette ont coulé assez abondamment. A vrai dire, je ne voyais pas clairement le lien \ ' ’
qui joint l’histoire de M. Boursaud à la mienne, ni par où elle peut m’intéresser.
Cependant j’ai prêté l’oreille avec une patience et une politesse admirables. Il m’est venu un soupçon, c’est que la pauvre Juliette, ayant appris par hasard que j’étais encore célibataire, pense à m’offrir la succession de M. Boursaud et à me conduire devant le maire du deuxième arrondissement. Si j’en avais été sûr, vertudieu ! j’aurais bien fait voir que je n’ai pas la goutte aux pieds.
Après les larmes que la pauvre femme devait à la mémoire d’un mari qu’elle ne parait pas avoir adoré de son vivant, Juliette a repris :
— J’arrive enfin au plus terrible malheur de ma vie, à, celui qui devait être mon dernier supplice. De ce triste mariage est née une fille, l’idole de son père, une enfant si belle, si douce, si charmante ! Ma pauvre Armande, hélas! où est-elle aujourd’hui?...
Ici nouveau déluge de pleurs. J’ai bien vu qu’il fallait en prendre mon parti, et dissimulant avec politesse un bâillement, j’ai pris une pose attentive. Car, tout membre que je suis de la Société de sauvetage, de la Société protectrice des animaux et de cinq ou six autres associations philanthropiques, je ne m’occupe pas (j’aurais trop à faire) de ramener dans le droit chemin toutes les jeunes filles égarées. Le dévouement a des bornes. Je suis dévoué aux chiens, aux chats, aux lapins, même aux jeunes détenus de Petit-Bourg, mais je ne sors pas de ma spécialité.
Tout ce que j’ai compris ou retenu de cette lamentable histoire, c’est qu’Armande (un joli nom, mais j’aime mieux Rosine) a fait, il y a quatre ou cinq ans, la sottise de se laisser enlever par un commis-voyageur de passage à Rennes ; qu’on a fait d’inutiles recherches pour la retrouver ; que la police de Paris, occupée d’autres affaires, n’a pas poussé très-loin les poursuites ; que la petite ayant changé de nom s’est perdue dans Paris comme une aiguille dans un grenier à foin ; que la mère, retenue par la nécessité de veiller sur un vieillard paralytique, n’a pas pu diriger les recherches elle-même, et que le vieux Boursaud étant mort il y a quelques jours, Juliette vient à Paris pour tâcher de retrouver sa fille.
— C’est alors, m’a-t-elle dit, qu’étant tombée malade, j’ai pensé à vous, mon ami (permettez-moi de vous donner ce nom) ; vous seul avez assez de crédit pour retrouver et ramener Armande. Vous seul, si vous ayo? gardé quelque souvenir de l’amitié que vous aviez autrefois pour la mère, vous pourrez et vous voudrez prendre ma place. Peut-être n’ai-je pas longtemps à vivre ; jç me consolerai en pensant que cette malheureuse enfant ne sera pas tout à fait pervertie et abandonnée â ses déplorables instincts...
Pauvre femme ! sa douleur me faisait mal. J’aurais voulu la consoler par quelque parole d’espérance ; mais suffisait-il de retrouver Armande ?
J’ai fait les plus grandes promesses et les plus sin-
cères, sans savoir comment je pourrais les réaliser. Tout à coup il m’est venu une idée.
— Ma chère Juliette, n’avez-vous aucun souvenir de votre fille, aucun portrait, rien enfin qui puisse la faire reconnaître ?
Elle s’est levée sur son séant, avec peine, a cherché sous l’oreiller et m’a présenté un dessin.
— Voilà, m’a-t-elle dit, son portrait. Mon mari, qui ne connaissait rien de plus beau qu’elle, en a fait plusieurs esquisses. Voici la plus ressemblante.
Bien ressemblante, en effet, car je l’ai reconnue du premier coup.
C’est le portrait de Rosine. Cette découverte m’a foudroyé. Ârmande et Rosine ne sont qu’une seule et même personne. Celle que j'aime est la fille de Juliette.
Hélas ! je ne sais que trop où la retrouver ! Mais comment dire la vérité à cette pauvre femme qui compte sur moi comme sur son unique appui ? En reconnaissant ce fatal portrait, j’ai senti mes entrailles se tordre comme des cordes de violou jetées au feu, et de peur que Juliette s’aperçût de l’altération de ma voix, j’ai gardé le silence.
Elle me regardait avec anxiété, ne se doutant pas de ma propre émotion, et cherchant à lire ma pensée dans mes yeux. Enfin, j’ai cru nécessaire de dire quelque chose .
— Rosine est bien belle. C’est tout le portrait de sa mère.
— Rosine!... Armande, voulez- vous dire?... a-telle repris.
— Oui, oui, Amande ! Pardon, ma chère Juliette, laissez-moi ce dessin. Je l’emporte. Je reviendrai demain. Je vais mettre des gens en campagne, et j’espère avant peu vous donner de bonnes nouvelles.
A ces mots, j’ai serré la main qu’elle me tendait et j’allais sortir, quand tout à coup me ravisant :
— Peut-être n’avez-vous pas beaucoup d’argent. Permettez-moi, ma chère Juliette, de vous faire une avance que vous me rendrez plus tard.
— Je n’ai besoin de rien, m’a-t-elle dit. Rendez-moi ma fille.
Pauvre femme ! Elle a conservé la fierté des anciens jours, et cependant, si j’en juge par les apparences, elle doit être bien pauvre.
Enfin, je suis sorti.
Mon premier mouvement avait été de dire à Juliette toute la vérité, comment j’ai connu Rosine, comment elle m’a quitté, et quels sont ses projets d’avenir; mais au moment d’ouvrir la bouche, j’ai réfléchi qu’il fallait avant tout prendre un parti à l’égard de Rosine.
Et quel parti dois-je prendre? Je n’en sais rien encore.
Il faut attendre jusqu’à demain. La nuit porte conseil.
C’en est fait. Je suis décidé. C’est une grave aventure dont je vais courir les chances; mais mon bonheur en dépend. Et après tout, je ne puis plus vivre loin» d’elle.
Qu’est-ce qui m’empêcherait de l’épouser? L’opinion de mes amis, les plaisanteries d’un Saint-Cernin ou du club des Patates? Qu’importe ? Suis-je obligé de présenter Rosine à tous ces gens-là ou de leur rendre compte de ma conduite ? Je l’aime, elle m’aime, cela suffit. Je ferai un voyage de six mois en Égypte, sous prétexte de rétablir ma santé épuisée par de trop longues veilles ; je verrai les travaux de l’isthme de Suez, je reviendrai par Smyrne, Constantinople, Athènes. Au retour, tout le bruit qu’aura fait mon mariage sera apaisé.
Franchement, je dois un peu celte réparation à la pauvre Juliette. N'est-ce pas elle qui la première a fait battre mon cœur, et n’est-il pas étrange que je sois amoureux de la fille et que je lui paye la dette que j’avais contractée envers sa mère?
En vérité, les prêcheurs n’ont pas tort quand ils disent que les jugements de Dieu sont impénétrables. C’est un décret de la Providence qui a poussé cette enfant sur ma route, juste au moment où elle allait s’enfoncer dans un tel bourbier qu’aucune main humaine n’aurait pu l’en retirer.
Maintenant, il s’agit de lui apprendre son bonheur, car le mariage lève le seul obstacle qui nous sépare et dans quelques jours nous serons réunis. Je me fais une joie de la surprise et de la douce émotion de cette pauvre Juliette, qui a tant souffert pour moi autrefois, et qui me devra un plus heureux avenir.
Je viens d’écrire et d’envoyer à Rosine le billet suivant :
« Ma Rosine bien-aiinée,
« Veux-tu me recevoir cette après-midi, vers trois « heures, en bonne fortune ? J’ai besoin de te voir. Il « faut que je t’annonce la nouvelle la plus heureuse « pour toi et la plus surprenante ; mais je ne veux en « laisser le plaisir à personne .
« Ton Adolphe qui t’adore. »
... Christian revient. Elle m’attend.
Minuit.
Quelle soirée délicieuse ! J’ai l’âme remplie des plus douces émotions. Je croyais connaître le bonheur ; je n’en avais jusque-là qu’entrevu l’image.
Entre midi et deux heures et demie, j’ai passé tout le temps à faire, défaire et refaire le nœud de ma cravate ; rien n’était assez digne de ma chère Rosine. Je croyais n’avoir plus que vingt ans.
A trois heu res j’ai sonné à la porte. Justine est venue m’ouvrir d’un air mystérieux et souriant, comme si elle avait connu déjà la nouvelle que j’apportais.
— Mademoiselle vous attend, m’a-t-elle dit.
Elle m'attendait en effet, la divine enfant. En me voyant elle s’est levée, un peu pâle d’émotion, et je n’ai eu que le temps de la recevoir dans mes bras, car elle pouvait à peine se soutenir.
Je me suis mis à genoux devant elle sur un tabouret, et entourant sa taille de mes bras, j’ai dit :
— Tu m’aimes donc un peu, ma chère Zizine ?
Elle a levé au ciel ses yeux si beaux.
— Il demande si je l’aime !
— Eh bien, pourquoi m’avais-tu quitté?
— Parce que je t’aime trop, parce que suis folle, parce que je ne suis pas digne de toi, parce que Dieu nous défend...
Je l’ai interrompue. Je ne voulais pas que son confesseur se mit entre elle et moi ; et pendant un quart d’heure au moins, je n’ai fait que lui répéter sous diverses formes ces trois mots : Je t’aime !
A la fin elle s’en est aperçue et m’a dit :
— Vous vouliez m’annoncer, je crois, une bonne nouvelle, mon ami ? Dites, dites bien vite, je suis si curieuse !
Alors j’ai pris un air grave et solennel, et j’ai dit :
— Mademoiselle Armande Boursaud, j’ai l’honneur de vous demander à vous-même en légitime mariage.
Rien ne pourrait peindre la joie de Rosine. Dans l’excès de son bonheur elle m’a embrassé à trois ou quatre reprises. Mais son étonnement n’était pas moins grand.
— Armande Boursaud ! qui t’a dit mon véritable nom ?
— Je te le dirai tout à l'heure, ma chérie. Mais d’abord, donnes-tu ton consentement?
Elle a réfléchi pendant une minute ou deux, et m’a répondu d’un air triste :
— Non, mon ami, je ne veux pas vous laisser faire une telle folie. Rosine, votre pauvre Rosine n’est pas digne de vous.
— Mais je t’aime !
— Non, mon Adolphe adoré, je devrais, je voudrais te servir à genoux comme ton esclave ; mais je ne puis pas être ta femme légitime. C’est un bonheur que le
ciel réserve à quelque femme plus digne de toi. J’ai employé plus d’une heure à vaincre sa résistance. Elle s’obstinait dans sa généreuse abnégation ; il m’a fallu lui jurer (et ce sentiment n’était pas vain) que le bonheur de ma vie ne dépendait plus que de son consentement.
Enfin elle a consenti ; et dès lors ç’a été une joie d’enfant, une joie chaste et folle. Elle ne savait comment me témoigner son amour et sa reconnaissance. Ah ! j’étais bien payé de mon sacrifice .
Tout à coup, au milieu de ses transports les plus vifs, elle s’est écriée :
— Mais vous ne m’avez pas dit, monsieur le sorcier, qui vous avait appris mon véritable nom ?
C’est alors que j’ai parlé de Juliette, et que j’ai raconté à Rosine comment je l’avais connue dans sa jeunesse. ,
L’enfant ouvrait de grands yeux en m’écoutant. '
— Pauvre mère ! disait-elle. Comme elle a dû souffrir !
Et quand je lui ai appris la mort de son père, elle S’est mise à fondre en larmes. Cette pauvre Rosine est la sensibilité même.
— Ah ! papa ! pauvre papa ! C’est moi qui l’ai tué !
Je l’ai prise dans mes bras, rassurée, consolée. J’ai dit, ce qui est probablement vrai du reste, que le vieux Boursaud est mort de sa paralysie et non de ses chagrins de cœur, qu’il fallût se faire une raison et songer au
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bonheur de sa mère, qui désormais ne pourrait plus se séparer du sien propre. Enfin, emporté par ma propre éloquence, et véritablement ivre d’amour et de joie, j’ai voulu l’emmener dès ce soir ; mais l’enfant, qui avait gardé au milieu de son bonheur un sang-froid bien extraordinaire, m’a dit d’une voix suppliante :
— Non, mon ami, je vous en conjure, respectez votre chère Zizine, celle qui va être votre femme aux yeux du monde comme aux yeux de Dieu. Jusqu’au jour de notre mariage, souffrez que je demeure ici. Ce soir, je vais avec vous chercher ma mère. C’est elle qui vous recevra dorénavant, et qui sera un tiers entre nous, au moins jusqu’à ce que nous ayons le droit d’être uniquement l’un à l’autre.
— • Tu as raison, ma chérie, toujours raison, mabienaimée .
Et je me suis mis à genoux, et je lui ai baisé les mains, et j’ai fait cent folies qu’elle considérait avec un air de douce pitié.
Enfin, elle a pris son châle et son chapeau, et ouvrant la porte :
— Mon ami, a-t-elle dit, venez chercher maman.
Justine, qui écoutait, je pense, de l'antichambre, s’est avancée pour demander s’il fallait préparer le dîner. Rosine lui a crié avec sa folle gaieté de vingt ans :
— Trois couverts. Je me marie. Nous allons demander à maman son consentement et nous la ramènerons. Tu demanderas une salade russe pour mon gros loulou, qui est de la fête.
Puis elle a descendu les trois étages comme un tourbillon. Je la suivais de mon mieux, pas assez vite cependant pour ne pas entendre les éclats de rire de Justine et de Christian. Pourquoi non ? Ils partageaient la joie de leurs maîtres.
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A peine étions-nous assis dans la voiture (fermée heureusement !) lorsque Rosine a sauté à mon cou et m’a serré si fort que j’étais à demi-étranglé.
— Oh ! mon gros chéri, mon Dodolphe, ma pintade de Madagascar, je t’adore. Oui, mon gros chimpanzédes îles, à présent, je puis te l’avouer : si tu m’avais tenu rigueur un jour de plus, ma résolution était prise, je me serais jetée dans la Seine... ou dans tes bras ! Mais est-ce bien vrai que tu consens à épouser ta pauvre Zizine ? toi si riche, si beau, si noble, si puissant... Oh ! ce que tu fais là, mon ami, c’est vraiment d’un gentilhomme !
Ce dernier mot m’a touché jusqu’au fond de l’âme. Il chatouillait mes pensées les plus secrètes. On me dira (et je le sais bien) que je suis bourgeois, fils de bourgeois,
oncle, neveu et cousin de bourgeois, et que je mourrai dans la peau d’un bourgeois : c’est vrai ! mais ce n’est pas le titre de comte, vicomte ou marquis qui fait le gentilhomme, c’est l’esprit, le caractère et surtout les manières que notre société moderne, presque entièrement composée de parvenus, commence à perdre. Et même parmi les gens titrés, combien en trouve-t-on qui méritent vraiment ce beau npm de gentilhomme ? Trois ou quatre, tout au plus...
Le duc de Cubzac, mon voisin, dont le premier ancêtre était un des douze pairs de Charlemagne, petit homme avare et quinteux, autrefois prodigue et débauché, aujourd’hui Harpagon, est un de ces trois ou quatre. Le grand-père de sa femme, juif hollandais, fournissait des souliers de carton à l’armée de Sambreet-Meuse. Le fils, grand et gros garçon à la face rougeaude, est le plus assidu coureur de foires et le plus zélé maquignon de tout le département de la Sarthe. Est-il difficile d’égaler ou de surpasser ce duc, celte duchesse, et ce marquis mal élevé ?
Mais les vrais gentilshommes du jour, ce sont les bourgeois — ceux du moins qui datent de 1789; car, pour leurs successeurs, ils ne sont pas encore dégrossis et aiguisés par un long usage de la richesse et par cette science des nuances les plusdélicatesque l’on n’apprend que dans le plus grand monde...
Mais je m’égare. Revenons à Rosine.
Tout son discours, entrecoupé de mille baisers, a passé si vite que nous sommes arrivés à l’hôtel du La-
pin-blanc avant que nous eussions eu le temps de concerter notre entrée. Là, pourtant, je suis descendu seul de voiture, après avoir recommandé à Kosinc de m’attendre un instant. Elle voulait monter la première, se jeter dans les bras de sa mère, et lui dire, d.ès les premiers mots, tout son bonheur ; mais j’ai craint une émotion violente, qui pouvait devenir funeste à la pauvre Juliette, et je suis monté seul.
La mère m’attendait.
— Je vous remercie, mon ami, de vous être souvenu de moi, m’a-t-clle dit d’abord...
Elle n’osait pas aller plus loin ; mais elle attendait évidemment avec anxiété le résultat de mes recherches.
— Avant tout, ma chère Juliette, ai-je répliqué, je crois avoir des nouvelles d’Armande.
— Eh bien ?
Et elle se penchait vers moi avec angoisse.
— Eh bien! ces nouvelles ne sont pas mauvaises. Rosine...
— Quelle Rosine ?
— Ah ! pardon, Rosine est le nom qu’elle avait pris en arrivant à Paris. . . Armande a été plus heureuse que vous ne pouviez l’espérer. Après quelques vicissitudes, elle est tombée aux mains d’un honnête homme...
— Elle est mariée ?
— Non, pas encore. Mais elle le sera bientôt, si vous y consentez.
C’est ainsi qu’en ménageant toujours la transition
d’une révélation à l'autre, je suis arrivé à dire la vérité entière et mon dessein d’épouser Rosine.
Là } je m'attendais à des actions de grâces sans lin, et franchement je croyais bien y avoir quelque droit ; mais Juliette est demeurée pensive et silencieuse. Probablement elle ne pouvait pas me pardonner d’avoir été l’amant de sa tille.
En vérité, c’est une pruderie de province, et une pruderie fort déplacée, car, après tout, ce n’est pas moi qui ai détourné cette enfant du droit chemin, et il me semble que je fais un assez grand effort pour l'y ramener et que Juliette. .. Peut-être a-t-elle quelque ressentiment du passé.
Enfin, elle a levé les yeux sur moi et m’a dit :
— Où est-elle ?
A ces mots, je suis descendu et j’ai ramené Rosine, qui, plus morte que vive, attendait le pardon de sa mère.
Mais Juliette l’a serrée dans ses bras sans dire un mot, et m’a' regardé d’une façon si expressive qüe j’ai compris qu’elle voulait rester seule avec sa fille.
Comme, après tout, je n’aime pas beaucoup les scènes de sensibilité, les larmes, les attaques de nerfs, les évanouissements, les cris et tout l’appareil dramatique que les femmes savent si bien mettre en mouvement, j’ai pris la fuite. Au moment où je sortais, Rosine, à qui sans doute sa mère avait glissé un mot dans l’oreille, m’a dit :
— Mon ami, je vous rends pour ce soir votre liberté.
J’enlève ma mère et je l’emporte chez moi. Nous dînerons tête à tête, et vous reviendrez nous voir demain. Adieu, chéri.
J’ai obéi. Rosine a conquis sur moi un empire incompréhensible. Je suis heureux de lui obéir, heureux de satisfaire ses fantaisies, plus heureux de les prévenir.
Elle a les yeux de sa mère (comment ne m’en étais-je pas aperçu plus tôt ?) mais non le même regard. Celui de Juliette est aujourd’hui triste, sévère et presque dur. Qu’il était doux autrefois ! Celui de Rosine est plein de grâce et d’une gaieté voluptueuse. Mais n’est-il pas singulier que la mère et la fille soient les deux seules femmes dont l’amour m’ait laissé un véritable et profond souvenir !
Mercredi, S heures du soir.
Voilà donc douze jours que je suis le plus heureux des hommes. En vérité, j’étais bien sot de me priver d’un tel bonheur par crainte des plaisanteries de mon club et des ridicules propos des curieux. Je n’ai plus rien à souhaiter. Entre Rosine et Juliette, je défie toute la nature.
Par bonheur, Rosine tiendra de moi toute sa fortune, ear, jusque-là, j’avais eu la précaution de la garder toujours dans ma dépendance pour être plus sûr de sa fidélité. Je lui donnais beaucoup d’argent, mais à condition qu’elle le dépenserait strictement, tout entier, et me ferait honneur au bois et aux avant-scènes. J’étais content d’entendre dire autour du lac, quand Rosine passait, tenant les rênes de Noureddin :
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— À qui donc est cette belle fille ?
— A Puyvelay,
— Heureux coquin !
Maintenant c’est une autre affaire. Je ne veux plus la
montrer, je veux cacher Rosine. Après-demain nous partirons pour Marseille et de là pour Naples. Juliette nous accompagne et jouit de notre joie.
La pauvre femme, après tant de chagrins et de misère, est heureuse du bonheur de sa fille . Elle dit qu’elle me devra la consolation de ses vieux jours. Enfin, j’aurai le plaisir si rare de faire du même coup le bonheur de ceux que j’aime et le mien propre. La vieillesse que j’entrevois dans le lointain et qui effraye la plupart des hommes s’offre à moi sous les plus riantes couleurs.
Mes enfants, (pourquoi n’en aurais-je pas, étant encore dans toute la force de 1 âge?) mes enfants n’auront pas à se plaindre de la destinée .... Je leur réserve une belle fortune et un beau nom. N’est pas Puyvelay qui veut.
J’ai joui délicieusement, cette après-midi, de la douce surprise que j’avais ménagée à ma chère Rosine. Le contrat, dont j’avais moi-même rédigé toutes les clauses sans la prévenir, lui assure dès à présent la moitié de ma fortune, c’est-à-dire quarante mille livres de rente. Après ina mort, elle aura l’usufruit du reste, si je laisse des enfants, et la propriété si je n’ai pas ce bonheur. Son sort est donc parfaitement assuré dans tous les cas,
et pour plus de sûreté, j’ai voulu dès à présent la mettre à l’abri de tout, et même de mes propres caprices. Elle était si charmée de cette attention délicate qu’elle m’a sauté au cou malgré la présence du notaire et des témoins, et s’est assise sur mes genoux en me disant à l’oreille : . .
— Fi ! le vilain Caribou qui veut me laisser veuve et qui croit que je lui survivrai î
En même temps elle a saisi le contrat et allait le déchirer en mille pièces ; mais le petit Bernadet, le clerc, qui surveillait tous ses mouvements, a repris promptement le papier timbré en disant :
— Mademoiselle sera toujours libre de refuser, le cas échéant, la succession de monsieur.
Cette observation, faite avec le sang-froid de la profession, a fait rire Rosine aux éclats.
— C’est vrai, a-t-elle dit. Le cas échéant... Voilà un joli mot et qui recouvre une bien jolie chose. Le cas échéant, mon pauvre chéri, c’est le cas où M. le notaire prévoit que tu seras enterré. Le cas échéant ! Le cas échéant ! Voilà qui est joli et joyeux... Ah ! ah ! ah !
Tout en riant, elle a signé et m’a remis la plume. J'ai signé à mon tour, et, alors, dans l’intérieur de mon propre paraphe, elle a tracé un nez difforme etunebouche immense, disant qu’on me reconnaîtrait mieux à mon portrait qu’à mon paraphe. Enfin, toute l’après-midi s’est passée en folies de toute espèce.
Ce soir, à dix heures, nous irons à la mairie, et nous
US
serons mariés sans brait. A minuit, nous irons à l'église et j’aurai fait le saut.
Diable ! voilà un calembour de mauvais augure. Un Romain reculerait.
Mais ne suis-je pas sûr d’elle et de Juliette?
Jeudi, 4 heures après-midi.
Quel coup de foudre ! Quel tissu d’horreurs !
Ce matin, en me levant, j’étais le plus heureux des hommes. Rosine, enveloppée d’un peignoir garni de dentelles, attendait mon réveil pour déjeuner. Je la regardais avec cette délicate surprise d’une mère qui retrouve son enfant après une absence de plusieurs années, j’admirais tous ses mouvements si gracieux, sa démarche onduleuse et souple... Il me semblait voir une Rosine nouvelle, tant elle avait de noblesse et de dignité..
Après déjeuner, je suis sorti un instant pour me promener sur le boulevard des Italiens et fumer un cigare. A trois pas de la maison j’ai rencontré Justine — Que fais-tu là, Justine ?
— Monsieur, je vous attendais. Vous savez que madame m’a renvoyée?
— En effet, j’ai été surpris que tu ne vinsses pas avec elle hier au soir.
— Ah ! Monsieur, si vous saviez !
Là-dessus, flairaut quelque longue histoire de soubrette renvoyée, j’ai voulu m’esquiver, et déjà je lui faisais un signe bienveillant de la main en poursuivant ma route, lorsqu’elle m’a retenu.
— Monsieur serait-il bien aise de savoir ce que M. Bernadct, le clerc de M e Cacolet, notaire, venait dire à madame en l’absence de monsieur ?
Je me suis senti piqué au cœur par une vipère. J’aurais voulu repousser celte funeste confidence; je n’en ai pas eu la force.
— M. Bernadet, a dit l’odieuse Justine, est le favori de madame.
— La preuve ?
Je sentais que j'allais étouffer. La terre tournait autour de moi et je me suis appuyé contre le mur pour ne pas tomber.
— Si monsieur veut monter en voiture avec moi, je lui donnerai la lettre que madame m’a chargée hier matin de mettre à la poste et qui est adressée à M. Bernadet, rue Jacob, 84.
— Tu as donc gardé cette lettre ?
— Gardée et décachetée. Ainsi , monsieur n’aura pas la peine de briser lui-même le cachet, ce qui ne se fait pas, dit-on, dans la haute société.