‹ Un millionnaireChapitre 6 sur 6 · LA CAMPAGNE DU PfiRE PORÉE · texte numérisé non relu

LA CAMPAGNE DU PfiRE PORÉE

me vient le piège que ce Laiguillon m’a tendu. M. de Courtenay me l’avait envoyé pour m’attirer en France, et comme les lois civiles ne protègent plus les protestants, et que d’ailleurs un arrêt du parlement de Paris a confisqué tous nos bieus au profit du roi, qui a donné à M. de Courtenay l’hôtel et la terre de Saint-Aubin, il comptait sans doute m’arracher par les tortures le secret de la cachette .

— Ah ! malheureuse enfant ! s’écria le père Porée, qui vous empêche de rentrer dans le sein de l’Église catholique, apostolique et romaine ? Je me chargerais de faire rendre gorge à ce Courtenay, ou du moins de vous faire rendre la liberté et les trois raillions que vous cherchez.

— Mon révérend père, répliqua fièrement Christine, voudriez-vous que ma conversion fût le prix d’un marché si honteux ï

— Eh î dit le père Porée, ces conversions-là, quoique un peu forcées au commencement, ne sont pas toujours les moins solides. Jésus-Christ a plus d’un moyen pour appeler les pécheurs et les hérétiques dans la maison de son père. ..

M Mo de Saint-Aubin fronça légèrement les sourcils, — ce qui, sur un visage si doux, devait être le signe d’une vive émotion, et répondit :

— Mon révérend père, je vous remercie de vos bonnes intentions ; mais, s’il faut acheter vos services à ce prix... Mon père va mourir dans l’exil ; mes deux frères

LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE

sont morts sur le champ de bataille pour confesser la foi du Christ ; vous pouvez juger si...

— Soit, interrompit le père Porée. Aussi bien nous avons d’autres sujets d’inquiétude. Il faut d’abord que je délivre le malheureux enfant... Mais, avant tout, avez-vous conliance en moi ?

— Ah ! mon révérend ! dit Christine avec effusion, en tout ce qui ne regarde pas la religion...

— Oui, oui, j’entends, en tout ce qui ne regarde pas l’essentiel. Eh bien ! où sont vos millions?

— A trois lieues d’ici, à deux lieues de Versailles, sous la quatrième dalle d’une vieille chapelle abandonnée qui est au fond du parc de Saint-Aubin. L’or est entassé dans une grande caisse en fer, fermée de deux cadenas. Pour plus de précautions, et afin de n’exciter les soupçons de personne, mon père avait semé de l’herbe dans les interstices des dalles, de sorte qu’on croirait qu’elles n’ont pas été soulevées depuis cent ans.

— Bien ! Et vous êtes sûre de retrouver la chapelle et la dalle ?

— Parfaitement sûre, car la chapelle ne renferme que les tombeaux de ma famille, et personne n’avait intérêt à faire des recherches en ce lieu désert.

— Et, maintenant, dit le père Porée, vous remettez vos intérêts dans mes mains ?

— Ah ! mon révérend père ! avec confiance et avec joie.

— Je vous préviens qu’il vous en coûtera cher, et

LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE

qu’on me demandera beaucoup d’urgent en échange de ce que je veux demander pour vous.

— Plût à Dieu qu’on me demandât tout, et qu’on rendit la liberté à M. l’abbé de Sancerre, et à moi la liberté de retournera Londres! Je ne croirais pas payer trop cher ce double bienfait.

— Eh bien, ma chère enfant, reprenez courage et confiance. Je vais essayer de vous satisfaire. Adieu. Tenez-vous bien enfermée chez le père provincial, et ne vous montrez à qui que ce soit, si ce n’est à sœur Euphéniie. Quant au portier, je vais lui faire les plus sérieuses recommandations de se taire ; mais, grâce au ciel, il en a l’habitude. Adieu, ma fille, adieu, et implorez en notre faveur le Dieu de nos pères, celui qui a daigné s’incarner sur la terre et confier à son vicaire de Rome le gouvernement des rois et des peuples.

Et toi, Mathurin, viens, suis-moi.

A ces mots, le père Porée se coiffa de sou tricorne, monta sur sa mule, comme un conseiller au parlement, et se dirigea tout droit vers l’hôtel de M. Colbert-Desmarets, surintendant général des finances de Sa Majesté.

L*hôtel de M. le surintendant général était situé dans la rue du Harlay, au Marais, qt passait pour l'une des merveilles de Paris ; il tenait le milieu entre une forte* resse du moyen Age et une maison moderne. Du côté de la rue, on ne voyait que grilles de fer aux fenêtres et suisses armés de hallebardes, qui semblaient plantés devant lq porte d’entrée comme des monuments de pierre.

Au dedans, derrière une immense cour, où l’on aurait pu faire manœuvrer un bataillon, s’étendait une grande grille dorée; et derrière cette grille un de ces beaux jar- * dins que le Paris moderne ne connaît plus et dans le* quel nos squares se seraient perdus comme des dés à coudre dans une cuvette.

Naturellement, la partie de la maison qui bordait la

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rue était exposée au nord et contenait les bureaux du ministère, carM. le surintendant n’était pas autre chose que le ministre des finances actuel, mais avec des pouvoirs beaucoup plus étendus. Le plus souvent, il votait l'impôt qu’il était ensuite chargé de lever sur les contribuables.

A chaque création nouvelle d’impôts, cinq ou six cents pauvres diables, mourant de faim, s’amassaient dans la rue et criaient sous les fenêtres du surintendant. Celui-ci, homme ferme et grand politique, faisait appeler un bataillon de Suisses et tirer sur la canaille, à bout portant. Trente ou quarante hommes étaient tués sur le coup ; deux ou trois cents étaient estropiés ; cinquante ou soixante étaient pendus ; quatre-vingt-dix ou cent étaient envoyés aux galères. C’est ce qu’on appelait rétablir l’ordre et faire respecter l’autorité.

En revanche, M. le surintendant se portait trèsbien ; il était gros, gras, frais et réjoui. Celui-là, du moins, prospérait au milieu de la misère universelle. Il passait, de plus, pour un beau génie, grâce à ses inventions d’édits bursaux et à ses créations d’offices nouveaux. C’est lui qui avait inventé les conseillers du roi essayeurs de beurre, les conseillers du roi essayeurs de charcuterie, etc. Tous les ans, cinq ou six ceuts nouveaux fonctionnaires acquéraient le droit de conseiller le roi sur quelque matière, jusque-là inacces-, sible au fisc. Nouvelle lèpre ajoutée à l’ancienne. De plus, M. le surintendant ne se privait pas de rogner les écus et de fabriquer de la fausse monnaie.

LA CA.MPAGNE DU PÈRE PORÉE

Le Parlement se plaignait ; on envoyait deux ou trois magistrats en exil, le reste prenait patience.

C’est l’antique monarchie, le bon vieux temps, — ce qu’on regrette enfin.

Il était une heure après-midi. M. le surintendant, qui dînait à onze heures, venait de se lever de table et faisait doucement sa sieste dans son jardin, lorsqu’on vint lui annoncer qu’un révérend père jésuite demandait à lui parler.

— Et quel est ce jésuite ? demanda M. Desmarets d’une voix terrible , car, soit par politique et pour éloigner les solliciteurs importuns, soit par tempérament de famille ou pour imiter son oncle, le fameux Colbert, qui avait été en son temps la figure la plus rébarbative du royaume, il fronçait constamment ses noirs sourcils et ne parlait qu’en grondant, même à sa famille.

— Monsieur le surintendant, dit humblement le secrétaire, c’est un professeur de rhétorique du collège Louis-le-Grand, le père Porée.

— Que vient faire ici cette robe noire ? demanda Desmarets en grondant encore davantage. Croit-il que je vais me mettre à l’école, à mon âge ?

Naturellement, le secrétaire sourit avec complaisance comme si son maître avait dit la plus belle chose du monde.

— Monsieur le surintendant, dit-il, le père Porée veut vous entretenir d’une affaire très-importante.

Desmarets éclata de rire.

t98 La campagne du père porée.

— Ils sont tous comme cela» Ils ont tous quelque affaire importante, et leur affaire se réduit toujours à me

proposer un projet impraticable et à me demander une pension. Dis à celui-là que je n’ai point d’affaire avec les jésuites.

— Il n’est pas nécessaire de vous déranger pour cela, monsieur le secrétaire, répliqua doucement le père Porée qui s’était approché sans être aperçu. SiM. le surintendant ne veut pas m’écouter, j’irai jusqu’au roi. Il Vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints.

A ces mots, il salua profondément le surintendant et le secrétaire, remonta sur sa mule et partit.

Mais il prenait, cette fois, le chemin de Versailles et allait expliquer son affaire au père Letellier, confesseur du roi, et l’un des hommes les plus importants delà Compagnie.

Mathurin, monté comme lui, le suivait sans rien dire.

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*-• Maltdtier, va ! s’écria enfin le père Porée, après un long monologue intérieur, dont ce mot était sans doute la conclusion.

— Monsieur, dit Mathurlh offensé, je sais bien totit lè respect que je vous dois, et je ne croie pas y avoir manqué en aucun cas, non plus que mon pauvre mettre, le chevalier de Sancerre ; pourquoi m’ittsUltea-Vous de ce nom ?

•** De quel nom ?

— De maltôtier ; car enfin je n’ai jamais tttê, ni empoisonné, ni volé, ni maltraité personne ; j’ai vécu péniblement en travaillant beaucoup et en servant modestement, suivant ma condition, un gentilhomme de mérité.

- Mais, mon ami, dit té père Pétée, ti h’êét pas toi

LA CAMPAGNE DU PÈRE PURÉE

que j’appelle ainsi. C’est ce gros surintendant qui n’a ni cœur, ni âme, ni esprit, ni bon sens, ni jugement, ni cervelle, et qu’on n’en charge pas moins de gouverner la France ; c’est ce financier épais qui soutient l’État, comme la corde soutient le pendu ; c’est cet inventeur d’édits bursaux, c’est ce misérable à qui je viens offrir l’occasion de rendre service à un malheureux, de sauver la nation qui est en grand danger, de faire le bien, enfin, ou, ce qui est encore plus à sa portée, d'empêcher le mal, et qui me reçoit comme un chien dans un jeu de quilles ; c’est ce gratte-papier, dont le grandpère vendait du drap toute la journée dans une arrièreboutique et n’en vendait pas tout son soûl, dont le père, l’oncle et les cousins -ont vécu sur la France, comme la vermine sur les animaux, en la suçant et en la dévorant jusqu’à l’os, c’est ce recors, ce...

— Monsieur, dit Mathurin, calmez-vous, s’il vous plaît, il y a des espions partout.

— Et quand je pense, continua le père Porée, que le sort de mon pauvre abbé dépend de pareilles espèces, je sens la colère me monter à la tête et me gonfler le cœur.

— Mais, Monsieur, dit Mathurin, qui ne perdait jamais une occasion de s’instruire, est-ce qu’il y a toujours eu des mal tô tiers ? - •

— Certainement, mon pauvre garçon, parce qu’il y a toujours eu des ânes pour le bât, et des malheureux pour payer l’impôt, et des coquins pour ruiner les malheureux en vivant à leurs dépens.

LA CAMPAGNE DU PÈRE PURÉE

— Et aura-t-on toujours des maltôtiers ?

— Ma foi, je n’en sais rien, mais c’est bien probable, tant que nous n’aurons pas le bon sens de faire nos affaires nous-mêmes. Cependant, je vois venir des jeunes gens qui ne seront peut-être pas aussi faciles à conduire que leurs pères. J’avais, il y a trois ans, dans ma classe, un petit serpent qu’on appelle Arouet et qui est fils d’un notaire au Châtelet. Le petit drôle, quia plus de malice qu’un singe et plus d’esprit que tous ses camarades ensemble, m’embarrassait souvent par ses questions et sa manière de raisonner. S’il porte dans les affaires d’État la curiosité qu’il avait dans celles de la religion, les Desmarets et leurs pareils, n’ont qu’à bien se tenir ; il leur donnera du fil à retordre. Ce garçon ira loin, s’il n’est pas pendu ou brûlé.

Tout en causant et pressant le pas de leurs mules, le père Porée et son compagnon arrivèrent enfin à Versailles.

Là, sans perdre de temps, Mathurin mena les deux mules à l’auberge et leur donna une forte ration d’avoine : bonne précaution, car le père Porée paraissait pressé de reprendre le chemin de Paris, et n’était pas venu pour faire sa cour.

Cependant il alla tout droit au palais et demanda l’adresse du père Letellier, confesseur du roi.

A ce nom vénéré, ou plutôt redouté de toute la France, tout le monde s’empressa de saluer bien bas le jésuite et de lui indiquer le logement que son confrère occupait dans le palais.

LA CAMPAGNE Dtï PÈRE PORÉÈ.

Car Louis XIV, tombé depuis trente ans dans la dévotion, et revenu de ses erreurs de jeunesse, n’avait plus d autres conseillers intimes que le père Letellier et M“" la marquise de Maintenon, celle que les courtisans traitaient avec le respect dû aux reines, que les bourgeois appelaient plus familièrement « la vente Scarron, » et quo le peuple, plus familier encore, avait baptisé de ce petit nom d’amitié : la vieille guenon !

Par cette alliance étroite de la vieille guenon et du confesseur *— deux têtes dans un bonnet — toutes les affaires religieuses et bien souvent les affaires politiques étaient dans la main du jésuite Lêtellier, homme violent, bilieux, xélé pour les Intérêts de son ordre, ardent contre les protestants, furieux contre les jansé*nistes, digne conseiller d'un roi pour qui Bossuet avait écrit cet étrange catéchisme «l’État , la Politique tirée de l'Écriture sainte.

Ordinairement, la maîtresse- et le confesseur sont brouillés. Là, c’était tout le contraire ; la maîtresse était vieille, dévoie, ambitieuse, prude et despotique. Elle introduisait Letellier au conseil des ministres* Letellier, à son tour, l’introduisait au confessionnal, de sorte que les pensées les plus secrètes de Sa Majesté ne pouvaient échapper ni à l’une ni à l’autre.

Pour plus de sûreté, et afin que le roi, qui prenait plus souvent médecine que le bonhomme Argant, et qui se croyait toujours près de mourir, eût toujours son confesseur sous la main, ou l’avait logé dans le pâlàfc.

Par là il était toujours prêt à porter secours, 4 blAh*

LA CAMPAGNE DU PÈRE PURÉE

cbir l’âme de Louis XIV et à donner l’absolution en cas de besoin : Fils de saint Louis , montez au ciel !

En dehors de ses fonctions, le père Letellier était détesté de la cour et de la ville. Ses manières, qui n’avaient rien de la souplesse insinuante de son prédécesseur, choquaient et indignaient tous les courtisans. Ses persécutions contre les protestants et surtout contre les jansénistes, parti austère et respecté, l’avaieut rendu odieux.

Haï et digne de l’être.

Tel était le personnage de qui dépendait le sort de l’abbé de Sancerre et de M lle de Saint-Aubin.

A première vue, le père JPorée désespérait d’apprivoiser ce sanglier farouche; mais il comptait sur un moyen, à sou avis, irrésistible.

L’antichambre du père Letellier était pleine de solliciteurs. Il était le canal des grâces, si l’on peut appeler grâces les services qu’il rendait quelquefois, mais toujours malgré lui, et que sa morgue tyrannique rendait presque insultants.

Des évêques, des archevêques, deux cardinaux, une douzaine de riches abbés attendaient leur tour. Plus près de la porte d’entrée se tenaient quelques gentilshommes, chevaliers de Saint-Louis, chevau-légers ou mousquetaires qui causaient à voix basse et n’osaient se mêler au groupe plus riche et plus brillant des dignitaires de l’Eglise.

Le père Porée, avec sa modestie ordinaire, alla s’asseoir près d’eux et, presque sans y songer, prêta l’oreille à la conversation.

LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE

— Je reviens de Flandre, disait un vieil officier. L’armée est bien malade. M. de Villars n’a pas d’argent. Les troupes n’ont pas reçu de paye depuis trois mois ; elles mangent de deux jours l’un ; la moitié des soldats est occupée à la maraude ; le reste ne demeure sous les drapeaux que par un miracle de discipline.

— Cependant, dit. un aiitre gentilhomme, l'ennemi est arrêté. Ce n'est plus le temps d’Oudcnarde et de Ramillies. Villars est un autre homme que ce Villerov.

— Oui, Villars est autre homme, et il tient tête à l’ennemi; mais la guerre ne peut plus durer. Nos soldats se battent avec fureur, quand ils se battent ; mais on ne se bat pas tous les jours. Faute de pain, les plus belles entreprises avortent. Nous gardons nos lignes quand nous devrions attaquer celles du prince Eugène . . .

Ici la porte s’ouvrit, et le père Letellier parut, reconduisant le cardinal Billy .

Aussitôt tout le monde se tut et tous les fronts s’inclinèrent comme sur le passage du roi. Le père Porée s'inclinait plus bas que les autres pendant que son confrère, relevant seul la tête avec orgueil, jouissait de ces marques d’humilité des courtisans.

Tout à coup son œil perçant aperçut le père Porée et reconnut runiformc de la Compagnie de Jésus. Letellier était charmé de montrer à tous ces solliciteurs qu’un simple jésuite était bien supérieur à tous les autres êtres de la création, et, sans tenir compte du rang, de la naissance ou de la dignité épiscopale, il s’avança vers le

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père Porée d’un air de bonté protectrice, et grimaça un sourire.

Je dis : grimaça, car la nature n’avait pas destiné sés lèvres au sourire. Cependant l’intention était si claire, que tous les assistants furent indignés de se voir préférer un simple jésuite, et que le père Porée stupéfait de cet accueil favorable auquel il ne s’attendait pas, ne trouva pas un mot à dire.

Ce silence ne déplut pas à Letellier. Il était ravi de faire effet sur son confrère et, par lui, sur toute l’assemblée.

— Remettez-vous, dit-il avec bonté, et suivez-moi.

Le père Porée obéit et entra dans le cabinet du confesseur du roi.

— Qui êtes vous? demanda Letellier. Je croyais connaître presque tous les jésuites de France, et je ne me souviens pas de vous avoir encore rencontré.

— Mon révérend, répondit l’autre, je suis le père Porée, professeur de rhétorique au collège Louis-Lc-Grand.

— Ah ! je me souviens maintenant, s’écria Letellier. C’est vous qui êtes l’auteur d’une pièce de vers latins dans laquelle l’ordre a célébré mon entrée en fonctions après la mort du père La Chaise. Oui, oui, je m’en souviens maintenant. Après avoir peint le deuil où la mort du père La Chaise avait jeté la France, vous disiez les espérances que faisait concevoir le choix de son successeur.

Sed nova post mortem Sedis titubante resurgit Spes mundo . ; .

LA CAMPAGNE DU PÈllE FORÉE.

— Quoi! vous avez lu* vous m’avez fait l’honneur de lire ma pauvre pièce de vers ! s’écria le père Porée ivre de joie

— Assurément, et môme, quoique les vers soient fort beaux en général, cependant je me permettrai une légère critique; le substantif Sedes est-il une traduction bien juste et bieu convenable du nom propre La Chaise ?

— Mon révérend, répliqua le père Porée, en qui l’instinct du poète étouffa la prudence, il est difficile d’imaginer ce que Virgile ou Lucrèce auraient pu dire si l’un des deux avait essayé de traduire, pour les habitants de la via Suburana, ce nom vénérable...

Par bonheur, les vers latins auxquels le père Letellier faisait allusion contenaient un tel éloge de sa prudence, de sa piété, de sa bonne foi, de sa grandeur d’âme, de son maintien majestueux, de sa discrétion, de son crédit auprès du roi, de son génie et de son éloquence, qu'il se laissa contredire assez complaisamment. D’ailleurs, aux yeux du latiniste Porée, il n’était pas fâché de passer pour un homme de cour.

Il n’insista donc pas sur sa critique, et ce fut fort heureux, car le père Porée était homme à lui tenir tête et à perdre ainsi la cause du pauvre abbé de Sancerre et de 31“° de Saint Aubin.

— Mais, dit Letellier, qu’êtes-vous venu faire ici, mon révérend? Je vous y vois rarement...

Cette question rappela le père Porée du ciel en terre.

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— Pardonnez-moi, répondit-il, de vous avoir dérangé...

— Oh ! ce n’est rien. Je sais d’avance ce que veulent tous les gens qui remplissent mon antichambre. L’un est abbé et veut devenir évêque ; l’autre qui est évêque veut devenir archevêque ; l’archevêque veut être cardinal, et le cardinal vient ici par habitude, par reconnaissance ou je ne sais pourquoi, car je ne puis rien faire pour lui, excepté, s’il est à Bordeaux, à Toulouse ou à Besançon, de le dispenser de vivre dans son diocèse... Croyez-vous que je me soucie de tous ces genslà? Vous me faites plaisir au contraire de m’en délivrer du moins pour un instant... Voyons votre affaire.

— Mon révérend, dit le père Porée, il s’agit de réparer une grande injustice.

— C’est toujours par là, interrompit Letellier, que commencent toutes les pétitions,- et c’est ce qui rend mon métier si ennuyeux.

— Un de mes anciens élèves, continua le père Porée, l’abbé de Sancerre, nouvellement investi par vous de l’abbaye de Saint-Florent, et promu d’ailleurs aux plus hautes dignités de l'Eglise, vient d’être victime d'uu affreux guet-apens.

- Ah ! ah ! dit le père Letellier en se croisant les jambes et se couchant à demi dans son fauteuil, voilà qui devient intéressant... Continuez, mon révérend père.

Le père Porée raconta tout ce que le lecteur a déjà vu, non sans pallier, bien entendu, les atteintes que son

élève avaient portées à l’autorité royale, et finit par demander la mise en liberté de l’abbé de Sancerre.

Letellier l’écouta sans interrompre ni faire aucune question.

Quand le récit fut terminé :

— Mon révérend, dit Letellier d’une voix lente et un peu ironique, votre narration est fort bien faite et dans le goût des meilleures de Tite-Live, mais vous avez, je le crains, oublié quejques circonstances essentielles. M"* de Saint-Aubin n’est-elle pas huguenote? M. de Courtenay n’était-il pas muni d’un ordre de Sa Majesté, contresigné par M. de Ponlehartrain ?

Le père Porée resta muet.

— Vous voyez, dit Letellier, que ma police est bien faite et que rien ne m’échappe.

— Si vous savez tout, s’écria le père Porée, vous devez savoir aussi que ce malheureux enfant n’a jamais eu aucun dessein criminel contre l’autorité royale, qu’il est venu seulement au secours d’une jeune fille sans défense et dont il ne connaissait pas la religion, qu’il...

— Je sais, interrompit Letellier, beaucoup plus de . choses que vousnepouvez'croire. Je sais, mon révérend, que vous avez refusé l’entrée de voire collège, hier au soir, à un exempt du roi ; je sais que ce matin vous avez fïh,’ évade? les ennemis du roi...

-V \h ! mon père, reprit Porée, fallait-il laisser la police S’introduire dans une maison de la Compagnie de Jésus, dans cet asile iusque-là inviolable? Devons-nous

LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE

donner l'habitude aux officiers du Parlement de pénétrer dans le sanctuaire ?

Ici le terrain était plus solide, et le père Letellier, tout confesseur du roi qu’il était, n’aurait pas volontiers sacrifié les privilèges de son ordre à l’autorité royale et bien moins encore au Parlement, ennemi juré des Jésuites. Porée s'aperçut qu’il avait fait une habile diversion.

r— Je ne vous blâme pas, reprit gravement Letellier, d'avoir défendu les privilèges inviolables de notre ordre, mais d’avoir donné asile aux hérétiques. Et que signifie ce rapport de police dans lequel on me dit (je l'ai reçu deux heures avant votre arrivée ) que M. de Courtenay, indignement insulté et provoqué par ce petit Sancerre, allait croiser l’épée avec lui vers la porte Maillot, lorsque la maréchaussée est arrivée à temps pour désarmer et emporter Je petit abbé ?

— Hélas ! dit le père Porée, voilà le guet-apens dont je me plains. Ce malheureux enfant a été attiré dans un piège ; mais si vous saviez combien il est doux, pieux, pacifique et bon...

— Oui, et pour son coup d’essai, il protège une hérétique, se révolte ouvertement contre le roi et se bat Q n duel contre un officier de dragons. En vérité, mon révérend, si vos élèves pacifiques sont de ce caractère, que sont donc les autres et quel enseignement leur avezvous donné?,,. Il n’y a qu’un mot qui serve. M' le de Saint-Aubin sera enfermée pour sa vie dans un couvent de filles repenties. M. de Sancerre sera mis à la Trappe

LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE

pour cinq ans, et passé ce temps, si sa conduite indique un repentir sincère, eh bien, je le ferai rentrer dans l’Eglise et je lui rendrai son abbaye... Voilà tout ce que je puis faire. Encore, est-ce grâce à la considération toute particulière que j’ai pour vous, que je vous fais cette faveur d’épargner à cet abbé séditieux le juste châtiment qu’il mérite... Et maintenant, si vous voulez, changeons de conversation. Etes -vous content de votre collège et de vos élèves ? Les bonnes études sont-elles en honneur à Louis-le-Grand ?

— Tout est perdu, pensa tristement le père Porée. Hélas ! que n’ai-je l’éloquence de saint Jean Chrysostôme ou de saint Augustin, pour fléchir ce juge inexorable !

Tout à coup, un jeune jésuite entra, glissa sur le tapis jusqu’au père Letellier, et lui remit une lettre dont la lecture assombrit encore ce visage si sombre. 11 froissa la lettre avec colère et la jeta sur son bureau. Lejeune jésuite sortit en silence et sans bruit, comme il était entré.

Evidemment la nouvelle était fâcheuse ; mais quelle était cette nouvelle ? voilà ce que le père Porée se demandait avec une inquiétude toujours croissante. Mauvais moment, à coup sûr, pour plaider la cause de son ami ; cependant, comme il n’avait pas le choix de l’occasion, il attendait l’inspiration du ciel.

— Il y a des jours où la Providence semble se plaire à nous éprouver, dit enfin Letellier. J’apprends à l’instant que le Saint-François-Xavier, navire de 500 tonneaux, qui revenait du Mexique et de la Guadeloupe, a été pris par un corsaire hollandais. Il y rfvait à bord cinq millions de marchandises, dont un tiers appartient à la Compagnie de Jésus. C’est un coup terrible pour notre commerce des Indes occidentales. Comment feronsnous l’échéance?

Dtgiiiz

LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE

Ce mot fut un éclair pour le père Porée.

— Mon révérend père, dit-il tout à coup, à quelle somme se monte votre échéance?

— A quoi bon cette question? répliqua Letellier étonné. Vous n’avez sans doute pas fait un million d’économies sur la gestion de votre collège?

— Pardonnez-moi celte curiosité, dit Porée. Je crois qu’on peut trouver le million.

— En or ?

— En or ou en argent .

— D’ici à deux jours?

— Avant vingt-quatre heures.

Jamais coup de théâtre n’eut un effet plus prompt. Letellier rapprocha son fauteuil de celui de son confrère .

-r- Est-ce que vous faites secrètement la banque? ilemanda-t-i!.

— Oh! pour qui me prenez-vous, mon révérend?

répliqua Porée avec dédain.

— vous a chargé d’un fidéicommis?

— A peu près. Vous engagez-vous à faire rendre la liberté à l’abbé de Sancerre et à M 11 " de Saint- Aubin ?

— C’est un marché que vous me proposez ?

— Oui, mon révérend père.

Et il raconta l’histoire du trésor enfoui dans la chapelle du parc de Saint-Aubin, mais en ayant grand soin de ne pas dire le chiffre de ce trésor et surtout de ne pas dévoiler la cachette, car il n’était pas sans défiance.

LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE

— Oli ! s'écria Letellier avec ferveur, par quelle voie cachée la Providence se plaît à confondre la Vaine sagesse de ses serviteurs ! Ce million que vous offrez à la Compagnie de Jésus arrive aussi à propos que la eruche d’e*u que l’ange apportait à la pauvre Àgar dans le désert.

— Vous vous engagez, dit Porée, à obtenir sur-lechamp de Sa Majesté la grâce de mes amis ?

— Je m’engage à la demander ; mais Sa Majesté est fort jalouse de son autorité et garde une horreur bien naturelle de tous les hérétiques.

— Peut-être, dit modestement le père Porée, aurai-je des arguments assez forts pour toucher le cœur et fléchir le courroux de Sa Majesté.

— Auriez-vous un autre million à lui offrir? demanda Letellier en riant ; dans ce cas votre affaire est sûre.

Mais Porée ne voulut pas s’expliquer davantage.

— Eh bien, venez avec moi, dit Letellier; un messager qui apporte de si bonnes nouvelles ne doit pas faire antichambre. Je veux vous présenter tout de suite à Sa Majesté, qui doit se promener en ce moment dans les jardins de Versailles.

Les deux jésuites se levèrent, passèrent dans le salon d’attente, et là, le père Letellier, d’une voie haute et vibrante et d’un air délibéré, dit sans façon à ceux qui l’attendaient :

— Messieurs, je regrette de ne pouvoir vous entendre en ce moment. Sa Majesté me prie d’aller à sa rencontre et de èonférer avec elle sur les affaires de l’Église.

LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE

Le service du roi passe avant tout. Recevez, Messieurs,

toutes mes excuses.

Puis il salua de la main les évêques et les archevêques, ouvrit la porte et disparut avec le père Porée.

Tous les assistants furent confondus et gardèrent le silence, excepté le gentilhomme qui revenait de l’armée de Flandre, et qui dit assez haut pour être entendu des valets de chambre :

— Ce Letellier est un cuistre bien arrogant.

C’était apparemment la pensée de tous, car personne ne s’avisa de dire le contraire.

Ce n’était pas une petite affaire que de se rencontrer face à face avec Sa Majesté Louis XIV, roi de France et de Navarre. Jamais roi ne sut marcher, se tenir en public, se taire ou parler avec plus d’à-propos et de majesté.

(1 avait une telle habitude de régner, et l'attitude royale lui était si naturelle, qu'il était devenu le type et le modèle de tous les rois et de tous les princes de son temps. Ceux mêmes qui le haïssaient le plus venaient à Versailles prendre de lui des leçons de maintien. 11 riait rarement, ne s’emportait jamais, et se considérant comme l’image de Dieu sur la terre, il avait pour sa propre personno un respect extraordinaire.

C’est ce respect constant de lui-même qui faisait sa force et qui le rendait si imposant. Un mot de lui était une faveur sans prix ou une disgrâce dont on ne se cou-

LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE

solatt pas. U dit un jour : « Parce que Racine sait faire des vers, croit-il savoir gouverner'?» Racine en mourut. Vauban, le meilleur, le plus dévoué et le plus sage de ses serviteurs, Vauban mourut de chagrin, lui aussi, parce que le roi avait désapprouvé son livre sur la Düne royale.

Les écrivains de ce temps-ci, enhardis à parler par quaire ou cinq révolutions, s’étonnent de cette sensibilité excessive, et se moquent peut-être de Racine et de Vauban ; mais ils n’ont aucune idée du prestige prodigieux et tout personnel de Louis XIV. Pensez, d’ailleurs, qu’outre son mérite propre, qu’on ne peut pas nier, il rayonnait de tout l’éclat des victoires que la France avait remportées depuis un siècle, et de toute la gloire des Turenne, des Coudé, des Luxembourg, des Colbert, des Bossuet, des Pascal, des Corneille, des Molière, des La Fontaine, des La Bruyère, des Fénelon. La plupart de ces hommes illustres étaient morts; de grands revers avaient succédé aux victoires ; mais lui, survivant à tout un siècle écroulé, restait encore debout comme une ruine majestueuse. Ses ennemis mêmes, ii Vienne, à Londres, à Berlin, à Amsterdam, l’appelaient le grand Roi, ou plus simplement « le Roi. »

On se figure aisément quelle devait être l’émotion du père Porée, qui n’avait jamais entrevu Louis XIV que dans quelques rares cérémonies, et qui allait, sans préparation, se rencontrer face à face avec lui. Son cœur battait fortement, et il craignait de perdre contenance ; mais la présence de Lelellier le rassurait un peu.

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Bontems, le premier valet de chambre du roi, déclara que Sa Majesté, trop occupée ce jour-là pour suivre la chasse, se promenait dans une allée du parc avec M. le comte de Pontchartraiu .

% — La santé de Sa Majesté est-elle bonne ? demanda Letellier.

— Assez bonne, répliqua Bouteras* Sa Majesté a pris médecine hier, suivant l’ordonnance de M. Fagon, et s’en est bien irouvée. Elle avait fort bon appétit à dîner.

Ce renseignement fit grand plaisir au père Porée, car les entrailles de Sa Majesté avaient» suivant l’opinion générale, la plus grande intluence sur l’humeur de Sa Majesté, et l’appétit de Sa Majesté était souvent supérieur à ses forces.

Mais ce jour-là, par bonheur, n’était pas jour d’indi- * gestion. Le père Porée en remercia Dieu du fond du cœur et suivit son guide dans le parc.

Ils rencontrèrent le roi au détour d’une charmille ; Louis XIV s'avançait lentement, car il avait soixantequatorze ans, et il sentait déjà toutes les infirmités de la vieillesse. Son bras était appujé sur celui do M. de Pontchartrain, qui venait de lui communiquer les dernières nouvelles de la guerre.

— M. de Villars m’écrit, dit Pontchartrain en achevant sou discours, que son crédit personnel est épuisé, aussi bien que celui des principaux officiers de l’armée; que les vivres manquent, et que sans l’aide de Mgr de Fénelon, archevêque de Cambrai, qui a fait de son palais un

Oigiteed ta y - fe oogle

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hôpital et qui soigne les blessés à ses frais, nos malades mourraient comme des mouches.

— Eh bien ! dit le roi, écrivez à M. Desmarets qu’il faut qu'il saigne sa caisse et qu’il envoie un million en Flandre.

— Sire.M. Desmarets està bout d’expédients. 11 acréé l’autre jour cinquante charges nouvelles. Personne -ne s’est présenté pour les acheter. Il ne paye qu’avec du papier; mais ce papier est si déprécié que les fournisseurs n’en veulent plus.

Le roi fronça le sourcil.

— C’est bien, dit-il. J’aviserai. Revenez vers six heures du soir prendre mes ordres avant de retourner à Paris...

A ces mots, Pontchartrain s’éloigna»

— C’est vous, père Letellier, dit le roi. Les affaires vont mal, et Dieu semble m’abandonner.

— Sire, répliqua gravement Letellier, Dieu n’abandonne jamais les rois qui ont fait autant que vous pour sa sainte cause. En ce moment même, il vous envoie un secours inattendu.

. — Oh ! oh ! dit le roi étonné, est-ce de l’argent que vous m’offrez au nom de votre Compagnie ?

— A peu près. Sire, répliqua Letellier, et voici l’instrument dont la Providence se sert pour vous rendre la confiance... Venez ici, mon révérend père.

Il lit signe au père Porée d’approcher.

Celui-ci se présenta modestement, mais sans embarras. Au moment critique, il avait oublié sa timidité

LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE

ordinaire et ne se souvenait plus que de la nécessité de sauver ses amis.

— Sire, dit-il, une sujette fidèle de Sa Majesté demande la permission de lui offrir un million en or pour les besoins de l’armée de Flandre.

Jamais Louis XIV n'avait été plus étonné ; mais son visage majestueux ne laissa voir aucune surprise. Il reçut cette nouvelle si favorable et si inattendue comme si Dieu se fût engagé d’avance à l’aider dans toutes ses entreprises.

Le père Porée expliqua en peu de mots d’où venait cet or et à qui il appartenait. En môme temps, il raconta les aventures de M"* de Saint-Aubin, le danger d’où Sancerre l’avait tirée, les deux tentatives d’enlèvement de Courtenay et l’odieuse trahison de celui-ci et de son complice Laiguillon. Il n'oublia, et à dessein, que de parler du million qu'il donnait à la Compagnie de Jésus.

— M. de Courtenav sera sévèrement puni, dit le roi. Laiguillon sera envoyé à Toulon. J’ai besoin de recrues pour mes galères. Quant à M ,,e de Saint-Aubin, je ferai reviser son procès et je lui ferai rendre son château, s'il est possible. Dans tous les cas, je vais donner ordre à M. de Pontchartrain pour qu’on la laisse en pleine liberté de recouvrer les débris de sa fortune. J’accepte cependant le million que vous m’offrez en son nom ; mais c’est à titre de prêt. L’état de mes affaires ne me permet pas de repousser ce secours inespéré que Dieu m’envoie.

LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE

— Et mon élève, sire ?

— Votre élève, reprit Louis XIV en souriant, serait sans doute un fort mauvais ecclésiastique, et pourra me servir plus utilement à la frontière. Dhes-lui qu’en faveur de M"* de Saint-Aubin, je lui pardonne son escapade, que je lui donne une compagnie, et que je l’envoie en Flandre gagner ses éperons auprès de M. de Villars. S’il me sert bien j’aurai soin de sa fortune, et si M l|e de Saint-Aubin le voit d’un œil favorable, eh bien ! après la campagne, je m’engage à signer leur contrat de mariage.

A ces mots, le père Porée, au comble de la joie, se confondit en remercîments. Ainsi donc, il avait tout sauvé. Il jouissait d’avance du fruit de ses soins et du bonheur qu’il allait donner à son ami.

— Un mot encore, mon révérend père, dit Louis XIV. Le temps presse, ne laissez pas à votre protégé le temps de faire ses adieux à M l|e de Saint-Aubin. M. de Villars ne peut plus attendre. Il a besoin d’argent. Dites à M. le chevalier de Saucerre qu’il parte à franc étrier pour l’armée, et qu’il annonce l’arrivée prochaine du million. Je lui réserve le plaisir de porter cette heureuse nouvelle à son général. C’est le moyen de lui ménager un accueil favorable. Quant à vous, faites porter cet or à M. Desmarets qui se chargera de l’envoyer sous escorte à M. de Villars.

A ces mots, d’un air et d’un geste gracieux, il congédia le père Porée qui se retira en même temps que Letellier.

3 Si LA CAMPAGNE DU PÈHE POHÉE.

— J’admire votre prudence, dit Letellicr; si vous aviez parlé du million que M" c de Saint-Aubin offre à la Compagnie de Jésus, le roi, qui a besoin d’argent, aurait tout pris.

— Tout emprunté, voulez-vous dire, mon révérend, ear il ne prend pas l’argent de M Ue de Saint-Aubin ; il l’emprunte seulement .

— C’est tout à fait la même chose, dit Letellier» Que Dieu nous garde d'être jamais les créanciers du roi et de M . Dcsmarets !

A ces mots, les deux jésuites se séparèrent en riant, et le père Porée, remontant sur sa mule, reprit avec Matburin la route de Paris.

Les ordres du roi furent exécutés de point en point, et l’abbé, devenu le chevalier de Sancerre et capitaine d’une compagnie de mousquetaires, partit pour l’armée sans avoir revu M"* de Saint-Aubin.

Le père Porée avait pris pour prétexte la nécessité d’obéir au roi; mais, au fond, il gardait l’espoir de ramener le jeune homme dans le giron de l’Église ; et surtout il n’aurait pas voulu lui permettre d’épouser une hérétique. Il défendit même à Sancerre d’écrire à M“" de Saint-Aubin, sous prétexte que cette correspondance serait un scandale dans le couvent de femmes où elle allait être forcée de chercher un usile provisoire, en attendant le résultat de son procès contre Courtenay.

Un mois après le père Porée reçut la lettre suivante :

« Denain, 15 août 1712.

« Mon cher maître,

» Je vous écris du champ de bataille. Les Impériaux « sont en pleine déroute. Pendant que M. de Villars ré- « dige ses dépêches, que je vais être chargé de porter « à Versailles, je vous écris un mot à la hâte pour vous « avertir de mon arrivée. Ma troisième visite sera pour « vous. La première est pour le roi. La seconde... ex- « cuscz mon égoïsme, cher maître, mais vous savez « bien pour qui elle sera.

« Quand j'apportai àM. de Villars la nouvelle qu’un « million en or me suivait de près, il s’écria: Mon ami.

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« tout est gagné. Je vais pousser cette canaille jusqu'à « Maestricht et Rastadt. Un million! Un vrai mil- « lion! Un million en or ! Où diable a-t-on pu pêcher « un poisson de cette grosseur!

« Puis, sortant de sa tente, il dit à plusieurs de ses « officiers généraux : Messieurs, la France est sauvée! « Nous allons avoir de l'argent, du pain, du vin,' « des habits, de la poudre et des balles. A cheval! « à cheval! et vive le roi !

« Vous jugez, cher maître, si le porteur d’une si « heureuse nouvelle devait être bien accueilli. Tout le « monde m’a fait fête dans le camp, et l’on a commencé « les préparatifs pour forcer les lignes du prince Eu- « gène. .

« Hier, tout étant prêt, nous avons passé l’Escaut,

« enlevé du premier coup le camp retranché d’ Albert marie, pris dix-sept bataillons d’infanterie et des « approvisionnements immenses. Les canons et les dra- « peaux ne se comptent plus.

« Le prince Eugène, averti trop tard du désastre, a « reculé ; nous le poursuivons sans relâche. À toute « heure nous enlevons quelque nouveau régiment. Nous « avons repris en deux jours tout ce qu’il nous avait « pris depuis trois ans. Maintenant le sort de la guerre

* est décidé. On se tuera encore, mais nous sommes et

• serons vainqueurs,

« M. de Villars, sous les yeux de qui j’ai chargé « l’ennemi en homme qui veut faire honneur au « père l’orée et qui a jeté le froc aux orties pour

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* toujours, — M. de Villars, dis-je, a eu la bonté de « me féliciter publiquement et de dire en propres tenues « qu'il n'avait jamais vu débuter plus brillamment « dam le métit r.

« Pardonnez-moi ce mouvement de vanité. Je sais,

« mon cher maître , combien vous serez heureux des «. succès de votre élève et de votre ami . Comme dit La « Fontaine :

Vous y croirez être vous-même.

« Adieu, cher maître, la dépêche de 31. de Villars « est écrite. Je la prends et je pars.

« Dites, je vous prie, à ma chère Christine ce que « je n’ai pas pu, ce que je n’ai pas osé lui dire avant < mon départ, que je l’aime, que je l’adore, que je vais « lui demander sa main, que je n’ai combattu que « pour elle, que je '‘eux lui donner ma vie.

« Dites tout cela, mon ami, et vous serez encore bien « loin de la vérité .

. « Adieu.

« Chevalier Henri de Sancerue,

« Capitaine de dragons au régiment de Villars . »

Cette conclusion attrista un peu le père Porée.

— Épouser une hérétique qui a des parents ou des amis en Angleterre; mauvais mariage! Encore si je* pouvais la convertir!...

3ÜÎ LA CAMPAGNE DÛ, PÈRE PORÈE. >

Et dans cette obligeante intention, il alla rendre- visite à M"* de Saint-Aubin.

Aux premiers mots de la lettre, Christine témoigna la joie la plus vive.

— Hélas ! pensa le père Forée, elle l’aime ! cela devait être .

• Mais il fut bien surpris de l’accueil que reçut la conclusion de Sanccrre.

Christine pâlit et rougit tour à tour. On voyait qu’elle hésitait à répondre. Le père Forée la regardait avec étonnement et presque avec indignation, ne croyant pas qu’on put refuser la main de son élève.

Enfin elle reprit courage, et d’une voix encore mal affermie, dit au jésuite :

— Mon révérend père, je suis désespérée de l’aveu tardif qu’il faut que je vous fasse... Je suis mariée. Mon mari s’appelle M. de Ruvigny, fils cadet de lord Galloway, Français réfugié comme mon père et comme moi, et colonel des gardes de la reine Anne.

Et, sur un geste du père Porée, elle ajouta :

— J'aurais dû le dire plus tôt, je le sais. Ne m’acca-s liiez pas. C’est bien iuvoloutairenient et sans le savoir que j’ai donné quelques espérances à votre malheureux ami. Son costume ecclésiastique me semblait lé mettre à couvert de l’amour ; et quand il m’a défendue avec tant de chaleur, s’exposant pour moi aux plus grands dangers, j’ai attribué sondévouement à la générosité naturelle d’un gentilhomme français.

— Mais pourquoi avez-vous eaché votre mariage 9

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Laiguillon même ne le savait pas et vous appelait Mademoiselle. C’est ce qui a confirmé Sancerre dans son erreur.

— Comme mon voyage était déjà résolu, dit Christine, mon père trouva bon que mon mariage fût tenu secret jusqu’à mon retour de France, parce que le nom trop éclatant de mon mari, qui s’est signalé aussi bien que son père, lord Galloway, en combattant contre la France, aurait pu attirer sur moi des persécutions.

— Que la volonté de Dieu soit faite ! s’écria le père Porée ; mais Sancerre va venir demain. Que lui direzvous?

— Rien, répondit Christine. Je pars ce soir, avec le regret d’avoir fait le malheur d'un gentilhomme à qui je dois tant et que j’aurais sans doute aimé si mon cœur et ma main n’étaient à un autre. Grâce à vos soins, j’ai recouvré une partie de ma fortune, soyez béni de Pieu, mon révérend père, pour votre générosité. Je vous dois tout. Je ne vous oublierai jamais.

Le père Porée sortit tout consterné de cette entrevue.

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Le reste de cette histoire est bien simple.

Le chevalier de Sancerre, qui arrivait à Paris plein'de joie et d’espérance, et tout comblé des faveurs du roi, apprit du père Porée la triste vérité .

Le coup fut si rude qu’il tomba malade et fut attaqué d’une fièvre cérébrale dont il pensa mourir. Le père l’orée le guérit enfin et voulut le consoler. Mais le pauvre chevalier était désespéré. Il donna sa démission de capitaine et entra chez les chartreux. Triste fin de ses trop courtes amours.

Quelque temps après, le père forée reçut la lettre* suivante du père Letellier :

a Versailles, 1» novembre 1112.

« Mon révérend,

« Sa Majesté, informée du grand succès de la belle « tragédie latine de Brutus, que vous avez fait jouer au

« mois d’août dernier par les élèves du collège Louis- « le-Grand, et désirant honorer un poète qui promet à « la France un digne successeur de MM. Corneille et « Racine, me charge de vous informer qu'elle a donné « des ordres pour que votre tragédie soit jouée diman- « che prochain sur le théâtre de la cour, à Versailles « même.

« Sa Majesté se propose d’honorer le spectacle de sa « présence.

« Sa Majesté, dans son inépuisable bonté, désire « également que vous preniez place au souper, après le « spectacle, à la table royale, et que vous soyez placé à « la droite de M. le maréchal de Villars, qui viendra « vers le même temps prendre ses quartiers d’hiver. « Sa Majesté a daigné dire qu’après M. le maréchal « vous étiez l’instrument visible du salut de la France.

« Agréez, je vous prie, mon révérend, mes sincères « félicitations.

« Letellier. »

— Il faut avouer, pensa le père Porée, que j’ai eu du bonheur d’ouvrir ma fenêtre le jour où ce pauvre abbé de Sancerre fuyait la maréchaussée. Jamais je n’ai fait plus belle campagne. En vingt-quatre heures , je protégeai la vertu, je châtiai le vice, je fis rendre à M“* de Ruvigny une partie de sa fortune, j’enrichis la Compagnie de Jésus, je sauvai la France avec un million pris sur des hérétiques (ce qui est œuvre pie au dire

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33 0 L .V CAMPAGNE Dû PÈRE P ORÉE.

de tous les canonistes), je rendis à l’Église une brebis égarée, je délivrai un ami, et, pour comble, un roi, le plus grand de tous les rois, qui n’a jamais su décliner rvsa, la rose, ou dominus , le seigneur, demande à voir jouer mon Brutus à Versailles. Vraimentjc fus plus heureux que l’empereur Titus, je ne perdis pas ma journée.

UN

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