CAPITULATION DE CONSCIENCE
Cependant les coups redoublaient, et la porte du collège, quoique garnie de clous et défendue par des gonds et des verroux énormes, semblait près de céder sous l’effort des assaillants. Déjà Mathurin recommandait son âme à Dieu, M"° de Saint-Aubin, agenouillée, suivait sou exemple, Sancerre chargeait ses pistolets et semblait n’attendre plus rien que la mort, lorsque le portier du collège entra.
— Mon père, dit-il, faut-il ouvrir ?
— Qui est là? demanda le père Dorée.
— Cette fois, mon père, il n’y a plus de résistance possible. C’est une troupe de dragons, et le commissaire les conduit, accompagné d’un gentilhomme que je ne connais pas.
— Courtenay sans doute, dit l’abbé de Sancerre.
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
Ici le père Porée parut éclairé d’une idée soudaine.
— Descends , dit-il au portier. Arnuse-les, tantôt en faisant semblant d’ouvrir la porte, et tantôt en leur demandant à travers le judas qui les envoie. Tâche de gagner cinq minutes.
— Mais ils enfonceront la porte !
— Qu’ils enfoncent, si c’est leur bon plaisir. Quand la cage s’ouvrira, l’oiseau sera parti.
— Mais s’ils m’interrogent, que répondrais-je ?
— Dis que la règle de l’ordre te défend de leur répondre sans la permission de tes supérieurs, et que tu n’as ici d’autre supérieur que moi. Je me charge de tout.
— Mais si...
— Vadonc. Et, par-dessus tout, silence ! On se repent souvent d’avoir trop parlé ; on ne se repent jamais de u’avoir rien dit.
Le portier descendit.
— Maintenant, continua le père Porée, êtes-vous résolus à tout plutôt qu’à tomber au\ mains des dragons?
— Oh ! mon révérend père, s’écria Christine, sauveznous ! Us ont massacré mes deux frères dans les Cévennes... ils ont voulu fusiller mon père!...
Le père Porée se pencha sur l’appui de la fenêtre.
— Bon ! dit-il, on parlemente; nous avons au moins dix minutes; suivez-moi.
En môme temps, il décrocha un trousseau de clefs qui pendaient à côté de sa bibliothèque, choisit la plus
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LA CAMPAGNE DL PÈRE PORÉE
petite, passa dans sa chambre à coucher, et poussa un léger ressort qui était caché derrière un tableau représentant la décollation de saint Jean-Baptiste.
— Entrez dans ce corridor obscur, djt-il vous le suivrez jusqu’au bout. Là, vous trouverez une autre porte secrète, et vous l’ouvrirez avec la clef que voici. Vous serez alors dans la chambre à coucher du frère provincial, qui est abandonnée. Le provincial est à Home et délibère avec Sa Sainteté sur les moyens de faire accepter au Parlement une bulle Unigenitus.
Vous ne risquez donc de rencontrer personne. Vous refermerez soigneusement l'entrée, et vous attendrez mes ordres. Le temps presse, et je n’ai pas le temps de vous accompagner, mais vous me reverrez bientôt... C’est bon ! c’est bon ! ne me remerciez pas . Tout n’est pas terminé. >
Les fugitifs obéirent, et le père Porée, refermant la porte du corridor secret, se tint prêt à faire face à l’ennemi.
Mais au lieu de retourner dans son cabinet de travail, il ouvrit une autre porte, presque aussi cachée que la première, descendit un escalier creusé dans l’intérieur du mur qui conduisait dans le jardin, du côté de la rue des Grés, ouvrit la porte du jardin qui donnait sur la rue, et revint, d’un air souriant et calme, s’asseoir et continuer la lecture de sa tragédie.
Enfin un grand bruit de verroux qu’on tirait se fit entendre, et il comprit que le portier du collège venait d’ouvrir la grande porte. Cette fois, la tempête était
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LA. CAMPAGNE DU PÈRE PURÉE
proche, et ce serait peut-être flatter le père l'orée que de dire qu’il la voyait venir d’un cœur eontent.
Sa vie, jusque-là calme, paisible et laborieuse, ne l’avait pas habitué aux grandes émotions. Il avait toujours fait plus de cas d’un beau vers de Virgile ou d’Horace que de tous les édits du roi et de la prose administrative de M. Colbcrt-Oesmarcst, neveu du célèbre Colbert, et contrôleur général des finances, dont la principale occupation semblait être de faire de la fausse monnaie et des emprunts forcés, et de consolider la dette de l’État en la réduisant chaque année d'un quart, par ordonnance.
En revanche, il avait naturellement cette hauteur d’âme et cette sérénité que donnent les éludes philosophiques et religieuses. Il avait la plus haute opinion de son ordre et se serait fait tuer pour l’honneur et la gloire des successeurs de saint Ignace. Enfin, l’amitié avait pris dans son cœur la place de toutes les autres passions, et il se serait reproché éternellement d’abandonner son élève dans un si grand danger.
Il attendit donc avec calme l’arrivée des dragons.
Leurs grosses bottes, munies d’éperons, résonnaient sur les dalles du collège et dans l’escalier. On entendait leurs jurons et leurs blasphèmes.
Ils suivirent le long et large corridor qui conduisait à la chambre du père l'orée et s’arrêtèrent à la porte.
Deux hommes seulement entrèrent. L’un était officier de lragons, l’autre portait un costume de commissaire et se tenait prêta verbaliser.
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
— Mon révérend père..., dit le commissaire.
Le père Porée leva la tête d’un air étonné et se confondit en excuses et en politesses de toutes sortes. Il regrettait de ne pas avoir été averti plus tôt de leur entrée. Il sc fût empressé d’aller les recevoir lui-méme sous le vestibule. Il attendait avec impatience ou plutôt avec déférence qu’on voulût bien lui expliquer celte visite inaccoutumée...
— Eh! morbleu! pas tant de discours, mon révérend père, interrompit brutalement l’officier. Venons au fait .
— Avant tout, Messieurs, dit le père Porée avec son calme inaltérable, ayez la bonté de vous asseoir. Je vous écoute .
Il fallut en passer par là. Le dragon enrageait de tant de politesse et mordait sa moustache avec fureur.
— Voici le fait, dit le commissaire. M. le comte de Courtcnay, que vous voyez. ..
— Ah ! dit le père Porée en regardant le dragon, c’est à M. le comte de Courtenay que j’ai l’honneur de parler. Eu vérité, j'en suis bien aise. M. le comte s’est rendu célèbre, je le sais, par son zèle pour la foi catholique.
— Oui, mon révérend, répliqua Courtenay, et j’espère que vous ne m’empêcherez pas de faire les perquisitions...
— Comment donc ! s’écria le père Porée. Quant il
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
vous plaira, Monsieur, pourvu que vous soyez muni (l’un ordre exprès du roi ou d’un arrêt du Parlement.
— Voici l’ordre, il est daté d’hier matin, dit Courtcnay en se levant. Et maintenant...
— Excusez ma curiosité, continua le père Porée, mais il nie semble, monsieur de Courtenay, que vous avez fait la guerre des Céveuncs avec M. le maréchal de Montrevol et M. l’intendant Lamoignon de Bâville?. . On ajoute que vous avez pendu aux arbres plusieurs centaines de camisards.. .
— C’est vrai, dit Courtenay avec impatience; mais je ne suis pas venu ici avec un ordre du roi pour le plaisir de vous raconter mes campagnes, et...
— Et que venez vous l'aire ici? demanda le père Porée d'un air très-doux. Tout ce qui est à nous est au roi, et la Compagnie n’a rien plus à cœur que d’obéir en tout à Sa Majesté.
— Ecoutez moi donc! s’écria Courtenay avec emportement. L’ordre que voici porte que je suis chargé d’ arrêter partout où besoiu sera M llc Christine de Saint- Aubin, hérétique, déclarée par le Parlement coupable de lèse-majesté, comme son père, et de la transférer au couvent des Killes-Kepentics, rue du Faubourg- Saint-Jacques, où elle sera enfermée pour la vie.
— De sorte, dit le père Porée, que vous croyez que les jésuites passent le temps à donner asile aux hérétiques?
— Je crois ce qu’il me plaît de croire, répliqua Courtenay. M"" de Saint-Aubin est ici, je le sais ; mes
hommes Tout vue entrer hier au soir avec un abbé de rencontre et un domestique.
— Un abbé de rencontre! s’écria le père Forée. Sachez, Monsieur, que M. l’abbé de Sancerre esl aussi bon chrétien et d’aussi bonne noblesse qu’aucun des Courtenay.
— Monsieur le Commissaire, vous l’entendez, dit Courtenay. Il avoue qu’il a donné asile aux fugitifs, puisqu’il a deviné qu’il s’agit de l’abbé de Sancerre.
A ce moment, le père Porée se mordit les lèvres et parut contrarié de son indiscrétion. Mais ce n'était qu’une ruse . Au fond, il ne cherchait qu’à retarder l'explication et à laisser à ses hôtes le temps de se cacher dans l’appartement du père provincial.
Tout à coup, l’horloge sonna cinq heures du matin.
— • Bon, dit-il joyeusement, il sont sauvés !
— Sauvés! s’écria Courtenay, qui?
— * Ceux que vous cherchez.
— Mais ils sont cachés chez vous, je le sais.
— Cherchez alors.
Le commissaire se le'va d’un air grave.
— Mon révérend père, dit-il, avant que nous commencions uos perquisitions, je vous prie de répondre aux questions suivantes que je vous pose au nom du roi.
— Parlez.
— M" c Christine de Saint-Aubin, M. l’abbé de Sancerre et son domestique sont-ils venus ici cette nuit ?
— Ils y sont venus, répondit le père Porée .
— Vous leur avez donné asile?
LA CAMPAGNE DU PÈRE P ORÉE
— Oui.
— Vous saviez qu’on les cherchait au nom du roi ?
— Quant à cela, dit le père Porée, je n’en sais rien.
— On vous a montré l’ordre.
— On me l’a montré; mais comme il faisait nuit, et comme je n’avais pas mes lunettes, je ne l’ai pas lu.
— Mais vous l’avez pris et placé, dit-on, dans la poche de votre soutane?
— Parfaitement vrai. Il doit y être encore. Je me réservais de le lire ce matin et de m’informer s’il était authentique.
— Au moins il est sincère, dit le commissaire à Courtenay.
— Oui, comme un jésuite, répliqua Courtenay.
— Monsieur le commissaire, dit le père Porée, la règle de mon ordre nous commande de dire toujours la vérité.
— Les fugitifs sont-ils encore chez vous ? demanda le commissaire.
— Ils n’y sont plus.
— C’est faux! dit Courtenay avec fureur. Ils ne pouvaient pas s’échapper.
— C’est vrai, répliqua le père Porée sans s’émouvoir.
— Vous le jurez ! dit le commissaire d’un ton solennel.
— Je le jure ! répondit le père Porée.
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
— Par où sont-ils partis?
— Ma conscience, dit la jésuite, me défend de répondre. Cherchez vous-môme.
— C’est ce que je vais faire, répliqua Courleuay.
Et aussitôt il se mit à sonder avec son épée nue les boiseries et les tentures.
— Monsieur, dit le père Porée, vous allez déchirer cette tapisserie d'Aubusson qui est une œuvre d’art des plus parfaites. Elle représente les amours de Daplinis et de Chloé à l’ombre d'un chêne. Daplinis apprend à Chloé à jouer de la flûte. Un satyre les écoute, caché dans le feuillage. Les chèvres sont répandues çà et là sur le coteau. Loin, bien loin, on aperçoit la mer... Ah ! Monsieur, que vous disais-je ? Vous avez passé votre épée au travers du cœur de la pauvre Chloé!... Ne pouviez-vous être moins barbare ?...
En effet, Courtenay, furieux de ne pas rencontrer sa proie, frappait au hasard dans la tapisserie. Le commissaire le secondait de son mieux, tout en regardant de l’œil le père Porée qui s’était enfin rassis et qui relisait son manuscrit de lirutus.
Celui-ci paraissait ne plus se soucier de rien. Cette sécurité parfaite intriguait étrangement le commissaire fit lui faisait craindre qu’en effet les fugitifs ne fussent partis.
Après beaucoup d'inutiles recherches, le père Porée jugea qu’il était temps d’en finir. Il jeta un coup d’œil fugitif et inquiet sur la porte secrète* par où l’on des-
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LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
cemiait dans le jardin. Ce coup d’œil fut surpris par le commissaire comme Je jésuite s’y attendait.
— Sur quoi s’ouvre cette porte ? demanda-t-il d’un air triomphant.
— De quelle porte parlez-vous? répliqua le père Porée avec une feinte hésitation.
— De celle-ci, dit le commissaire, que vous n’avez pas eu sans doute le temps de refermer, car le fauteuil qui la recouvre n’a pas encore été replacé. C’est là qu’ils sont cachés, monsieur le comte; ne cherchons pas plus longtemps. Mon révérend père, montrez-nous le secret de cette porte, ou je vais la faire enfoncer par les dragons.
Le père Porée demeura immobile et silencieux pendant quelques minutes. Il paraissait réfléchir. Au fond, il ne cherchait qu’à irriter l’envie de ses visiteurs.
— Mon révérend, dit Courtenay, faut-il que j’appelle les dragons ?
Le jésuite soupira et répondit avec douceur :
— Cela n’est pas nécessaire, Monsieur. J’ouvrirai moi-même, puisque, aussi bien, ils ont trop d’avance sur vous pour que vous puissiez les atteindre.
En môme temps, il se leva d’un air résigné, ouvrit la porte lui-môme en poussant un ressort caché dans la boiserie.
— Descendez, Messieurs, dit-il.
Le commissaire et Courtenay descendirent, entrèrent dans le jardin, découvrirent la porte qui donnait sur la
LA CAMPAGNE DU PÈRE PURÉE
rue (les Grès et furent stupéfaits de n’avoir pas songé à garder par là les abords du collège.
— En vérité, monsieur le commissaire, dit Courtenay, vous savez bien mal votre métier. .
— Monsieur le comte, répliqua le commissaire piqué de ce reproche, il me semble que vous n’avez pas vu plus clair que moi dans cette affaire, qui vous est pourtant très-personnelle. Au reste, les révérends pères ont toujours à leur service tant de portes secrètes, de souterrains et de cachettes qu'il était bien difficile de parer ce coup.
Uuand ils remontèrent, le père Porée reconnut que sa ruse avait réussi. Dès lors, il fit bonne mine à ses hôtes. Il voulut môme leur offrir du chocolat, un vrai chocolat de marquise, qui lui venait en droite ligne du Mexique. Le roi n’en avait pas de meilleur, dit-il, et lui, père Porée, serait heureux de...
Mais Courtenay coupa court à ces compliments :
Mon révérend père, dit-il, vous aurez à rendre compte de votre conduite au Parlement. . .
— Soit, Monsieur, je suis prêt.
Ou tout au moins à vos supérieurs. Et un bon in pace vous apprendra...
- Oh ! pour cela, Monsieur, dit le jésuite, je suis sur de l’approbation de mes supérieurs, et ma conscience est en repos. Quant à nos seigneurs du Parlement, je les aime, je les respecte, je les vénère; mais je crois qu’ils y regarderont à deux fois avant de mettre la main sur Point du Seigneur.
LA CAMPAGNE DU PÈRE PÔRÉE. 281
Puis il prit confié de ses visiteurs avec une politesse et une cordialité extraordinaires. On aurait dit un évêque faisant les honneurs de son palais épiscopal. Il voulait même leur montrer l’intérieur de son collège et de quelle façon il expliquait à ses élèves YÆdipe à Colone de Sophocle. Et .comme ils s’excusèrent sur le peu de goût qu’ils a\ aient pour de tels divertissements:
— Vous avez tort. Messieurs, dit malicieusement le jésuite. Les lettres grecques et latines ont un charme exquis ; elles adoucissent les âmes brutales; elles élèvent les âmes fortes ; elles montrent l’infamie de certaines actions. Lisez par exemple tel chapitre des Annales , de Tacite, sur les délateurs, sur les visites domiciliaires, sur les misérables qui s’enrichissent de la dépouille des citoyens. ..
Courtenuv lui lança un regard furieux que le père Porée reçut avec sa mansuétude ordinaire. On eût dit qu’il ne comprenait pas lui-même l’allusion qu’il venait de faire.
Enfin, les dragons, leur chef et le commissaire sortirent du collège Louis-lc-Grand, les mains vides, et un peu honteux du mauvais succès de leur expédition.
— Eh bien, Monsieur?... demanda Laiguilion, qui attendait au dehors et surveillait la rue pour avertir les dragons si quelqu’un avait tenté de fuir.
— Ce maudit jésuite nous a joués, répliqua Courtenay, mais il me le payera.
— Monsieur, dit Laiguilion, nous avons perdu la première manche, mais nous aurons la seconde et la
LA. «AMPAGNK I)Ü PÈRE PORÉK.
belle. Vous oubliez que M. de Sanecrre a promis de se rencontrer avec vous aujourd’hui à la porte Maillot.
— Crois-tu que ce petit prestolet osera venir au rendez-vous?
— Si je le crois ! Il aimerait mieux mettre le feu à son abbaye que d’y manquer. Je ne l’ai vu que deux fois, le jour de votre malheureux accident de Blois, et hier au soir, quand, avec l’ordre du roi, nous avons essayé cet enlèvement qui a si mal réussi ; mais je le connais assez pour être sûr qu’il mettra l’épée à la main, dussent tous les diables de l’enfer avec leurs cornes se jeté; en travers de sa résolution
— Si tu ne te trompes pas, dit Courlenay, M. le commissaire aura de l’ouvrage avant la fin du jour... Pour quelle heure est le duel ?
— Pour dix heures.
— Et le lieu?
— La porte Maillot.
— Vous entendez, monsieur le commissaire, dit Courtenay. Tenez-vous prêt à verbaliser.
TERRIBLE XOIVELLE.
Quand la porte du collège fut refermée, le père Porée remonta dans sa chambre en se frottant les mains. Il entra dans le corridor secret qui conduisait à l’appartement du provincial et retrouva ses hôtes qui attendaient son retour avec inquiétude.
Mais son visage rayonnant de gaieté et de malice les rassura bientôt. Il leur fit le récit de sa conversation avec le commissaire et Courtenay, et de la ruse qu’il avait employée pour les renvoyer.
— Si je ne les avais pas mis sur une fausse piste, dit-il en riant, ils seraient restés là et m’auraient gardé à vue jusqu’à ce soir. Maintenant, mes chers enfants, vous devez être affamés. Déjeunons.
Et, grâce à l’ordre admirable qui régnait dans cette sainte maison, en quelques minutes le déjeuner fut f
LA CAMPAGNE Ull PÈKE PURÉE.
servi dans la chambre du père Porée. Mathurin même en eut sa part — dans l’antichambre, lin môme temps il était chargé du service, car le père Purée, quelque confiance qu’il eût dans la discrétion de ses subordonnés, n’aurait pourtant pas voulu la mettre à une trop forte épreuve.
Peu à peu la conversation s’anima, et M"‘ de Saint- Aubin s’enhardit jusqu’à reprocher gaiement au père Porée d’avoir menti pour les sauver.
— Voilà, dit-elle, un mensonge que vous reprocheriez cruellement à une pauvre chrétienne comme moi; mais l’Ëglise catholique a ses privilèges.
— Ma chère enfant, répondit le père Porée sur le môme ton, je n’ai pas menti. On m’a demandé si vous étiez chez moi, j’ai répondu : Non, et j’avais raison, puisque vous étiez dans l’appartement du père provincial. Il ne faut jamais mentir, mais il q’est pas défendu de laisser entendre autre chose que ce qu’on dit. L’essentiel est que votre parole soit vraie dans une certaine acception, quoique votre adversaire lui donne un . autre sens.
Christine avoua qu’elle était battue.
— Niais, dit-elle encore, quand vous leur avez persuadé que nous étions partis par la porte de la rue des Grès, croyez-vous, mon révérend père, n’avoir rien à vous reprocher?
— Absolument rien, dit le jésuite, car je ne leur ai pas dit que vous étiez partis, ni surtout que vous aviez pris ce chemiu-là. Ils ont cru le deviner à mes
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
regards; mais c’est leur faute. Il est bien permis de regarder à droite et à gauche, n’est-ce pas? Par exemple, voici mon élève, M. l’abbé, ou plutôt M. le chevalier de Sancerre, qui....
Cette allusion fit rougir les deux jeunes gens et mit fin à la conversation.
Kn effet, l’abbé n’avait pas un instant détourné ses yeux de Christine. Celle-ci paraissait fort reconnaissante de ses soins, et le regardait avec un attendrissement qui pouvait être de' l’amour.
— Ils sont jeunes et beaux tous deux, pensait le père Porée ; mais quel dommage qu’elle soit hérétique ! Voilà qui gâte tous mes projets; car enfin, Sancerre ne peut pas épouser une huguenote ! Encore, si elle voulait se convertir !
Il était déjà huit heures, et la cloche appelait les élèves en classe. On vint frapper à la porte du père Porée.
— Dites au père Rodriguez de me suppléer aujourd’hui, cria-t-il à travers la porte. Je suis indisposé.
Cette nouveauté fit grand bruit dans tout le collège et môme dans le quartier Saint-Jacques. C’était la première fois depuis quinze ans que le père Porée se faisait remplacer. Grave événement qui laissa de longs souvenirs dans l’imagination des jeunes rhétoriciens.
— Et maintenant, où vas-tu ? demanda-t-il à Sancerre, qui jetait sa serviette.
— Je vais à la porte Maillot.
— Tu vas te jeter dans la gueule du loup.
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
— J’ai donné ma parole, et, dût-on me tendre un piège...
— Mais, malheureux, tu vas être mis à la Bastille !
— Mon cher maître, vous m’avez enseigné vousmême que Régulus revint à Carthage quoiqu’il sût bien qu’on voulait le faire périr dans les tortures.
— Eh ! Régulus est Régulus, et nous sommes les sujets du grand roi ! Ma chère enfant, parlez-lui vousmême.
— Mon révérend père, je crois que M. l’abbé a raison, dit Christine, et qu’il faut tenir sa parole quoi qu’il arrive. . .
— ... Et se faire étrangler aussi, dit le père Porée, si... Tenez, vous me feriez tous deux débiter quelque sottise... Brisons là ; qu’il parte puisqu’il doit partir et que vous le voulez aussi. Je vais lui donner un déguisement, parce que les agents de Courtenay le guettent peut-être encore. Prends-moi cette fausse barbe et ce froc de capucin, marche en baissant la tête et en comptant les grains de ton rosaire. Par la même occasion, tu pourras dire ton chapelet, ce qui n’est pas une mauvaise préparation pour croiser le fer avec un païen. Mathurin te suivra à peu de distance et te donnera des habits de cavalier, car nous avons ici de tout, et je pourrais t’habiller aussi bien en procureur général du parlement de Paris qu’en spadassin ou en moine. S’il t arrive malheur, Mathurin viendra m’avertir. Va, pars, embrasse-moi, -fais tes adieux à M"* de Saint-Aubin, et ne te laisse ni tuer ni prendre.
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
Tout en parlant de l’air le plus délibéré qu’il pût monlrcr, le père Porée était fort inquiet de l’avenir. Le duel pouvait être funeste à son ami. Enfin, il craignait la Bastille pour Sancerre et n’était pas rassuré pour luimême, car l’ordre des jésuites était tout-puissant contre les jansénistes ou les protestants ; mais le crime de désobéissance aux ordres du grand roi était si abominable que le père Porée pouvait bien être sacrifié par ses supérieurs et envoyé en exil ou même en prison.
Mais, par une délicatesse admirable , il se montré rempli de confiance. D’ailleurs, il voyait bien qu’il était le seul espoir de ces deux beaux jeunes gens, et il était profondément touché de leur danger.
Sancerre partit enfin après avoir embrassé le jésuite et baisé la main de Christine. Matburin le suivit quelques instants après. Ils s’étaient donné rendez-vous dans une auberge de la rue Saint-Honoré, où Sancerre devait ctiauger son froe contre un habit et un haut-dechausses à la dernière mode.
Le père Porée, resté seul avec Christine, la conduisit dans l’appartement du père provincial .
— Restez lit tranquillement, dit-il. Personne ne viendra vous y chercher. Je vais vous envoyer l’infir mière, sœur Euphémie, qui est prudente et discrète.
Dites-lui ce qu’il vous plaira de votre histoire — le moins possible, dans tous les cas. Pendant ce temps je vais agir. r
En effet, sœur Euphémie eut les plus grands soins ^
pour la jeune fugitive et lui fit de la manière la plus
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÈE
discrète toutes les questions imaginables; mais Christine se tenait sur ses gardes.
Vers midi, Mathurin arriva couvert de poussière et de sueur. ,
— Où est l’abbé? où est mon entant? s’écria le père Porée tout effrayé.
— Hélas ! Monsieur, je ne sais. Il doit être mort.
— Mort pour moi ! s’écria Christine qui venait d’entrer. Ah ! je suis maudite !
Et elle s’évanouit.
Le père Porée était désespéré.
Ainsi ce jeune homme, si bien portant le matin encore, si jeune, si beau, si aimable, venait de se faire tuer pour une étrangère, une hérétique, presque une Anglaise, que personne ne connaissait deux jours auparavant ! Il en avait de la colère et du ressentiment contre Christine. Il appela sœur Euphémie.
— Ma sœur, dit-il d'un ton assez froid, prenez soin, je vous prie, de Mademoiselle, et remmenez-la dans son appartement.
Mais Christine, qui avait repris ses sens, voulut rester et entendre le récit deMathurin.
— Suivant les ordres de M. le chevalier et les vôtres, dit-il, je le suivais à. cent pas de distance, lorsque nous sommes arrivés à la porte Maillot. Là il s’est promené,
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
suivant la méthode que vous lui aviez enseignée, pour éviter le péché du duel, comme il me le disait en riant. Il était plus gai qu’un pinson sous bois, et me parlait de vous, de Mademoiselle, du dessein qu’il avait de jeter la soutane, de se marier, de me faire son intendant. . .
— Achève donc, imbécile ! s’écria le père Porée. Le mariage et l’intendance sont bien loin maintenant . . .
— Hélas ! oui, Monsieur, car, après quelques instants, nous avons vu paraître M. de Courtenay, qui a salué M. le chevalier et l’a conduit dans une petite clairière au fond d’un épais fourré. J’étais trop loin pour entendre leur conversation. J’ai vu seulement qu’ils avaient mis tous deux l’épée à la main. Mais, Monsieur, c’est dans le fourré qu’étaient la traîtrise et l’embuscade. Deux minutes après, j’ai entendu des cris : « Tuezle t tuei-lc ! s'il résiste ! > et j’ai vu cinq ou six soldats de la maréchaussée, conduits par un exempt, sortir du fourré. Ils emportaient mon pauvre maître lié, ficelé et garrotté...
— Et tu n’as pas cherché à le délivrer, double brute! s’écria le père Porée.
— Monsieur, vous me l'aviez défendu. Qui est-ce qui vous aurait donné des nouvelles de M. le chevalier, si je m’étais laissé prendre ?
— Mais, au moins, tu sais ce qu’ils en ont fait ?
— ■ Oh ! pour cela, oui, Monsieur, On l’a porté dans un carrosse attelé de deux forts ehevaux raecklembourgeois — - de ceux qu’on attelle aux corbillards, et la
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
troupe s’est mise eu marche pour le conduire dans la prison dù Châtelet
irr- Tu l’as suivi jusque-là ?
— Oui, Monsieur, à cheval, et en me tenant hors de portée.
-*» Après quoi tu es venu m'avertir ?
■— Oui, Monsieur.
— Ah ! mon révérend père, s’écria Christine, sauvezle ! sauvez-le 1
L»e père Porée fit un signe d’impatience.
— Le sauver ! le sauver ! c’est facile à dire. C’est vous qui l'avez mis dans cet état. . . Savez-vous, Mademoiselle, qu’il est maintenant sous le coup de quatre ou cinq lois ou ordonnances, dont la moindre peut lui faire couper la tête?
— Ah ! dit-elle, si je pouvais le sauver au prix de toute ma fortune, de ma liberté, de ma vie même !
— De vos millions cachés? dit le jésuite. A coup sûr, vous ne pourriez pas en faire un meilleur emploi. Mais où sont-ils, ces millions ? Oh ! pardon ! le chagrin me trouble la cervelle... Etes-vous sûre qu’on peut les retrouver ?
— Comment pourrais-je en douter ? s’écria Christine. Mon père m’a décrit cent fois la cachette, et M. de Courtenay, sans la connaître, savait que mon père avait vendu la plus grande partie de son patrimoine, et qu’il n’avait pas pu en emporter le prix en Angleterre à cause des douaniers qui fouillent tous les voyageurs à la frontière. C’est de là sans doute que