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COMMENT FONCTIONNERA LE MINISTÈRE

DE l'Éducation nationale

Pour cette France future, dont la survivance et la prospérité sont la raison d'être de la génération actuelle^ nous réclamons, comme M. Steeg le faisait il y a près de quinze ans, un ministère de l' Education Nationale. On ne nous a pas compris, ou plutôt on a fait semblant de ne pas nous comprendre, quand on nous a prêté la pensée de remplacer des bureaux par d'autres bureaux, des spécialistes du dossier par d'autres spécialistes, destinés à s'enliser et à se paralyser dans les mêmes pratiques et dans les mêmes préjugés. Il s'agit bien de cela ! Il s'agit de clore l'âge du gaspillage et du papier, d'introduire enfin, dans le gouvernement de la République, un régime d'intelligence et d' économie.

Et, de grâce aussi, que l'on n'aille pas, dans le désir de trouver un prétexte à prolonger l'incurie et l'anarchie des trente dernières années, nous objecter que les formules d'économie et d'intelligence sont des mots qui font bien en théorie, mais qui n'apportent pas avec eux un programme d'action immédiate et de réalisation. L'action ici est très simple, elle se traduit dans un geste concret qu'il est facile d'accomplir tout de suite. Elle consiste à choisir un homme, comme les Alliés ont choisi Foch en mars 1918, et à lui dire : Faites masse de tout l'argent qui est inscrit au budget des divers ministères pour le service de l'enseignement, disposez de tout le personnel, de tout le matériel, de tous les locaux; et par la

façon habile dont vous en opérerez la répartition, faites front aux dangers qui s'étendent pour la France sur des dizaines d'années comme ils s'étendaient au printemps de 1918 sur quelques centaines de kilomètres.

Voilà ce qui peut se faire, voilà ce qui doit se faire ; car il n'y a personne qui ne comprenne que c'est la seule voie pour le salut public, que toute autre méthode signifie résignation à la défaite et volonté de faillite. Or cela ne se fera, nous l'avons dit et nous devons le répéter pour conclure, que grâce à un chef qui aura l'âme d'un chef. Une telle âme se reconnaît à l'horreur des réparations de fortune et des mesures d'attente, du grignotage par petits paquets et par cotes mal taillées, à l'ampleur et à la promptitude des réformes organiques qui refondent tous les rouages afin de les adapter justement aux exigences de l'intérêt français.

Pour que ce chef. Directeur général de l'enseignement, puisse remplir sa tâche, il importe qu'il n'ait pas à intervenir dans l'expédition des affaires courantes, dont ses divers chefs de service seront seuls à connaître, et où ils engageront leur signature et leur responsabilité. Leur autorité ne s'exercera pas sur le papier ; ils seront en contact, non avec des bureaux « inertes », mais, au contraire, avec des hommes. Ce seront, pour l'enseignement supérieur, les recteurs, élus par les Universités, comme cela se pratique chez tous les peuples civiUsés. Ce sera, pour l'enseignement secondaire (dans lequel rentrent les Écoles normales d'instituteurs et d'institutrices), le corps des inspecteurs généraux, renforcé par l'adjonction de nos recteurs actuels ; ils contrôleront, soit l'administration générale d'un groupe de lycées et de collèges, soit l'enseignement d'une spécialité. Ils auront qualité pour aller, de Paris, étudier sur place et résoudre sans retard les difficultés qui peuvent surgir dans un établissement. Mais leur contrôle laissera aux proviseurs et aux principaux la liberté qui leur est indispen-

sable pour s'acquitter de leurs fonctions. Quant au primaire (qui comprend bien entendu les écoles professionnelles et agricoles du degré le plus simple), les cadres actuels fournissent tout le nécessaire : inspecteurs primaires, inspecteurs d'académie et inspecteurs techniques, qui deviendront inspecteurs régionaux, inspecteurs généraux ; il y aura seulement besoin de rendre les uns et les autres à leur service véritable en les débarrassant d'une paperasserie dont les trois quarts au moins sont insignifiants à un degré qu'on ne saurait croire et d'élargir la base du recrutement en puisant dans les ressources offertes par les maîtres du primaire. Si j'ajoute que les emplois de directeurs ou d'inspecteurs seront confiés à titre temporaire, que la rentrée dans les cadres actifs de l'enseignement doit être la règle, on a l'idée de ce que sera, demain, délivrée de tout organe parasite, l'administration proprement universitaire de l'Université.

Cette réorganisation laissera intacte l'autorité du ministre dans son ministère, ou plutôt elle lui rendra le moyen d'exercer sérieusement l'autorité qu'il tient de la constitution républicaine. Au lieu de couvrir de son nom la solution d'affaires innombrables dans le détail desquelles il n'a pas eu le temps d'entrer, il discute avec le directeur général les mesures d'ensemble qui définissent une politique, il en surveille de haut l'exécution, il est capable, enfin, de prendre vis-à-vis de son collaborateur immédiat, et en toute connaissance de cause, la résolution personnelle, soit d'un appui ferme pour l'accomplissement de ses projets, soit d'une résistance motivée qui empêche tout arbitraire.

Non moins nécessaire est l'intervention du Conseil supérieur. Voici plusTde dix ans que le ministère de rinstniction publique réclame, du moins « en principe », car il n'a rien fait pour assurer le vote rapide des projets successifs de M. Steeg et de M, Honnorat, un recrutement élargi qui comprendrait, selon des parties à peu près

go UN MINISTÈRE DE L'ÉDUCATION NATIONALE

égales, des universitaires élus par les divers services, des personnalités compétentes prises hors du cadre des fonctionnaires, des représentants des intérêts généraux de la nation. Il est même essentiel de donner à l'idée toute sa force pratique de réalisation : la section permanente, en laquelle s'est toujours concentrée la vertu agissante du Conseil, doit être tout entière l'émanation du Conseil tout entier; elle doit avoir des réunions à intervalles réguliers et fréquents, de manière qu'elle ne soit tenue à l'écart d'aucune décision importante, et qu'elle puisse, en temps utile, éclairer de ses avis ministre et directeur général. Cette section permanente sera soumise à renouvellement annuel dans les assemblées plénières du Conseil auquel elle rendra compte de son mandat et dont elle recevra les instructions. Elle aura donc les caractères et les pouvoirs qu'une Société anonyme confère à son Conseil d' administration. Et ne craignons pas un tel rapprochement : ce n'est nullement abaisser les services publics que de les « industrialiser », c'est les faire rentrer dans les règles normales de l'intelligence, auxquelles les industriels, eux, ne peuvent contrevenir sans avoir à supporter personnelkment les conséquences d'une nonchalance ou d'une inertie désastreuse. Nous ne <iirons pas davantage que c'est les « militariser » que de puiser notre inspiration dans les dures leçons de la guerre. Le modèle qui s'impose à nous n'est pas l'administration militaire en tant que telle, c'est l'effort de cette administration entre 1914 et 1918 pour se transformer sous la pression des événements, pour se régénérer par un sursaut de patriotisme.

Au moment où nous avons, pour la première fois, présenté cette conclusion, nous ajoutions : « Pour la France, depuis le 11 novembre 1918, le temps coule, précieux comme le sang, j) On paraît avoir trouvé que le temps pouvait continuer encore à couler, puisque le

sang lui-même avait coulé si longtemps. Et certes, on ne refusera pas une adhésion « de principe » à l'idée de faire pénétrer l'esprit républicain dans des administrations si jalousement conservatrices de l'institution napoléonienne. Seulement on plaidera que la liquidation du passé doit précéder la préparation de l'avenir, qu'il faut, avant d'adapter les services de l'enseignement au rythme du vingtième siècle, attendre que l'Allemagne ait payé ce qu'elle nous doit, que la crise du logement soit conjurée, etc., etc. Nous sommes convaincus pour notre part du contraire, et nous croyons l'avoir établi à diverses reprises : la liquidation du passé a pour condition la préparation de l'avenir. Et si au Parlement et dans les divers ministères nos dirigeants passent outre à cette thèse, s'ils persistent dans la politique de tergiversations et d'atermoiements qui a fini par créer un fossé entre la France et l'Université d'une part, et d'autre part, les administrations centrales, du moins qu'ils ne nous condamnent pas sans avoir, dans l'intimité de leur conscience et « à toutes fins utiles », médité les constatations suivantes que nous empruntons aux récentesétudes de M. Lévy-Bruhl sur la Mentalité primitive : En Nouvelle-Guinée, écrit Fritz Vorman, « les noirs laissent la magnifique écaille de la tortue brûler avec le reste. C'est la coutume, ils ne s'en écartent pas. Nous leur avons souvent fait observer que cette écaille a une grande valeur, qu'ils pourraient avec elle se procurer beaucoup d'argent, etc.. » Jusqu'à présent nous avons prêché dans le désert. Pour nous consoler, ils nous promettaient toujours de changer de méthode la prochaine fois, et la fois suivante, ils faisaient juste comme auparavant. Ils n'ont pas le courage d'abandonner les vieilles coutumes... c'est l'énergie qui leur en manque... En Nouvelle-Poméranie (dit de son côté le comte Pfeil), quand un bateau est en marche, le balancier est à gauche. Si les vagues viennent de ce côté, il sert effica-

cernent à les briser. Comme ces bateaux sont semblables à l'arrière et à l'avant, on penserait que, lorsque • les vagues viennent de droite, les indigènes naviguent de façon que le balancier soit aussi à droite. Pas du tout. Le Canaque a une telle horreur pour toute innovation, qu'il s'obstine à marcher avec le balancier à gauche, même lorsque les vagues viennent de droite, et remplissent d'eau son embarcation. Quand je discutais avec eux sur ce point, les indigènes m'accordaient toujours qu'un changement de leur coutume n'aurait que des avantages, et je me suis toujours demandé si c'était par obstination qu'ils y restaient attachés, ou si c'était faute de pouvoir se décider que, comprenant le mieux, ils étaient incapables de l'adopter. »

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