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TROISIÈME ÉDITION

PARIS E. nRNTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DB LA SOClBlS DES GENS DE LETTRES

PALIII-ROTIL, ]6-17-19, eiUBlE B'aitLtUIB

PREMIÂRB PARTIS

Un grand nombre de personnes, dans le diocèse de Condé, n'avaient jamais voulu croire que l'abbé Guillemittes mènerait à bien la construction de l'église d'Hannebault.

Une catastrophe financière semblait devoir être la fin de* cette entreprise considérable. Comment un simple curé de petite ville parviendrait-il à payer une église dont les dépenses s'élèveraient à deux ou

\, L'épisode ^ui précède Un Miracle, a pour titre : Un Cwé de province*

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trois millions peut-être? Et tandis que les dévots s'étaient inquiétés, le§ incrédules s'étaient réjouis : un curé en ftiillHe, cela serait drôle.

Le succès inespéré des souscriptions, la marche régulière des travaux, Thabileté de l'abbé Guillemittes à se tirer des situations critiques, son activité, son adresse, sa ténacité, n'avaient point modifié ces sentiments.

— Attendons la fin, avait-on dit.

Mais lorsqu'on avait vu mademoiselle Pintô-Soulas s'établir au château de la Haga et devenir une sorte d'associée pour le doyen, une commanditaire toujours prête à renouveler ses mises de fonds, on avait été obligé de se rendre à l'évidence : — l'église d'Hannebault serait achevée ; — elle serait un monument remarquable ; — le curé ne serait pas mis en faillite ; — son œuvre ne serait pas un scandale pour la religion.

Quelques voix, il est vrai, aou^ée^ par p^adame Prétavoine, la pénitente de l'abbé J^obligeois, avaient essayé de soulever d'hypoprites insinuation» sur.J'association du doyen et de mademoiselle Pint0'3pula8, mais oes bruits absurdes n'av^iônt pu prendre aucune consistance, ih étiiient tombés aussitôt j^^levés.

— Mademoiseljp Pinto-3oulag dpminée, ejcploitée Darle curé? Oui. Mais sa maîtresse? Non. Personne n'avait voulu admettre cette accuijation qui se réfu-

ta|t d'el|^-m$ç)9 m^^M^ P^ cqpaîss^U (^ffadeo^piselle

— L'abbé Quillemittes, un homipe d'affaires, u^i iHÎrig§ut, un jiiîiiiifiiir d'argent? ouii paais un séducteur? Allons donc! Il avait vr^iineîit bien d'autres idées en tête, et l^ grande fortune de naadepaoiselle P|pjQ-3oula^ lui permettait de leg réaliser.

Alqr^ leg esprits }es plus qaal disposés contre lui s'étaieiit singulièrpuient adoucis.

^ iQfUûi gu'on pftt dirp, p'étajt un jiabile homme.

ïl av^j^ réussi.

Et la considératiQHj le fespect, 1^ sympathie mêpae lui élaieut venus d^ son sucpès, tant il est vrati qu'en ce paondç pp ue tieiit pas rigueur au^ gens heurpux.

A Baiine^^uit, à Condé-le-Çhâtel, dans le diocèse, dans les départements euyirppnauts, ou ne parla p^ug quQ 4e Tflbbé G^iJljsmitteg et de l'église d'Hannet)ault.

Ces beau? jours durèrent près d'une année; mais UU spir, dans ce piel tranquille jet pur, uue nouvelle avait éclaté^ terrible pomme un ppup de foudre ; i^adjBpaoiselle Pinto-Spulas partait pour Paris,

Hubert avait été au château, et mademoiselle Isabelle i^'était excusée de ne pas pouvoir faire de mu-

— Je pars demain, dit-elle^ et j'ai des ordres à donner qui me prendront toute jua soirée.

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Hubert, atterré, n'avait pas osé faire de questions, et il était rentré au presbytère, où il avait annoncé ce voyage à son oncle.

— Quand mademoiselle Pinto Soûlas doit-elle revenir? demanda celui-ci.

— Je ne sais pas; je ne l'ai pas demandé.

Assez supris^ie ce voyage, dont il n'avait pas entendu parler jusqu'à ce jour, le curé n'en avait pas été autrement tourmenté : après tout, il était bien naturel qu'elle fût appelée à Paris pour ses affaires.

Seul, Hubert s'était inquiété des raisons qui pouvaient déterminer ce brusque départ.

Depuis quelques mois mademoiselle Isabelle avait paru moins tranquille et moius libre. Avec lui elle avait semblé prendre moins de plaisir à faire dé la musique. Plusieurs fois, le matin, elle avait manqué de venir aux leçons des enfants de chœur. Plusieurs fois, le soir, elle avait fait dire par la nourrice qu'elle était indisposée. Enfin Mario, le secrétaire italien, qui, pendant les premiers mois de son séjour à Hannebault, s'était montré roide et presque insolent avec lui, avait affecté pendant ces derniers jours de lui faire un accueil en apparence charmant, mais au fond duquel, avec de l'attention et un peu de finesse, on pouvait voir de la raillerie et du défi. Que voulaient dire ces remarques diverses? en les groupant et en les expliquant l'une après l'autre, ne prenaientelles pas une importance décisive ?

Plusieurs jours se passèrent dans ces interrogations douloureuses. Par les gens du château on avait su que le voyage de mademoiselle Isabelle serait de courte durée. Mais le temps fixé pour son retour s'écoula sans .qu'on la vît revenir, et alors l'inquiétude commença à prendre le curé lui-même.

Que signifiait cette absence prolongée? Madame Françoise avait accompagné sa maîtresse à Paris, et on ne pouvait dès lors l'interroger. S'il écrivait? Mais sous quel prétexte?

Hubert vint à son aide.

— Mon oncle, dit-il un matin en déjeunant, est-ce que vous savez quand mademoiselle Isabelle reviendra?

— Non. Pourquoi cette question?

— Vous savez qu'elle a commandé elle-même le rétable de Tautel de Saint-Cénéri : le terme du premier payement est dépassé, l'entrepreneur demande de l'argent; que dois-je dire?

— Répondez que j'écris à Paris et qu'on attende la réponse de mademoiselle Pinto-Soulas.

Les jours s'écoulèrent les luis après les autres, et cette réponse n'arriva pas.

Une fois encore Hubert fournit une raison pour écrire de nouveau : Un des enfants de la maîtrise, celui qui précisément montrait les dispositions les plus remarquables, était sur le point de quitter Hannebault ; on lui offrait une place de groom, et ses

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parents , contre son gré , voulaient Tôbligér à la prendre. Mademoiselle Isabelle avait maintes fois parlé de faire un sacrifice en sa favéïii'; si elle consentait à ce sacrifice, on pourrait peut-être le garder; mais l'occasion perdue, on ne le remplacerait pas : il était doué.

Le curé envoya une nouvelle lettre ; mais elle n'y répondit pas plus qu*elle n'avait répondu à la première.

Cela devenait inexplicable. Et dans, le pays on commençait à parler de cette absence.

— Mademoiselle Pinto-Soulas s'est sauvée, disait madame Prétavoine ; si riche qu'elle fût, le curé lui coûtait trop cher : l'éghse pourrait bien rester inachevée.

Une conférence ayant eu lieu à ce moment^ l'abbé Lobligeois s'y montra avec son air arrogant et ses paroles à double sens des mauvais jours.

Cela devenait vraiment étrange. Et comme si ce n'était pas assez de ce départ, tout dàné là paroisse allait de mal en pis. Le maire, au nom du conseil municipal, Suscitait des chicanés au conseil de fabrique; les entrepreneurs envoyaient leurs mémoires et Hubert lui-même montrait une telle indifférence pour toutes choses qu'on n'en pouvait rien tirer. Apathique, indolent, distrait ou paresseux, il n'txerçait plus aucune surveillance sur lès ouvriers ou les travaux; l'abbé Colombe, qiiî avait voulu te

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i^épriraaiider avec doucéiu*^ avait été^ id mal reçu qu'il en était tombé dans une tristesse désespérée. Pour romementation intérieure de son église, l'abbé QuiUemittes était assez souvent obligé d'aller à Paris» tantôt pour les sculpteurs, tantôt pour les peintres. Il résolut ^l'avancer l'époque de son prochain voyage et de chercher de ses propres yeux l'explication de cette absence inexplicable.

Il partit donc pour Paris, et en arrivant, sa première visite fut pour l'hôtel de la rue de Clichy.'

Il s'attendait à trouver cet hôtel, qu'il ne connaissait pas, avec toutes les apparences d'un hôtel habité : il trouva au contraire les volets clos et dans l'état d'une demeure abandonnée, sinon pour toujours, au moins pour \me toison, car si l'herbe ne poussait pas ddns les allées du jardin et dans les pavés de la cour, nulle part on ne voyait un indice qui vint dire que le maitre était à Paris.

Le concierge le rassura: mademoiselle habitait en ce moment Paris, mais pour l'heure présente elle était absente.

— A quelle heure pouvait-on la voii^ ?

— Elle ne recevait personne.

L'accueil n'était pas encourageant. Mais l'abbé Ouillemittes, qui en avait vu bien d'autres et n'était pas homme à abandonner la partie pour di peu, fit demander à madame Françoise de le recevoir, et, grice à o» moj^dn, il put pénétrer dans ThôteL Un

B UH MIRACI.B

ndet de chanbre &ï gilet à manches le reçut sur le perron, et, après lui avoir ftit traverser une longue enfilade de pièces froides et obscures dont les meubles étaient couYerts de housses, l'introduisit dans une bibliothèque où madame Françoise se tenait devant un beau feu de cheminée.

— Ah! monsieur le curé, s'écria celle-ci en le reconnaissant, c'est le bon Dieu qui vous envoie pour sauver mademoiselle.

— Que voulez-vous dire? Que se passe-t-il donc?

— Ce qui se passe? Ah! voilà, c'est le difficile à savoir et à expliquer : en deux mots, ma pauvre demoiselle est possédée.

— Comment cela?

— Je vous le demande à vous, monsieur le doyen ? tout ce que je sais^ moi, c'est que la veille de notre départ pour retourner à la Haga, un homme, ou si vous voulez une sorte de monsieur, est venu faire visite à mademoiselle et qu'il est resté enfermé sept heures d'horloge avec elle, de deux à neuf heures du soir; et cela sans que mademoiselle pensât à diner. Quand à la fin il a été parti, mademoiselle m'a dit que nous ne rentrerions pas le lendemain à la Haga. Je lui ai alors demandé s'il fallait défaire les malles, elle m'a répondu que non, ce qui prouve bien, n'est-ce pas, que, dans son idée, elle était décidée à retourner chez nous; et cependant il y a de cela plus d'un mois, et noussommes toujours à Paris.

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— Et cet homme, quel est-il?

— Ce n'est pas un jeune homme, et ce n'est pas non plus un homme vieux, mais, vous savez, il ne faudrait pas supposer ce qu'on pourrait supposer. Malheureusement, il n'y a rien de cela, je dis malheureusement parce que s'il en était ainsi, ma pauvre enfant serait guérie de tous ses malheurs; il vient un âge où. il faut qu'une femme prenne un mari, c'est mon idée, et je ne me cache pas pour le dire tout haut, même à mademoiselle. Mais celui-là n'est pas un mari, ni du bois pour en faire un ; figurez-vous un individu avec de grands cheveux et une grande barbe saletés yeux morts et toute la démarche d'un de ces grands singes qui ont les bras trop longs. Et voilà l'individu qui possède mademoiselle ; pour sûr c'est le diable.

— Mais enfin, ma bonne dame, qu'appelez- vous « possédée? » Que lui fait-il faire? par quoi, comment la tient-il? où la conduit- il?

— Et que voulez-vous que je vous dise? Tout ce que je sais c'est que mademoiselle ne reste plus ici; toute la journée elle est sortie; et quand je lui demande ce qu'elle fait, où elle va, elle me répond que ce sont des affaires sérieuses qui sont au-dessus de moi.

— Mais par l'entourage ne savez-vous rien?

— On dit que cet individu est im Polonais ou un Russe, et qu'il fait voir les morts; vous voyez donc

bien iia'ell^ est [fjsséiée; slî nV araît que rela ce serait <î«rji fr'-n a5=ez, n'est-ce pas? Mais ee n'est pas tout : la Toî!â reprise des accidents lîe sa maîadie ; elle ne manee plus, ne dort i^us; ma paaire enfdot! Sauvez-la, monsieur le curé : c'est l'affaire des pnMres, n'est-ce pas, de chas^r le démon? et bien sûr que celui-là est le diable.

Le doyen voulut pousser plus à fimd son interrogatoire, mais il ne put pas tirer d'autres renèeîgnements précis de madame Françoise : tout ce qu'elle savait elle l'avait dit en bloc. A sa curiosité manquait la science de robservation, et elle avait laissé passer inaperçus mille petits détails qui eussent pu guider le curé.

Il résolut donc d'attendre mademoiselle Isabelle qui, disait la nourrice, devait rentrer bientôt. En un quart d'heure d'entretien avec elle, guidé par ce qu'il connaissait déjà, fl en apprendrait plus qu'en toute une journée de questions et de réponses à côté.

Il s'installa dans la bibliothèque et pour passer le temps il se mit à regarder les livres qui encombraient une table : remarque caractéristique, presque tous ces livres arrivaient de chez les libraires et tandis qu'un certain nombre n'étaient pas encore coupés, il y en avait d'autres qui avaient été déjà lus et relus; cela se voyait du premier coui) d'œil aux couvcrUires cissécs et ùux feuillets fatigues.

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Il commença naturellement par ceux-là; peutêtre lui diraient-ils l'objet des préoccupation» et deiB études de mademoiselie Pinto Soûlas; un livre qui tratae dans une bibliothèque ne nous apprend pas quelles sont les habitudes d'esprit ou quel est le ^ùt de son propriétaire , maid dnq tolumes, vingt Tolumes en disent aussi long par leurs titres qoB toute une conversation, '

I/e premier qu'il prit a\ait pour titre : ManifesiSn thm thaumaturgiqttes et des mitaeleè; le Second : Bêifilatiom d'outreHombe ; le troisième : le Livre des Siprits; le cpiatHème : Pnenmatoiogie poêtHve et expêHfnentale, la réalité deê esprits et le phénomène merveilleux de leur éeritufe directe.

Il n'y avait pas de doute possible ; cet individu qui « ftiisait voir les morts, >> suivant TexpreSBion de la nourrice, était un spirite ou Un médium, et la possession de mademoiselle Pinto-Soulas était la possession dû spiritisme.

Il continua son examen des livres empilés sur la table et il trouva encore : L'Ame^ son existence et ses manifestations; t Amitié après la mort; Méditations sur la vie et les devoirs de S. M. la reine Victoria; Révélatiom sur là ifie surnaturelle de Dôtiglas Home ; la Clef de la Vie; les Dogmes de VEgKse du Christ^ "eiepKqués par te spiritisme; Poésies d'outre-tàmbe, Puiè à côté de ces volumes, des toorceaux 8e 'ûiusîque : Air ^ paroles du roi ff^tri 111 ^ dictéis eh sbnçe à M. Bach ;

Cantate spirite ; fragment de sonate^ dicté par l'esprit de Mozart à M. Briou.

L'abbé Guilleinittes ne s'était jamais occupé de spiritisme, il en savait tout juste ce qu'en savent les gens du monde qui ont lu dans les journaux des histoires de tables tournantes et d'esprits frappeurs; pour lui, c'était de la folie pure ou de l'escroquerie. Croire qu'un esprit muet peut s'emparer d'un enfant et, en quelque lieu qu'ij le saisisse, le jette contre terre, si bien que l'enfant écume, grince des dents et devient tout sec; pour lui, c'était se conformer à ce que nous enseigne l'Ëvangile selon saint Marc; c'était admettre pour ce fait comme pour mille autres les croyances chrétiennes sur la possession et le rôle des esprits malins. Mais, au contraire, accepter le spiritisme comme une science qui a pour but la constatation et l'étude de la manifestation des esprits, de leurs facultés, de leur situation et de leur avenir, en un mot la connaissance du monde invisible, voilà qui lui paraissait le dernier degré de l'absurdité.

N'ayant rien à faire pendant son attente, il prit au hasard un de ces livres, qui avait pour titre : Grande rénovation des Mondes, par le comte Nedopeouskine; comme c'était le plus fatigué, il était présumable que mademoiselle Pinto-Soulas en faisait sa lecture favorite. Sur la première page se trou- .vaient deux lignes manuscrites ainsi conçues : « A la

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sœur de mon âme éternelle, mademoiselle Pinto- Soulas; comte Nedopeouskine. »

Les premières pages étaient consacrées à prouver l'existence de l'âme et son individualité après la mort. L'abbé Guillemittes comprit assez bien cette introduction, malgré le style vague et incohérent dans lequel elle était écrite.* Mais où il eut besoin detoute son attention et.de toute son intelligence, ce fut dans le développement de ces* idées générales. L'âme , existant individuellement après la mort du corps, allait quelque part;. où allait- elle ? que devenait-elle? Autrefois on disait qu'elle allait dans l'enfer ou le paradis ; mais la science moderne ayant détruit ces demeures imaginaires sans les remplacer, il fallait lui trouver un monde; c'était ce qu'avait fait la science nouvelle qui la plaçait et la montrait dans l'infini ou l'espace universel. Là, ces âmes devenaient des esprits, c'est-à-dire des êtres ayant toutes nos perceptions à un degré plus snbtil et vivant dans une substance fluidique qui sert de lien entre l'esprit et le corps et qu'on appelle perisprit. Ces esprits pouvaient se manifester aux vivants, ainsi que le prouvent les tables tournantes, les esprits frappeurs, etc. Ils pouvaient être évoqués, et se mettre en communication avec nous, non-seulement sous une forme immatérielle, mais encore sous une forme corporelle. Pour cela il suffisait d'avoir la puissance de leur commander. Sans doute cette

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puissance était rare, mais enfla elle existait. Aussi lui, Nedopeouskine, avait cette puissance à un si haut degré qtf il avait fait photographier les images (ju'il évoquait, et son livre contenait une série de portraits authentiques de Socrate, Jésus-Christ, Roger Bacon, saint Benoît, etc.

Arrivé là, l'abbé Guillemittes ferma le livre. Il en savait assez: ce Nedopeouskine était un charlatan, et c'était entre les mains d'un saltimbanque, peut-être même d'un escroc, que mademoiselle Pinto-Soulas, curieuse de merveilleux, était tombée. Il n'y avait qu'un mot à dire pour lui ouvrir les yeux et la détromper.

Il attendit patiemment : le mal était moins grand que tout d'abord il l'avait craint. Mais les heures s'écoulèrent sans que mademoiselle Isabelle rentrât. Le soir arriva.

— Est-ce que mademoiselle ne rentre pas toujours ? demanda-t-il à la nourrice.

— Elle rentre quelquefois très-tard.

L'heure devint tellement avancée, qu'il y avait inconvenance à attendre davantage. Il se décida à partir en prévenant la nourrice qu'il reviendrait le lendemain à midi.

Mais, le lendemain, il trouva madame Françoise seule encore; dans un billet laconique, mademoiselle Pinto-Soulas présentait ses excuses à M. le curé d'Hannebault ; une affaire importante la privait du

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plaisir de lé recevoir ; elle le priait de vouloir bien laisser son adresse, afin qu'elle put lui iêcHte lorsqu'elle serait libre.

Évidemment elle ne voulait pas le voir, maft îl ne se rebuta pas ; jusque-là il était venu à une heure convenable ; le lendemaih il vint à neuf heures du matin, e*t, n'ayant ^as encore été reçu, il revînt le surlendemain dans la soirée : le concterge alors lui remilt une lettre, en lui annonçant que Mademoiselle et madame f'rançoiâe étaient parties pour l'Angleterre.

La lettre ne contenait que ces quelques mots :

«Je suis obligée de partir pour Londres à l'imprôvîste; je ne sais combien j'y resterai de teiMps; comme en mon absence vous pourriez avoir besoin d'argent pour quelques travaux commandés par moi, veuillez toucher au Comptoir d'escompte une somme de vingt mille francs que je mets à viotre disposition. Aussitôt mon retour, je me ferai un plaisir de vous prévenir. »

Le voyage éïi Angleterre bien prouve, îl n'avait plus que faire à Paris; il centra à Hannebault fort désappointé et jusqu'à un certain point inquiet ; des sommets tranquilles où il s'était élevé et où il croyait se maintenir allait-il retomber dans les difficultés et les tourments de Son point de départ? Mademoiselle Pinto-Soulas parlait, il est vrai, de son retour; mais quand ce reti3fUr s'êflèctuerait-ilt et alerS la retron-

veraifc-il dans les dispositions où il l'avait tenue pendant un an près de lui ? Quelle influence ce spirite charlatan allait-il exercer sur sa nature mobile et maladive? Ne voudrait-il pas s'emparer de sa fortune, et pour gagner cette fortime, de sa personne? C'étaient là des questions que l'avenir seul pouvait résoudre, mais qui actuellement se posaient d'une façon inquiétante, et dans de mauvaises conditions. Heureusement que pour le moment les 20,000 francs du Comptoir d'escompte le mettaient à l'abri des soucis d'argent. Avant leur épuisement, les faits auraient sans doute marché et la situation se serait plus nettement dessinée.

Le retour de mademoiselle Pinto-Soulas à Paris lui apporta bientôt ce dessin plus net qu'il désirait, mais non dans lô sens qu'il espérait; car ce retour ne lui fut appris que par une indiscrétion de Mario et il ne reçut nullement la lettre qui lut avait été promise.

Ce silence devenait une circonstance singulièrement aggravante : bien certainement, il y avait chez elle parti pris de l'éviter.

r ndant quelques jours, il balança s'il irait à Paris quand même, et s'il forcerait la consigne pour pénétrer auprès d'Isabelle. De vive force, peut-être lui serait-il possible de l'emporter. Mais pour tenter ce coup d'Etat il fallait avant tout savoir quelle était au juste la puissance de l'intrigant qui la dominait,

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car sans ce renseignement il y avait de grandes chances pour s'aller heurter contre un mur et se casser la tête.

Comment faire cette enquête délicate ? La demander à un de ses amis parisiens, c'était dans une certaine mesure se livrer à lui, car ses amis étaient prêtres, et les prêtres sont généralement des esprits déliés en affaires ; or, il n'entrait pas dans sa nature de se livrer. Ce qu'il fallait, c'était quelqu'un de simple et de dévoué qui ne verrait que ce qu'on lui dirait de voir.

Il pensa à Hubert.

Précisément depuis quelque temps, Hubert, par son indolence et sa négligence, était devenu à peu près inutile à Hannebault. On ne pouvait rien tirer de lui, et l'abbé Colombe lui-même, qui cependant ne péchait pas par la sévérité, déclarait que a le jeune homme était incompréhensible. » Il est vrai que, pour le comprendre, il avait tout simplement demandé son gilet à Cyrille, et qu'ayant trouvé la médaille cousue à la place où il l'avait cachée, il ne pouvait s'expliquer son humeur actuelle en la comparant à l'humeur dans laquelle il était quelques mois auparavant, car enfin la logique est la logique^ et puiâque, sous l'influence de la médaille, il était devenu gai, il devait toujours être gai, ayant toujours la médaille. Mais l'abbé Guillemittes , ignorant ce détail, s'en tenait à ce qu'il voyait et à

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ce qu'on lui disait, à savoir que son fieteu s'ennuyait à Hannebault.

Il le fit venir et lui proposa d'aller à Paris.

— Vous m'avez reAdu service, dit-il, il est juste que je vous en récompense; je vous payerai une pension de 50 francs par ilioîs pendant vos études à l'école ; avec ce que tous gagneriez de votre côté vous pourrez sans doute ttiai^cher; notez que be n'est pas un don que je vous fais, je sais que vous n'aimez pas les cadeaux; c'eët une dette que j'acquitte. Je voudrais, pour achever ma tâche, vous donner une surveillance élevée, mais je ne connais personne qui puisse me suppléer en cela; je vous demande donc de voir le plus souvent possible madenioiselle Pintô- Soulas ; elle a été parfaite pour vous et pour moi pendant son séjour ici : je compte qu'elle voudra vous Continuer sa biètiveîUâncé. Plus tard, vous Sentirez la graridè utilité d'avoir à paraître régulièment devant une personne qui vous domine par Tautorité et le respect. Je vous donnerai une lettre pour elle^ et quand vous m'écrirez, vous me direz ce qu'elle veut bien faire pour vous.

Son dépàft pout Paris eut lieu cinq jourâ après cette conversation. L'abbé Colombe, le cœur gros et les larmeà àuj^ yeuic, l'accompagna jusqu'à la voiture en lui faisant des recommandations sans fin où les conseils moraux se mêlaient ti$&t éiratigetneût Aux conseils hygiéniques.

trir MltiXdl^li l9

— N'oubHBz jamais rédU(5a!ît)ii Aé Tott^ê jetineliôfe, mon cher enfant; le temps que vous avez passé dans cette honnête petite ville, s'il est ttmjoiirs pl-ésent à votre esprit, vous préservera des dangers que vous allez courir dans cette ville dé boue et de lftt*âfès qu'on appelle Paris. Élevez votre. âme du*-deâsu8 des séductidns de Satan, qui sait prendre tes formen les plus attrayantes. Et de Votre corps prenez aussi grand soin ; ainsi, même pendant les chaleurs de i'été^ ne quittez jamais votre gilet; quand celui que vous portez sera usé, écrivea-moi, je vous en enverrai un autre. Je veux, moi aussi, m'occuper de vous comme si voue étiez mon jeune frèrô. Adieu, mon èmi; quô la sainte Vierge soit avec vous.

Dans l'intérieur de la voiture, il fit voyage avec mademoiselle Eupfaémie, devenue madame Thomé, et avec mademoiselle Héloïse.

Hubert était si heureux de son départ pour Paris qu'il ite put se retenir d'en parler; il eût conté sa joie aux coussins de la diligence.

— Vous partez pour toujours? dit mademoiselle Héloïsé en le regardant.

-* Je hesais pas; mais au moins pour longtemps; je reviendrai aux vacances.

Un peu avant d'arriver à GondéJe-Chatèl, tes deux femmes se parlèrent longtemps à l'oreillis; puis în#dame Thomé demanda à Hubert ce qu'il comptait faire jtfisqu'au départ dé TomniDus du chemin es

20 UN MIRAGIiB •

1er, qui ne devait avoir lieu que deux heures plus tard.

— Me promener et déjeuner.

— Eh bien, je vous demande de déjeuner avec nous; dans une demi-heure nous rentrerons au Bceuf Couronné.

Précisément par cela seul qu'on affectait à Hannebault de traiter madame Thomé et sa fille comme des pestiférées, Hubert accepta cette invitation, qui ne lui plaisait guère, cependant ; mais il avait horreur de montrer de la fierté et encore plus du mépris.

Madame Thomé avait commandé un déjeuner plantureux comme Hubert n'en avait jamais mangé: en solides comme en liquides, elle avait voulu « le meilleur. » Au dessert, elle offrit à son hôte une assiette sur laquelle, au lieu d'un fruit, se trouvait une petite boîte en bois de rose.

— Monsieur Hubert, dit-elle, nous n'avons pas oublié, ma fille et moi, ce que nous devons à monsieur votre oncle, et nous ne sommes pas disposées à l'oublier. Ce que nous sommes aujourd'hui, c'est à lui que nous le devons. Nous vous prions d'accepter ce souvenir de notre reconnaissance.

Il ouvrit la boîte : elle contenait une belle montre et sa chaîne.

Il voulut refuser, mais comme il parlait en regardant les deux femmes , il s'arrêta aux premiers

t7K MIRACLU . SI

mots : madame Thomé avait le rouge sur la figure, et sa fille les larmes aux yeux. Ne les blesserait-il pas profondément en repoussant ce cadeau?

— Mon oncle saura... voulut- il dire.

— Pourquoi? interrompit Héloïse.

On vint dire que l'omnibus allait partir : elles voulurent le mettre en voiture.

— Adieu, monsieur Hubert.

— Au revoir.

Il lui sembla que la voix de la jeune fille était étranglée en prononçant son adieu; mais, deux secondes après que la voiture eut commencé à rouler, il n'y pensa plus. Que* lui importait Hannebault? il allait à Paris.

A Monsievr-Tabbé Guillemitles. .

« Mon cher oncle,

» Je vous disais dans ma dernière lettre que je n'avais, pas encore vu mademoiselle Pinto-Soulas, bien que, selon vos instructions, je me fusse présenté plusieurs fois à son hôtel. Depuis, j'ai été plus heureux. Si je ne vous ai pas écrit aussitôt, c'est parce que j'ai voulu compléter ma lettre par quelques renseignements qui,. je le pense, vous intéresseront.

» Lors de mes premières visites j'avais demandé au concierge si je pouvais voir mademoiselle Pinto- Soulas, et toujours le cerbère qui veille dans cette belle niche dorée que vous connaissez m'avait ré-

ppjïclu i^gativerpent, de ce Ion poli (JU& ç^it garder un fonctionnaire de goi] rang, ]^ais en niême tepips de ce ton roide qui indique une consigne.

» A. la longue, cette répon&e, toujours ^É^ même, n^'avait amené à qfoire que je pourrais ve^ir péii- (J^nt cent ans rue de Clichjr sans être jamais reçu. Je changeai doqp de ^ystèipe et derpandai à voir madame Françoise : s'il y a une consigne pour la rnaître«se, pae dis-je, peut-être n'y en a-t-il pas pour la nourrice. Le raisonnement était bon. On me dit de traverser Ift cour et que j^ trouverais paad^pae Françoise dans un parloir à droite au rez-de-chaussée.

» Tout d'aborijilme parut ^gsez é^rangç que, dans un si bel hôtel, il n'y eût pas un monde de valets ; mais plusi tard j'apprjs que raadeipQigelle Isabelle n'avait point monté sa maison et qu'il n'y avait pour garder l'hôte} que le poiLcierge e| un seu} valet de chambre. Cela paraît donc signiQpr qu'elle ne doit pas faire un long Sj^our ici.

» Je trouvar madame Françoise d^ns le parloir qui m'avait été indiqué. Elle parut satisfaite de me voir..

» '—- Vous êtes donc venu à Paris? dit-eJle; cela i^je fait plaisir ; je crois bien que c'est le bon Dieu qui vous amène; en vous voyant, mademoiselle yff, penser au pays, ça changera ses idées.

» — Quelles idées ?

» — Est-ce qu'on sait? des idées noir^§. Elje pe

»-*^;r vhcjff^^xr j^îr^'.mui^: jï;s& :».ar «oiis. îxV m Uxj^^^ft^yk htcji fï?ï"^tifr. -K ^ nii âf cLioiâè -àr^i si,

hUott-À'iie doîil TfiOs m'arez parié; elLe était «itoor^ 4^ Hirre«* tes tnfe prjé^ sur uce eraxide table, les aiitrf^ j^rtés k Urne sur le tapis; et elle paraissait îrHMiUlf^r, A QKiD entrée, elle se levB et me tendit la

n '— Ce0t TOtiv o: !e ^ijî Toas envoie? me dit- ^lle*

» — Non^ mademoijBelley je viens à Paris pour Vbi'ÀA^ i\^ lieanx-arts. •

n Kt alon» je lui racontai comment tous aviez eu la boulé de m'enfoyer à Paris plutôt que je n'espérais; jr^ lui dis aussi qu'en attendant l'ouverture des cours J'ét/iis <5ntré dans Tatelier de M. Duchalais et que je travaillais le matin chez un entrepreneur.

*) Elle m'écouta attentivement, mais sans me faire do ({uostions; tout en parlant je levais de temps eu torrips les yeux sur elle et la regardais. Je fas alors IWtppi^ des changements qui s'étaient faits en elle, dans sa personne aussi bien que dans sa physiôno-

tJN ILIRACLfe !^5

mie. Vous savez comme à Hannebault son regard était accueillant, plein d'une bonté encourageante et sympathique; je le vis au contraire indifférent ou préoccupé; pour sa toilette, elle était négligée, au lieu d'être comme autrefois charmante de simplicité et de fraîcheur.

» Comme je comptais qu'elle allait m'interroger sur l'église, sur la maîtrise, sur le pays et sur vousmême, je restai à ma place parlant très-longuement de mon travail et attendant toujours ses questions. Mais elle ne m'en ût pas, ni sur cela ni sur d'autres sujets : d'une main distraite, elle feuilletait des volumes, mais sans lire.

» Enûn, bien embarrassé de ma contenance, je me décidai à me retirer, car je ne trouvais plus de paroles, et, si j'avais su comment sortir, je serais parti depuis longtemps déjà, tant j'étais mal à l'aise et peiné.

» Mais au moment où j'allais me lever, madame Françoise entra :

)) — Gardes-tu M. Hubert à dîner? dit-elle.

» — Avons-nous un dîner, d'abord?

» — J'irai le commander.

» Il faut vous dire qu'il n'y a pas de cuisiniers à l'hôtel, mademoiselle Isabelle fait venir sa nourriture d'un restaurant voisin et elle n'a pour la servir que son seul valet de chambre et madame Françoise.

« J'allais répondre qu'il m'élail impossible de

r^Stâp plus longtemps, quand i^c^d^uip franç^pjse me fit gn pachette un signe qui semblait dir^ que je devais ^ccepteir. J'acceptai donc.

» — Puisque tu as un invité, dit madame Françoise, ne ferasrtu pas toilette pour le recevQir ?

» — Tu as raison, nourrice.

» — M. Hubert, me 4it ipadame Françoise lorsque npuç fûmes seuls, il faut que vous trpuyipz moyei^ de distraire mia pauvre maîtresse, c'est pour cela que je vous ai Mt inviter à dîner. Autrefois elle avQitde Taffection pour vous, du plaisir à vous voir; vous êtes un bon jeune homine, parlez-lui d'autrefois, et tâchez qu'elle se mette à son piano; voye?, il est couvert de poussière ; depuis plus d'un mois elle ne l'a pas ouvert. Mais ce n'est pas tout. Quand vous m'entendrez annoncer le comte Nedopepuskine, quj viendra bien sûr à la fin du dîner, youi» ne vous en irez pas.

» — Mais, madame Françoise...

)) — Je sais bien ce que vous allez me dire ; vous allez me parler de politesse; il ne s'agit pas de politesse; il s'agit delà santé, du repos de ma chère fiUe; elle est tombée dans les mains d'un homme terrible, du diable, il faut m'aider à l'en tirer.

« — Comment cela?

« — Je ne sais pas trop ; mais il me semble que si vous pouviez lui donner l'idée de retourner à Hannebault, elle serait sauvée.

» Tout cela n'était pas très-clair pour moi et j'aurais voulu en demander davantage, mais mademoiselle Isabelle rentra ; en quelques minutes, eUe avait fait disparaître le négligé de sa toilette et elle avait repris sa beauté d'autrefois, plus pâle seulement et surtout plus fatiguée.

» — Puisque tune dînes paô. seule aujourd'hui, dit madame Françoise lorsque nous nous mîmes h table, j'espère que tu vas manger et ne pas renvoyer les plats «ans y toucher ; en tous cas, tu ne vas pas pouvoir lire dans tes vilains livres, et ce sera toujours quelque chose.

» — Je n'aurais pas lu aujourd'hui, nourrice, j'attends quelqu'un.

» ^ Le comte Nedopeouskine, pour sûr ; alors ce n'est pas lui qui peut te mettre en appétit ; il reste là à te régarder sans avoir jamais mangé un morceau uu t)U seulement iih verre de vin. •

» *^ Il ne mange pas.

)) — J'ai connu des gens comme ça; ils ne mangeaient pas, ils ne dormaient pas ; seulement, quand on ne pouvait pas les voir, ils dévoraient les poulets et ils îronHaient comme un tourne-broche

» -- Nourrice, tU pûvles d'une personne que

j'aimô.

)) — Tu l'aimes, voilà le mal, pardi I malB moi je

ne i'àimé pas et je le dis ; à ta mère, à ton père, h

toi, j'ai toiijours dit^e que je pensais, ce n*est pas

pour ce Polonais que je vais changer; au surplus je ne l'accuse pas; je dis qu'il me fait peur, voilà tout : tu es une demoiselle, tu as de l'instruction, tu dois savoir ce que tu fais; moi, je ne suis qu'une paysanne , je dis ce que je pense ; chacun notre droit.

» J'avais espéré dîner seul avec mademoiselle Isabelle, et ainsi pouvoir parler d'Hannebault , de l'église et de tout ce qui vous intéresse : la visite annoncée du comte Nedopeouskine» m'enleva aette espérance. A peine étions-nous à table que je vis entrer un homme de cinquante à soixante ans, qui, s'étant approché de mademoiselle Isabelle , lui prit la main et lui fit sur le poignet un Signe mystérieux avec une large bague. C'était le comte Nedopeouskine.

» A-t-il cinquante, a-t-il soixante ans ? je n'en sais trop rien ; c'est ce qui paraît difficile à dire, car on ne peut pas fixer les yeux sur lui sans trouver les siens qui paraissent vouloir vous inonder de rayons, exactement comme on le pourrait faire avec un miroir. Cela a quelque chose de gênant, qui doit intimider les gens ou les exaspérer. Il ne m'intimida pas; pourtant j'évitais de rencontrer son regard, mais sans cesser pour cela de l'examiner à la dérobée, car je n'ai jamais vu homme si étrange et pour moi si difficile à comprendre. Est-il honnête ou fourbe, brave ou lâche, fort ou faible, tntelligent ou

bête, raisonnable ou fou, bon ou méchant? Véritablement, je n'en sais rien, et ce ne serait pas trop de votre usage du monde pour le démêler; quant ft moi, soit inexpérience, soit maladresse, je n'y vois fîen, si ce n'est qu'il pourrait peut-être bien réunir en lui ce mélange de qualités et de défauts.

» Comme il me regardait avec curiosité, mademoiselle Isabelle voulut lui dire qui j'étais; mais à peine avait-elle prononcé moii nom qu'il l'arrêta.

» — Je savais rencontrer monsieur ici, dit-il, Malathiel m'avait prévenu; voilà pourquoi je ne suis pas venu plus tôt; vous a^iez compagnie.

» Quel était ce Malathiel qui me connaissait et s'occupait de moi? Cela m'étonna. C'est plus tard que j'ai su que c'était un esprit.

)) Avec mademoiselle Isabelle je n'étais pas embarrassé pour parler, mais vous pensez bien que devant ce singulier personnage je n'allais pas me lancer dans une conversation que personne d'ailleurs ne paraissait disposé à engager. Plus d'un grand quant d'heure s'écoula sans qu'on ouvrît la bouche; le Polonais restait renversé sur sa chaise, les yeux au plafond comme s'il écoutait un esprit invisible. Enfin mademoiselle Isabelle, qui paraissait elle-même très-préoccupée, rompit le silence.

„ — Je suis bien aise que vous trouviez M. Hubert ici ; il ?ora bon pour lui de vcus avoir vu, et je

suis certaine (Jûè si Vous le vouliez vous pourriez facilement réclâirer.

» — Son âme a-t-elle la soilf de là vérité? aspire- *t-elle d'amour à la recevoir ?

» — Son âme est neuve... •

» — Alors à quoi bon ? vous savez que je ne cherche pas des prosélytes qui d'avance ne désirent pas l'être. Je n'ai jamais provoqué, jamais forcé aucune conviction. Mon temps est trop rigoureusement pris par ceux qui ont besoin de ma parole pour que j'aille la semer sur un terrain qui n'est pas préparé à la recevoir. Je sais que la conviction universelle, la conversion est proche ; je sais qu'elle viendra bientôt par la seule force des choses, et que bientôt les incrédules comme les indifférents seront entraînés par le torrent; je ne trouve pas utile de mêler ce qui vient de l'honame à ce qui va venir de Dieu : les temps sont arrivés.

)) Il se tut, les yeux perdus dans le vague comme s'il voyait ce torrent dont il avait parlé ; et sa parole avait un tel accent, son geste une telle autorité, son altitude une telle extase que je me demandai si je n'allais pas être emporté par ce torrent.

» Il y eut encore entre nous un long silence et de nouveau ce fut mademoiselle Isabelle qui le rompit^

)) — J'ai longuement pensé, dit elle, à notre entretien d'hier, et il est unpoint surlequel je voudrais vous consulter.

» Mais il ne la laissa pas continuer; s'étant levé, il étendit sur elle son grand bras et d'une voix tonnante :

» — Ne savez-vous pas, s'écria- t-il, qu'un étudiant qui conduisait l'âne de Rabbi Jochanan, ayant demande à soii maître ïa permission de parler et d'expliquer le Mercava, celui-ci, dans son respect de la règle, mit pied à terre pour écouter son élève ; mais à peine l'étudiant a-t-il commencé que toute la terre s^émeut, le feu descend du ciel et les arbres de la forêt entonnent le psaume : « terre, louez l'Éternel!))

» — Je vous demande pardon, dit mademoiselle Isabelle avec tine véritable confusion, nous reparlerons de cela dans la soirée.

)> — Quand vous voudrez, ce soir excepté cependant, car je suis obligé de vous quitter. J'ai eu un entretien avec l'empereur Maximilien, qui m'a révélé des choses de la plus haute importance. Je sais que l'assassinat de .ce prince infortuné a fait naître de grands remords que je peux calmer d'un mot. Ne 'trouvez pas mauvais que je fasse passer aujourd'hui la politique avant vous. On m'attend ce soir ; et do cette entrevue il peut résulter un grand bien pour la paix universelle. Nous devons sacrifier nos intérêts à l'intérêt de tous. En venant vous voir, j'ai voulu vi)iis prévenir, et vous prouver ainsi que je pense à vous.

» Nous étions arrivés à la fin du dîner ; je me de-

r^ftte}? p^us longtemps, qi;and m^darxie l'rançpjse me fit §n cachette un signe qui semblait dire qup je devais accepter. J'acceptai donc.

» — Puisque tu as un invité, dit mada^me Françoise, ne ferasrtii pas toilette pour le receyqir ?

» — Tu as raison, nourrice.

» — M. Hubert, me 4it ipadame Françoise lorsque nous fûmes seuls, |1 faut que vous trpuyipz moyen de distraire ma pauvre mattresseï, c'est pour cela que je vous ai M\ inviter à dîner. Autrefois elle avait de Taffection pour vous, du plaisir à vous voir; vous êtes un bon jeune homine, parlez-lui d'autrefois, et tâchez qu'elle se mette à ^on piano; voye?, \l est couvert de poussière; depuis plus d'un mois elle ne l'a pas ouvert. Mais ce n'est pas tout. Quand vou§ m'entendrez annoncer le comte Nedopepuskine, qu| viendra bien sûr à la fiu du tliîieî*, ypu^ pe vous en irez pas.

» — Majs, madame Françoise...

» — Je sais bien ce que vous allez me dire ; vouff allez me parler de politesse; il ne s'agit pas de politesse ; il s'agit de la santé, du repos de ma chère fille; elle est tombée dans les mains d'un homme terrible, du diable, il faut m'aider à l'en tirer,

« — Corn ment cela?

(( — Je ne sais pas trop ; mais il me semble que si vous pouviez lui donner l'idée de retourner à Hannebault, elle serait sauvée.

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» Tout cela n'était pas très-clair pour moi et j'aurais voulu en demander davantage, mais mademoiselle Isabelle rentra ; en quelques minutes, eUe avait fait disparaître le négligé de sa toilette et elle avait repris sa beauté d'autrefois, plus pâle seulement et surtout plus fatiguée.

» — Puisque tune dînes paâ. seule aujourd'hui, dit madame Françoise lorsque nous nous mîmes à table, j'espère que tu vas manger et ne pas renvoyer les plats «ans y toucher ; en tous cas, tu ne vas pas pouvoir lire dans tes vilains livres, et ce sera toujours quelque chose.

» — Je n'aurais pas lu aujourd'hui, nourrice, j'attends quelqu'un.

» — Le comte Nedopeouskine, pour sûr ; atore ce n'est pas lui qui peut te mettre en appétit; il reste là à te régarder sans avoir jamais mangé un morceau DU bu seulement un verre de vin. •

» *- Il ne mange pas.

» -^ J'ai connu des gens comme ça; ils ne mangeaient pas, ils ne dormaient pas; seulement, quand on n^ pouvait pas les voir, ils dévoraient les poulets et ils fontlaîenl comme un tourne-broche

)> — Nourrice -, tu pàvles d'une personne que

j'aimô; )) — ^ TU l'aimes, voilà le mal, pardi! mais moi je

iKî l'àimé pas et je le dis; à ta mère, à ton père, h

toi, j'aî toujours dit te que je pensais, ce n'est pas

2S UN MIRACI4E

pour ce Polonais que je vais changer; au surplus je ne l'accuse pas; je dis qu'il me fait peur, voilà tout : tu es une demoiselle, tu as de l'instruction, tu dois savoir ce que tu fais; moi, je ne suis qu'une paysanne , je dis ce que je pense ; chacun notre droit.

» J'avais espéré dîner seul avec mademoiselle Isabelle, et ainsi pouvoir parler d'Hannebault , de réglisè et de tout ce qui vous intéresse : la visite annoncée du comte Nedopeouskine» m'enleva aette espérance. A peine étions-nous à table que je vis entrer un homme de cinquante à soixante ans, qui, s'étant approché de mademoiselle Isabelle , lui prit la main et lui fit sur le poignet un signe mystérieux avec une large bague. C'était le comte Nedopeouskine.

» A-t-il cinquante, a-t-il soixante ans ? je n'en sais trop rien ; c'est ce qui paraît difficile à dire, car on ne peut pas fixer les yeux sur lui sans trouver les siens qui paraissent vouloir vous inonder de rayons, exactement comme on le pourrait faire avec un miroir. Cela a quelque chose de gênant, qui doit intimider les gens ou les exaspérer. Il ne m'intimida pas; pourtant j'évitais de rencontrer son regard, mais sans cesser pour cela de l'examiner à la dérobée, car je n'ai jamais vu homme si étrange et pour moi si difficile à comprendre. Est-il honnête ou fourbe, brave ou lâche, fort ou faible, Intelligent ou

bête, raisonnable ou fou, bon ou méchant? Véritablement, je n'en sais rien, et ce ne serait pas trop de YOtre usage du monde pour le démêler; quant à moi, soit inexpérience, soit maladresse, je n'y vois pen, si ce n'est qu'il pourrait peut-être bien réunir en lui ce mélange de qualités et de défauts,

» Comme il me regardait avec curiosité, mademoiselle Isabelle voulut lui dire qui j'étais; mais à peine avait-elle prononcé moii nom qu'il l'arrêta.

» — Je savais rencontrer monsieur ici, dit-il, Malathiel m'avait prévenu; voilà pourquoi je ne suis pas venu plus tôt; vous aviez compagnie.

» Quel était ce Malathiel qui me connaissait et s'occupait de moi? Cela ra'étonna. C'est plus tard que j'ai su que c'était un esprit.

» Avec mademoiselle Isabelle je n'étais pas embarrassé pour parler, mais vous pensez bien que devant ce singulier personnage je n'allais pas me lancer dans une conversation que personne d'ailleurs ne paraissait disposé à engager. Plus d'un grand quact d'heure s'écoula sans qu'on ouvrît la bouche; le Polonais restait renversé sur sa chaise, les yeux au plafond comme s'il écoutait un esprit invisible. Enfin mademoiselle Isabelle, qui paraissait elle-même très-préoccupée, rompit le silence.

)) —Je suis bien aise que vous trouviez M. Hu-

herl ici ; il .^ora bon pour lui de vous avoir vu, et je

Suis certaine (\\xè si Vous le votiRez vous pourriez facilement l'éclairer.

» — Son âme a-t-elle la sôilf de là vérité? àspire- Velle d'amour à la recevoir ?

» — Son âme est neuve... •

» — Alors à quoi bon ? vous savez que je ne cherche pas des prosélytes qui d'avance ne désirent pas l'être. Je n'ai jamais provoqué, jamais forcé aucune conviction. Mon temps est trop rigoureusement pris par ceux qui ont besoin de ma parole pour que j'aille la semer sur un terrain qui n'est pas préparé à la recevoir. Je sais que la conviction universelle, la conversion est proche ; je sais qu'elle viendra bientôt par là seule force des choses, et que bientôt les incrédules comme les indifférents seront entraînés par le torrent; je ne trouve pas utile de mêler ce qui vient de l'homme à ce qui va venir de Dieu : les temps sont arrivés.

» 11 se tut, les yeux |)erdus dans le vague comme s'il voyait ce torrent dont il avait parlé ; et sa parole avait un tel accent, son geste une telle autorité, son attitude une telle extase que je me demandai si je n'allais pas être emporté par ce torrent.

)) Il y eut encore entre nous un long silence et de nouveau ce fut mademoiselle Isabelle qui le rompit^

» — J'ai longuement pensé, dit elle, à notre entretien d'hier, et il est un point sur lequel je voudrais vous consulter.

)) Mais il ne la laissa pas continuer; s'étant levé, il étendît sur elle son grand bras et d'une voix tonnante :

» — Ne savez-vous pas, s'écria-t-il, qu'un étudiant qui conduisait râhe de Rabbi Jochanan, ayant demandé à soii maître ia permission de parler et d'expliquer le Mercava, celui-ci, dans son respect de la règle, mit pied à terre pour écouter son élève ; mais à peine l'étudiant a-t-il commencé que toute la terre s^ëmeut, le feu descend du ciel et les arbres de la lorèt entonnent le psaume: a terre, louez l'Éternel!»

» — Je vous demande pardon, dit mademoiselle Isabelle avec une véritable confusion, nous reparlerons de cela dans la soirée.

» — Quand vous voudrez, ce soir excepté cependant, car je suis obligé de vous quitter. J'ai eu un entretien avecî'empereurMaximilien, qui m'a révélé des choses de la plus haute importance. Je sais que l'assassinat de xe prince infortuné a fait naître de grands remords que je peux calmer d'un mot. Ne trouvez pas mauvais que je fasse passer aujourd'hui ïa politique avant vous. On m'attend ce soir ; et do cette entrevue il peut résulter un grand bien pour la paix universelle. Nous devons sacrifier nos intérêts à l'intérêt de tous. En venant vous voir, j'ai voulu vous prévenir, et vous prouver ainsi que je pense à vous.

)) Nous étions arrivés à la fin du dîner ; je me de-

32 UN MIRAGLB

mandais si je devais m'en aller ou rester, embarrassé de ce que j'avais à faire, quand mademoiselle Isabelle vint à mon secours.

» — Emportez ce livre, dit-elle en me tendant un volume, et quand vous l'aurez hi, attentivement lu, revenez me voir, vous aurez sans doute quelque chose à me dire.

» Je sortis avec le comte Nedopeouskine, mais nous ne fîmes pas route ensemble. Comme je tournais à droite, il prit à gauche ; je le saluai, il ne" me rendit pas mon salut, mais de la main il me fit un signe qui signifiait tout aussi bien « laissez-moi tranquille, pauvre gueux, » que « j'ai l'honneur de vous saluer. »

» Je ne fus pas plutôt seul que j'ouvris le livre de mademoiselle Isabelle. Il portait pour titre: Grande rénovation des mondes^ par le comte Nedopeouskine. Vous pensez bien que je ne perdis pas de temps à regagner ma chambre, et que je me mis à le lire aussitôt. Mais si grandes que fussent mon attention et mon application, je ne compris absolument rien à l'introduction, bien qu'elle n'ait que quatre pages. Je la lus une seconde fois,' puis une troisième, en pesant chaque mot, mais je ne fus pas plus heureux. Sans me décourager j'entrepris le livre lui-même, me disant que je reviendrais sur ce que je n'avais pas compris. Mais il en fut du livre comme il en avait été de l'introduction : les rares passages aux-

Xfff MIRACLB 33

quels je trouvais un sens me paraissaient écrits par un feu. Je persistai cependant jusqu'à deux heures du matin ; et ce fut seulement quand je me sentis la tête et le cœur tourner comme si j'étais pris du mal de mer que je me décidai à soufiQer ma lumière. Je crois bien que je n'ai jamais passé une aussi mauvaise nuit; j'étais furieux autant contre moi que contre ce Nedopeouskine, -car j'étais obligé de m'a- Youér que s'iln'était pasfouj'étais imbécile. Comment eût-il été fou, puisque mademoiselle Isabelle le comprenait et paraissait en extase devant sa haute intelligence ?

» Le lendemain, en arrivant à l'atelier, mes camarades trouvèrent sur ma figure les traces de mes tourments de la nuit. J'avais une mine à faire peur: quand on vit que je n'étais pas véritablement malade, on organisa ce que nous appelons une scie pour me faire dire ce qui m'avait mis dans cet état. A la fin. j'avouai que j'avais voulu lire et comprendre la Rénovation des mondes. Alors éclata une explosion de rires et de railleries. Naturellement, je vous fais grâce des bons mots de mes camarades, car dans les ateliers il y a, vous devez le savoir, une grande liberté de parole.

» Le résultat de cette scie fut que pendant toute la journée on s'occupa de spiritisme, de magnétisme et spécialement de Nedopeouskine , qui est en ce moment une des curiosités de Paris. Les journaux

34 ÛK klîlÂCLË

racohteiit Ae lui des choses extraordinaires et son nom est célèbre. Chacun avait son histoire sur son compte ; il évoquait les morts; il marchait au plafond, il donnait des concerts avec orchestre sans uii seul exécutant, il guérissait les maladies désespérées , il découvrait les trésors, il dévoilait l'avenii», etc.; si je voulais vous raconter tout ce qu'on dit de lui, ma lettre ne finirait pas. Mais tout cela rie s'appuyait que sur des on-dit et j'aurais voulu davantage.

» Un dé nos camarades, Talvel, qui est l'autorité dé l'atelier et qui, cette année, aura certainement le prix de Rome, voyant mon envie de savoir ce qu'était au juste ce Nedopeouskine, vint à mon secours.

» — Trouve-toi ce soir, â neuif heures, à la pointe Saint-Èustache , me dit-iî, je te prendrai là et nous irons dans lin café de la rue Marie-Stuart où je te ferai connaître Charvèt, qui est secrétaire de Nedopeouskine : tu trouveras peut-être même là le Dieu, car il vient quelquefois ; en tous cas, tu trouveras assurément d'autres Dieux du même genre, car ce café est le lieu de rendez-vous d'une collection d'originaux qui ont tous plus ou moins le crâne fêlé. Ce que t'u nous as dit me îfait croire qu'il n'y a pas besoin de te boucher les oreilles avec de la cire comme si tu étais un compagnon d'Ulysse, et que tu es à Tabri des séductions de ces gens-là ; dans ce cas, il vaut mieux les connaître tout de suite à fond, parce qu'alors c'est une affaire finie.

UN MIRACLB 35

» A neuf heures un quart, nous cnlràmes au café de la fuç Marie-Stuart.

)) — Nedopeouskine n*est pas arrivé, me dit Talyel, mais voici Charvet là-bas; son voisin est un Dieu dans le genre de ton Polonais, c'est Curtius, un illuminé bavarqis.

» Jp ïïÇi ppnnaissais pas Curtius, dont je ne savais mênie pas le nom, mais j'avais plusieurs fois entendu parler de Cl^arvet; c'est, parjaît-il, un écrivain de talent gui a fibandonné la littérature pour se faire le discijîle et Jq secrétaire de Nedopeouskine. Nous allâmes nous asseoir à sa table et Talvel lemit bientôt sur le coinpte de son maître. Mais ce qu'il nous dit ne m'apprit pas grand'chose, car il nous en parlât ayec Uîi ent}iousiasme si exalté et si vague qu'il était jmpossible de s'accrocher à up fait positif dans ce panégyrique. Tout ce que je pi^s comprendre, c'est que Nedpppouskine est un homme extraordinaire, un Mcsçie envoyé sur la terre ppur la régénérer.

)) — On parle beaucoup de son pouvoir de médium, dit Talvel qui voulut le mettre sur le sujet dont j'avais souci.

)) — C'est le médium le plus extraordinaire qu'on puisse voir, mais ce p'^st pas tout; ce q^'il faut con • naître c'est la puissance de son esprit ej 1^ grandeur de ses conceptions.

}) Il allait recommencer ses louanges, Talye} l'arrêta par upe J|J^esJion :

)) — Êtes-vous aussi médium?

» * Non, je n'ai pas cette divine puissance : j'ai vu, mais jamais je n'ai fait.

» — Voilà les gens de bonne foi, me dit tout bas Talvel ; regarde bien celui-là.

» — Vous ne croyez pas? dit Charvet en se levant pour se retirer , cela est malheureux pour vous : avant l'invention du microscope on ne croyait pas non plus qu'un monde se trouvât dans une goutte d'eau; et cependant ce monde a été découvert, vtf et décrit : nous, nous voyons dans l'espace des êtres qui vous échappent : c'est le monde des invisibles, tout aussi réel que le monde' des infiniment petits. • » Pendant tout le tempsrque Charvet avait parlé, Curtius ne l'avait pas quitté des yeux; lorsqu'il nous eut quitté, le Bavarois s'approcha de notre table.

,, — Voilà, dit-il à Talvel, ce qu'on peut appeler un véritable disciple, un fanatique; ce Nedopeouskine a tous les bonheurs, ou, ce qui est vrai, toutes les adresses.

1) — C'est un habile homme?

» — Un habile charlatan, un dupeur, un fourbe, un imposteur.

» — Vous paraissez le bien connaître.

» — Avez-Tous lu l'histoire de Casanova et de madame d'Urfé? Non. Eh bien, c'est cette histoire qui dirige tous ses actes : son but est de chercher des esprits crédules et, les ayant trouvés, de les

exploiter au seul point de vue de ses intérôts. Pour cela, j'en conviens, il est d'une habileté rare ; mais pour tout le reste, c'est un ignorant, un rustre.

» — Et ses livres? je ne sais pas ce qu'ils renferment, dit Talvel, mais enfin, si mauvais qu'ils puissent être, ils doivent toujours renfermer quelque chose.

» — Ses livres I Ce n'est pas lui qui les a faits ; c'est Charvet qui les a écrits d'un bout à l'autre, croyant de bonne foi n'être qu'un secrétaire, alors qu'il était en réalité le véritable auteur. Seulement, comme Charvet est un esprit sensé, un homme de talent, ne pouvant écrire que de bonnes choses, Nedopeouskine a donné aux ouvrages de son disciple ce qui leur manquait pour réussir auprès du public ; quand on lui apportait un manuscrit, il en brouillait les feuillets à peu près comme on bat un jeu de cartes, et tout de suite ce procédé bien simple donnait du piquant et de l'imprévu au livre ; l'incohérence, l'imprévu, l'obscur, que les naïfs attribuent au génie, était tout bêtement l'effet du ha-

sard.

» — Voilà qui n'est pas si bête, il me semble.

» — Ai-je dit qu'il était bête? Non, certes, mais habile charlatan. Et il l'est dans tout. Ainsi lisez les journaux qui parlent de lui, vous y trouverez presque toujours un passage ainsi conçu : '< A quelle classé de la société appartient le fameux Nedo-

38 V9 ItïllACLfi ^

peouflkine? A la plus aristocratique, si <m le juge en l'étudiant de près, et à mieux que cela, si l'on pénètre Tombre du mystère qui entoure sa naissance. Que yeut dire cela? Qu'il est fils de Dieu? Non, il n'a pas cette audace ; mais qu'il est fils de Napoléon I*^ et d'une grande dame polonaise ; suivant la légende qu'il a pris soin de répandre, il aurait été conçu pendant l'incendie de Moscou, et i] aurait failli coûter la vie à son illustre père, qui, malgré les avertissements, ne pouvait s'arracher des bras de sa mère. L'histoire, les dates, les faits, tout s'élève contre cette fable , et cependant elle est admise de ses dévots. Il faut à tous ces imposteurs une naissance mystérieuse et criminelle. En réalité, il est le fils d'un paysan de la Courlande nommé Knapski, et il a été si peu engendré pendant l'incen* die de Moscou, qu'il est né en 1817, le 13 novembre, à midi. Personne ne sait celc^ lui et moi excep* tés.

D — Lui, je comprends cela, dis-je, surpris de cette précision, qui avait l'air d'une plaisanterie, mais vous, monsieur?

» — Ne savez-vous pas que l'homme prodigieux qui nous fait l'honneur de nous entretenir, dit TalvqI, n'est autre que saint Jean.

« » Je regardai mon camarade, convaincu que la scie du matin se continuait; puis je regardai aussi le Bavarois pour voir comment il allait la prendre,

1 W HIRACLB 80

(aais il inclina gravement la tôte d'une manière affirmative.

» — Oui, dit-il, saint Jean venu une nouvelle fois sur la terre pour préparer la voie de la vérité» et qui est arrêté dans sa mission parce qu'il doit tout d'abord dévoiler les imposteurs, et Nedopeouskine est le plus dangereux qu'il ait rencontré sur sa route.

)) — Jeune homme, dit Talvel en me faisant signe de garder mon sérieux, vous voyez devant vous le Messie de l'humanité.

D Je baissai la tête pour cacher mon rire, mais Talvel, qui est impayable pour garder son sérieux, continua :

» — Me sera-t-il permis d'offrir quelque chose à l'illustre Curtius?

» — * Curtius, dit le Bavarois, flatté de cette pieuse disfînction, accepte volontiers un verre de fine Champagne.

» Si j'avais osé, j'aurais voulu offrir quelque chose à saint Jean, mais j'eus peur d'éclater.

» Je sortis du café abasourdi, à moitié fou : ce que j'avais vu et ce que j'avais entendu m^ dansait dans la tête comme le jour où, avec monsieur Carteret, j'allai visiter son asile d'aliénés.

» Bien certainement ce Curtius est fou; mais si Nedopeouskine ne l'est pas aussi^ c'est au moins un fourbe» un imposteur, un charlatan, ^ofin tout ce

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que dit le Bavarois. Et voilà rhomme qui domine mademoiselle Isabelle !

» Le lendemain soir je me rendis rue de Clichy, décidé à répéter coûte que coûte ce que j'avais appris sur le compte du médium; mais je ne trouvai que madame Françoise, à qui je fis mon récit. Elle me remercia mille fois, puis elle me dit que si je ne voulais pas me fâcher avec mademoiselle Isabelle, je ne devais pas lui parler de Nedopeouskine, attendu qu'elle ne permettait pas qu'on en dît du mal.

» — Il n'y a pas pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, ajouta-t-elle; mademoiselle en est là; ses yeux comme ses oreilles sont fermés^ et ce n'est pas vous, mon pauvre monsieur Hubert, qui pourriez les lui ouvrir; mais clest égal, vous êtes un bon garçon : n'oubliez rien de ce que vous savez, apprenez encore tout ce que vous pourrez, et un jour viendra, il faut espérer, où tout cela pourra servir.

» C'est hier seulement que j'ai pu voir mademoiselle Isabelle; je lui ai remis son livre et j'ai pris mon courage à deux mains pour lui avouer que je ne l'avais pas compris.

» — C'est ma faute, dit-elle, vous n'êtes pas initié; il faut vous préparer.

» Alors elle m'a donné un petit livre par demandes et par réponses, comme un catéchisme, et elle m'a invité une fois pour toutes à dîner avec elle

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chaque mercredi. Le soir, je lui parlerai de mes lectures de la semaine, elle m'expliquera ce que je n'aurai pas compris.

» Voilà, mon cher oncle, tout ce que j'ai à vous dire sur ce sujet; quant à mon travail, je suis trèssatisfait, et pour le chantier et pour l'atelier. Si vous avez des croquis à mettre au net, je vous prie de me les envoyer; j'aurai toujours le temps de les étudier sérieusement.

» Recevez l'assurance des sentiments de respect » De votre neveu tout dévoué,

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