‹ Un miracleChapitre 3 sur 4 · HUBERT GUILLEMITTES · texte numérisé non relu

HUBERT GUILLEMITTES

-r'Ai-'w-.'

Cette lettre contraria vivement Tabbé Guillemittes.

Non pas précisément parce qu'elle 'lui montrait son neveu jeune et inexpérimenté, exposé aux tentations du spiritisme (de cela il n'avait guère souci), mais parce qu'elle précisait en termes formels la faiblesse de mademoiselle Pinto-Soulas d'un côté, et de l'autre la puissance dangereuse du charlatan qui s'était emparé d'elle, pour exploiter sa fortune.

Et ce qu'il y avait de pénible à reconnaître sur la vérité de cette situation, c'était qu'il devait jusqu'à un certain point s'accuser de l'avoir préparée.

Il n'y avait pas d'illusion à se faire; en voulant que mademoiselle Pinto-Soulas, alors qu'elle su-

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bissait son influence et ses conseils, s'enfermât dans des occupations sérieuses, pour y demeurer toujours, il avait commis une de ces grosses sotlises qui sont indignes d'un homme de sens et d'expérience. La combinaison de ce plan valait celle de ces maris naïfs qui croient mettre leur femme à l'abri des tentations et du danger, s'ils lui donnent les tracas de tenir une maison et les soucis d'élever des enfants. Que lui faut-il de plus à cette femme dont toutes les heures sont prises? Que peut-elle désirer? A quoi peut-elle rêver? Elle rêve cependant, et aussi elle désire. Elle rêve le ciel bleu, si d'ordinaire, l'orage est sur sa tête ; l'orage, au contraire, si le ciel bleu pèse depuis longtemps lourdement sur elle ; elle désire, dans son tranquille jnénage, le trouble et l'émotion; dans les platitudes de la vie, l'inconnu et l'idéal. Quelle faute à lui de s'îmagmer que, dans la constructioa d'une église, l'étude de Tarchilecture, les leçons d'une maîtrise, cette jeune femme ardente allait trouver à fatiguer ou à user son ardeur et sa jeunesse I Un moment elle avait pu se laisser distraire, mais précisément par cela seul que c'était une sinaple distraction, elle n'avait pas duré longtemps. L'âme a ses appétits maladifs tout aussi bien que le corps. Sa folie à lui, homme d'expérience, avait été de croire qu'il pouvait détoumisr ces appétits et les tromper. Il eût dû s'en emparer, au conttalre^ C'était là qu'il fallait frapper, c'était par là

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qu'il fallait fortement agir. Les armes ne lui manquaient pas, cependant; quelle niaiserie de n'avoir pas voulu, de n'avoir pas osé s'en servir! Aujourd'hui, elle serait sous sa direction, docile, pieds et mains liés, tandis qu'elle était sous celle d'un charlatan, qui, en excitant sans scrupules ses désirs et ses caprices, la tenait affamée dans sa main habile.

Malheureusement il était trop tard maintenant, et ce qui était acompli était irréparable, au moins pour l'heure présente ; s'il y avait eu niaiserie à la laisser partir, il y aurait, en ce moment, imprudence et folie à vouloir la disputer au médium, alors que celui-ci avait de son côté le prestige irrésistible que donnent le nouveau et l'inconnu.

Et cependant, pour les intérêts de l'église neuve, aussi bien que pour l'influence de l'abbé Guillemittes dans le diocèse, il était grandement à souhaiter que mademoiselle Pinto-Soulas pût revenir tout de suite au château de la Haga.

En effet, le moment delà confirmation approchait,' et la question de savoir chez qui l'archevêque descendrait commençait à se poser dans une forme inquiétante. Si mademoiselle Isabelle habitait son château, il n'y avait pas de question : Monseigneur descendrait chez elle, cela était obligé, la tradition, aussi bien que toutes les convenances, l'exigeaient. Mais si elle était absente d'Hannebault, un doutç menaçant se présentait.

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En obéissant à l'usage, monseigneur Hyacinthe devait dîner au presbytère; mais suivrait-il cette règle? Après son abstention lors de la consécration de l'église, il était permis de tout craindre; et comme son inimitié, bien que paraissant endormie depuis quelques mois, n'était nullement éteinte, il y avdit tout lieu de supposer qu'elle profiterait de cette occasion pour éclater aux yeux de tous.

Livré à lui même, l'évoque, toujours prudent, pouvait, il est vrai, hésiter; mais resterait-il livré à lui-même jusqu'à la fin? ne pèserait on pas sur lui? ne le pousserait-on pas du côté où il n'avait que trop de disposition à tomber? Jamais occasion ne s'était présentée plus belle pour l'abbé Lobligeois; quel triomphe pour lui, pour son orgueil comme pour sa vengeance, s'il pouvait enlever l'évêque au presbytère et le faire descendre chez madame Prétavoine! du môme coup c'était frapper son ennemi et flatter son amie.

Si bien absorbé qu'il eût été dans les travaux de son église, l'abbé Guillemittes n'avait pas cependant négligé d'étudier ses paroissiens ; peu à peu il avait appris à les connaître avec leurs ambitions avouées comme avec leurs secrets mobiles, et il savait à n'en pas douter que, pour recevoir « Monseigneur », les Prétavoine étaient gens à faire tout ce qui est humainement possible, car pour eux il y avait dans cette distinction, non-seulement un moven de gagner

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de l'argent, mais encore une satisfaction pour leur orgueil.

C'était la fortune d'Hannebault qui avait fait celle des Prétavoine ; car» au moment où s'étaient fondés les premiers établissements industriels, le riche banquier d aujourd'hui n'était qu'un petit agent d'assurance contre l'incendie et de remplacement militaire, tandis que sa femme n'était qu'une pauvre petite mercière vendant du fil et du papier wx. enfants de récole. Pauvres à ne pas pouvoir p^er en temps leur chétif loyer, tous deux étaient pleins d'activité, avides de gagner, intelligents et intrigants pour les affaires. En voyant son pays mareher, Prétavoine avait marché avec lui, et le jour où il était arrivé des traites à toucher sur les petits fabricants de la campagne, il avait ouvert un modeste comptoir de recouvrements. Pendant cinq anB, aux époques d'échéances, on l'avait vu, sans craindre le froid ou la pluie, avec de grands houseaux aux jambes et la sacoche de cuir au dos, parcourir toute la contrée et faire ses douze ou quinze lieues dans sa journée. Le succès était venu rapide pour eux comme pour le pays. Après le comptoir de recouvrements, il avait fondé une banque, puis après la banque une caisse d'exonération militaire et une assurance contre l'incendie : si bien qu'en moins de vingt ans, sans quitter son viUage, sans autres ressources que celles qu'il trouvait en lui-même, il était devenu une petite

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puissance financière avec laquelle on commençait à compter.

Quel lustre pour eux s'ils pouvaient traiter « Mona seigneur » dans leur belle maison neuve I Cela les posait comme les premiers personnages de la ville; quelle joie pour leur vanité de parvenus I quelle bonxie affaire en même temps pour leur réputation d'honnêteté I On sait que les évoques prennent leurs précautions avant d'accepter une invitation.

Si le mari sentait vivement les avantages de cette visite au point de vue de son intérêt commercial, la femme, âpre et impatiente, les escomptait déjà au point de vue de ses projets maternels; avoir reçu l'évêque serait un apport qui ferait tout à fait bon pffèt dans la dot de la dernière fille qui lui restait à marier.

Connaissant cette situation à fond, l'abbé Guillemittes avait certes des motifs suffisants pour s'inquiér ter ; mais le cat'actère de madame Prêta voine, qu'il connaissait non moins bien, lui inspirait des craintes plus sérieuses encore.

Lorsqu'on parlait d'elle dans Hannebault, on avait l'habitude de l'appeler toujours « cette bonne madame Prétavoine. » C'était une formule. D'où venait-elle ? on D'en savait v\en ; (jue valait-elle ? on ne le savait pas davaDt^ge ; mais enfi^ on la répétait. Les seules personnes qui û^^ent exception à cette règle étaient celles Qiui avaient vécu e^vec eUe dans

rintiraité ou dans des rapports journaliers. Celles-là, au moins celles qui étaient dans une position indépendante supprimaient le qualificatif. De vrai elle n'était rien moins que bonne, et cette bonté apparente était simplement un léger vernis dont elle avait trouvé utile de se gratifier elle-même ; de loin, il pouvait tromper une observation superficielle, mais il ne résistait pas à un contact fréquent. Alors il s'écaillait et par les trous qui s'ouvraient on pouvait voir que cette prétention n'était point la seule fausse. Ainsi elle avait coutume de dire que si elle s'était mariée, c'était uniquement pour être agréable à ses parents, mais à son corps défendant; car, pour elle, le mariage avait toujours été quelque chose de grossier et d'épouvantable ; et cependant il y avait dans le vieux village des gens à mémoire longue qui soutenaient tout bas que de la date de son mariage à la date de la naissance de son premier enfant il ne s'était point écoulé neuf mois. Ainsi elle aifectait encore un profond dédain pour les plaisirs de la table, et disait hautement: « Moi je ne mange que ce qui me profite ; » ce qui l'obligeait à soutenir que les crèmes ou les fruits qu'elle adorait étaient plus nourrissants que les viandes ou les poissons qu'elle n'aimait pas. Si quelqu'un, étourdi ou obstiné, voulait lui démontrer les erreurs de cette théorie, elle ne se laissait pas démonter: «Je ne connais pas ces choses là, disait-elle ; je n'ai pas eu le temps d'étudier, moi, j'ai

toujours travaillé. » Au reste, les oonipailictions ne Fem harassaient pas, et, selon les circonstances, elle disait blanc aujourd'hui, noir demain, avec le même aplomb imperturbable. Si on avait le mauvais goût de la prendre en flagrant délit, elle vous répondait modestement : « J'ai si peu de mémoire, » ce qui n'empêchait pas qu elle sût et retînt parfaitement combien il y avait de morceaux. dans un stère de bois, et de petits verres dans line bouteille de liqueur. Avec cela étroite et contrariante, elle ne pouvait pas supporter la fortune ou le succès des autres : prêter (avec toutes garanties s'entend) la soulevait d'orgueil, demander ostensiblement l'humiliait jusqu'à l'exaspération. C'était la vanité qui l'avait menée à la dévotion, car, dans la pratique quoti-dienne et apparente de toutes les vertus chrétiennes elle avait trouvé un moyen infaillible de mépriser le vulgaire du haut de sa perfection. En même temps elle y avait trouvé plus encore, car ayant eu le bonheur de prendre l'abbé Lobligeois pour directeur, elle avait rencontré en lui ce qu'elle n'avait pu acquérir ; l'usage du monde et l'expérience de la vie. Du jour ou il avait consenti à la guider, elle avait marché droit sans tomber dans les ornières et les faux sentiers où s'était retardée sa jeunesse. Us étaient faits pour se comprendre, ils s'étaient associés ; Lobligeois jouissait des succès de sa pénitente ; madame Prétavoine souffrait des déceptions ambitieuses de

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son confesseur ; il était la tête, elle était le bras, et un bras actif qui mettait en mouvement une indomptable énergie.

Habituellement résolu dans l'action et ferme deyant les difficultés, si grandes qu'elles fussent, l'abbé Guillemittes ne perdait sa confiance en lui- même que dans une lutte contre une femme. D'instinct, les femmes lui avaient toujours fait peur» et avec elles il était hésitant, embarrassé, inquiet, privé de cette netteté de volonté et de cette rapidité de conception qui faisaient d'ordinaire sa véritable puissance. Que madame Prétavoine se mit de la partie dans la visite de monseigneur (et il n'était point douteux qu'elle s'en mettrait), d'avance il se sentait battu. Contre l'é- .vêque, contre Lobligeois, contre Prétavoine, il se croyait des chances; contre madame Prétavoine, s'il restait seul et livré à ses'propres forces, il ne s*en voyait aucune. Aussi, pour le cas où mademoiselle Pinto-Soulas ne lui viendrait pas en aide en rentrant au château, se résolut-il, après avoir bien pesé le pour et le contre, à ne pas engager la lutte. Que l'évoque descendît chez les Prétavoine au lieu de descendre au presbytère, c'était un malheur; mais qu'il y descendît après que tout aurait été mis en œuvre pour l'en empêcher, c'était une humiliation. Or, s'il supportait avec assez de fermeté les malheurs inévitables, il ne supportait pas les humiliations, alors surtout qu'elles faisaient le triomphe de ses rivaux.

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n écrivit donc à mademoiselle Isabelle, et, sans lui dire tout ce que sa position avait de critique, il lui demanda si elle ne reviendrait pas à Hannebault au momeiit de la confirmation pour recevoir Monseigneur à la Haga. Depuis son départ les travaux de l'église avaient avancé, les progrès de la maîtrise étaient remarquables; ne voudrait-elle pas recevoir les témoignages de la reconnaissance publique pour ses efforts et sa générosité? La lettre était habile et pressante. C'était la seule carte sur laquelle il pût mettre une certaine espérance, faible il est vrai, mais enfin telle cependant qu'il devait la risquer.

Hubert fut chargé de porter cette lettre et il lui fut recommandé d'insister, même au delà du convenable, pour décider mademoiselle Isabelle à revenir à Hannebault, ne fût-ce que pendant une semaine. « Si mademoiselle Isabelle accepte, ajouta le doyen dans un postscriptum, vous pouvez l'accompagner ; puisque vous avez organisé la maîtrise avec elle, il est juste que vous en soyez récompensé avec elle, je payerai volontiers les frais de votre voyage. »

Ily avait là de quoi exciter Hubert; cependant, malgré ses instances comme malgré la lettre, il ne put rien obtenir; mademoiselle Isabelle répondit qu'elle était retenue à Paris par des affaires importantes et qu'elle écrirait elle-même à monseigneur Hyacinthe pour s'excuser.

Alors le doyen se résigna à laisser aller les choses

comme l'abbé Lobligeois les dirigerait, et, pour se distraire de rirritation que lui causait Tattente, il se jeta à corps perdu dans une affaire dont il regardait le succès comme absolument impossible.

Parmi les grÉfndes verrières du chœur de son église, il y en avait une qui avait été offerte par M. Charlard des Yveteaux, banquier à Condé, ou, pour parler plus justement, qui avait été arrachée à M. Charlard, peu dévot d'habitude et généralement mal disposé à faire des cadeaux qui ne devaient rien rapporter. Pour le décider, le curé avait dû appeler à son aide les grands moyens, et mettre enjeu les séductions de la vanité et de l'orgueil ; les coups frappés à la conscience du chrétien, les appels à la fortune du financier avaient trouvé M. Charlard inébranlable . seule la gloire de voir son nom de « des Yveteaux, » qui ne lui appartenait pas, écrit d'une façon impé ; rissable sur les verrières d'Hannebault, l'avait dé-

cidé. C'était une consécration de l'appellation nobîliaire qu'il s'était décernée, et pour cela il s'était engagé à payer cette verrière, mais seulement lorsqu'elle serait en place et qu'il aurait vu de ses yeux ses deux initiales C. Y. reproduites en caractères gothiques dans chaque médaillon. L'abbé Guillemittes avait protesté contre ce genre d'illustration, mais le banquier orgueilleux ayant tenu bon, il avait dû faire les commandes à son peintre en se conformant à cette exigence. Si ridicule qu'elle fût, elle rapporterait dix mille francs au moment de la livraison, et l'on ne trouve pas tous les jours des gens qui consentent à donner dix mille francs rien que pour le plaisir de les donner. Par malheur, entre le moment de la commande faite, comme toutes les autres, par l'abbé Guillemittes, et celui de la mise en place, il s'était écoulé un temps assez long, et dans cet in*tervalle M. Charlard s'était suicidé pour cause de mauvaises affaires, si bien que le doyen se trouvait avoir sur les bras une verrière ornée avec une profusion déplorable du chiffre C. Y., et de plus, il lui fallait payer lui-même les dix mille francs, prix de ce joli morceau, car la succession Charlard ne don* nerait pas dix pour cent à ses créanciers.

Que faire ? payer. Mais iln'avait pasdix mille francs. Trouver une bonne âme généreuse qui payerait à sa place ? Mais les bonnes âmes qui veulent bien pren* dre un engagement de dix mille francs sont rares» et

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plus rares encore sont celles qui le veulent alors que leur cadeau n'est qu'un cadeau d'occasion et rappelle un autre nom que le leur. Pour réussir à dénicher ce donateur, il faudrait commencer par enlever les initiales C. Y. des médaillons, ce qui n'était possible qu'en mutilant la verrière et en faisant des frais considérables.

Il en était à chercher la solution de ce problème difiQcile, lorsque la réponse de mademoiselle Pinto- Soulas lui arriva, et aussitôt son plan fut fait. 11 découvrirait en France ou à l'étranger un chrétien généreux dont les initiales seraient celles du banquier suicidé, et il lui ferait donner la verrière, qui pourrait être mise en place telle qu'elle était en changeant seulement le médaillon où se voyait le portrait du donateur.

Comme conception, ce plan était d'une facilité enfantine; comme exécution, il en était tout autrement, car les noms qui commencent par Y sont rares eu France comme à l'étranger. Quelle sotte idée d'avoir été choisir le nom des Yveteaux quand on pouvait en prendre un tout simple dans les lettres de l'alphabet qui sont d'un usage général. Pourquoi des Yveteaux? et pourquoi pas delà Grenouillère ou de la Briqueterie? cela va tout aussi bien; et au moins dans le G et dans le B on a des chances pour trouver des gen? honorables. Mais dans l'Y ? Qui diable peut bien avoir un nom commençant par cette

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lettre? L^auteur du tableau représentant la prise de Malakoff et un astronome de l'Observatoire. Mais après?

Afin de s'éclairer, il monta chez son vicaire. Celuici, toujours assidu à la besogne, en était au numéro 793,542 de sa correspondance, et précisément il attendait avec impatience son curé pour lui demander quelques signatures.

— Connaissez-vous quelques personnes notables, dit le doyen, dont le nom commence par im Y ?

— Non, mais nous pouvons chercher. Voici l'almanach Didot.

Malheureusement le Didot ne donnait alphabétiquement que les noms de Paris, et l'abbé Guillemittes eût préféré les noms de la province; coaiment aller demander une verrière de dix mille francs à M. Yon, limonadier, ou à M. Yvert, charcutier?

— Pour la province, dit l'abbé Colombe, le travail alphabétique n'a pas été fait, mais on pourrait

le faire.

— Ce serait une œuvre interminable.

— Sans doute, si l'on voulait qu'elle fût complète, mais en se contentant d'un à peu près, on pourrait y arriver.

— Comment cela?

— Le Didot donne les adresses des personnes qui habitent la province en les classant par département et par arrondissement; donc si je veux cher-

cher un nom commençant par Y, je suis obligé de lire tout le volume consacré à la province; c'est long, j en conviens.

— Trop long.

— Aussi pour abréger voici comment je procède : je prends le Dictionnaire des communes de la France, de Joanne, qui suit Tordre alphabétique; je l'ouvre à la lettre Y; je choisis tous les noms de village commençant par cette lettre et, cela fait, sachant le département et l'arrondissement, je retourne au Didot; alors je trouve qu'à Yèvres, (Loiret), au château des Vaux, habite la comtesse d'Yèvres ; à Yerville (Seine-Inférieure) habite le marquis d'Yerville. Nous n'avons ainsi que les noms nobiliaires, cela est vrai, inais enfin nous avons les noms de quelques personnes notables.

L'abbé Guillemittes fut sur le point de répondre que ce procédé n'était guère pratique, mais en voyant la satisfaction de son vicaire , il se retint ; à quoi bon le peiner et lui enlever la joie d'avoir fait une découverte remarquable?

— Si vous voulez me relever ce travail, dit-il en se retirant, vous m'obligerez.

L'abbé Colombe était trop discret pour se permettre de se demander à lui-même ce que son curé voulait faire de ce renseignement étrange. Il en avait besoin, cela suffisait. Sans doute il s'agissait dune de ces combinaisons profondes qui, comme toutes

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les précédentes, aboutirait à la gloire de TÊglise. Ah! c'était vraiment un homme extraordinaire, et comme lui, misérable, malade de corps, faible d'esprit, était indigne d'être son collaborateur î

Pendant plusieurs jours l'abbé Guillemittes examina les unes après les autres toutes les combinaisons possibles et impossibles qui pouvaient le sortir de cette difficulté. Et précisément parce qu'il n'en trouva pas une seule satisfaisante, il s'obstina dans cette recherche ; c'était une occupation, une distraction qui l'empêchait de penser à Lobligeois et à madame Prétavoine. S'il réussissait, ce serait une consolation qui vaudrait bien le triomphe de son rival. Être battu était dur, mais gagner 10,000 francs était doux; Ah I s'il pouvait s'en aller droit devant lui, dans sa voiture comme un commis voyageur, il finirait bien par trouver le phénix merveilleux marqué de ces initiales cabalistiques. Mais comment abandonner sa paroisse et s'en aller ainsi au hasard peutêtre pour longtemps; si Yèvres est dans le Loiret, Youcq est dans les Ardennes, Yffiniac dans les Côtes-du-Nord, Ydes dans le Cantal, Yvrac dans la Gironde; les quatre coins de la France? En arrivant à Ydes, n'était-il pas exposé à trouver le mortel généreux qu'il cherchait, dans une masure croulante, et plus disposé à tendre la main qu'à donner 10,000 francs.

II en était là de ses recherches, c'est-à-dire n'arri-

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vant à rien, lorsqu'un matin, en lisant le Journal de tondéy ses yeux tombèrent sur un entrefilet ainsi conçu :

« Nous avons le plaisir d'apprendre que M. Yves Arnaudet, notre nouveau receveur général, va épouser mademoiselle Clotilde Duchemin , fille de M. Duchemin, le riche propriétaire des usines de Rouvre; nous espérons que ce mariage sera un lien puissant qui attachera M. Arnaudet à notre contrée. »

• Instantanément la lumière se fit dans son esprit embarrassé, et n'ayant pris que le temps de s'habil- 1er, il partit pour le chef-lieu du département.

En arrivant, il courut à la recette générale et demanda à voir M. Arnaudet lui-môme pour ime affaire personnelle.

Le receveur générai était un jeune homme de trente à trente-deux ans, neveu d*un ministre, qui, après avoir exhibé pendant dix ans sa nullité à Paris, avait été réexporté en province dans une bonne recette, où, pour se faire un revenu de cent mille francs, il n'avait qu'à laisser agir son fondé de pouvoirs. Vain, vide, ennuyé, il avait de la politesse et d'honnêtes principes. Il reçut Tabbé Q^uillemittes avec la déférence due à un. curé-doyen ; il était doué du talent des nuances, et il y avait sur le tapis de son cabinet des lignes rigoureuses qu'il observait respectueusement ; pour un maire il allait jusqu'à la

première, pour un magistrat ou un ingénieur jusqu'à la seconde, pour un curé jusqu'à la troisième, pour un évêque ou un général jusqu'à la dernière.

— Monsieur le doyen, dit-il, avant de savoir ce qui me vaut l'honneur de votre visite, je vpus demande la permission de vous pré&enter mes excuses.

— A moi, monsieur?

— Et vous prier d'agréer mes regrets. Depuis que je suis arrivé dans votre beau département, je veux chaque jour aller faire un pèlerinage à votre église, dont j'ai entendu parler avec enthousiasme, et jusqu'à présent j'en ai été empêché. Ne m'en veuillez pas, et n'attribuez ma faute qu'au fardeau des affaires qui m'a retenu sur ce fauteuil.

— Puisque vous connaissez notre église, au moins de réputalioli, dit l'abbé Guillemittés, heureux de voir comment l'entretien se présentait, c'est d'elle que je viens vous parler. Vous savez qu'elle esf un monument de la charité publique, et que toutes les personnes notables de la contrée, toutes les âmes pieuses de la France et même de la chrétienté entière, ont tenu à honneur de contribuer à son érection. Je viens vous demander votre offrande.

— Comment donc, monsieur le doyen, je serait heureux de...

Mais comme il allait prendre une plume sans doute pour signer un bon, le doyen l'arrêta :

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— Permettez, dit-il, si j'avais voulu voue demander une offrande toute simple, je ne me serais pas permis de vous déranger, je vous aurais écrit, et, connaissant vos principes, j'aurais attendu votre réponse espérant et confiant. Mais ce n'est point d'une offrande de ce genre que je désire vous entretenir.

Jusque-là M. Arnaudet avait écouté l'abbé Guillemittes avec une certaine tranquillité d'esprit; depuis qu'il était arrivé dans le département il attendait cette visite, et d'ava»ce il avait 'fait son deuil des cinq cents francs qu'elle devait lui coûter : c'était une bienvenue à payer, une nécessité de position. Mais à ces derniers mots il commença à s'inquiéter, se demandant s'il n'avait pas commis une sottise en se montrant si gracieux. Ses idées sur le clergé .étaient à peu près les mêmes que celles de son gouvernement, c'est-à-dire que son respect apparent était fait, pour une grande partie, de peur.

— Notre église, continua l'abbé Guillemittes, est en bonne voie d'achèvement; cependant il reste encore à faire. Ainsi, dans le chœur, il nous manque une grande verrière. C'est une place d'honneur et dans la meilleure compagnie; les autres verrières ses voisines ont été offertes par les personnes les •plus considérables de la contrée, soit parleur nom, soit par leur position; si l'expression n'avait pas quelque chose de prétentieux, je dirais que c'est le livre d'or de la. contrée ; on n'y lit que les noms

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les plus^purs et les plus élevés. Aussi ces verrières ont-elles été demandées avec un empressement incroyable, et pour leur conserver leur caractère, j'ai été obligé de faire un choix rigoureux parmi les donateurs. Si je vous disais que c'a été là une des parties les plus difficiles de ma tâche, cela vous étonnerait, n'est-ce pas? Cependant cela est ainsi. Eh bien, monsieur le receveur général, cette verrière, je viens vous l'ofifrir.

M. Arqaudet fit un signe que l'abbé Ouillemittes ne laissa pas préciser.

-^ Votre haute position, continua-t-il, votre nom, \otre famille, tout me forçait à cette démarche, qui n'est que le juste hommage que je devais rendre, non-seulement à vous, monsieur le receveur général, mais encore à la famille éminente dans laquelle vous allez entrer. Voici donc comment je comprendrais la mise en œuvre de votre don, si toutefois vous avez Ja générosité d'accepter ma proposition. Dans ces verrières on a l'habitude de mettre le portrait du donateur avec une inscription rappelant son nom et son offrande. C'est au moins ainsi qu'on a procédé pour plusieurs, un peu malgré moi, j'en conviens, car je trouve que cette manière d'afficher sa générosité, manque jusqu'à un certain point de la discrétion et de la délicatesse qui se trouvent toujours dans la pure charité. Ce n'est donc point cela que je vous proposerais, à vous, jeune, à vous, Parisi6n> qui,

dans cet ordre d'idées, devez sentir autrement que ' nos bons provinciaux, toujours un peu trop positifs. En apprenant votre mariage avec mademoiselle Duchemin, voici l'idée qui m'est venue : je vous demande pardon de vous la communiquer» mais j'ai été un peu l'architecte de notre é^ise, et j'ai pris ainsi l'habitude de faire des plans.

— Comment donc, monsieur le doyeal mais je vous suis reconnaissant, au contraire.

— Si j'étais jeune, me suis-je dit, si j'étais riche, si j'avais des principes religieux et si j'aimais, je voudrais, il me semble, élever un monument impérissable où je pourrais mettre tout cela : ma jeunesse, ma richesse, ma foi et mon amour. Bien entendu^ je suppose le cas où vous auriez le désir d'offrir la verrière. Alors, au lieu d'y mettre mon portrait et mon nom, voici oe que je ferais : divisant la verrière en deux, je voudrais que le peintre me représentât aux pieds de saint Yves d'un côté, et de l'autre je voudrais qu'il représentât mademoiselle Duchemin aux pieds dé sainte Clotilde; puis, dans des médaillons, je voudrais qu'on inscrivît les initiales de vos deux patrons, C. et Y. Il y aurait là, il me semble, quelque chose de délicat et d'élevé, qui irait au cœur de maiiancée, lorsque, la menant un jour, par hasard, visiter l'église d'Hannebault, je la mettrais en face de cette verrière. Voulez-vous me permettre une question?

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— Parfaiteipent.

— Dans combien ae temps doit se célébrer votre mariage?

— Dans six semaines.

— Eh bien, dans cinq semaines la verrière pourrait être en place, j'en prends l'engagement, et d'aujourd'hui en cinq sen^aines, la visite dont je parle pourrait avoir lieu.

— Je croyais que la peinture sur verre demandait beaucoup dé temps.

— Autrefois , mais aujourd'hui elle a fait de grands progrès; et, d'ailleurs, mon peintre, j'en suis certain, ferait l'impossible pour une œuvre offerte dans ces conditions; avec un portrait-carte de vous et de mademoiselle Duchemin, je réponds du succès. Ce sera une curiosité que cette verrière sans nom de donateur, et il me semble entendre la légende qui .va se former et qui se transmettra de siècle en siècle (car ce genre de décoration est éternel), sur le chrétien généreux, sur le fiancé délicat qui n'a voulu rappeler son souvenir et celui de la femme qu'il aimait que par de simples initiales.

— Sans doute, et je trouve votre idée séduisante.

— Elle sera vôtre, si vous l'adoptez, car après m'être montré- difficile sur le choix du donateur de cette verrière, je ne pourrais jamais avouer qi'e je suis venu vous l'offrir. Si donc vous acceptez, je vous demande le secret comme un véritable service.

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— Et combien coûte cette verrière?

— Pour tout autre que pour un receveur général et pour le gendre de M. Duchemin, ce serait peut-être un peu cher.

— Combien donc?

— Dix mille francs.

Le chiffre arracha une grimace significative au receveur général, car, malgré les lenteurs habilement calculées du doyen, il ne s'attendait pas à cette somme. Mais il s'était si imprudemment avancé qu'il ne pouvait guère reculer. Sans doute dix mille francs étaient une grosse somme, mais c'était le prix qu'avaient payé MM. tel et tel, qui n'étaient pas receveurs généraux; la verrière était magnifique, d'un dessin parfait, d'une couleur splendide, et lo pourpre de Cassius était très-coûteux à employer. Et puis, à côté des arguments du curé d'Hannebault s'en pressaient d'autres qui avaient leur poids : la famille Duchemin était pieuse, ce don lui serait agréable, et peut-être niême servirait-il à faire passer quelques grosses dettes de jeunesse restées en souffrance en attendant une dot.

< — Et quand faut-il ces dix mille francs?

— Mais quand vous voudrez, à votre entière convenance, dans trois mois, par exemple.

L'abbé Guillemittes revint à Condé si heureux de cette négociation, qu'il reçut en souriant la nou. velie que Monseigneur avait accepté une invitation à

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dîner chez les PrétaTOinè pour le jour d« la eonûrmation.

— Eh quoi, dit M. Fichon en voyant son sourire, c'est ainsi que vous recevez ce coup? et je prenais toutes sortes de précautions pour vous l'adoucir.

— C'est qu'à vrai dire je l'attendais un jour ou l'autre.

— Vous n'avez rien fait pour l'éviter?

*^ Que pouvais-je contre Monseigneur, contre mon cher confrère M. Lobligeois, contre madame Prétavoine réunis? J'étais sans défense. Je ne me suis pas défendu. Je trouve que la Uitte n'est honorable à entreprendre que lorsqu'on a des chances de réussir ; si au bout la défaite est oertame, c'est une niaiserie ou une folie de s'y exposer; mieux vaut céder tout de suite, dignement si Ton peut.

— Vous êtes philosophe, aujourd'hui»

— Je suis résigné. D'ailleurs je crois qu'en ne me défendant pas j'enlève à mes ennemis la gloire du triomphe en môme temps que je m'^rgno l'humiliation de la défaite. Je ne suis pas tué les armes à la main, je suis égorgé sans fti'étre défendu; c'est ujie nuance qui assombrit, croyea-4e bien, la victoire de mes ennemis.

— Ma foi, mon cher doyen> puisque vo\}S le pre^ nez ainsi, vous me faites plaifiîr» Allée donc voir Monseigneur; si vous étiez tombé 'dans la colère ou la douleur, je vous aurais dit die rentrer à Hanne

UN MIRAGLB 67

bault; mais vous êtes calme, mattre de vous; je crois que vous goûterez des consolations à recevoir cette nouvelle de la propre bouche de Sa Grandeur. Entre prêtres on se comprend à demi-mot; Tabbé Guillemittes se conforma à Tavis charitable du vicaire général.

— Monsieur le doyen, dit l'évêque eit le recevant, j'allais vous écrire.

— Je suis heureux d'éviter celte peine à Votre Grandeur*

— J'ai reçu la visite d'un de vos paroissiens, M. Prétavoine.

— Mon paroissien bien peu, mais beaucoup plus celui de M. le curé de Rouge mare.

— Oui, je sais, je sais; il venait m'a dresser une invitation que j'ai acceptée; je dînerai chez lui le jour de la confirmation dans votre paroisse ; il doit vous inviter lui-môme aujourd'hui.

La réponse à cette communication était préparée depuis longtemps ; l'abbé Guillemittes la débita avec un sang-froid imperturbable :

— Je savais que mes emiemis arrangeaient cette invitation dans l'ombre, mais je croyais si peu à l'acceptation de Votre Grandeur, que je n'ai rien fait pour la prévenir. Je crois n'avoir pas mérité l'humiliation qu'on m'inflige; mais je la subirai sans me plaindre.

— Monsieur le doyen I

— Que Votre Grandeur se rassure; je vais aller en rentrant dire à M. Prétavoine que j'accepte son invitation; je porterai à son dîner une attitude résignée. Je regrette ce triomphe pouf M. Lobligeois lui même.

— Que voulez-vous dire?

— Une seule chose : on a trompé Votre Grandeur; je m'incline: l'erreur est dans les mains du temps.

Si, pendant le dîner de la confi''mation, Tabbé Guillemittes avait pu prévoir l'avenir, il eût pris des manières toutes diJBTérentes et une physionomie autre que celles qu'il se donna.

Au lieu de paraître insensible à l'offense qu'on lui faisait, et de se placer orgueilleusement à une hauteur où ne pouvaient atteindre ni l'injustice de l'évêque, ni les machinations de son ennemi Lobligeois ; — au lieu de dire tout bas que Monseigneur avait eu raison d'honorer de sa visite la maison de M. Prétavoine, qui avait besoin de cet honneur, de préférence au presbytère, qui pouvait s'en passer; — au lieu de faire en riant le calcul de ce que coûtait cette réception superbe, et de

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se féliciter d'une économie qui serait mieux employée à payer des travaux d'église que des dépenses de mangeaille ; — enfin, au lieu de se conduire, depuis son arrivée jusqu'à son départ, de manière à railler l'abbé Lobligeois et à blesser les Prétavoine, il les eût laissés jouir avec béatitude d'un triomphe qu'ils payaient assez cher pour le savourer; en se montrant humble et vaincu, peutêtre eût-il affaibli leur haine.

Mais, tout au rôle qu'il s'était tracé, il n'avait eu souci que de le bien jouer, et le soir, en rentrant chez lui, il s'était couché avec la satisfaction d'avoir si bravement supporté la défaite, qu'il avait rais un grand nombre de convives de son côté, même parmi ceux qui lui avaient toujours été notoirement hostiles.

Par malheur, cette petite satisfaction de vanité n'avait eu qu'une cou/te durée, et la réalité était venue lui montrer une nouvelle fois que, dans les choses de ce monde, il faut nettement choisir sa voie et savoir d'avance si l'on veut être un homme d'esprit ou un homme d'affaires»

C'était le 28 du mois qu'on avait célébré la céré- " monie de la confirmation, et le 30, c'est-à-dire deux jours après, il devait recevoir 25,000 francs de Suchard pour payer les billets qui, après plusieurs renouvellements, arrivaient à échéance. Comme Suehard avait toujours fait les fonds de ces billets

èïàctômêût, il était sans inquiétude, et jusqu'au soir, il attendit le mattre carrier avec une parfaite tranquillité. Il s'agissait de donner quelques signatures, de payer quelques centaines de francs pour escompte, et tout était dit.

Mais, la journée s'étant écoulée sans que Suchard parût, il commença à prendre peur. Jusqu'à minuit^ il l'attendit et fit rester Cyrille levé pour ouvrir la porte.

— Le courrier de demain m'apportera une lettre et l'argent, se dit-il pour se rassurer, mais il ne se rassura point. Il y avait dons cette absence et plus encore dans ce silence quelque chose qui ne présageait rien de bon.

Il en fut de la matinée du lendemain comme il en avait été de la journée de la reille, point de Suchard, point de lettre, point d'argent.

N'y tenant plus, Tabbé Guillemittes se décida à aller chez le carrier ; c'était un voyage d'une vingtaine de lieues, mais il fallait voir et savoir.

Au moment où il allait monter en voiture, un garçon de recette de chez M. Prétavoine entra dans le jardin.

— Je viens pour cinq billets de cinq mille francs chacun, dit-il, en ouvrant son portefeuille à soufflet.

— C'est inutile, dit le doyen, ne mé les donnez pas; je passerai à la caisM

Le garçon de recette ouvrit la bouche pour répéter sa formule ordinaire : « demain jusqu'à midi ; » mais il s'arrêta, n'osant faire cette injure à M. le curé.

Quand 1 abbé Guillemittes passa au grand trot de sa jument devant la banque, il lui sembla voir madame Prétavoine à rafTût derrière un rideau ; mais la mousseline fut si vite baissée, qu'il ne put avoir une certitude. En traversant Rougemare, il trouva l'abbé Lobligeois assis devant sa porte et paraissant prendre un plaisir peu naturel à respirer les tourbiUons de poussière. que le vent soulevait.

— Lui après elle, se dit-il, c'est bien; le coup est préparé et c'est d'eux qu'il vient; je ne trouverai pas Suchard.

Cependant il continua son voyage commencé, car il n'avait d'autres chances que dans le carrier, et, si faibles qu'elles fussent, il fallait quand même les courir.

— Mon mari esta Paris, dit madame Suchard.

— Quand revient-il?

— Je ne sais pas.

— Il ne vous a rien laissé pour moi?

— Rien. -

— Vous ne savez pas si, avant son départ, il ne m*a pas envoyé des valeurs?

— Je ne m'occupe que des ouvriers, je ne sais rien des aflaires des clients.

UN MIRAGLB 73

— Cependant vous pouvez voir sur ses livres s'il m'a fait cet envoi.

— Ah ! certainement.

On chercha sur les livres ; on ne trouva rien.

— Quelle est son adresse à Paris?

— Hôtel de Champagne, rue Montmartre.

L'abbé Guillemites envoya une longue dépêche h

Hubert pour que celui-ci courût à l'hôtel de Champagne, vtt Suchard et obtint de lui 25,000 francs ou des valeurs facilement négociables pour cette somme ; il ajouta que la réponse payée devait être adressée à Hannebault.

Lorsqu'il rentra au presbytère dans la nuit, il trouva la dépêche d'Hubert qui était arrivée le soir : Suchard n'était pas à Paris, il était en voyage pour quelques jours ; mais, comme il avait laissé sa valise à rhôtèly on savait qu'il repasserait par Paris.

11 n'y avait plus d'illusions à se faire, plus d'espérances à échafauder, la bombe éclatait juste au moment prévu et dans les conditions où elle devait faire le plus de mal possible. C'était bien combiné, préparé longuement d'avance avec l'habileté d'ennemis qui n'abandonnent rien au hasard.

Il fallait payer ; mais comment, avec quoi, il n'avait pas trois mille francs en caisse ; mademoiselle Pinto-Soulas était absente de Paris pour une quinzaine, disait Qubert dans sa dernière lettre ; et la mère Saint-Alix était au bord de la mer avec un as-

eortiment de lingerie, très-riche il est vrai, mais qui ne pouvait pas être réalisé en aVgent du jour au lendemain. Or, c'était le lendemain même qu'il fallait 25,000 francs.

Les trouver étant impossible, il ne perdit pas son temps à chercher des combinaisons plus ou moins impraticables pour se les procurer, mais il chercha le moyen de s'en passer.

Puisqu'il ne pouvait pas payer les biflets, ce qu'il fallait, c'était arriver à n'avoir pas à les payer. Ah ! s'il avait été question de comptes, de mémoires, il eût pu gagner du temps ; mais avec des billets !

Cependant tout était là ; empêcher les protêts et avoir quelques jours devant soi pour se retourner.

Prétavoine consentirait-il à accorder ce temps? Cette question ne pourrait être résolue qu'après la réponse qui serait faite à cette autre tout aussi grave : <— Que voulaient ses ennemis ? Son humiliation ou 8a perte?

— Avant midi, se dit-il, j'irai chezPrétavoine; quel niais j'ai été! avec un peu d'adresse, j'aurais^ pefut-être pu les gagner et Lebligeois resté seul eût été dix fois moins dangereux.

Et brisé de fatigue, il s'endormit en faisant son acte* de contrition ; les gens forts n'ont jaioais été perdus que par l'orgueil ; quelle puissance que l'humilité !

Le iendemaiB, il se présenta à la banque et demanda M. Prétavoine.

-— Si c'est pour affaire de caisse? dit le oomoûs en ouvrant un carton.

— Non, c'est pour une afEaive pefsoaneile.

— Alors veuillez entrer au salon, je cvoÎBquB loi» y trouverez M. Prétavoine.

Dans ce salon, il trouva non-seulement M. Prétavoine, mais encoi^ madame, et aaHSî l'abbé Lo- Migeois qui, confortablement assis dans un fauteml américain^ prenait son café sur un petit guéridcmlaqué posé à portée de sa main. Bnfia il j trouva Ha petit chien, appelé Toto, qui, à sûsu enlrée, se mit à aboyer avec rage.

Ce chien était un pers(»mag6 dans la maison, car il était le maître de madame Prétavoine, qui ellemême était la maîtresse de tout et de tous. Son pouvoir était si bien établi qu'on disait dans le pays qu'il avait la clef de la caisse et qu'il ne la donnait qu!à ceux qui savaient lui plaire.

Sachant cela, l'abbé Guillemittes, qui avait l'hor» Fsur et la peur des chiens, se mita le caresser, mais soit qu'il s'y prit mal, soit cpie le ehien sût à quoi B'on tenir sur ces démonstrations amicales*, les aboiements n^ cessèrent point, malgré les exhortation» de monsieur et madame Prêta voine qui essayaient do le calmer.

<— Ce pauvre chéri, dit madame Prétavoine, qui parvint à la fin à le i»^ndre dans ses bras, il faut r^^ùser ; il est de très-mauvaise humeis^parce qu'il

a mal dormi cette nuit ; c'est la fautt. de M. PrétaToine.

— Ah ! Traiment ! dit l'abbé Goillemittes, en s'elforçant de sourire.

— Mon Dieu, oui, il couche dans notre lit; M. Prétaroine s'est très-bien fait à lui, mais lui n'a pas pu se foire à M. PrétaToine qui remue trop ; cette nuit, M. Prétavoine a eu un sommeil agité et cda a troublé le repos de ce pauvre Toto. Venez, ToCo, baisez maîtresse chérie.

Pendant un grand quart d'heure la conversation roula sur l'amitié et la jalousie des bètes ; M. Prétavoine raconta l'histoire d'un terre-neuve qui avait foit quatre cent lieues pour retrouver son maître, et l'abbé Lobligeois s'attendrit dans le récit de la mort d'un lévrier qui s'était suicidé pour cause de jalousie.

— On veut se moquer de moi, se dit l'abbé Guillemittes, qui suait d'impatience en écoutant ces niaiseries et en regardant l'abbé Lobligeois siroter les liqueurs que madame Prétavoine lui servait avec une onction qu'elle n'eût pas mise à verser le vin de la sainte messe.

'i C'était vraiment un spectacle curieux que de voir le curé de Rougemare dans cette maison : une idole chez des sauvages superstitieux, une adorable maîtresse chez un amant plein de désir et de respect n*ou9seiit pas été traitées avec la tendresse eaipres-

sée, la prévenance, la soumission 'révérenciease qu'on avait pour ce prêtre. Madame Prétavoine le couvait de ses yeux émus comme une mère passionnée couve son enfant chéri ; elle suivait chacun de ses gestes, elle devinait ses regards, et^ quand il daignait tremper ses lèvres minces dans son verre» elle jouissait du rossolio qu'il avalait à petits coups. Quant à M. Prétavoine, s'il était moins ému, en sa qualité d'homme, et surtout d'homme d'argent, il ne paraissait pas moins pénétré de joie pour la grâce que « M. le curé » faisait à* sa maison en daignant trouver de son goût les choses qu'on lui servait. Dans sa jeunesse, il n'avait point été dévot, et même il s'était fait une certaine réputation à chanter en société les chansons de Béranger; fe Fils du Pape était alors son triomphe, et personne ne disait comme lui :

Ah! ventrebleu!

Ah! sacrebleu!

Saint-Père, au moins soyez bon père.

Ah ! ventrebleu !

Ah! sacrebleu!...

Mais, à vivre en contact perpétuel avec une dévote, on finit par se laisser prendre, si réfractaire qu'on soit; il se passe une action à peu près analogue à ce que les physiciens appellent le phénomène de la capillarité, peu à peu Teau bénite monte en voUs et s'y maintient. C'était ce qui était arrivé pour M. Prétavoine, mais, de plus, il avait trouvé dans la

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dévotion conjugale des aTantages qirïl ne senpçonnait ^as; snccesâyement l'abbé Lobligeois l'avait délivré de la direction de sa femme, ce qui était dur; de l'éducation de ses enfttn^^ ce qui était embarrassant; et de leur mariage, ce qui était délicat. Comment n'eût-il pas été reconnaissant au confesseur actif et courageux qui, lui rendant ces divers services sans se faire prier, l'avait laissé libre de se livrer à ses combinaisons financières et de gagner aa fortune?

Quand le rossolio fut bu jusqu'à la dernière goutte, l'abbé Guillemittes espéra que M. Prétavoine allait quitter le salon, et qu'il pourrait le suivre et l'entne^ tenir, mais personne ne bougea; le seul ciiangemadt •qui se fit eut lieu dans la conversation : on abandonna les chiens pour se rabattre sur les chats.

Voyant qu'il y avait évidemment parti pris, l'abbé Guillemittes se décida à brusquer le dénouement.

— J'aurais une affaire à vous communiquer, ditil au banquier.

— Heureux de me mettre à vos ordres, monsieur le doyen.

— Mais c'est qu'il s'agit d'une aflàire particulière!^

— Eh bien, monsieur le doyen, nous ne pouvons être mieux qu'ici pour nous entretenir; ma femme est mon assooiée, vous le savez, et M. l'abbé LobBgeois est notre directeur, notre conscience, poasr mieux dire, de plus, il est votre ami.

Wn HIRAGLB 79

L'ablké Lobhgebis s'inclina en signe d'approbation ; mais qu'approuvait-il ? Qu'il était la conseienee -éob banquier ou bien qu'il était l'ami du doyen?

L'abbé G^uiOemittes pensa ^)enda3t quelques se- •eondes k abandonner la plaee. Mais il s'était prems d'être humble, et si on le souffletait sur une joue de tendre l'autre. Qu'il partit maintenant dans un mou- Tenient de fierté, il n'en aurait pas moins la honte <i'aToir tenté sa démarche, et la lâcheté de n'iA'VOir point oser aller jusqu'au bout. C'était un Calvaire à gravir, mieux valait l'escalader d'une seule fois que s'y traîner marche après marche.

En quelques mots, il dit ce qui l'anlenait : on lui avait présenté des billets pour 25,000 fr., et par une ^constance inexplicable, tes foods qu'il attendait {)Our )e& acquitter n'étaient pas arrivés.

-— Ah ! pardon^ dit ^. Prétavoina, c'est uneafihire de banque, et depuis longtemps déjà absorbé par mes assurances, je ne m'occupe plus de la banque.

L'abbé GuiUemittes respira, comptant qa'oa atlsit le renvoyer au caissier.

— ... Cela regarde madame Prétavome, centoua le baaqui^; veuillez vous entendre a^ec elle.

Oft jouait avec lui ce qu'on pouvait appeler le ^stèma de la doujohe écossaise ; afwès le jet tiède, le jet glacé ; el l'abbé Lobligecûs qui, tournait ré- ^^àpement se» doigts sur sa ceinture, ne le quÉMaît pas des yeux, comme il devait jouir! Il est dur de

30uffrir 80U9 les regards, sous les sourires de son ennemi!

En entendant les paroles de son mari, madame Prétavoine s'était tournée vers l'abbé Guillemittes, mais, comme après quelques secondes elle n'avait point desserré ses lèvres pincées, celui-ci dut reprendre son explication.

— N'ayant pas reçu les fonds sur lesquels je comptais, dit-il, je viens vous demander de m'accorder un délai.

— Quel délai?

Le doyen respira.

— Demain peut-être, après-demain, je serai sans doute en mesure.

— Je demande de quel délai vous parlez, délai a quoi? Il s'agit de billet à ordre; ces billets vous ont été présentés au jour légal : vous ne payez pas ; au jour légal aussi doiventétre faits les protêts ; monsieur le doyen connaît trop bien les affaires pour ne pas savoir que c'est là une nécessité absolue à laquelle nous devons nous conformer rigoureusement.

— Cependant...

— Il est midi moins quelques minutes, si vous demandez un délai jusqu'à quatre ou cinq heures ce soir, je suis toute disposée à garder les billets jusquelà, mais je ne peux pas dépasser cette limite, car il faut que l'huissier ait le temps nécessaire pour faire les protêts et vous en laisser copie.

— C'est précisément ces protêts que je voudrais éviter.

— Je comprends cela, un protêt n'est pas agréable surtout pour un ecclésiastique, et de plus il est dangereux en cela qu'il peut conduire à*la faillite.

— Je ne suis pas commerçant.

— Je ne dis pas que vous l'êtes, M. le doyen, bien que cependant il y ait des gens, — je l'ai entendu soutenir, — qui prétendent que, par la construction de votre église, vous ayez fait acte d'entrepreneur. Je dis qu'un protêt dans des mains mal intentionnées peut conduire à la faillite, et vous comprenez facilement combien il me serait pénible à moi bonne catholique de donner des armes, même indirectement, pour qu'un ministre de notre sainte religion fût passible du code de commerce.

— C'est précisément pour cela que je...

— Sans doute, et c'est précisément pour cela aussi que moi je voudrais vous éviter ces protêts ; mais comment? c'est ce que je vous demande; l'article 157 du code dit que les juges eux-mêmes ne peuvent accorder aucun délai pour le payement d'un billet, comment voulez- vous que nous qui ne sommes que de simples instruments, des râteaux, pour ainsi dire, à ramasser l'argent, nous vous en accordions un? Notre devoir est tracé d'avance : nous avons reçu cinq billets de cinq mille francs pour en encaisser le montant ; nous les avons présentés ; ils ne sont

^ TUr ICIRAOLB

pas payés; mms n'ayons plus qa% its Kmetlre à l'huissier. Ce serait encourir une grave responsable lité que d'agir anIreiDent. Si bien disposés que nous soyons à TOUS être agréables, M. PrétaToine et moi, nous ne ponvons pas nous écarter de notre deyotr.

Ce raisonnement était si serré qu'il n'y avait rien à répliquer, esor madame Pr^vome, se renfermant étrmtement dans ]j3l question du délai et la discutant métbodiquement cooime une mécanûpie, na laissait pas s'ouvrir la plus petite porte piar laquelle eût pu se glisser un auire sujet. Vous demandez un délai, je TOUS démontre qu'il m.'est knposBble de nous l'accorder ; l'entretien est dos. Comme il ne pewiaii pas l'être ainsi,, l'abbé âuillemittes dut se Fésigner i l'élargir.

— Si vous ne pouvez retarder las protêts, ditril^ vous pouvez, les empêcher.

— Comment cela, M. le doyen? si vous nous indiquez unmoyenpraûcabla, je m'engage d'avance à l'accepter.

— AcqjLûltez les billets en moa lieu et place.

~ Voua avez des valeurspour 25,000 fr(H2cs ànous remettre?

-— J'ai mia parole à vous donner que demain, apràsrdemain, dans quelques jours au plus tard, vous serez payée.

— La ràgle de la maison est de faire l'escompte des bonnes valeurs^ si vous en avez & nous préseisb*

ter, nous, acquitterons les billets, sinon nous ne pouvons le faire ; la règle d'une maison est comme la règle d'une conscience,, on n'y manque pas, tnême pour son intérêt, même pour celui de ses amis les {dus cbers ; le devoir est dur à pratiquer bien souv^sity cependant on le pratique.

— Je vous affirme...

— A Dieu ne plaise que nous doutions de votre parole, mais les événements peuvent vous tromper ; vous êtes ^certain d'avoir ces 25,000 francs demain ou après-demain au plus tard ; comme vous étiez certain hier de les avoir aujourd'hui et cependant vous ne les avez pas.

Jusque-là l'abbé Lobligeois avait gardé une impassibilité absolue : sans le mouvement de ses doigts on eût pu croire qu'on avait devant soi une statue de. bois noir ; il étendit la main et madame Prétàvoine se tut aussitôt.

— Il me semble, dit-il, que quand un prêtre du caractère de M. le doyen affirme une chose, c'est une garantie ; je ne sais pas ce qu'elle vaut en banqué, mais ailleurs elle doit être pesée.

— Sans doute, reprit madame Prétàvoine, et ailleurs je la pèserais aussi; en banque, je suis obligée de la prendre pour ce qu'elle vaut, et les apparences lui donnent une certaine dépréciation. Que sont ces dnq biUets ? Nous le savons comme M. le doyen, ce sont des billets renouvelés ; déjà trois ou quatre fois

nous avons présenté cinq billets de cinq mille francs chacun à M. le doyen; cette présentation se fait tous les trois mois et les billets sont toujours souscrits a Tordre de Suchard. Pour qui connaît un peu les affaires, cela veut dire que M. le doyen n'a pas en ce moment le moyen de payer 25,000 fraacs et que Suchard lui remet les fonds en échange de nouveaux billets.

Il était dit que l'abbé Guillemittes n'échapperait pas à une humiliation ; et il sentit très-bien qu'après lui avoir fait demander un délai, après lui^voir fait implorer un prêt, on allait lui exposer sa situation financière. Cependant il ne quitta pas la place, bien décidé à aller jusqu'au bout ; puisqu'il était arrivé jusque-là, il fallait voir tout et savoir tout.

— Je ne dis pas, continua madame Prétavoine, que M. le doyen n'est pas au-dessus de 25,000 francs; en élevant sa magnifique église, il a montré à tout le monde l'abondance de ses ressources et la fertilité de son esprit ; je dis seulement que pour le moment il est au-dessous. Mais il y a plus. Nous avons escompté pendant ces six dernières semaines pour plus de 15,000 francs de billets souscrits par M. le doyen et arrivant à échéance avant un mois. D'une part, 25,000 francs, de l'autre 15,000, cela fait 40,000, c'est-à-dire une grosse somme à payer, sans compter que nous avons un certain nombre de traites sur le patronat de Saint- Josepii,

— Ceci est une autre affaire. ..

— Assurément, mais il n'en est pas moins vrai que c'est une charge nouvelle et qui, en mettant les choses à l'extrémité, paut vous gêner. Bien certainement, M. le doyen, en souscrivant ces différents billets à ses entrepreneurs, s'était inquiété avant de ses ressources; mais enfin, ce que j'ai déjà dit une fois, je le répète, les ressources ayant manqué aujourd'hui peuvent manquer demain. Dans le commerce cela se voit tous les jours et l'on ne peut être sûr que de l'argent que l'on a encaissé. Nous serions dans d'autres circonstances, je serais la première à dire à M. le doyen : « Vous avez besoin de 25,000 francs, permettez-nous de vous les offrir ; » mais les temps sont critiques ; que 40,000 francs nous manquent ce mois-ci et notre crédit pourrait (être ébranlé, je n'ai pas honte de l'avouer. Or, M. le doyen sait bien que, pour une maison de banque, le crédit c'est tout.

L'abbé Guillemites se leva ; il avait vidé le calice jusqu'à la lie'. Il n'obtiendrait rien. On voulait les protêts ; on avait tout machiné dans ce but; rien ne pourrait les retarder ni les empêcher.

On le reconduisit jusqu'à la porte avec des protestations de regret et des assurances de dévouement.

Que faire?

Il était pris et pris par sa faute pour s'être laissé -duper. Les billets Suchard avaient été une mine disposée par ses ennemis, qui en avaient sans cesse renouvelé la mèche pour qu'elle n'éclatât que le jour et dans les conditions où elle pourrait faire le plus grand mal. Ce jour était venu, et il restait livré à son explosion sans abri et sans secours possibles. Les dispositions avaient été habilement calculées, il ne pouvait pas leur échapper.

Maintenant qu'allait-il arriver? II n'était que trop facile de le prévoir, et en ouvrant le code de commerce au titre de la lettre de change et du billet à ordrCy on verrait, à mesure que les articles se dérouleraient,

UN MI&ACLB $7

IfinmBMbB régulière que suivrait Taetion; oa en était au.parag9a4plie 9, intUulé : Bu payement, il n'y avait qu'à suivre et aller jusqu'au paragraphe 12, despratêts; puis,. arrivé là, de sauter brusq^uement jusqu'au livre tcoi^me^. qui forte pour titre : Des faiUùes ^ bainquerouie&y et alors de biea étudier ce livre dans l'eiisemble et le détaiL Jour par jour, article par article, ou verrait aimsi par quelles phases diverses on voulait le faiiie passer, car il n'y avait plus d'illusions possibles, oa voulait sa perte, et, après une longue attente, après de savantes préparations, on tenait enfin le moyen de l'accomplir.

Après avoir tourné autour de sa situation, il se dit qu'il devait franchementfaire la part du feu et pour l'heure présente ne pas se défendre ; vouloir empêcher les protêts étant impossible, il fallait les subir «n sa réservant de les expliquer par un retard, une fatalité dans l'envoi des fonds. Un protêt, quand il s'agit d'nse aussi forte somme n'estpas déshonorant, ot les gens les plus riches peuvient être victimes de «etle sorte de surprise. Mais, en mâme temps, il fallait prendre ses préciautians pour arrêter, ou tout^ moins pour retarder les actes qui suivent ee premier avectissâfiient et empruntent aux délais légaux un «araetèce beaucoup plus grave.

Le code dft commerce à la main et se promenant <lans son jardin, il étaût en train d'étudié les res iMffces qu0 la loi wM à la disposition des délâteucsi

lorsqu'il Tit entrer Tabbé Lobligeoîs; TiTement il fourra le code dans la poche de sa soutane, et, se mettant sur ses gardes, il attendit son adrersaire.

Que Toulait-il? Jouir de son humiliation, sans doute. Mais maintenant qu'il n'avait plus lîen à demander, ni rien à ménager, il n'était pas en disposition d'endurer la raillerie ou la compassion hypocrite. Aussi, tandis que l'abbé Lobligeois s'ayançait avec l'allure serpentine et oblique du renard, l'attendait-il ramassé sur lui-même, prêt à s'élancer d'un bond au premier contact.

— Monsieur le doyen, dit le curé de Rougemare, j'ai beaucoup souffert tout à l'heure, pendant votre visite chez M. et madame Prétavoine...

— Vous les dirigez, et je comprends...

— Justement, c'est parce que je suis leur directeur que mon chagrin a été si vif; j'aurais voulu leur voir déployer dans une circonstance décisive cet esprit de charité chrétienne et de générosité qui est en eux, je vous l'assure.

— Je n'en doute pas ; il y est même si solidement établi, qu'il y reste sans se manifester au dehors.

— Tout ce que vous pourrez dire, je me le suis dit pendant cette discussion, qui m'a paru aussi longue que cruelle. Mais que voulez- vous? il est des règles en affairés sur lesquels les gens d'affaires ne sauraient transiger; et, dans ce que vous leur demandiez, ils n'ont vu que l'affaire, sans savoir, sans

pouvoir envisager les autres côtés de la question.

— Vous ont-ils chargé de venir à moi en conciliateur? dit l'abbé Guillemittes, incapable d'écouter plus longtemps cette phraséologie, qui l'exaspérait comme l'eût fait un couteau ébréché qu'on serait venu tourner et retourner dans sa plaie saignante.

— Hélas, non, et c'est de mon^propr'e mouvement que je viens, pour moi seul.

La situation devenait intéressante ; l'abbé Ouillemittes regarda en face le curé d&Rougemare, d'un coup d'oeil vif et perçant, mais il ne put rien lire sur le visage éteint qu'il avait devant lui, et bien vite il baissa les yeux de peur de se trahir. Les deux prêtres étaient comme detix lutteurs dans l'arène et tous deux savaient qu'ils étaient assez forts pour profiter de la^moindre faute qui serait commise. Aussi se tenaient-ils sur leurs gardes ; l'abbé Guillemittes surtout qui ne pouvait pas deviner où son adversaire voulait le pousser, et par quels moyens il comptait l'attaquer. La crainte de se livrer aussi le rendait circonspect : il était homme d'action et son ennemi était homme de réflexion, incapable de se laisser em- ' porter à une imprudence et maître de sa volonté tout aussi solidement que de ses nerfs ou de son sang. A le voir devant lui recueilli dans sa haine, calme dans son triomphe, comme si ce qui se passait lui était étranger, il comprenait pour la première fois combien est redoutable l'homme de calcul et de volonté

^ UN UIRACLE

<qm n'a qif un but étroit dans la vie. Pour réducation et pour rintelligence, il se croyait au-dessus de Lobligeois, et pourtant il sentait que, dans les circonstances présentes celui--ei était son maUre. Enfermé •dans son presbytère de village, il avait, depuis pluisieurs années, concentré toute son énergie sur une ^ule idée, combiné son plan, tendu ses filets comme le misérable braconnier qui, sans autres armes que l'adresse, l'astuce et la patience, tue plus de gibier •dans ses courtes expéditions nocturnes que son riche voisin toujours en chasse avec wi attirail de chiens, ^e chevaux, et de piqueurs, — et aujourd'hui, sortant de son trou d'affût, il venait servir la proie amenée sous sa main par ses traqueurs dociles. Mais «'est quand le sanglier est acculé et fait tôte qu'il est le plus terrible ; l'abbé Guillemittes chez lui était dé« cidé à une défrise de pied ferme sons se liûaser coiffer.

— M. lé doyen, continua l'abbé Lobligeois,3e crois que vous avez été trompé sur mes sentiments pour vous. Lorsque vous êtes arrivé à Hannebault, j'ai éprouvé, j'en conviens, une vive contrariété ; une déception pour mieux dire, car je croyaie pouvoir <iompter, d'après les promesses qui m'avaient été données, sur ma nomination ea remplacement de notre cher et vénéré doyen. Cette déception, j'en conviens encore, a persisté pendant quelques mois : v^us savez combien est pénible l'écroulement des es-

péfttioes et l'aoéantissement des projets. Echouer ^piand àa croit touelier le port est bien dur, n'est-il pas vrai ? Peut-être n'àvez-vous jamais éprouvé cette •d(mkft)r;.e]le est cruelle, je vous assupe.

— Depuis longtemps j'ai cessé de former des projets, et je ne sais pas ce que c'est que la chute par eette skttple raison que sans désirs comme sans ambition en cette vie de passage, je ne m'expose pês à moÈOter.

— Yotfe condixUie, depuis votoe s^ur dans notre «ontrée, m'a appris à vous coonaitre ; m^is tout le monde, hélas ! n'a pas reçu canaBO vous cette grâce 4SEs sagesse. J'avoue, pour ma part, que je ne l'aval point au memeat delà démission de notre excellent abbé Pelfresne, et que je me flattais de le remplacer. J'aurais dû reconnaitrela haute perspicacité de mon- «eignftuc, j'aurais dû me dire qu'il avait de bonnes raôsona pour allear vous chercher en dehors de notre -diocèse, j'aurais àù comprendre que ce choix était «me sorte d'ffîspiration divine, mais je fus troublé par mes regrets. L'esprit est faible quand il est infatué d'une idée avenue, quand il poursuit un but. €e fut alors que quelques persoimes malveiUantes^ 4e le cvains bien, vous titompèrent i^r mes sentir ments.

— Mais an im m'a jamaid trompé sur vous, M» le curé, et je vous dirai même que je ne me suis ja* filais inquiété de savoir quels sentiments vous pou-

viez nourrir à inon égard, ne supposant pas qu'ils fussent autres que ceux que nos positions respectives commandaient.

La riposte, si rude qu'elle fût, n'ébranla pas l'abbé Lobligeois, que l'élan de la victoire certaine rendait insensible aux coups ; il reprit :

— Ils furent, en effet, ce que vous supposez si justement, bien que j'eusse aussi la faiblesse de persister dans mes regrets. Mais un jour enfin la lumière se fit dans mon esprit troublé. Ce fut quand vous bâtites celte magnifique église. A mesure que ses merveilles s'élevèrent, les écailles me tombèrent des yeux, je vis mon erreur et la détestai. 'Alors je compris que vous aviez été véritablement l'élu du Seigneur et que c'était bien sous l'inspiration du Saint-Esprit que monseigneur avait été vous choisir. Et quel autre que vous, en effet, eût accompli ce prodige de constuire une cathédrale à Hannebault? Quel autre que vous eût pu susciter ces miracles de charité, et affirqaer d'une façon si éloquente par ces pierres qui parlent et ces dorures qui éblouissent, la foi chétienne de nos contrées? Alors, me comparant à vous, moi chétif et simple, j'eus honte du détestable espn^ d'orgueil qui m'avait pu persuader que je pouvais être doyen d'Hannebault. Ah ! combien de fois je voulus venir m'incliner devant vous et vous demander pardon de ma faute !

Ces paroles furent prononcées avec une onction si

UN MIRACLB 03

vive que le doyen crut un moment que le curé de Rougemare allait se prosterner à ses genoux au milieu du jardin, et au fond du cœur il commença à envier cette puissance de volonté et cette souplesse de caractère. C'était vraiment un adversaire par qui on pouvait ôtre battu sans honte.

— Vous pouvez sentir, continua l'abbé Lobligeois combien ma douleur fut grande il y a quelques instants...

— Je l'ai vue.

— Le refus de madame Prétavoine venait vous arrêter brusquement dans votre œuvre, et au lieu de la juste récompense qui vous est due, de la reconnaissance, de l'admiration de tous les bons catholiques, vous vous trouvez en butte aux tourments de la chicane et des procès. J'ai fait ce que je pouvais pour empêcher cette catastrophe; car ne fussiez-vous dans l'embarras qu'un seul jour, il me semble que c'est une catastrophe. Mais je n'ai pas réussi.

— Je ne vous suis pas moins reconnaissant de votre démarche que j'apprécie à sa valeur.

— Il m'était difficile en votre présence de peser sur monsieur et madame Prétavoine comAe je l'aurais voulu, car je n'aurais pu le faire qu'en leur reprochant ce qu'il y avait de mauvais dans leur conduite; c'est-à-dire de préférer leur argent à leur foi. Mais aussitôt que nous avons été seuls, j'ai parlé conyne

^A U!>« \IIRACLB

je le devais, comme leur ami, comme leur directeur^ et j'ai la satisfaction de vous aimoBcer que Taffaira* est arrangée selon vos désirs.

Pendant ces longues expiicalioaifi, l'abbé GuiUe-^ milles avait examiné tente les bjipotfaèâfie qui pouvaient raisonnablement se présenteE, mais il Q'avak point pensé ^ cette étrange condusioix : LobUgeois venant lui apporter la paix ; que voulait dire cela? Pourquoi? I)ans quel but? Que cachait cet arraiH gement inexplicable? Se moquait-on de lui? Depuis son arrivée, le curé de Rougemare n'avait pas prononcé une parole qui ne fût une ironie ou unje raillerie , et il terminait cette scène de oomédie par l'annonce la plus heureuse qui pût tomber du ciel.. Il fallait maitenant plus que jamais se tenir sur un» prudente défensive, car c'était maintenadat sans doute qu'allait se dessiner la dernière attaqoe; mais quoi qu'il arrivât, il fallait rendre cette justâce à ce plan, qu'il était adroiteméïit combiné, du premier au dernier tous les effets avaient porté.

— Permettez, dit le doyen revenant bien vite d& sa surprise , qu"entendez-v4)us par a l'affaire est arrangée selon mes désirs^? »

— C'est bien simple ; œ que tous demandiez^ n'est-ce pas, c'était que les protêts ne se ûssenl pa^ aujourd'hui et qu'il vous fût accordé un certain àé^ lai, huit jours au plus.

— Parfaitement*

rN MIRACLB 95-

— Eh bien, ces billets ne seront pas protestés et ce délai vous est accordé.

Il n'y avait rien à répondre , à ce n'est un remerdment ; mais c'était là précisément le difficile , où plutôt le pémble.

— Et c'est votre parole qui a feit ce prodige ? L'abbé Lobligeois s'inclina en souriant.

— Votre parole seule ?

— Seuk ou non, qu'importe?

— Il importe, c'est-à-dire, il mlmporte beaucoup,, au contraire , de savoir à qui je dois cet important service.

— Et s'il a- été rendu à l'œuvre sans considératioiï de personne; n'avea-vous pas reçu des offrandes anonymes pour la construction de votre église ?

— Les offrandes s'adr^saient à l'église , c'est-àdire à Dieu ; le service d'aujourd'hui s'adresse surtout à moi qui suis compromis par le protêt et non à l'église qui n'aurait guère à en souffrir.

L'abbé Lobligeois se fit longtemps prier, puis à la fin il céda, mais bien mal^é lui et parce qu'on lui faisait violence.

Pour obtemr ce délai il avait fallu une garantie, et c'était lui, Lobligeois, qui l'avait donnée. Précisément et par une circonstance providentielle, il était en ce moment; détenteur d'une somme de trente mille francs; ••^ 430inment , à quel titre et pour quel but? C'était star quoi il ne pouvait pas s'expliquer;.

96 UN MIRACLB

— mais enfin il avait cette somme en sa possession et, comme elle ne devait pas recevoir d'emploi avant dix jours, il avait cru qu'elle ne pouvait servir à un plus utile usage qu'à payer les billets Suchard. Tout ce que Prétavoine demandait maintenant, c'était que le doyen souscrivît de nouveaux billets à dix jours d'échéance en remplacement de ceux qui allaient être annulés.

C'était donc à cela qu'on avait voulu l'amener, à l'humiliation d6 devoir son salutàson ennemi mortel. ^Son premier mouvement fut de refuser, mais comme depuis longtemps il avait perdu l'habitude d'obéir à ce premier mouvement, il se donna le temps Tle la réflexion. Sa fierté , sa dignité , sa haine lui disaient de refuser, mais la prudence et son intérêt lui disaient d'accepter, car en gagnant dix jours, il avait des chances de sauver l'avenir.

Il accepta donc et il se rendit avec le curé de Rougemare chez le banquier potîr régulariser les instruments légaux.

Les gens qui virent les deux prêtres se séparer sur la place de la Mairie purent croire que la paix était jurée entre eux et que c'était deux amis qui se quittaient aussi contents l'un que l'autre de la bonne journée qu'ils venaient de passer ensemble.

Et de fait tous deux étaient heureux, et si la paix ne se trouvait pas dans leurs cœurs, la gaieté au moins y chantait une chanson moqueuse.

UN MIRACIâB 97

L'abbé Lobligeois avait le plaisir d'avoir réduit enfin celui qu'il haïssait à la dernière extrémité, et la joie plus grande encore de l'avoir forcé à accepter sa main au moment où il disparaissait dans l'abîme; maintenant il le tenait au bout d'une corde qu'il serait mattre de raidir ou de lâcher, de manière à lui tenir la tète au-dessus de l'eau ou au-dessous, à dbn gré; car il n'aurait pas les vingt-cinq mille francs dans dix jours, et il n'aurait pas davantage les quinze mille dus à la fin du mois. Alors recommencerait la comédie des délais et des protêts qull changerait en drame, le drame de la faillite, le jour où il se serait amusé de la comédie.

L'abbé Guillemiltes , lui, n'avait que la satisfaction d'avoir gagné dix jours au prix d'une cruelle humiliation : mais ce temps lui donnait l'espérance. Son tour viendrait.

— Cet homme est plus fort que je ne croyais, se (lisait-il en revenant au presbytère, mais dans cette fonte si solide, il y a cependant une paille, la vanité. H me tenait, et au lieu de m'achever d un seul coup, il n'a pas su résister à l'orgueil de jouer avec moi comme le chat avec la souris. Il a fait la même sottise que j'ai faite quand j'ai voulu abaisser les Prétavoine dans leur triomphe ; c'est en vérité un terrible vice que l'orgueil, comme c'est une terrible force que l'humilité. 11 est vrai qu'il croit me tenir et que dans dix jours il espère frapper le <îOup qu'il a

ces 25,000 francs. Ils auraient été si heiiroux de venir en aide à leur cher doyen ; c'était un si beau monument que l'église.

Plus jeune ou plus naïf, le doyen eût peut-être accepté ces propositions qui pouvaient lui épargner un voyage à Paris, mais il savait le cas qu'on doit faire de ces protestations de dévouement arrivant après le danger. D'ailleurs, à refuser ce qu'il avait la certitude de ne pas obtenir,, les avantages étaient nombreux; du même coup il raffermissait son crédit en inspirant la croyance qu'il n'avait qu'à courir à Parispour touchera vue dessommesde 25,000 francs, et en même temps, il se faisait des amis ou tout au moins des partisans de §es prêteurs en paroles : offrir, c'est donner et pour beaucoup de gens les joies d'avoir donné sont d'autant plus grandes qu'elles n'amènent point, cçmme un arrière goût amer, les inquiétudes de la responsabilité: il est agréable de se trouver généreux sans avoir délié sa bourse et il faut que Vous soyez le dernier des égoïstes* si vous n'éprouvez pas une certaine tendresse pour celui qui vous a procuré cette satisfaction.

Lorsqu'il arriva à Paris, il était quatre heures du matin ; il se fit aussitôt conduire chez son neveu, rue Childebert ; c'est une heure favorable pour surprendre les jeunes gens et savoir comme ils se conduisent, sans que ceux-ci puissent jouer les scènes de comédie qui ont servi de tout temps à tromper les pères

UN MIRACLB 101

et les oncles. Hubert avait déménagé depuis deux jeurs, et il demeurait maintenant rue Blanche, au sixième étage, sous le toit.

La clef étant sur la porte, l'abbé Guillemittes entra sans frapper et il trouva sonneveu qui, déjà levé, s'ébrouait dans sa cuvette comme un canard qui sent la pluie.

— Ah j mon oncle I

— Tu as donc changé de logement?

— Je dois être tous les matins à six heures, chez mon entrepreneur, à BatignoUes, la rue Childeber était un peu trop éloignée, et puis elle n'est pas gaie , la rue Childebert, des toits, des cheminées et toujours des cheminées et des toits; ici j'ai des arbres; des feuilles et des oiseaux qui chantent.

Par la fenêtre ouverte on^voyait en effet des massifs de verdure et la vue s'étendait sur un assez grand espace qui n'était occupé que par des jardins; dans la fraîcheur du matin montaient des parfums de fleurs et l'on entendait le clapotement d'un jet d'eau.

— A qui ces jardins ?

— Je ne sais pas.

— Ils doivent, il me semble, rejoindre ceux de l'hôtel Pinto-Soulas?

Hubert , qui , à force de se frictionner la peau ,, était rouge comme une écrevisse , pâlit instantané* ment sous le regard interrogateur de son oncle. .

iltl2 UN VHVUlQUB

— Qm, <litt41^ le jardin de mademoiselle IsabeUe ^t de l'aolre câté an faee, et ees eomU^ pointus sont jeux de l'hôtel. Mais à propos de mademoiselle Isabelle^ elle n'eet pas en oe moment à Paris ; madame Françoise est seule à Thûtel ; quant à Suchand 41* est rentré hier s^.

— Il n'est point question de Suchard en ee mament, mais de mademoiselle Isabelle. Pourquoi donc êtes-vous yemu: ¥0U8 loger justement derrière son faMel?

Hubert resta un moment sans répondre ; un oomr bai se Uvrait en lui et, à' la crispation de son visage 4ificolové» il était facile de suiviie ]es« phases cruelles ^îil traversait : allait-il se taire obstinément, parler avec franchise, ou bien se lanssep emporter par la "«flilàre que soulevait en^ lui cette interrogation qui d'eulrageait?

— Je suis venu me loger près de BatignoUes^ dit^i enfin, et non près de Thôtel Pinto-Soulas.

-*- T(ou8 me F&vez dégà dit; seulement, je faiscette remarque qu'il y avait mille maisons à choisir •qui eussent été plus rapprochées de Batîgnolles, •tandis qu1l n'y en avait qu'une joignant ces jardins, <4it a'est c^e*là que vous avez prise.

Hubert, blême et tremblant, regandason oncle en iiMft sans répondre.

— Si cette remarque s'impose à mon esprit, conr ^tànxjiSk celuHd, c'est qpx'elle a été précédée de plu-

UN MIBACI.8 103

fliaors autres qui en p^eimeiit une aignilleaticni de Ifflir groQpemait méice. Ainsi...

— Yoiei cinq heures et trois qsarts qai sonnent à la Trinkéy il bxA que je sois à six heures précises à Batignolles ; mon patron ne supporte pas les retards et je liens d^aulant plus à ne pas le mécontenter <|a'il va m*aecorder une augmentation ; j'aurai cent ftanos par mois au lieu de soixante et alors je pour^ rai renommer à la pension que tous s^z bien touIu me faine jusfu'àprésait. Oùpuis-je^usvoircesoir?

— Venez auBa» Lafai^ame; ù je suis sorti, j^aurai Uôfisé une lettre poor vous. .

-^ A ce soÉr, mon oncle.

Et il dégringola l'escalier quatre à quairey lais^ ABt son €ii»1b snipris par cette brusque sortie. Comiae Pans iifme vite les jeunes gens à l'indépendanee ^ et comme Fai^gent gagné donne de la fermeté I Après tout, il avait dit ce qu'il voulait dire; donné i'aveirtissement qu'il désirait et peut-être en fin de compta ialait41 mieux que l'entretien n'eût pB» été pins loin. Hubert avait toujours été fier ; il pavaiSBaît êtee mainibsBant d'une susceptibililé fiévreuse pour certavis siqets; en'pousffsnt plus loin Pinterrogatoire on pouvait le ftcber, ee qui était inutile et même» jusqu'à un certain point mauvais» car son rôle n'était pas fini et il pouvait encore rendre des services dans les scènes décisives qui albmiitsojemv.

En attendant que madame Françoise fût visible, Tabbé Guillemittes alla déjeuner dans un restaurant de la gare Saint-Lazare ; puis à huit heures il revint rue de Clichy, où il fut accueilli par la formule habituelle de madame Françoise :

— Pour sûr, c'est le bon Dieu qui vous envoie.

Car, désespérant de sa maltresse, la nourrice n'attendait plus de secours que d'une intervention miraculeuse. Chaque nouveau venu lui paraissait un instrument de délivrance, et quand ce nouveau venu était le curé d'Hannebault , un habile homme selon son jugement, un malin qui connaissait son chemin, il ne pouvait arriver qu'amené par la main de la Providence elle-même.

—-Monsieur le curé, dit-elle, il faut que vous sauviez mademoiselle; sans vous elle est perdue. Monsieur Hubert a dû vous l'écrire, ça va de mal en pis. Elle ne mange plus, elle ne dort plus, elle ne s'habille plus. Tout ce qui lui reste de force est employé à lire des livres, des grimoires du diable, ou à courir à la suite du magicien, ce Polonais de l'enfer. Elle a consigné à la porte son oncle et son ami, le vieux monsieur Verdoie, parce qu'ils ont voulu lui montrer que ce magicien n'était qu'un menteur et un filou. Car c'est un menteur et un filou, vous le savez, n'est-ce pas?

— Assurément !

— Tout le monde le dit, tout le monde le sait, il

n'y a que mademoiselle qui ne veut pas le croire, et si elle osait elle se ficherait contre moi, car je ne retiens pas ma langue, vous pensez bien. Voyons, est-ce naturel tout ça, je vous le demande ; est-ce naturel qu'une jeune femme comme mademoiselle, riche, belle, élevée mieux qu'une princesse, soit l'esclave d'un vieux sale vagabond qui lui montre la lune en plein midi et le soleil à minuit ? Ah ! il la tient bien, allez; ma pauvre petite Isabelle, qu'estce cpii m'aurait dit ça, elle qui toute petite se fâchait contre moi quand je lui parlais de loup-garou et me disait que j'étais une bête de nounou?

— Mais comment la tient-il? comment s'explique* t-on son pouvoir?

— Il lui montre l'esprit de cette pauvre madame et l'esprit du marquis de Rosselange. Si ça ne fait pas pitié de voir une dame comme .mademoiselle, qui a tout appris, croire à ces bètises-là I Qu'on croie qu'un honune peut vous jeter un sort, sur vous ou sur vos bestiaux, les faire mourir^ vous dessécher comme une feuille de charme, c'est bon, -n'est-ce pas?

— Cependant...

— Ohl je sais bien, les prêtres se fâchent de ça parce qu'ils ont des ordres là-dessas, mais on sait à quoi s'en tenir. Ma mère l'a cru, ma grand'mère la cru, et je peux bien le croire ^ puisque je l'ai vu comme elles. Mais qu'on s'imagine qu'un homme peut appeler les morts à sa volonté, vous les mon-

106 UW MFRAGLS

^trer, les faire parler ou bien écrire, je vous demande si ce n'est pas de la folie ; car enfin, quçnd on est

:niort, on est mort, n'est-il pas vrai, et si on oqvps une tombe on ne trouve pas ceux qui 7 étaient oon-

< chés avec leur figure de vivant.

' — Notre âme seule est immortelle.

— C'est ce que mademoiselle appeflenotre esprit ; elle voit aussi l'esprit de ceux qu'elle aimait, et c'est cet esprit qui lui écrit. Alors moi je lui dis quand elle me permet de lui parler de ça : avec quel écrit-il ton esprit , il faut un bras , une main pour écrire, où prend-il ce bras et cette main ? Là-dessus elle répond' un tas de choses auxquelles je ne comprends goutte, ni elle non plus, je crois bien. Ce que c'est que la maladie, comme ça vous change le monde ! Il faut vous dire encore que le Polonais la soigne pour sa maladie ; si ça ne fait pas pitié I Soidisant ce qui la rend malade, c'est des fiuitea.

— Des fluides.

— Ce n'est pas un mot chrétien, je ne counais pas ^a; enfin, pour la 'débarrasser de ces fluides comme vous dites^ il faut qu'elle prenne un bain de pied jusqu'à la cheville dans une bassine en argent pleine de pièces de vingt francs neuves et mouillées- avec une drogue de la composition du Polonate. Cette cérémonie se répète tous les trois jours, et auQsitdft <iu'elle est accomplie, le Polonais porte les pièces 4l'or là-haut dans unech«mbre dont il a seul la clef

et où elles doivent rester exposées sur une toile neuve jusqu'à la nouvelle lune. Vous pensez bien. que c'est une volerie et qu'à la nouvelle lune les pièces d'or seront envolées, et il y en a pour des mille et mille ûranos. Mais ça ce n'est rien. Mademoiselle est assez riche pour payer ses fantaisies, et ce serait de l'argent bien dépensé s'il pouvait lui ouvrir le yeux. L'autre jour, me doutant que le- Polonais emporte les pièces d'or, j'ai fait exprès de le rencontrer dans l'escalier quand il redescendait de la chambre à la malice et comme si je tombais je me suis retenue à lui ; il a sonné comme un rétameur dé casseroles ; il avait fait sa provision là-haut, car vous pouvez penser qu'il ne vient pas ici les poches pleines. Si je vous racontais toutes ces manigances, . j'en aurais pour jusqu'à demain; mais en voilà bien assez pour vous faire comprendre le vrai des choses ; . c'est-à-dire que si quelqu'un ne vient pas à notre secours, nous sommes perdues ; ma pauvre petite y laissera sa raison ; et ce quelqu'un il faut que ce soit vous, monsieur le curé.

— Son oncle, ses amis ont échoué.

— Son oncle, elle s'en défie parce qu'elle croit qu'il a beaucoup plus de tendresse pour sa fortune que pour elle-même. Mais vous, monsieur le curé, eUe vous estime, elle vous respecte, et elle sait bien.' que vous n'avez pas d'autre intérêt que le sien. D'ailleurs il faut être prêtrq p^ur chasser le diable^.

108 UN MIRACLB

et je vous assure que ce Nedopeouskine, c'est Belzebut en personne.

L'abbé Guillemittes hésita, se fit prier, puis à la fin consentit à faire une démarche si mademoiselle Isabelle revenait bientôt, car il n'était que pour peu de temps à Paris.

— Ah I voilà, dit la nourrice, c'est que je ne sais pas quand elle reviendra; mais vous pourriez aller la trouver ; elle n'est pas loin, à Fontainebleau, où le Polonais l'a emmenée.

— Pourquoi?

— Est-ce qu'on peut savoir ? pour quelque diablerie. C'est sûr; tout ce' que je peux vous dire, c'est qu'elle est à l'Hôtel de France ; elle ne voulait pas donner son adresse ; mais je lui ai fait croire que j'étais malade et que si je devais mourir je voulais la faire venir près de moi. Voilà comme il faut la tromper. Si vous saviez comme je tremble quand je la vois partir comme ça avec lui !

L'abbé Guillemittes ne perdit pas de temps, et à midi il demandait au bureau de l'Hôtel de France lia numéro de l'appartement occupé par mademoiselle Pinto-Soulas. On lui répondit qu'il n'y avait personne de ce nom à l'hôtel. Alors il demanda le comte Nedopeouskine et on lui fit la même réponse

Mademoiselle Isabelle avait-elle indiqué une fausse adresse à la nourrice, ce n'était guère probable, et il était plus sensé de croire que Nedopeouskine avait

UN MIRACLB 109

doimé un faux nom. Il insista donc, et comme un ecclésiastique vôtu de drap fin, coiffé d'un élégant chapeau^ ganté de gants frais, chaussé de bas de soie et qui sait s'çxprimer dans un langage polij inspire une confiance et surtout une patience qu'on n'aurait pas pour le commun des mortels, il finit pat) apprendre que la personne qu'il cherchait était en effet descendue à l'hôtel avec un monsieur a granda barbe [qui avait donné pour nom : M. Lecomte. Seu^ lement cette personne et son compagnon étaient partis depuis deux jours.

L'abbé Guillemittes laissa paraître un désappointement qui frappa le maître d'hôtel.

— Monsieur l'abbé s'intéressait beaucoup à cette dame? dit-il.

— Beaucoup, et j'ai le plus grand intérêt à savoir où elle est.

— Eh bien, monsieur l'abbé. Veuillez entrer et je pourrai peut-être vous satisfaire.

Lorsqu'il l'eut introduit dans un petit salon dont il ferma soigneusement la porte, le maître d'hôtel s'exprima ainsi :

— Il y a quatre jours que la dame dont vous parlez est descendue chez moi avec ce monsieur Lecomte. Elle prit une chambre avec salon au premier étage et elle dit qu'elle mangerait dans son appartement. M. Lecomte, lui, prit une chambre dans un autre corps de bâtiment et il dit qu'il ne mange«

1 10 jjv mf^çjs

rait pas (iu tout. A peine instaUds ia Anvojèra&t cbeitober une .calècb^ et ili8 partirent pouriaife mqb eourse m forât^id'oii la dame revint seule le soir. Bile se fit servir dans M chambre comme il avait été GO]:ivt8]iu..M..l<escomte, lui^irentraà deuxlieui^s du matin et .dan3 un tel état.qu!il .battait les fmv^y dit le portier. Cependant il .n.'en avait jp»s encore passez, car il.fit réveillej le aommeUer .et damanda^en criantcomme un'Sour.ddeu^bouteilles. de chaiApagae qu'on eut la sottise d^ lui servir. Le lendemain.matiD, quand je demandai la raispii du tapage que j'avais .entendu, on me dit ce que je viens de vous raconter. J'attendis que M. Lecomte descendit et iui i^cyptri- ^entai qu'une conduite comme la sienne était criminelle dans un hôtel respectable, le meilleur d^ 4a ville, fréquenté par les Anglais ;et où descendent généralement les jeunes mariés du monde ,qui .viennent .passer leur lune de miel è Fontainebleau. H me répondit qu'il regrettait d'avoir fait du bruit ..et que, pour empêcher pareil inLCOjavénient, ilme jwriait de faire monter immédiatement dans sa chambre six bouteilles de Champagne et une bouteille de ihum avec du punch. Puis il partit avec la dame pour une excursion en forêt. Comme la veille, la dame rentra seule., et comme la veille encore, ^M. Lecomte se présenta à deux heures du matin. .Mais celte fois il était accompagné de deux femmes, je devrais dire dOideu^ ûlles, qu'il voulait introduire

dans YhtKiA malgré le portier. Appelé par ee tapage, j'aceourus. — « Ne touchez pas la femme même ayec mie fleur^ » criait-41. Sans Técoufter je poussai les femmes dehors et je refermai la porte. Le lendemain, je n'attendis pas qu'il fût levé pour lui signifier son congé.— C'est biw, dit41, mais que la dame que J'accompagne ne soit, pas souillée de vos sales rapports. — Je n'avais rienè dire à la dame, qui est ime personne respectable, j'en suis certain. Ce que je voulais, c'était le départ de cet individu. Il partit en effet avec la dame.

— Où sont-ils allés?

— J'ai su qu'ils n'avaient pas quitté Fontainebleau, et le cocher qui est à leur service depuis leur arrivée ici m'a dit qtf ils étaient maintenant à Fauqerge du Croissant dOr; une auberge de conducteurs 4e bestiaux qui se trouve sur la roule de Paris, avant d'arriver à la Fourche.

yabbé Guilleipittes n'en demanda pas davantage, il aav^t où trouver jqaademoiselle Pinto-Soulas, et, ce qui était aussi Important, il avait appris sur le jaediupQ ,des détails caractéristiques qui pourraient plljis jlord servir. Quand on connaissait le régime pArtiç^liar du Polonais, on s'Qxpliquait qu'il ne mangeât pas en public' Il était donc bien sûr de •l'iav^Wjglem^t de sa dupe ^u'il elo prenait pas plus 4e pitécwiMcwis ppur la tro;nper.

En passant devant l'auberge du Croissant d'Or, il

112 UN MIRACLB

aperçut à une fenêtre du premier étage une femme qui , adossée contre, la barre d'appui, lisait avec attention, la tête enfoncée dans son livre. Bien qu'il ne pût pas voir le visage de cette femme , il n'eût pas de doute que ce fClt mademoiselle Isabelle. Étudiant alors d'un coup d'œil rapide la distribution générale de la maison, de manière à se diriger sûrement, il monta l'escalier sans demander son chemin. Peutêtre Nedopeouskine, qui avait caché son vrai nom à l'Hôtel de France, pe voulait-il pas qu'on pût parvenir jusqu'à elle.

Sa chambre, autant qu'il avait pu en conjecturer, devait se trouver à l'extrémité de la maison ; il suivit donc le corridor jusqu'au bout, et étant arrivé devant la porte; il frappa deux coups assurés. Aussitôt la porte fut entrebâillée, et un homme à grande barbe montra le bout de son nez.

— Je désire voir mademoiselle Pinto-Soulas, dit le doyen.

Sans répondre l'homme recula et voulut refermer la porte, mais le doyen qui suivait ses mouvements; et se tenait sur ses gardes, poussa vivement du pied dans l'entrebâillement un paillasson en grosse paille qui, faisant matelas, empêcha la porte de se fermer;

— Je demande à voir mademoiselle Pinto-Soulas, répéta-t-il d'une voix ferme.

— Nous n'avons pas fait demander de prêtre, dit l'homme à la barbe ; vous vous trompez de chambre.

UN MIRACLB 113

— Je ne me trompe pas.

— Monsieur, on n'entre pas ainsi de force chez les gens.

— Je demande mademoiselle Pinto-Soulas.jene demande pas de leçons.

— Et moi j'en donne; je suis Polonais et je ne souffrirais pas...

— De quelle Pologne ?

Mais la querelle n'alla pas plus loin, on entendit le bruit d'une porte qui. s'ouvrit dans l'intérieur de l'appartement et mademoiselle Isabelle parut.

— Eh,quoi,c'est-vous! monsieur le curé! dit-elle; vous ici ; monsieur le comte , faites place, je vous prie.

Nedopeouskine toisa le doyen de haut en bas ; puis comme celui-ci ne paraissait pas faire attention à ses airs de matamore, il prit son chapeau, et l'enlonçant sur sa tête d'un coup de poing, avec le geste de tradition au théâtre pour dire : « vous ne mo faites pas peur, » il sortit fièrement.

une e^trêiûe attention à eetle Èûène, surtoiït à VMitude de mademoiselle Pînto-Soulas qui, devant Nedopeouskine , paraissait mfal. à Taise et coûtramte comme si elle en avait eu peur. Ce sentiment àè peine chez elle M rendu plus sensible encore par la liberté qu'elle montra aussitôt que le médium futsorti.

— Comment avez-vous pu me découvrir? dit-elle d'un air presque souriant.

— Madame Françoise m'a envoyé à l'Hôtel de France, et à l'Hôtel de France on m'a adressé ici ; je suis arrivé à Paris ce matin seulement.

— Vous avez quelque chose d'importante me dire ?

Ull fillR'A^lIrtf 115

-xft DeÈ^trèB^imporlRnt'du moins pour ofoi; et c'est là ce qui m'a décidé à vous poursuivre jusqu'à Pon* tirinwleltu. Voil» à^er élétoujotirs' si bonne pour nfbf , ^ généPeUBd^ potir nDtn» ^line; que j'ai été ^MrtêififpafrrespérQnderqaei'YOïiB e^c^ieertez un^fo» efir<l&]^i»(^ iiiiportimité^ quiiiord je voQft aurai» fait csomiadtf^ lès'mmift impéHè^uir qui la détet^minent.

— Parlez, moîïsîeiirle dojrèn; et soyez' convaincu d*àv«itfcfe qoe Cfe qUfe je^ pourrai ftiîré jie' le^ fterai, si j^àipam YCfùff flégllgéf depuis quelque mois, c'est que j'avais de graves sujets de préoccupatioii, mais jeTn'éft pas cessé de penser à vous, et même si je Stti^ci en ce mômetit c'est pour vous.

Sans relever ces* derniers mots, qui n'étaient pas tWMNîlMrS, l'abbé GUillemittes raconta Thistoire des billets Suchard dans^ toute sa sincérité, en appuyant sur le rôle joué dans' cette affaire par madàmei Pré-, tarvoine et Lobligeois.

— En me rappelait, dit-il, lorsqu'il fut «arrivé à» la* fin de son lon^ récit, que' vous aviez bien voulu déjà niefttfe cette ^mme à ma disposition, j'ai espévê qtie' vt^utf aiirtèzJ là' môme libémiité dans ces cSïtonstances; Sans vous je suis perdu, mes ennemis accomplissent ma ruine, et dans quelques annéesnôtre église tombera avant d'avoir étéacbe^ée^ tandH^qijftf j^l^ieraî mes fautes dans- ube maison de refuge, si toutefois il &*én tro'aVa* Utt'e pour le malheureuîif (JUî , voulant' servir ûott^ safinte religion,

l'a, au contraire^ compromise auprès des mauvais esprits.

— Chassez vite ces vilaines idées , monsieur le doyen^ les billets Suchard ne seront pas protestés, pas plus que ne le seront ceux de monsieur Tabbé Lobligeois ; ce n'est pas vingt-cinq mille francs que je veux mettre à votre disposition, ce n'est pas cent mille francs, c'est un million, et si vous trouvez que ce million n'est pas suffisant pour l'achèvement de votre œuvre, c'est deux millions, c'est, en un mot, ce qui vous sera nécessaire.

L'abbé Guillemittes la regarda longuement, se demandant si elle n'était pas déjà folle à lier. Mais voyant sa surprise, elle reprit en riant :

— Vous n'avez donc pas entendu tout à l'heure que j'étais à Fontainel^leau pour vous.

— Parfaitement, mais je n'ai pas' alors compris vos paroles, pas plus d'ailleurs que je ne comprends celles que vo\is prononcez en ce moment.

Elle se mit à rire en le regardant, puis d'un geste gracieux lui faisant signe d'écouter, elle lui dit :

— Je ne devrais peut-être pas vous raconter ce que je vais vous dire, mais je vous vois tellement inquiet...

— Et justement.

— Ohl très-justement, que je manque à la discrétion que j'aurais voulu garder.

— S'il en est ainsi, je ne dois pas entendre.

— Rassurez-vous, je n'ai pas ftiit de promesse , et en me taisant, je n'aurais obéi qu'à une règle de convenance. Votre intérêt, le désir aussi de vous rassurer, me font manquer à cette règle et seule j'en prends la responsabilité. Vous savez, n'est-ce pas, dans quelles circonstances se produisit la disgrâce de Nicolas Fouquet, le surintendant des finances de Louis XIV. L'histoire raconte que Fouquet fut arrêté à Nantes, trois semaines après la fête magnifique qu'il avait donnée au roi à son château de Vaux, et que cette arrestation le surprit comme un coup de foudre. Ainsi qu'il arrive souvent, ce récit n'est pas conforme à la vérité. En réalité, Fouquet avait été averti qu'il devait être arrêté par d'Artagnan à Nantes, le 16 septembre 1661, et il avait pris ses précautions en conséquence.

L'abbé Guillemittes écoutait avec stupéfaction.

— Où veut-elle en venir? se disait-il ; ou elle se moque de moi, ou elle est folle.

— Ce fut le 20 août au milieu de la fête et pendant que Molière jouait les Fâcheux, que Fouquet reçut cet avertissement d'un astrologue en qui il avait grande confiance, car c'était l'élève préféré de Jean Morin.

— Voulez-vous me permettre de vous demander ce qu'était ce Jean Morin ?

— Un astrologue célèbre que vous pourriez connaître, car il a été l'oracle de deux princres de l'église,

118 UN MIRAGLB

Richelieu et Madavin. Si grande que fût la foi de Fouquet dan» cet astrologue^ il ne voulut pas ercnre à cet avertissement : le Roi le comblais de faveurs^ le Roi le caressait^ L'astrolo^e insista,, et lui ayant appris que lé Roi obéissatl à la >ak)u^ de Colbert^ il le décida à garnir d'artillerie et de munitions soa château de Belle-Isle^ et en mèfiùe temps à enfouir ce qu'il avait d'argent et de pierreries. Sans perdre de temps, Fouquet envoya chercher à Paris et à sa maison de Saint-Mandé tout ce qu'il avait d'or et de bijoux, et le 24 août, entre minuit et trois beurea du matin,' ce trésor qui emplissait deux voitures^ fut enfermé dans un caveau creusé depuis longtemps au milieu de la forêt de Fontainebleau, dans le triage de la mare aux Evées. Vous savez que Vaux n'est qu'à quelques lieues de Melun et que la mare aux Evées est à cinq ou six kilomètres seulement de Melun. Les voitures partirent de Vaux à dix heures et ce fut Fouquet qui présida lui-^méme à l'enfouissement de sa foftune ; ce fut pendant cette nuit qu'il gaigna cette fièvre violente qui le força à s^embar^ quer sur la Loire pour éviter les fatigue (to toyage. Cette âèvre survenant après l'avertissedaent (psiik avait reçu aurait dû le détourner de son voyagera- Nanles; mai&il espérait se fapproefaer de Bélle-Isle» où il pourrait se réfugier. Vous sâveae^QismteBtilftil arrêté, tous iMKre^ auddi qu'ap#ès avoir étér ttaAaféré à yincefiLnes, àPMemit el * ]# BastîHe^ Iftfcif ei^rné

à* Fignercd où ib mourut. C'est sur sod trésor,, resté jusqu'à côjourdaâsleeaveaude iamare auxEvées, qfisji^ (û)mpt« prend»). Itô millions qui vous sont ou vous seront' oéeessatres;

L'abbé GuilleQftittes aya»t fait) un> geste, elle l'arrêta d'un mot-:

— Ne craigîiea rien^ ce trésor s'élève,, en louis et ei^ pierreries-, à une- valeur de dix-4iuil millions, qui n-appartiennent à personne, car Fouquet n'a plus d'héritiers. LfÉtat seul pent élever des prétentions et nous avons fittt la pa«»t de l'État ; si- noue n'aivon» pas convoqua ses» agents à cette rechercte', c'est qu'elle doit s'exécuter dans de certaines conditions et avec de certains rites, sans l'exécution^ desquels on ne réussirait pas.

— Pardonnez-moi , interrompit l'abbé Ouillemittes, si je manque à des règles que* j-e ûe coûnaîs> pas ; m'est-il permis de voufe demander comment vous aVez appris r^isteïtce de ce trésor?

-*- Par FoucfUef luÎMûême* qtii s-esi? c^aamunlqué auicomtet Nedopeoiisk4ne.

^-^Ah I c'est Fbaquetlai*même (fàt.v

-^T^ouB-n'ignonea^ pê» que le cémt'e NëddpéoU^kine est un médium tout-puissantC

— J'ai entendu parler de cefec,. ettHubôrt m'a dit (jAe vous avi^dariS *^jBacultés*de: mëdîum- une foi aveugle*

— Une foi abôolufe,. etc'éfet c&tte foi quî m'a feit

engager dans cette affaire de trésor ; vous comprenez qu'avec ma fortune, d'un côté, et de l'autre le peu de goût que j'ai pour l'argent, je ne me serais pas occupée de cette recherche, si elle ne devait pas affirmer aux yeux des plus incrédules le pouvoir du comte Nedopeouskine, ce que je crois très-utile pour la propagation de nos croyances ; car il ne suffit pas que les idées nouvelles fassent lentement leur chemin auprès des esprits élevés, il faut encore qu'à un moment donné elles frappent d'un grand coup le vulgaire. J'attends beaucoup de cette découverte à laquelle le comte Nedopeouskiiie a voulu m'associer, parce que j'ai été l'instrument au moyen duquel il est arrivé à la révélation de ce fait.

— Encore une question, je vous prie : quand doit se réaliser cette découverte ?

— La nuit de la pleine lune, à onze heures trentesix minutes. Nous sommes à Fontainebleau depuis plusieurs jours ; mais nous voulions reconnaître la place, ce que nous avons fait en allant nous promener dans la forêt. Et puis, en plus de cette visite préalable, le comte doit accomplir des rites que lui seul connaît. Tout ce que j'en sais, c'est que depuis trois jours il ne mange pas.

— Ah I il ne mange pas !

— Non, et il accomplit aussi des cérémonies de purifications auxquelles je ne dois pas être initié.

— Et quelle est la date de la pleine lune, ce mois-ci?

— Le 7.

— C'est-à-dire dans cinq jours.

L'abbé Guillemittes avait posé toutes ces questions et écouté toutes les réponses, si étranges qu'elles fussent pour lui, avec un calme impassible : avant de lancer une parole décisive, il voulait savoir sur quel terrain il allait marcher.

Maintenant il connaissait ce terrain, et ce qu'il venait d'apprendre lui-même ne confirmait que trop ce que son neveu et là nourrice lui avaient déjà dit : le pouvoir du médium sur la jeune femme était toutpuissant.

Comment prendrait elle les attaques qu'il pourrait essayer contre ce pouvoir? Au premier mot ne se fâcherait-elle pas ? Ah ! si elle le laissait parler et agir, il espérait bien arriver à dévoiler l'imposture; mais il fallait qu'il pût parler librement, agir adroitement, c'est-à dire qu'il fallait du temps. Et pendant que les jours s'écouleraient pour lui à Paris en approches habiles, ils s'écouleraient aussi à HannebauU pour Tabbé Lobligeois. Mademoiselle Pinto- Soulas serait-elle désabusée avant huit jours? C'était dans cette limite étroite que se posait la question. Cela était possible, mais cela aussi pouvait ne pas arriver. Alors comment parler d'argent au miUeu d'une lutte? Ne serait-ce pas donner une arme au Polonais?

Cette affaire d'argent il fallait donc la décider ira-

122' U«r<M4RAWL8'

médiatement; puis après on livrerait bataille ail médium ; si l'on était battu ou aurait toujours obtenu cet avantagé d'ôtrer sorti des difficultés présentes^ c'est'à-dire des vingt-cinq mille Mnte* trop lourds pour qu'on eût sa liberté d'allure quandi on élait menacé d'en être écrasé d'un moment à l'autrei

— Qu'avez-vous donc? demanda- t-elle en teivoj^nt silencieux et recueilli dans ses réflexions.

. — Je penselque cinq jours c'est bien long.

-^ Sans doute, mais nous né pouvons pas faire marcher la lune plus vite*

-- J'aurais voulu me débarrasser de l'abbé Lobligeois avant le8> délais formels; car son argent est un fardeau trop pesant pour mes épaules. Si je n'avais pas eu l'imprudence d'employer les vingt mille francs que vous avez eu la charité de iHe donner avant votre départ pour l'Angleterre, je ne serais pas aujourd'hui- dans^ cette lamentable situation^ Il est vrai que l'emplovque j'en ai féit était urgent. Ainsi j'ai trois mille- cinq cent francs à...

— Ne vous tourmentez pas^ monsieur le doyen ^ interrompit-elle vivement en le voyant s^engager dans un compte qui Teffrayait*; je ne vemî pas vou» laisser pendant cinq jours sous le coup des iibér^^ lités de monsieur l'abbé Lobligeois. Bien- que je n'aie pas mon livre de chèque ici, je peux vetiir à votre secours, je l'espère : je vais vous faire une lettre avec laquelle vous pourrez toucher ces vibgt* cinq mille

UN MIRAC&B i2*3

francs qui vous inquiètent si fort. Ma fortune m'a valu bien souvent des contrariétés et bien des dégoûta, il n'est que juste qu'elle me dionne quelc^efois un plaisir.

Elle tifa &\m éiégant nécessaire de voya^ ce qu'il fallait pour écrire et , en quelques mots, elle liû fit une lettre pour son banquier. A mesure qu'elle écrivait le doyen se sentait revenir à là vie : l'encre qu'elle prenait dans l'encrier opérait sur lui cemme un sang généi^eux qu'on eût tràûsltisé dans se» veineô*

— C'est un à-compté Sur Vôtre million, dît-ellô en liBi tendant la lettre. Retournez à Haiïft'ebàult, débatrassez-vous de vos billets et dans sept ôti huit jouifs revenez à Paris toucher la part que je dîestine à votre église.

— Vous ittes^ donc bien certaine de l'existteftce de ce^ trésoi<? dit l'abbé' Guillemittes après* avoîf soîgâéu^ils^nt serré la lettre sur le banquier.

-• Certaine côtiime de rexistende du sôleiï. Jamais le coiâte Nedopeouskine ne s'est trompé dians ses prédictions.

— Il peut avbî!» été tromfpé.

-— cela;- est knpo^^ble ; c'éstf comme si vous me disiez que les aB^ôtiomes se Sont trompés en fî.tànt la pleine luae- âtt' sept; le trésor existe ; il est dkns le caveau de la mare aite Evées, et le sept, à onze heuréfe^ trêûte-sî» minutes, nous le découvrirons.

— Et 8i contre toutes vos prévisions...

— Dites certitude.

— Si contre votre certitude, vous ne le trouviez pas, que diriez-vous? que penseriez-vous?

Elle secoua la tète en souriant avec incrédulité.

— Pourquoi ne me demandez>vous pas ce que je penserais si je voyais une étoile tomber là sur cette table, comme on les fait tomber dans les féeries?

— Enfin, je suppose que vous ne trouviez pas ce trésor, votre foi en celui qui vous en a révélé l'existence ne serait-elle pas ébranlée ?

— Monsieur le doyen , dit-elle avec une dignité froide, on a déjà plusieurs fois tenté d'attaquer la confiance que j'ai dans monsieur le comte Nedopeouskine. Je comprends jusqu'à un certain point ces attaques^ parcequ'on ne sait pas de quoi ma confiance est faite et sur quels fondements elle s'ap^ puie. Mais je ne les souffre qu'une fois. Je crois parce que j'ai mes raisons pour croire, raisons personnelles qui , pour moi, sont toutes puissantes. Ne parlons donc pas de cela, je vous prie. Si nous n'avons pas trouvé ce trésor dans cinq jours, vous pourrez me demander ce que je pense de cette déception; mais attendez au moins cette épreuve.

Sa parole était si ferme, sa conviction était si solide que c'eût été folie d'insister.

— Attendons, se dit l'abbé Guillemittes, ouand les

UN MIRACLB 125

dix-huit millions de Fouquet seront réduits à zéro, il sera temps de reprendre l'entretien.

Il revint à Paris assez à temps pour prendre le train du soir après avoir touché les vingt-cinq mille francs, et le lendemain matin, à onze heures et demie, il se présenta à la banque Prétavoine. Comme Tavant-veille, monsieur et madame étaient au salon où ils prenaient leur café.

— Je regrette, dit le doyen d'un air contraint, de venir encore vous déranger, mais j'ai un nouveau service à vous demander.

— Au siget des billets souscrits au profit de monsieur l'abbé Lobligeois? interrompit madame Pétravoine.

— Précisément au sujet de ces billets.

— Est-ce que tu as fait connaître la position de monsieur le curé de Rougemare à monsieur le doyen? demanda madame Prétavoine.

— Non, (c toute bonne »; je ne suis intervenu dans cette affaire que pour rédiger les pièces nécessaires à la garantie de notre cher curé.

— Alors , monsieur le doyen, il faut que je vous dise en deux mots quelle est cette position ; la somme que monsieur le curé de Rougemare a bien voulu vous prêter avec tant de générosité devait être employée en achat de valeurs industrielles déterminées ; en deux jours ces valeurs ont augmenté de dix pour cent, et nous avons des renseignements certains qui

noud pentieftentt d'afâmep qu'avant le ({at&zêi^c^lt^ augmentation sera deTingt-einq potir dentiâiiiïiSË^^. une pmtongartion dedélaiisemitFd^^ tont-à fïdt impossible; eUe fbrait perdre à moniritetâ* Wc^ê â» Bougemare plu#: de 6eptî ou buitiiâiUêt Miles, ël^0 vous a/vtnue que pout rmiK o^mpte je^m^p^otfB^ûfftï cec ({U'11'dcéorddt»ceUie^ pitdoiigaiian*>

— Je suis vraiment heur^x« , . dit le doyen dl^eë^ douceur, de n'a/voip pas? à vous^ imposer oette dure néceseitéj qui vous- forcerait à- eHoiirït* ënm-^m dèff" timents de charité chétienne et vos sénitlnîeftts ^ëi:»-' mitié^, jd^ vien$ vous: deffî^mdér le sehrtcè^ de firire pmnd$*)B à la banque les engagements que j -ai ^6^»^ crits avant-hier pour que je puisse les acquîttW?^ tout de suite..

-^ Bh^ quoi , d^il s^écrièrent en nïdi&e tetnpr la femmieetle mari.

— Il s'agissait d'aller à Paris et d'^tt ^VêHiri aussi le serviice que m'a rendu monsieur l'abbé Lobligeoi^ n'est-il pas si considérable que voui^ pâraiis^ siez le croire ; mais* dite^lui bien, je voufr prie, di^ vous le voyez avflfnt ffloij que je conservei^lvpeur son intentions les sentiments qti'elle mérite;

S'a s'eïî était tenu aux pâtoles de ffiadétûoiselle Pîûtô-Soulaâ, Tabbé Guillemittes nô serait retourné à Paris qtf après sept ou huit jours. Mais il ne put pa^ attéiïdfe jusque-là; l'opération magique do Nedopeouskine ayant dû s'accomplir dans la ntiit du 7 au 8, il partit de manière à se présentera iTiôtel de ia me de Clichy le 8 dans la soirée. Il fallait cttîûm'encer là lutte au moment ou mademoiselle MSbelïe serait encore sous la première impression cfe Sfâf (féùeptioû.

— Mademoiselle vient d'arriver de Fontôlôebleau, <fit' madame' P'fafiçoîse ; mail* je né sais pas ai elle pourra vous recevoir, elle paraît morte de fartigtie,, et de flxtB elle tfést paà de boiîné? MmetOf

128 UN MIBACLB

— Alors annoncez-moi, ma bonne madame Françoise, et faites que je sois reçu ; let moment est favorable.

— Ah I mon Dieu, est-ce que le Polonais?...

— Il a trompé mademoiselle, et je crois que nous

le tenons.

— Je cours, monsieur le doyen; vous me rendez mes vingt ans.

Deux minutes après on le faisait entrer dans la bibliothèque du rez-de-chaussée où mademoiselle Pinto-Soulas se tenait étendue sur une chaise longue : ses yeux étaient creusés, ses traits crispés, toute sa personne portait les traces d'une fatigue excessive, autant que d'une vive contrariété.

— Vous êtes pressé,. M. le doyen, dit-elle.

— On le serait à moins; et pour un million on a, je crois, le droit de.mon]trerde l'empressement.

— Avouez que vous n'avez jamais cru à ce raillion.

— Le puis-je sans vous blesser ?

— Sans me blesser oui , sans me peiner non ; mais en ce moment il ne m'est pas permis de me peiner de ce que vous me direz à ce sujet, car j'avoue que nous n'avons pas trouvé le trésor que nous cherchions.

— Je n'avais donc pas tort l'autre jour de me tenir sur le doute.

— Si votre doute s'appliquait au trésor, vous

UN MIBACLB « 129

aviez raison, puisque nous ne Tavons pas trouvé ; mais s'il s'appliquait à la puissance du comte Nedo* peouskine, vous aviez tort, car à la place des millions que nous cherchions, nous avons rencontré un document qui prouve cette puissance tout aussi solidement que le trésor lui-même l'eût pu faire.

— Un document?

— Oui, ceci.

Elle montra posée sur un bureau une chose sans forme précise , gaîne ou portefeuille de couleur noirâtre, à l'aspect dégoûtant et qu'un chiffonnier eût piqué de son crochet sans y mettre la main.

— C'est un portefeuille en cuir ; il était enfermé dans une petite cassette en bois de chêne, et voici ce qu'il contenait.

Elle ouvrit ce vieux morceau de cuir sans le moindre dégoût et en tira une feuille de papier pliée en quatre qui, pour la vétusté , ne le cédait en rien au portefeuille. L'ayant dépliée avec soin elle la mit sous les yeux du doyen; celui-ci resta un moment avant do pouvoir lire les caractères anciens qui s'y trouvaient tracés dans une grosse et solide écriture du xvn® siècle.

a Estant à la Bastille le vingt-sixième août mil six « cent soixante-trois, moy Nicolas Foucquet, vicomte. « de Melun et de Vaux, marquis de Belle-Isle, donne a pouvoir à Paul Pellisson Fontanier de retirer le « dépôt qu'il connaU, et de le mettre en sûreté où il

180 UN MIRAOLB

« jugera i pi^pos pour le mieux oe mes intérêts ; « âéclarftBt bien expressément que ce qui aura esté u faict par iuy, Taura esté par mon ordre.

« Ecrit et signé de ma main, audit lieu, au mois et jour que dessus.

« Nicolas Foucquet, « marquis de Belle-Isle. »

Puis, iau-desspus de cette pièce , dws un ea^actère plus facile, on Usait :

« Ce pouvoir icy enfermé pour tenir lieu du dépAt, « lequel a esté transporté en sûreté en l'endroit con- « venu le quatorzième du mois de mars mil six cent « soixante-sept...

« Pellissoî^. d

Et oùfie trouve « Tendroit convenu? » demanda î'abbé Guillemittes en rendant le papier.

— Ah ! nous n'en savons rien, mais au fond cela importe peu.

«^ Comment, mais il s'agit de dix-huit millions.

— Il s'agissait de prouver que dans le triage de la mare aux Evées un trésor avait été caché, et ce pa-

pier, il me semble, fait cette preuve aussi complète que possible.

— Selon moi les dix-huit millions la faisaient beaucoup mieux; car les millions étaient un fait palqable, éblouissant comme le soleil, devant lepue il

UN MIRACLU i§i

tïywBii qu*à s^ineliner, tandis que oe tpapier 4)iett xoiMt qu'autant qu'il .est démontré qu'il a été«éorjt par Fouquet lui-^mème et enfoui dans la Ibvôt à ia plaee du^ésor, par Pellisscm; iOr, 4ses .preuves-là, permettez^moi de le dire, restent à-feire.

— Poinr Yous peut-être et à la rigqieur je le comprends ; pour moi non, car je connais ie^omte i^edopeou^ne et le sais -incapable d'une paiieiUe superdierîe.

— S^il n'en est pas l'auteur, il peut en^Stre la victime.

— Ni l'un ni l'autre; je vais vous le prouver. Nous avons trop souvent agité durant mon séjour à la Haga les questions de la vie future et de Timmortalrté de l'âme pour que vous ne «connaissiez pas mes idées à ce sujet.

— Vos aspirations et vos craintes, oui ; maïs vos idées, non; car peimettez^nôi de vous dire que ce que- vous crevez là-dessus est iellement vague qu'oji ne paut pas donner à ces croyances, si croyances il j a, le nom d'idées.

— Je ne tiens pas au nom mais à la chose, et la <;hose que l'on peut constater en moi, n'est-ce pas? c'est le vague de mes croyances. Ce vague, je F'^voue, il est la cause de ma maladie. Je n'ai pasila force des philosophes qui pensent que le monde futur est un monde scellé dont les mystères .^sont ntprdits à notre esprit comme. à noe yeux, et que

132 UN MIRACLB

noaB ne pouvons connaître qu'au moment même de notre mort. D'un autre côté, je ne peux pas m'enfermer dans la foi étroite des chrétiens.

— Ce qu'ont cru Fénelon, Bossuet, Bourdaloue ne vous suffit pas ; ce qu'ont enseigné les pères de l'Église ne vous satisfait pas ; ce que les apôtres euxmêmes nous ont révélé ne vous rassure pas?

— Les apôtres avaient une lumière qui nous manque ; quant à Fénelon et à Bossuet ils avaient une intelligence supérieure qui leur permettait de se guider au milieu des contradictions qui m'écrasent, moi chétive, ou m'égarent.

— Où voyez-vous des contradictions dans notre sainte religion, où sont- elles ?

— Je ne dis pas qu'elles sont, je dis que je les vois ; peut-être n'existent-elles pour personne excepté pour moi, mais c'est de moi qu'il s'agit en ce moment. Ainsi, quelque ardeur que j'y apporte, je ne peux pas comprendre les croyances chrétiennes sur l'enfer et les peines étemelles.

— Cependant, rien n'est plus facile.

— Je sais ce que vous allez me dire, et vous savez aussi ce que je vais vous répondre ; n'engageons pas, je vous prie, une discussion qui pourrait devenir interminable. Ce qui importe entre nous en ce moment, c'est que vous connaissiez les incertitudes, les doutes, les souffrances de mon esprit au sujet de la vie future. Depuis que j'ai l'âge de raisonner, j'ai été

obsédée par cette douloureuse recherche, que les malheurs qui sont venus me frapper ont rendue plus poignante encore. Vous savez combien j'ai aimé ma mère, vous savez aussi que plus tard j'ai fait une perte terrible pour mes affection^ Atteinte jusque dans les sources vives de mon être par ces deux catastrophes, je ne voulus pas croire que ces séparations cruelles étaient des séparations définitives.

— Mais le christianisme vous enseigne qu'il est un lieu mystérieux et invisible où les âmes jouissent près de Dieu de l'infinie béatitude, réunies dans l'éternité aux âmes qu'elles ont aimées sur la terre.

— Oui, mais il m'enseigne aussi qu'il est un autre lieu également invisible au centre de la terre où d'autres âmes restent éternellement enchaînées dans les ténèbres, tourmentées par les démons au milieu de tous les supplices : le feu, le froid, la faim, la soif. Si j'admets cela, si je crois qu'après leur mort les âmes vont soit dans le paradis soit dans l'enfer où je les rejoindrai quand je serai morte moi-môme, il est

un autre point que je ne peux pas admettre, c'est que, pendant tout le temps que je resterai sur la terre, je serai séparée de ceux que j'ai perdus et sans comlùunication avec eux, car alors vivre serait la plus intolérable torture qu'on pourrait s'imposer. J'étais 60US l'obsession de ces idées douloureuses, lorsque je quittai Hannêbault, après la mort du marquis de Rosselange pour aller m'enterrer en Italie dans la

solitude. Là j'étudiai ces redoutables problèmes et ce que les philosophes, ce que les théologiens ont écrit sur ce sujet, je le lus, mais je n'arrivai qu'à ime^oafusion d'idées qui rendait ma raison chancelante, quand je voyais que toutes les hypothèses mises en avant pour nous révéler ou nous expliquer ce gui nous attend au delà du tombeau, n'apportent avec -elles rien de positif, rien de précis. Je passai ainisi plusieurs années extrêmement douloureuses et je serais probablement morte à la peine sana la musique qui me portait dans un autre monde, et aussi sans certaines visions de mon sommeil pendant lesquelles je voyais ceux que je regrettais et m'entretenais avec eux. Quand je revins à la Haga, j'eus le bonheur de trouver en vous un habile médecin qui, me jetant brusquement dans un autre ordre d'idées, sut me distraire de jiion mal pour un moment. P$r malheur ce moment nç fut pe^s assez long pour me guérir tout à fait. Lorsque la nouveauté des occupations que vous aviez eu la sagesse de m'imposer commença à se passer, je retournai à mes inquiétudes, et j'y retournai d'autant plus vite que j'étais poussée par mon propre sentiment aussi bien que par une pression extérieure à laquelle je ne pouvais pas me soustraire. Souvent je me reprochais ces distractions que vous me donniez ou que je me donnais moi-même, mais les visions qui m'obsédaient pendant les nuits me les reprochaient plus vivement

UN MIRACLB 135*

encore. Gambîen de fois m'ont-elledccusée de négligep leur souyemr et de les oublier ! £t^ si vous m'aviez observée d'un peu. près,' vous auriez pu me voir partagée entre le piMSir que j'^rouvais à surveiller la maîtrise ave<$ M« Hid>ert^ et le» remords qui m'en éloignaient. .

•»^ Si vous paiAiez d» scrupules f interrompit le dojen en 1a fouillant avee son regard de confesseur^ je pourrais vous comprendre jusqu'à \m certain^ point, mais des remords î* des renofords pour vous être vouée à u»e œuvre agréable à Dieu, des remordg^ pour 9Voir fait cbaditer des enfants l

— Qu'ils tmmsk on non légitimes, là n'est pas la qoesition, M étaienl, cela suffit à expliquer l'état de sotiffrance morale^dans leqiïel je me tro^ovais lorsqueje quittai ià Hagft pour venir à Parîs^ Vous detez vou» en sduveasir^ je Croyclis ne Mte é[{h'wûi& absence' de quelques jours; mais la veille de iM» départ je rencontrai to' cooite Ifledopeousk&^e, cbez un vieil ami de ma famille, M. Manoe) da Gosta^ un Portugais, qui occupe sa vieillesse dans Fétude des sciences occultes. La ceMteirsisition tomba par badardi,! ift est plo^' jtisie dé dire providetitf^âement, mv l'ialiffîor^ tdlité d!e l'âme et la tié futurev et je i^cod(ai les> tourments et les dotttes qui m'oppressaifent. Pendant qtie je parlais, le comte Kédopeouskine ne tne quittait pa^ des yeiDi et soti régaM me troublait profen^ dément; je voulais^ l'évifôi*, el, Malgré moi, j'y rete-^

136 t7N MIRACLE

nais toujours, comme dans Tobscurité on va a la lumière. Lorsque j'eus achevé mon récit, il me demanda.si je connaissais le spiritisme ; je lui dis que j'avais entendu parler des tables tournantes et des esprits frappeurs, mais que je n'avais jamais attaché d'importance à ces distractions que je considérais comme malsaines. — ^Permettez-moi de croire que vou avez eu tort^ ajouta-til : les tables tournantes sont au spiritisme ce que la marmite de Héron d'Alexandrie est à la locomotive de Crampton, et vous auriez, j'en ai la conviction, trouvé là le remède souverain à votre souffrance. — Alors M. da Costa m'expUqua la doctrine du spiritisme. Vous la connaissez ?

Sans avoir étudié le spiritisme, l'abbé Guillemittes savait à peu près à quoi s'en tenir sur les idées que cette religion nouvelle a la prétention de révéler; mais, comme il lui importait beaucoup de savoir quelles étaient au juste les croyances de Mademoiselle Pinto-Soulas à ce sujet, il la pria de continuer son récit sans rien omettre.

— Pour le spiritisme, l'âme est un esprit incarné; avant qu'elle s'unît au corps, elle était un esprit, d'où il résulte que les âmes et les esprits sont identiquement la même chose. De là deux mondes dans la création, le monde matériel ou visible et le monde immatériel ou invisible, c'est-à-dire spirite. Le monde spirite est primitif et éternel, le monde matériel n'est que secondaire et transitoire; quand les esprits

abandonnent leur monde, ils revêtent une enveloppe matérielle dont la mort les débarrasse ; alors ils redeviennent, ce qu'ils étaient avant leur séjour sur la terre. Il y a donc dans l'homme trois choses, le corps, l'âme ou esprit, et le lien qui unit l'âme et le corps ; ce lien qu'on appelle périsprit, est une sorte d'enveloppe sémi-matérielle qui constitue un corps éthéré invisible à l'homme, mais qu'il peut rendre accidentellement visible par l'évocation. Cette évocation se fait par l'entremise des médium qui servent d'intermédiaires entre les esprits et les hommes. Ce qui me frappa dans ces explications que je vous résume ici, ce fut que les esprits n'étaient point des êtres d'ime création particulière, mais les âmes de ceux qui ont vécu sur la terre ou dans les autres sphères et qui ont quitté leur enveloppe corporelïe. Je demandai alors au comte Nedopeouskine s'il pouvait me mettre en communication avec les esprits de ceux que je pleurais. Il me répondit qu'il n'en savait rien, car il ignorait la nature de ces esprits, mais que cependant l'épreuve pouvait être tentée. M. da Costa joignit ses instances aux miennes, et le lendemain soir j'allai chez le comte Nedopeouskine où l'esprit de ma mère et celui du marquis de Rosselange se manifestèrent à moi.

— Qu'appelez- vous se manifester?

— Non-seulement je les vis tels que je vous vois en ce moment, sous la forme qui était la leur quand

138 UN MIRACLB

ils étaient incarnés à la vio corporelle, mais encoreils répondirent à mes questions.

— Par des coups frappés ?

— Par leur écriture directe, sans le secourS' de la main du médium ; c'est-à-dire par la pneumaiogra^ phie qui consiste à mettre du papier blanc dans un tiroir de manière que les esprits écrivent euxmêmes sur ce papier les communications qji'ils ont à nous transmettre.

Disant cela , elle ouvrit un secrétaire, et, tirant deux liasses :

— Voici, dit-elle, les lettres de ma mère et voici celles du marquis de Rosselange.

Au temps de sa jeunesse, l'abbé Guillemittes avait l'esprit tourné à la drôlerie et ses plaisanteries de séminaire étaient restées célèbres ; en écoutant ce récit fait avec une gravité presque solennelle, le jeune homme se réveilla en lui, et il dut se contraindre pour ne pas interrompre mademoiselle Isabelle èïi lui demandant comment les esprits qui conservaient des mains pour écrire ne portaient point du papier dans leur poche « en prévision do ce qui peut arriver. »

— Cette écriture directe n'est pas la seule inatiifestalion de la puissance du comte Nedopeouskice^ conlinua-t-elle; en voici une autre qui est plus merveilleuse encore.

Elle lui tendit deux cartes photographiques, toutes

UN MiaACLB l^

deux doimatenAsoft portrait, mais àeftté de m figure nette et distincte s'en tenait une autre à. demi effacée^ dont cependant on pou¥ait reeeiinatlre vaguemônt les traits; Tune de ces figuras représentait une femme j&iine encote^ à l'air triste et mdla(fif^ l'autre w» jetme homme au type arislœraifiqiitôi plein de force et de S8Exilév

*^ V\me de ces photographies àùttue lé portrait dé l'esprit de ma mère^ ditt-eiie; Ymiréf celui de M. de Rosselanige. €o«nprendrez^ouâ, maintenatit,; qoÉ m$i foi dans le comte liedopeouskine M peut pM è^B f^ilement é&ramlée? Vous le comprendrez encore mieux quand je vous aurai dit qu'il n'est pee» doué seulement de la puissance «ti^rfwïnwnîgtie, mais ' qt^il» a encore retrouTé la tradition de la kabbale^ cé^e ^ien€e étrange, longtemps cultivée comme elle le méritait, et qui, en ces^ derniers temps, paraissait liwée à d^vulgâires faîseti^s. Ces! à cette «cieneè de là kabbale ^ue noM devons^ la découverte dm ti^éser dl^F6uqt*el.

^ Mademoiselle, ditFabbé €^iiillemittes après tin long intervalle de silence, vous me rendrez le témoignage que je vous ai écottté ateei^ une scrupuleuse atf^tioti, éap vos souffrancs^s sonrt celles d'une âme gêfiéreuse qui mérite la sympathie même dans ses ewetifs. Mais vous de^ea comp«*endre que je ne puisad^mettref qufe vous veniez me dire que vous avex iiGtvfé le trésor de FoiK^eê^ qu^nd^ en réalité^ voia3>

avez simplement trouvé un morceau de papier dans un morceau de cuir.

— Qu'importe, si ce papier est de Fouquet.

— C'est ce que je nie précisément. Lorsqu'il y a cinq jours j'ai voulu vous mettre en garde contre le jeu qu'on vous faisait jouer, vous m'avez fermé la bouche en me disant d'attendre. J'ai attendu. Aujourd'hui j'ai le droit de vous dire que vous êtes trompée ; j'en ai le droit comme ami, si vous me permettez ce titre, j'en ai le devoir comme prêtre. Vous m'avez demandé cinq jours pour convaincre mon incrédulité, moi je demande le même délai pour désabuser votre crédulité.

— Monsieur le doyen!...

— Oui, mademoiselle, je sais qu'en parlant ainsi je blesse votre croyance et vos espérances, mais je serais criminel de me taire. Quoi qu'il puisse en arriver, je veux obéir à ma conscience. Donnez-moi ce portefeuille et l'écrit qu'il renferme, confiez-moi ces deux photographies et je prends l'engagement de vous prouver avant cinq jours que tout cela est faux.

— Que voulez-vous faire ?

— Je n'en sais rien, car je n'ai pas de parti pris; mais la vérité se dévoile pour ceux qui la cherchent avec persévérance, et je chercherai. En ce moment je n'ai que ma foi de chrétien et mon bon sens d'homme pour vous dire qu'on vous abuse; dans cinq

UN MIRACLB 141

jours, si TOUS me confiez ces pièces à conviction, je vous apporterai des preuves. Car enfin vous devez comprendre...

Madame Françoise en entrant dans la bibliothèque arrêta son discours.

— M. le comteNedopeouskine veutabsolumentvoir mademoiselle, dit-elle ; il prétend que c'est pour une affaire de la plus grande importance.

Mademoiselle Pinto-Soulas lança au doyen un regard que celui-ci comprit;

— Ne craignez rien , dit-il, il ne peut y avoir de conflit entre nous^ je lui cède la place, et je reviendrai.

Et, comme elle restait embarrassée, il prit le portefeuille et les deux photographies sans attendre un consentement ou un refus formel. Au moment où il les logeait dans la large poche de sa soutane, Nedopeouskine entrait.

Les deux adversaires s'examinèrent un moment en silence, puis le doyen s'approchant du médium:

— Je suis un curé de village , dit-il, curieux et ignorant comme un paysaii : c'est en cette qualité, qui n'est pas une recommandation, j'en conviens, que je vous prie de me permettre une question : mademoiselle me dit que vous croyez aux esprits; est-ce vrai, monsieur?

— Mon Dieu , oui , monsieur le curé , j'y crois,

1^ UN HIRACL-B

cM)Qa6 VOUS, yo!i8 croyez à Tl^maeulée Cioneep-

Ils se saluèrent, ef, tandis que le curé sortaity Nedopdowk^ s'assît dans le fouteoil que^ eek»ei tenait de quitter;

Que le portefeuille eût été fabriqué par Nedoçepuskine et enfoui par .li\i dans la forêt de Fontainebleau; que récrit de Fouquet et celui de Pel- Jjsson ;f u^se^t Toai^vre d'un fau^aire; que les deux p^Oitographies de inadame Pinto-Soulas et du marquis de RQfi^elfo^ à l'état d'ombres ou d'esprits liASâmt dues à w escamotage, l'abbé Guillemittes jd'ea 4outajit pas. Tout cela sentait la supercherie et lu criiiit. Mais il s'étaiit engagé à faire la preuve de ces diflférent.es tromperies, et c'était là que commen- .{^it la difficulté, car il fallait que la lumière qu'il projetterait sur elles fût si vive qu'elle forçât Isabelle à ouvrir ses yeux quand précisément elle ferait tous ses efltorts pour les tenir fermés.

Dans l'enquête qu'U allait entreprendre, la première chose à chercher, c'était l'authenticité de l'écriture de Fouquet et de Pellisson ; le lendemain matin il s'en alla donc à la bibliothèque. Sans être un savant ou un rat de livres, il savait que la bibliothèque a été en partie établie avec les fonds de Fouquet, et de plus il savait encore que les papiers du surintendant avaient été conservés et qu'ils devaient se trouver dans les pièces de Colbert. Dans tout cela on devait bien rencontrer des manuscrits de Fouquet.

Il monta à la salle des manuscrits et fit sa demande à un employé qui, le regardant en souriant sous ses lunettes bleues, l'interrogea pour savoir si c'était les papiers de la cassette qu'il désirait. Alors le doyen, se rappelant que cette cassette renfermait les nombreuses lettres des femmes de la cour qui avaieot reçu les hommages et surtout les offrandes du galant ministre; fut un moment déconcerté ; mais il se remit bien vite, et il expliqua qu'il désirait simplement voir un autographe de Fouquet, afin de le comparer avec une pièce qu'on attribuait à celui-ci.

— Si votre pièce est authentique, monsieur l'abbé, vous seriez bien généreux de l'offrir à la bibliothèque, car nous n'avons rien de Fouquet.

— Allons, se dit le doyen, le Polonais est habile et il prend ses précautians pour qu'on ne puisse pas prouver qu'il est un faussaire. Et Pellisson? dit- il en g'adressanl à l'employé.

— Pellisson, c'est différent ; sous le n^ 2282 du supplément français, nous avons en deux volumes le manuscrit des Mémoires de Louis XI F, écrit de sa main.

Il n'eut qu'à ouvrir le volume pour que la tromperie lui sautât aux yeux; il était d'un^ belle écriture, grosse ronde droite et rapide, tandis que la pièce trouvée dans la forêl était d'une écriture longue légèrement inclinée à l'anglaise avec les déliés fins et tremblés. Ce n'était même pas une imitation; jamais Nedopeouskine n'avait vu l'écriture de Pellisson , et il s'était contenté d'une écriture du dixseptième siècle telle quelle.

— Je n'ose vous offrir mon autographe de Fouguet, dit le doyen en tendant le manuscrit, car il est de la même main que celui attribué à Pellisson, et celui-là est faux.

— Si les amateurs d'autographes venaient faire des comparaisons ici, dit l'employé, ils s'épargneraient bien des dépenses et les recueils particuliers seraient moins gros de moitié.

Il tenait donc une preuve : le faux était flagrant, et à la rigueur suffisant pour démasquer le Polonais; mais plus on aurait de preuves contre lui plus on serait fort.

— Si je pouvais démontrer que ce portefeuille date d'hier, se dit le doyen, et non de Louis XIV!

Au premier abord la preuve était plus difiîcile à

ifeire quepcmM>8ratogfaphe, car il niywfttît» pas de ^t6m« de comparaison el un monceau de vieux^ituir iflreBsembie terribhmeiità un autre moveettu ^de-cuûr ^ieux comme lui.

Pouf sortir #eik)bcnnras, il ne trouva rien de mieux »que ' de s'adresser à un* maroquinier et de lui detmander un portefeuille" exactement' pareil, pour la fbrme comme pour la matièro) à celui ' qu'il luidonmait'comœe modèle.

Leî febriwnt '^totmia 'et"iietowma longtemps te

.^meux • modèle , * le flaira , le palpa , • le toueha fàn bout '<de '-sa "langue , puis -'le * rendant "au doyen :

— Je «uîs habitué, dit-il, à comprendre toutes le ;4lBintai8ies, et bien que ce que tous me présentez Jà /resseitaMe' plutôt* à une tige de ibotte cousue par le •haut et par le bas qu'à un portefeuille; jeseraislout -disposé à TOUS enfaire un pareil si c'était possible ; .mais, justement; cela ne se peut pas.

— Et pourquoi?

— Bien entendu ce n^st pas pour la forme, mt»s pour la matière. Le cuir avec lequel ce- portefeuille a été fait, a été tanné par un procédé qui a pour

»t>ase l'acide sulfnrique et ce procédé,qui n*a servi que pendant sept ou huit ans, n'est plus en usage aujourd'hui 5 je vous donnerai quelque chose d'analogue à ça, mais comme ça me paraitune curiosité,

pèsera autre chose."

[wtt anxM.ci;jB 147

••>i-^fEt'>à'q«el'époque8e servai^on de ce procédé A l^Botde^solfarique ?

— — Uyfa une dizaine d'anx^s.

-^'Avanton ne s'eneervait pas?

— Jamais, monsieur.

— Pap'OTeraple il ya cent ans?

— ■ . 11 y la eeiit ans, comme il y a -deux ce»ts ans, on travaillait les'cuirs à lachauximk l'orge, mais pas à Tacide " soterriqae ; c'est comme si vous médisiez tïu*il'y.acent aas on prenait le chemin de fer pour à&ei^ ide Baids à ^int- Cloud.

— Alors je vous remercie; puisqu'on ne peut faire quelque ebosefd'exacèement pareil, j'y renonce.

Ce qu'iUuif fallaittnaintenant pour battre complértemeAt NeéofeoiQskine, c'était de découvrir le pro- «édéadi moyen* duquel on avait obtenu les portraits ^deittiadAme Pûittio-Soulas et du marquis deRossetasge ;* s'il arrivait À cette découverte, le Polonais serait vaincu sur toute la ligne.

Octtome.iline connaissait pas de photographes iwisquels il pût s'adresser franefaeaaaent, il prit la roBtejqui lui était habituelle lorsqu'il voidait quelque chose, c'est nà*4dire la nniite détommée, etilde- 4SiBndar(loilt2siaïp}eaBent qu'on lui fit ^des copiasse j^msideuxi portrawts. J^s,Uaittfn:i»iuBaàt,}il4imeiia la question qui ie. préoccupait. <^ Mais <i« preiÉnerpho- 4ogPiqphe qu'il interrogea ne put rien tei répocklrede précis; l'es photo-portraits avaient été. laits sele» la

méthode de toutle monde, maisjqu'étaient les figirres à demi effacées qui flottaient comme des ombres derrière le personnage principal? Il n'en savait rien ; comment les avaient-on posées? il ne le savait pas davantage*.

Un second, un troisième, un quatrième lui firent les mêmes réponses, et il commençait à désespérer d'obtenir un éclaircissement satisfaisant, lorsqu'un cinquième récompensa enfin sa persévérance.

— Ce que vous me montrez-là, dit-il, ce sont ce que les Américains appellent des photographies spirites.

— Et par quels procédés les obtient-on?

— Parles procédés ordinaires, je crois.

— Mais les ombres, les esprits, comment peut-on les photographier? Il faut d'abord les'évoquer, les forcera se manifester; or, comme pour moi, ces manifestations sont fausses, je voudrais savoir comment on reproduit l'image de ce qui n'existe pas.

— Quant à cela je n'en sais rien; tout ce que je sais, c'est que ce genre de portrait n'est pas nouveau comme vous paraissez le croire; il a été inventée New- York par un photographe nommé Mumler, et, autant que je me rappelle, il a donné lieu à un procès dans lequel on soutenait que les images des esprits étaient dues à un habile escamotage.

— Ce serait cet escamotage que je serais curieux de connaître. •

— Je ne crois pas qu'à Paris vous trouviez un photographe pour vous l'expliquer, et, si vous tenez absolument à apprendre quelque chose là dessus, je vous engage à vous adresser à Robin.

L'abbé Guillemittés n'était pas de ces gens qui sourient d'un air entendu lorsqu'on leur parle d'une chose ou de quelqu'un qu'ils ne connaissent pas ; il n'avait jamais honte d'avouer son ignorance. Ayant posé ses questions, il apprit que ce M. Robin avait été directeur d'un théâtre de magie sur lequel, pendant dix ans, il avait donné des représentations extrêmement curieuses de physique amusante. Pour lui ce n'était pas là une recommandation bien rassurante ; cependant il voulut tenter l'aventure et se fit conduire à l'adresse qui lui avait été indiquée.

— Physique amusante, se disait-il pendant que sa voiture roulait vers la Bastille, qu'est-ce que cela pQut bien être? Des tours de cartes, de gobelets, des bouteilles inépuisables; et il regrettait presque sa course en pensant qu'il allait trouver un physicien dans le genre de son Suisse qui, lui aussi, avait fait de la science amusante au temps où il parcourait les foires en vendant ses fioles électriques.

Il trouva un homme à barbe blanche, aux yeux jeunes et perçantsi, au parler doux, aux manières discrètes et polies, .qui le reçut dans un vaste cabinet de travail qui ressemblait à un muséum d'histoire . naturelle ; les murailles étaient couvertes de tableaux

150 UN' MXBàA.CI«ei

représentant des paysages et des aBÎmaux antédibi' viens^ un mastodonte, un megathérium^ uskpiésiorrsaure, des marécages , des forêts, de la période boujibf- 1ère; dans des vitrines qui couraient autoor^dâ'. lai piène on voyait des minéraux et das fossitesiiti

L'abbé Guillemittes . commença à. croire ^qm Ifit: physique amusante pourrait bien ê4re autre. cbosai que cequlLavaittoutd*abord imaginé, et ce fut ay.eoi sa politesse des grandes circonstances : qu'il répéta pour la sixième fois, ses questions, sur. les. photo.** graphies spirites«

— Pardonnez-moi) nssonsieur l'abbé^ si avaat dei vous répoadre, je me permets de vous adresser xixm question : croyez-vous au spiritisme?

— Nullement, et c'est . un moyen pour dévoiler ses fraudes que je viens vous; demander : mon but

• est d'ouvrir les yeux d'iune persoxme qui a été aveu* glée par la puissance prétendue merveilleuseï d'uni médium^

— Alors noufi pouvons .causer librement et nous, entendre, car moinon ptus.je ne crois pas au spiritisme, d'abord parce que ma raison s'y oppose, et aussi parce que je peux exécuter moi-mâme tout ce. que font les médium.

— Vous pouvez évoquer lee morts?

—••Pas plus que les médium; mais, comme eux, je* peux donner l'illusion de cette évocation, comim> eux je peux faire apparaître des speotcea.^t des têiaB^

tftlDas : riBB-n^est-plus foiâie^ 6t<si; am lien d'éttie un eo^éàfitique habtUoit la province, vous étiez un Pa^ rkkaXy il est probable qaeyoïiS! auriez vuces appaii'*tkuas sor mon théâtre «du boulevard du Temple.

— Au théâtre on fait ce qu'on veut, et Ton trouve* da&fties speelBietKrgdes compUees; r

— Oroj^-rvonsqua «eeus qui voient mne apparitiôB* nja[fl0ntpaB:ie6 ^complices [de tcdui qui la provoque ? ceJa. est -tellement âvrai que les médium «e refusent tûiajours à évoquer l6& esprits devant les incrédules^ parce qu'alors eu l'esprit, ne vient pas^-rinerédule n!étant pas dans les dispoâtiona néceseaÎFes'peufr voir ce. qui n'existe pas; ou il vient, et; l'iniorédule/ qui veut aller au fond des ehosesy dàceuvre le truci par lequel il a été amené : il en est de notre wiecomme de notre intelligenoe,: Tiuneet l'autre sont susceptibles de tomber dans d'étrasges ^aberpation»; maiaces aberratiiHis n'arrivent. qu'autant qu'elles^* rencontrent pour se manifester deâ conditions parti-^ cidières. Ainsi^ je pourrais pent^êtDe vous montrerdes. fantômes, qui, bien entendu, n^existeront que* dans votre imagination; mais ce ne seroppas en pleine midi, ce sera la nuit ou dans une eoipée^d'octobre,. aa« moment de la pteine lune, quand un léger brouil-» lacdiLotle au-desaus des praiides'et que>Toti»eâine^ subit leB/dmpressB!€H38 tremblantes de la saisonqus' fiiHfei ea; senaune illusion' de* votre sentiment. Akisi^ je.pûui:rais enooce^ vetts.<mQntreDJtians:'une'}gl€iceT

Tombre d'une personne que vous regrettez, mais pour cela vous devrez vous contenter de ce que vous voyez et ne pas vous inquiéter des moyens que j'emploie, ca' il n'y aura dans cette apparition qu'une illusion d'optique.

— Ce serait précisément ces moyens que je voudrais connaître, dit l'abbé Guillemittes qui, ne se contentant plus de l'explication des photographies, voulait aller plus loin et désirait savoir par quels artifices on peut produire l'apparition d'une ombre.

*- Les miens sont des plus simples, mais je dois vous prévenir que ce ne sont pas les seuls possibles, et il est très-probable que le médium qui trompe la personne à laquelle vous vous intéressez en emploie d'autres.

— Oh peu importe ; je ne tiens pas à dire : a c'est ainsi que vous avez été trompée, » mais bien à affirmer qu'on est trompé, et la meilleure preuve à donner à l'appui de mon affirmation, c'est de faire ce que le médium a fait, ou plus justement d'arriver au même résultat, c'est-à-dire à l'apparition d'une personne morte.

— Je vais vous dire comment je procédais sur mon théâtre; cela vous fera comprendre comment on peut procéder dans une chambre en allant du grand au petit : la scène, coupée transversalement, se trouve divisée en deux parties, tm. dessus et un dessous; sur le dessus et à l'extrémité vers les specta-

UN MIRACLB 153

teurs est posée une grande glace sans tain inclinée à 45** ; dans le dessous se jouent les scènes qui doivent se réfléchir sur la glace. Pour produire l'apparition il n'y a qu'à projeter la lumière d'une lanterne sourde sur le personnage qui se tient dans le dessous et aussitôt son image va se peindre sur la glace; de sorte que le spectateur qui ne peut pas voir ce qui se passe dans le dessous et qui ne voit môme pas qu'il y. a un dessous, se trouve en présence d'une image vivante et impalpable. D'où vient-elle? Comment est elle produite? c'est ce qu'il est impossible de découvrir, si l'on n'a pas connaissance du procédé trèssimple qui la fait naître. Supposez donc qu'au lieu de nous trouver dans un théâtre, où nous savons que nous assistons à un trompe-l'œil plus ou moins habilement exécuté, nous nous trouvions dans une chambre et que nous voyions se peindre dans ime glace ou simplement sur le verre d^une fenêtre, l'image d'un spectre, d'un personnage célèbre ou d'un ami que nous avons perdu, ne serons-nous pas disposés à croire au surnaturel, surtout si nous nous trouvons dans ces- conditions morales dont je vous parlais tout à l'heure ? Si Brutus, qui était cependant un homme de cœur et de tôte, vit un spectre peu de temps avant la bataille de Philippes, c'est qu'il était alors accablé de travail, privé de sommeil et sous le poids des idées les plus graves.

— Ce que je comprends sur la scène d'un théâtre

iDAehiné^ me parait beaucoup moins faoii&daMustt^ chambre.

— Pourquoi cela? Le tout esttf observer la loi dey*^ proportionSi .MaiS'4out. d'abord la^ chambre» a un^^' airaiitage sur le théâtre; Dans un théâtre, les spee^ taleurs, sachant d'avaaeet qu'on va les tremper; se tiennent sur leurs gardies el cherchent à deriner le secret de ropérateur; dans une chambre, aucmi^- « traire, on ne se troure qu'ateo des personnes dii^ posées à accepter ce qu^on^ leur montre et que^Tôiï' peut d'ailleur préparer. Quant aux proportions', iiest bien entendu qu*elles -déf^ident de faire >dansr' une chambre ce ^ qu'on fait au théâtre 5 on n^e peu*' naturellement atoir um^ scène et un dessous dans 4e^ quel jouefonlles aeteu^rs. Mais. pour ceiai'apparitioivj des spectres u'est paa impossible^ : ainsi^ dans ce cs^binet mâme.avecce: miroir, accroché à la nmpailié>,> je-puis vous donner l'illusion d'une apparition'; peup>' cela je n'ai qu'à incliner mon. miroir à 45*^; àd^is^ poser en face de loi une boite sous ce- bctrcao, daM« laquelle j'aunai placé le buste ou le médaillon delà -, personne que je voodrai vous montrer; et a«nw"ment oÙLJ'éclaireraice.buate» l'image ira se reproduire*} dans le miroir. Youâ-voyez qu'il faut bien peuidn»^ choses pour produire cet effet . surnaturel' et que?^ c'est un tour des plus simples, qui ne dèmandei: air des appareils compliqués^ ni de l'habileté 'der^maiDr chezi'opératûuc. Ce qui^cait difficile,, caserait d'à-

nreîrer l*ésprit au mfliëu ^e cette pièce; dé rass€?oir là, sur tîe f atrteuil, de manière tïue nous layons en fafee'de nous comme je tous ai en ce moment en façade moi, mais cela jamais médium ou physicien ne l'a fait, parce que cela est surnaturel et que le surnaturel n'est pas de notre monde.

Pendant cette explication Tesprit de Tabbé Guillemittes avait travaillé ; ce n'était plus prouvera Isabelle que les portraits étaient une supercherie qu'il voulait, mais bien que les apparences ellesmêmes des esprits n'était qu'une illusion d'optique. Décidément il n'avait pas fait une course inutile.

Comme il se retirait après avoir mis dans ses remercîments tout l'art dont il était capable^ ce qui n'est pas peu dire, car il était aussi habile dans les élans de sa reconnaissance que dans les timidités de ses demandes, le physicien l'arrêta :

— Puisque vous êtes curieux de ces illusions, dit-il, et des moyens qui les produisent, j'ai là, dans mon salon, un tableau qui peut-être vous intéresserait : c'est une Madone qui pleure, et, ce qui ne s'est jamais fait jusqu ace jour, change de bras pour porter son enfant.

L'abbé Guillemittes regarda son interlocuteur pour voir ce qui se cachait sous ces paroles, mais quel qu'en fût le sens railleur, .elles avaient été dites si douce-

156 UN MIRACLB

ment et si ûnement qu'on ne pouvait s'en fâcher. — Je vous remercie, dit-il; à chaque jour sa leçon; comme je suis pressé, celle du médium- mo suffit pour aujourd'hui.

ZT

Décidé à tenter sur Isabelle rapparition des esprits, la première chose à faire était d'avoir deux * bustes de madame Pinto-Soulas et du marquis de Rosselange.

Il se fit conduire chez un sculpteur qui avait travaillé à réglise d'Hannebault et lui demanda si Ton pouvait modeler ces bustes d'après les photographies spirites : il ne s'agissait pas d'une œuvre d'art ni même d'une ressemblance parfaite; ce qu'A fallait c'était un à peu près et une grande rapidité d'exécution. Dans ces conditions le sculpteur s'engagea à livrer ces deux éj}auches trois jours après.

Cela fait, le doyen pensa à se donner l'aide qui lui était indispensaÛe pour la préparation de la

boîte et de la glace, et naturellement il s'adressa à Hubert. Mais celui-ci s'étant fait expliquer ce que^ son oncle voulait de lui et le rôle qu'il devait jouer, refusa absolument son concours : explications, priéres, colères, rien ne Tébranla.

— Vous ne pouvez pas détester ce Nedopeouskine plus que je ne le déteste moi-même, dit-il; vous ne pouvez pas désirer plus que moi de voir mademoiselle Isabelle affranchie de son influence, mais je n'oserais jamais intervenir entre elle et lui.

— Parce que?

—Parce que je respecte ses croyances môme quand je les trouve mauvaises, et ne me crois pas le droit de Jui ouvrir.de force les yçux si elle ne veut pas les «ouvrir d'elle-même.

— Si elle était emportée par le courant, resteriezvous sur le bord à la regarder se noyer?

— Certes, je me jetterais à l'eau; mais, si elle me disait qu'elle veut mourir, si grand que fût mon désir de la sauver, je ne la sauverais pas de force. Je crois bien qu'elle est à l'eau aujourd'hui, entraînée par le courant comme vous dites, mais je ne me permettrai jamais de lui tendre une main qu'elle ne demande pas.

— C'est absurde.

— Eh! mon oncle, qui sait si elle n'est pas plus heureuse de son erreur qu'elle ne le serait de la Aérité; vous prêtre, vous avez peut-être le droit d'à-

gîrau nom de cettft mérité, c'est {HniliétFâriui.'ddroiirr poiar Y0ii6$; mais; moi JQtiiô-.Sttis pas prêtce^.

— Ybua.> êtes.>m0iii! nev^» y^us. ôtes ; un. eafaaU . votre fltvoiiieât de m'obéir.

— En tout, mon oade^ joi la.ifejDflô^ maifijpaa.'Oa^i cala» .

— MademoisellB: Isabelle a bien vo^u voua con«t vertic aa spiritisme, et youb, voua n'osez pas atia?T quacchfiz elle ce que vous croyez une erreur.

•— NoD, mon xmcleje n'ose pas; si, dans une ccmr* vovsation avec elle sur le spiritisme, elle^m&demajii' dai<t ce que je pense de cette croyance au&esprils^. je loi dirais mon sentiment; mais ce n^est pasrihi"; ceksL qu'il s'agit; vous voulez.que, dansunesoène der^ fa&tasmagorie, je me fasse^^votra compère pouf lui. démont«rer qu*e ce qu'elle croit si pas^naément n'est., qo'une jonglerie; pour cela je dois metire en jeu ^ le portrait; de sa mère^ c'est^rdire sa mère elierrmême ; jamais je ne fecaixela.. ,

Cette résolution, si fermement af&riQée. rendit < l'abbé Guillemittes -hésitanit dans Teicécution desim. prc^et, car il était arrivé ài'âge où les gens de bonne: foi avec eux-mêmes s'arrêtent souvenX . troublé^/ devant les croyances 46. la jeuaessa^ Quiâ raison? l'expérience: ou le sentiment, lanaïnieté ourhabirleté? Peut4tre dans cette* r^ugnance d'Hubert yi avait-il unei délicatesse d'impression que.seu senas moral. émMUSsé ne pouvait plua^^saniki Paut-âtret

mademoiselle Pinto-Soulas ne pardonnerait-elle pas au chirurgien qui la débarrasserait de son mal? Elles sont nombreuses les femmes qui rougissent devant leur médecin et qui, malgré toute leur reconnaissance, sont mal à Taise auprès de lui.

Alors il pensa à faire intervenir le père Labutte et à lui donner à jouer le rôle dont il n'osait assumer la responsabilité. Mais depuis trois mois le célèbre jésuite était tombé en enfance, et ce vieillard qui, pendant cinquante années de direction active, avait fait gagner des millions à sa Compagnie, vivait maintenant misérablement chez une pauvre veuve de Montrouge; infirme, paralysé des jambes, presque goutteux, devenu un objet de gêne et de dégoût pour ceux à la fortune desquels il avait usé sa vie, on l'avait mis là en pension, sous l'honnête prétexte de lui donner l'air et la tranquillité de la campagne :1a. campagne c'était celle qui descend sale et triste de Montrouge à Bicôtre : l'air c'était celui qui s'exhalait des fumiers d'un nourrisseur; la tranquillité cî'était celle de. cette banlieue pleine du tapage des lourdes voitures et du tumulte des ouvriers carriers.

Privé de cet auxiliaire, l'abbé Guillemittes en revint à son projet primitif; après tout, c'était pour le bien d'Isabelle qu'il travaillait et il y aurait vraiment naïveté à s'arrêter devant ces scrupules d'enfant. Les missionnaires qui s'en vont dans les pays

barbares ne sont point appelés par ceux qu'ils doivent convertir; ils partent poussés par leur foi et par cette conviction que c'est leur devoir de faire triompher la vérité en combattant l'erreur. Mademoiselle Pinto-Soulas était dans l'erreur; lorsque ses yeux seraient dessillés, sa raison lui imposerait de l'estime pour ceux qui seraient venus à son secours. •

Cependant, comme il lui fallait un aide dans son opération magique, il s'adressa à madame Françoise; ce n'était point d'adresse- qu'il avait besoin, d'habileté de main, de finesse, mais seulement de complaisance. Si la nourrice voulait se prêter à sa demande, elle serait très-suffisante.

~ — Si je veux vous aider, dit-elle lorsqu'il lui- eut expliqué son plan, je crois bien, et à tout ce que vous voudrez encore pour chasser ce maudit Polonais de la maison. Mais, voyez-vous, monsieur le doyen, je ne veux pas vous décourager d'avance; seulement je suis bien certaine que tant que vous ne l'exorciserez pas, vous n'arriverez à rien. Vous le chasserez, il rentrera par une autre porte ; et si on lui ferme la grande porte au nez il viendra sur un manche à balai.

— Ce n'est pas lui qui est à craindre, c'est mademoiselle Isabelle elle-même; il n'a de puissance sur elle que parce qu'elle a l'esprit malade; si nous guérissons son esprit, du même coup nous tuerons le Polonais. Vous savez bien que, quand un enfant est

malaâe de faiblesse- et ti'appauwiasemQiit, on^a tuBrila vermmévqui ie.dévcNre, cette veraaiBfi Tenait sans G6SS8f tandis que «if l'oBtoBrmence par. rendev la forée et ia santé à i'enfant^ la vermine disparatt toute seule sass qu'il eaiit nécessaire de la tuer; Ainsi iljen sera ainee<mademoiBrii6i

-^ Biai sûr, voua en sanrez plus que lODi làidesBOB^ mais il n'en: est pas moins vralque, si nrous vouliez re:sorciser, ça serait JuiBUK^encorev para» qu'il n'j apas.dedoute qufelte esipossééée. C'est Belzébuth^ etsiLlui.aum jeté .uuj sorit; je lui.:disais toujours i «Ne te promène ip&ft seule «comme ça le soir la veille de la nouvelle luoe^ surtoutne va.9as du côté du carrefour.' de£ Buées 1 ^ Ah.! bien oui, elle me riait au nez: ou. bien! elle, haussait.ies épaules. Ce que j'aiiaift prédit eat acrivé. Je ne me. donne pas pour avoii^ pluâ démalice .que ceux qui ont étudié, mais je saisi ce.que je saifi^et j'ai l'expérience du pays. <îuand je n.'étais encore qu'une jeune fille, j'avais^ dixrsef)t ansy notre cousine . Justine Frosnent .était possédée duj diable; rien n'avait pu la guérir; elle se roulait par terre et mangeait i'ai^gile des. murs.- M., le doyen* Pelfresne, qu'on avait demandé pour rexoroisee^ n'avait, jamais voulu,, disant toujours queee qu'illui fallait c'était, une bonne absolution. M8d$;cett6ftbgarr. lution c'était làile diCfieile. On.attesrdait^etiellôin'alH lait pas mieux. Alors M. le «uré de BiviUe«««.~

— >M^ l'abbé liûbligefiis?

— ^Ouiy .c'était le- tea)|>&0ttit.vaQJLide>v^ir à«Rou^ gemare il était à£iYiUei..ILvcNulut biaa fake xe.qi^M ii'iaï§iitipfta>¥0ttlu..M4 le d0greHPelfresnew.Je..le voiB esocore adrmer, il avaU apporté ses omâmeats» ua^ g^upiUQQifet de reautibéiikto^. Il aous fit toutesvsortir dejla; cfaarobreiet il resta seuLavec Justiae> Aiorsa voilà qu'il commence à dire desprières et voilà i}iiiOif Juatiine ou plut6t le <iémoQ.quii était eu elle. corn-, oagence. aussi à se; dé&adre ; plus il disait de prières^, plus elle riait; il lui jette de l'eauibéaiie, elle déiait, sa camisole; il lui en jette encore, elle défait son jupon; si bien qu'à la fin il ne luirestait que sachemise et qu'elle se roulait par terre en criant : « Veuxtu te taire, brigand? » Mais M- IjBcuré de BivilLe nei. se décourageait pas ; il lui jetait de l'eau. bénite, .et quand elle la recevait c'était comme, si. elle eût reçu. de l'eau bouillante. Ce qu'il j avaii>de.curieu]cv c'est que cela ne l'ômpèchait pas^e.dre,. elLeiSe dressait i et disait : « Adore-moi, imbécile; » ou. bien. tout .à; coup elle s'élançait suc le curé et le serrait dans ses bras comme si elle eût voulu l'étouffer. Je vous.asr suore qu'il n'était pas à son; aise.; il était rouge ki éclater. Mais il paraît que c'était ça qui faisait le» plus dé mal tau démon^ car elle criait : « Cette peau me^biTÙle,. quelle saleté de peau! » Alors le curé^; entendant ça, la prit aussi dans ses bras et la serrai si;, ibrt et si longtemps qu'il finit par faire sortir le déinoau.. Yoilàica^uû.j'ai.vu^ nu)i.qui;V0us.paiilôv.

car nous étions cachées dans le fournil à côté de la chambre de Justine et nous avons senti le diable passer quand il s'est enfui ; il a laissé comme une odeur de roussi. Aussi je vous dis que, tant que vous n'auçez pas vos ornements, de Téau bénite et le* livre aux prières, vous ne réussirez pas. Ce sera toujours à recommencer.

— Ce qui était bon pour votre cousine Justine ne vaudrait rien pour mademoiselle Isabelle; il y a possession et possession.

— Je comprends ça.

— Ce n'est pas son corps qui est possédé, c'est son esprit; c'est donc sur son esprit qu'il faut agir, et j'espère beaucoup dans les moyens plus simples que je veux employer : s'ils ne réussissent pas, il sera toujours temps d'en venir à l'exorcisme. •

— Ça c'est parler, monsieur le doyen; at j'ai toujours dit que vous étiez un homme de tète ; vous pouvez compter sur moi.

Assuré du concours de la nourrice, il attendit tranquillement le moment fixé pour agir ; mais avant il fit ime nouvelle découverte qui redoubla ses espérances de succès.

En examinant l'écriture de Fouquet et en la regardant au jour, il remarqua dans le papier un nom écrit en filigrane : « Sainte-Marie. » Sans doute c'était la marque du fabricant. Il alla consulter un papetier pour savoir si l'on fabriquait toujours du

papier de cette marque ou tout au moins à quelle époque on Tavait fabriqué; il avait l'apparence d'un papier d'autrefois fait à la main avec des vergures espacées d'un pouce, non satiné, non rogné, et d'une teinte jaunâtre. Mais, malgré ces signes caractéristiques, il pouvait, tout aussi bien que le portefeuille, n'être pas du xvii* siècle. Il ne datait pas, en effet, de cette époque, pas plus que du xvni* siècle, et 41 provenait tout simplement de « la papeterie du Marais, » qui le fabrique couramment à Sainte-Marie, petit village de Seine-et-Marne, dont on écrit le nom en filigrane dans la pâte; à 5 fr. la rame on pouvait en avoir autant qu'on voulait.

Enfin le jour de l'expérience arriva, et l'abbé Guillemittes, profitant de l'absence de mademoiselle Isabelle, alla installer ses appareils rue de Clichy. Ils étaient d'une telle simplicité qu'un enfant eût pu les disposer : deux petites caisses renfermant l'une le buste de madame Pinto-Soulas, l'autre le buste du marquis de Rosselknge et un réflecteur pour poser sur une lampe. Les caisses furent cachées sous une. table recouverte d'un tapis, et une grande glace placée en face fut inclinée à 45 degrés, de manière à refléjter les deux images quand elles seraient éclairées; rinclinaison de cette glace fut la seule difficulté qu'il rencontra, mais avec l'aide de la nourrice et du valet de chambre il en vint cependant à bout.

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. Toiitd9^ses:dtBpositions prases et la' {^cé a iaifudle

.laziaurrice devait "poserila lampe étant feien indiquée, iL^altendit' le soir, puis, à l'heure où laaait

.jecmmençait à tomber,. il peiint.

Comi&e à Tordinaire , mademoidetie iBAbelle ^Be tenait daas la fûèce oùies bustes aTaiient été préparas, et, mélanooiiqueiûent^fifôeàse près d'une fenfètre, •elle regardait les «ombres qui comnsraçtfient à s^-

, paissir dass.le jardin y «taindi» ique son oreilile éc«Niteit machijiialejBent les. bruits de Paris ; âe temps étsait à

: l'orage^ chargé d'une électricité qim tendait les xurrfs;

, par intervalle, dans, le eieLniaageux, passueiàt des

lueurs fugitives qui étaient pkitôt ides Teftotsà^'é-

lelairs que (des éclaips même; les rhéliotiM>pes''et le

réséda diu jardin esbalaient des parAmaas pénéDraiits.

— Les. chances, sont pour fflM)i,*serdit)le doyen.

Et.il s'assit plein (de confiance. Tout d'abord il

.parla de choses ét^apgères à son sujet, desooNUKses

<tqu'ii faisait pour son.^gliae,: de ses ^MSimmandes, des artistes qu'il avait visités ; puisMbilement il amena l'entretien >au point qu'il. v4Uilait,< en témoignant le

i regret qu'elle j>e pût pas voir maintenant cette église,

.leoiP/Oduvre ooiattuune.

— ' Quand reriendre&'vous à. la Haga ? continua-t-

il. Peutiêtce seulement dans plusieurs années, car vous êtes retenue àRaws par des caisonSidont je sens

.'maintenant 4oi>teladE6r.ce. Je n'avais jamais étudié ces graves problèmes qui vous occupent, mais de-

pm quelqiMS jouT^.j'y ai beaucoup réfléchi ; j.'ariu fnfilqufis oiiTrage» «éridioi «or ceUeimatière et je «oipprends tout l'-attraii qu'ils doivent lexercer sur 4me âme^ommdiia Yâlrei.Le maJUieurefit que^paKOii «tfUB qui OQttia jreligion dea^esMea surnaturelles, 6# fissent .trop «owrent des.iatdrigiftats et cka imposteurs.

••^--«f Siirou»Toiitez faire allusion à.idiie>pemonBe' en qai j^'ai toute oonâauee^jacDoiaipouffoir yonsafâraer que vous vous; trompez.

•-•^ Youst'.CFOjsezet votre erogrance, bien entendu, {^appuie sur des témoignages pour voua «aQrés;'mcâs «bces témoi{^0es étaient faux I

— • J!ai vu ;>.puis«jetréeuser mes yeux?

• — Et iqui pfaasique t'B0S< jeux .'«est sujet à Terreur; B^estneeipas p«mr corriger les> illusions de L'cetl que le taet ivient si piussamiBrat au secours de Tbomme ? een'est pas toiut.de voir, il- fiaut toucher, il faut compi«A(kve.jQue' ^diriez-vauasi) moi, qui *ne> e^^ ittédiumi je fitisaiS' ce que iontrlesimédium ? -* C'est, impossible.

iJl se .leva; et frappa: un petit icoiip à la porte contre laquelle il s'appu^ da&Biun.moiiflrement tout aajtu* rel* GfétBit'tei'fiigpal «oonrenutannecla noixrrice piour qu'elle apportât latlampcuBlle'einilrai&ussilôt et posa cette lampe à la place iiiâiq«i6evde manière que la lufiaôèrQk pruietée-ipavile «réfieetoupirappait vivement le tapis sous lequel les bustes étaient v cachés.

et laissait tout le reste du salon dans Tombre/

— Impossible, dites-TOUS, continua-t-il ; peut-être, en effet, cela serait impossible avec une personne incrédule; mais supposez au contraire, que je suis avec une personne disposée à admettre l'existence des esprits et à croire aux manifestations spirites ; supposez que les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons sont favorables à ces manifestations, ou plutôt à leur illusion, c'est-à-dire que la soirée est lourde comme celle-ci, que l'air est chargé d'électricitéi que nos nerfs tendus rendent notre intelligence inquiète, que nous subissons, en un mot, des influences extérieures qui nous troublent et nous égarent ; alors si je dis à cette personne que moi aussi j'ai reçu le pouvoir d'évoquer les esprits, si je la fais regarder dans cette glace, comme je vous prie d*y regarder en réalité, ne sera-t-elle pas trompée? ' Il parlait avec autorité et mademoiselle Isabelle l'écoutait émue malgré elle. Lorsqu'il étendit la paain vers la glace, elle suivit son geste des yeux. En même t^mps de son autre main restée libre, il souleva le tapis et instantanément l'image du buste de madame Pinto-Soulas passa sur la glace. Mais comme il laissa retomber le' tapis aussitôt, l'appari-

. on n'eut que la durée d'un éclair.

— Mon Dieu ! s'écria-t-elle.

— Oui, vous êtes troublée, n'est-ce pas? elj bien, regardez encore..

UN MIRAGLB 169

Cette fois ce fût Timage du marquis de Rosselange qui se peignit et s'effaça sur la glace avec la même rapidité.

Vivement, mademoiselle Isabelle se retourna, mais déjà le tapis était retombé.

— Vous voilà disposée, continua le doyen, à croire

tout ce que je voudrai, que les esprits sont une réalité, que je suis un puissant médium, enfin, que l'existence du monde surnaturel vous est démontrée. Si je suis un charlatan, je pourrai vous dire cela et vous l'accepterez, car vous avez vu, je vous ai fait voir. Mais si, au contraire, je suis un honnête homme qui n'a d'autre but et n'est poussé par d'autres mobiles qu'une profonde sympathie et les inspirations de sa foi chrétienne, alors je vous dirai : regardez, regardez jusqu'au bout, et voyez bien.

En disant cela, il rejeta vivementle tapis.

Elle resta assez longtemps sans parler; puis d'une voix saccadée :

—s Une scène de fantasmagorie bien exécutée, dit-elle, détruira-t-elle ce qui était sincère ?

— Si ce que vous appelez sincère étai| exécuté par un imposteur, commencerez-vous à douter de cette sincérité? Eh bien, le comte Nedopeouskine est cet imposteur^ et la scène que je viens de vous montrer, il l'a jouée, par d'autres moyens peut-être (il y en a de nombreux pour produire ces illusions), mais en réalité comme moi. Et la preuve, puisqu'il

170 tJN tfII&AaL%

vous faut encore des preuves, c'est qu'ai' tout îtrous trompe.

Et aussitôt il expliqua la fausseté de TécritUTe de Pellisson, la fausseté du portefeuille, la fausseté du papier. Puis, la voyant atterrée :

— Vous 'le voyez, imposteur et faussaire, dltil ; maintenant si vous voulez le voir escroc, montons à cette chambre où il est censé déposer lor qui sert à ces bains prétendus électriques. Je n'y suis jamais entré, puisque seul il en a la clef, mais si Tor n'y ^St plus, croirez-vous eûftn à l'escroquerie?

Elle hésita un moment ; puis d'une voix résolue :

— Montons î dit-elle , et «lie sonna pour que le valet de chambre les accompagnât avec une pince ou un ciseau, un outil enfin propre à faire sauter une serrure.

Là porte ouverte, omie'trmiva pas lamoindro pèce d'or.

Ils redescendirent au salon; elle étaitaccablée et, pendant plus d'un quartd'heure, elle resta enfoncée dans son fauteuil sons ouvrir la bouche, les yeux perdus dans lé vague. •

— Il est dix heures, dit l'abbé Guilleuiîïtes, si'vow vouliez, vous pourriez prendre le train de minuit pour rentrer à 'la Haga.'ViBneï dans cette' tnaison où vous avez connu le Mme de la jeunesse, venez au pied de nos autôls qui vous ataieût rendu la force, Tesj^émnce et la foi.

— Vous avez raison, dit-elle faiblementt

— Alors partons.

— Non pas ce soir, demain.

— Mais...

— Je comprends vos craintes, mais vous ne me connaissez pas si vous me croyez capable de retomber dans ma faiblesse. Demain je serai, à midi, à la gare pour prendre Texpress.

L'abbé Guillemittes eût préféré partir immédiatement, .car un retour de Nedopeouskine était possible; mais il fallut qu'il se contentât de cette promesse. Son triomphe était assez complet, pour qu'une rechute parût peu probable.

Le lendemain, à onze heures et demie, en voyant mademoiselle Isabelle et madame Françoise dans la cour de la gare, il poussa un soupir de soulagement. Enfin I ^

Hubert avait voulu accompagner son oncle ; mais,bien qu'il connût le résultat de la soirée, il paraissait d'une tristesse lugubre et ne comprenait rien de ce que son oncle lui disait.

Au moment d'entrer dans la salle d'attente, Isabelle lui tendit la main :

— Si vous prenez des vacances, dit -elle, je serai heureuse que vous veniez les passer à Hannebault; j'aurai plaisir à faire de la musique avec vous,, comme autrefois. A bientôt.

DBUXIÉHB PART»

Rentrée à la Haga; mademoîsello Pînto-Soulas reprit ses occupations et ses habitudes d'autrefois, comme si elle ne les avait interrompues que pendant quelques jours.

Et bien que son absence eût été longue, bien qu'elle eût été remplie par des événements pour elle considérables, rien ne parut changé dans sa vie. Ceux qui, le lendemain de son retour, la virent passer calme et accueillante comme à son ordinaire, pour se rendre à la messe basse du curé, durent croire qu'elle n'avait été faire à Paris, qu'un* siaiple voyage d'agrément.

En la quittant, la veille, l'abbé Guillemittes n'avait pas osé lui demander si elle viendrait à sa messe;

iO.

aussi Tattendait-il ayec anxiété. Quelle influence le» extravagances du spiritisme avaient-elles eues sur ses croyances religieuses? Quels sentiments avaient été atteints, quels avaient sombré? L'éducation pieuse de sa jeuBeese^avait^eUédefi racines assez solides pour résister aux secousses de Nedopeouskine? Toutes ces questions avaient une importance décisive, au point de vue du plan de conduite qu'il comptait adopter avec olle pour l'avenir. .

Comme le dernier coup de la messe tintait , elle* entra dans l'église, et l'abbé Guillemittes qui, dans l'ombre de la sacristie, guettait les arrivants, tout en arrangeant ses ornements sacerdotaux, eut la satisfabliau de. la .voir sô diriger vers sa place. Quand il pajssa devant elle, précédé par le suisse et les deux eafaats. de chœur, elle était agenouillée et, la tête cachée entre les mains, elle priait avec ferveur; la hallebarde du suisse, qui sonna majestueuseinentsur les dalles» ne la tira point da sa méditation.

Au lieu de se retirer la messe dite, elle attendit que l'abbé Guillemittes sortît de la sacristie, et alors elle lui demanda. à visiter les travaux qui avaient été exécutés pendant son absence. Elle n'avait rien oublié, ni le nom des peintres, ni celui des sculpteurs, ni la place de telle statue^ ni le dessin primitif de telle grille, et pour chaque chose elle eut un mot particulier qui montrait que, pendant son séjour à»

Paris^ elle était revenue plas d'tme foifiiivurila*p#aséey à ïéghaé d'Hasniebaalt.

— Ooimae oq a.traYaillél dit^eUe. surprisa de Tétai: d'ayanceiiidEt^ danaleqiiielellevretrcMiYai^ c&quiàsoQL départ, était à peine ébauché.

— Chaque jour régsulièfem^nt; saas repos^ saos distraction) avec ordre.^ car tout, est là dans la vie :., aecosaplir sa tâche pas à ptaS) sans se pe^dre^à droite^: ou. à gauche dans des sentiers qui. Ujd, conduiseal. nulle part, et aussi ne pas rester sur le bord du che?-mm jm jy rivant rimppssible.

— ^Yoiiisavez raison, dit-elle tristement, .nuôstouâK les vograpurs n^e» voient pas leur but.

— Alors ils. doivent prendre un guide qui leuri écrite les: erreurs : si lourd que soit le fardeau qijû charge les épaules», on le ponte quand on a près de., soi un bras qui vous dirige et vous contient.^ .

Sans répondre, elle demanda à quelle heure, se^ damaient les leçons de la maitrise>.

* -r^ Dans dix minutes ; c'est M. Tabbé Colom be qui a bien voulu remplacer Hubert;. il ne levait paa^i oeiEamei musicien, mais^ pour l'attention et le soin, il lui est supérieur; au reste il va toutes les semaines.? àiCoodé prendre une leçon d'accompagnemenL

-*-M. raJ;)bé.Coloiabe est donc universel?

— Il est zélo.

Avec sa soumissiou habitaeUie,;.rabbé Colombe stétail «prâtô jaux> désii»iâe;Bô& curé,^,et iL.asak^af*

cepté la succession d'Hubert, « bien qu'il en fût indigne, » comme il le disait lui-même; avec une modestie parfaite il s'était remis à reprendre des leçons, répétant aux enfants le samedi, ce qu'il avait appris le vendredi, à Condé.

Quand il arriva à la sacristie et qu'il y trouva M^^"" Isabelle disposée à assister à son cours, il se troubla au point d'en perdre la tête. Travailler en présence d'une « personne du sexe, » sous les yeux de cette personne, être exposé à rencontrer son re- , gard, à entendre ses paroles, à respirer les parfums diaboliques qui s'exhalaient de ses cbeyeux et de ses vêtements (car il croyait que toutes les femmes étaient des magasins de parfumerie), — c'était vraiment un supplice qui ne pouvait être comparé qu'à celui de saint Antoine. Cependant il rangea ses élèves et courageusement il commença sa leçon; mais il avait la gorge tellement serrée par l'émotion qu'ayant à reprendre l'intonation d'un des enfants, il fit un couac épouvantable. Alors, tous les gamins partirent d'un • formidable éclat de rire, qui acheva de le démonter. M"* Isabelle voulut veni^ à son aide , mais plus elle y mettait de douceur et de grâce, plus il s'anéantissait ; la sueur lui tombait du front en grosses gouttes, il balbutiait, il se reprenait, il ne savait quelle con- ^ tenance tenir et répétait machinalement :

— Mademoiselle est pleine de grâces.

Il avait dit ce mot sans y réfléchir et parce qu'il

était venu sur ses lèvres, mais tout à coup son esprit en fut frappé. « Pleine de grâces. » Peut-on dire à une femme qu'elle est pleine de grâces? N'est-ce point une inconvenance, une provocation, une déclaration?^ Seigneur Jésus! On dit de la Sainte Vierge Marie qu'elle est pleine de grâces, comme on dit à Dieu qu'on l'aime; mais est-il permis de se servir de ce langage divin, en l'appliquant à « une personne du sexe? »

— Mademoiselle, dit-il, je vous demande bien pardon.

— Et de quoi donc, monsieur l'abbé ?

— Croyez à tout mon respect.

— Je crois que vous ne devez pas vous tourmenter ainsi pour quelques petites fautes de ces enfants ; ce n'est rien.

— Ce n'est pas de ces enfants que ie veux parler. L'abbé Guillemittes intervint :

— Êtes-vous souflFrânt?

— Je ne me sens pas très-bien.

— Alors il faut remettre la leçon à demain, dit mademoiselle Isabelle; à demain, monsieur l'abbé î mais, bien entendu, seulement si vous êtes mieux; si vous êtes encore souffrant, je ferai la classe pour vous.

Demain! Le lendemain il faudrait s'exposer de nouveau à ce supplice ; le pauvre vicaire rentra au preft)ytère dans un état pitoyable.' Alors, ouvrant un

IV^f UOIï SURMÏ14RS

jMoiVMi^ p^r Vabbé Yieioj?,EdJbâUé<»i]i<cber(^^ c^.demt- veiller ayec. sivérilé. sujr.S(9«u ceaur, etvil. tmuyaiuEiiexe^pJ^quUui était .dQjoné.pa^ ivicdj: « llit J9Ujr il {saint BiBirnard) avait arrêté .^vee.. uxi^/>ai?iosité irréfléi^e^ peulTÔtrai, sefiKyewCf sur.une^f^WBM'j , et au$git&t^ effrayé des saitearque piouvaîtt avciâf paur sa vi]?gj(liité cette ii0prii4e£iiG«; U cûujriity, pour se punir de sa faute, se jeter dans un étang.proifwAi eit}pre8que glacé; il y resta, fort longtemps;, tellement que le sang avait cessé de circuler daûs.seô7 membres gelée; mais il obtint d'éteindre entiàrexueat en lui les feux de la concupiscence. »

Il n»'ea était pas encore à la concupiscence et même litige. conBaissHit cet horrible péché que de réputatiom;,, mais qui peut sonder les mauvais desseins du démoû, eUqvJk, sait. juâqù'où peut tomber la pauvre nature humaine? Saint Bernard^ qui était un saint, avait bien été tenté ; lui, qui n'était qu'un infime pécheur, ne pouvait-il pas l'être? Et alors?. A cette pensée seule, il léteit {pris d'un tremblement qvû faisait résonner sa cbdine de médailles. Quel malheur qu'on ne fût pa3^ dansr lafSaisoa où les étangs sont .gilacés 1 11 est vrai qv^e^ies-eaux^delaT rivière étaient, dit-on, glaeialee^ Le soir venu, il endossa une vieille soutane, et il aUa^ cbercber s^u^.leSrbordSidel'Andon un endroit propice au.dideiïeâi qui lui était suggéré par la lecture dee- S<n'ntimtf9i>de Mwrie^ il le. trouva en, fâ£;e*iieJa.maîsi9ta>

'tie'M.Thonié, dans un trou où Feau était profonde; un «aule courbé surr» le courant semblait disposé exprès pour qu'on pût se retenir à son branchage. Il y «Tait une heune qu'il était plongé dans l'eau jusqu'au cou^ « attendant que leeang eùteessé de circuler dafis 6es membres gelés, »• lorsqu'il fut brusquement dé-

rrangé.

— Ah î brigand, s'écria une -grosse voix, je t'y prends donc; sors de Teau que je te déclare un l^rocès-vertyal.

*— Un procès, et pourquoi ?

.^ — Pour Rapprendre à pêcher la nuit.

— Mais je ne pêche pas.

— Comment, c'est vous, monsieur le vicaire ; «qu'est-ce que vous faites là?

On s'expliqua. La grosse voix appartenait au garde-pêche qui avait cru avoir affaire à un délinquant. Le vicaire rentva transi au* presbytère après Avoir pris un bain, qui était une bonne précaution et îft)n une expiation. Quattt au garde^pôche, il >s'en alla eu cabaret racoiiter qu'il avait trouvôle vicaire dans te rifière, et le lendemain cette histoire fournit le 4sujet ttetoutefs les conversations. Les conjectures % plus étranges 'furent mi^es en avant, et il y eut môme des bonnes ânaes qui donnèrent à ^ntfwdre'que» c'était par* ce efreminjque le vicaire almittous les*soh« rendre visitée ttwtttemoiseHe Bul^hémie : ce^ 'prêtres «ont «i bypwficss ; voilé donc

pourquoi celui-là avait "mauvBise mine ; maintenant tout s'expliquait ; mais qui l'aurait jamais pu croire? Le docteur Chaudun fit là-dessus les plaisanteries les plus salées de son répertoire ; c'était, disait-il, le plus éclatant témoignage qu'il connût en faveur de l'hydrothérapie : avant l'immersion un mourant; [après, un vainqueur. ï^our trouver un point de comparaison il fallait remonter à Héro et Léandre; encore le récit antique était-il vaincu par le récit moderne, l'Hellespont étant beaucoup moins froid que l'Andon. Quand le curé de Mulcent apprit cette histoire, il en fit une idylle qu'il récitait après dîner dans les maisons où il n'y avait pas de dames :

, Que de plaisir de voir deux colombelles Bec contre bec en trémoussant des ailes Mille baisers se donner tour à tour; iU

Puis tout ravi de leur grâce lascive, Tremper au frais d'une source d'eau vive '~-

Dont le doux bruit semble parler d'amour.

Si autrefois l'abbé Guillemittes n'avait pas tenté de faire de mademoiselle Pinto-Soulas sa pénitente, c'avait été surtout pour ne pas entrer en rivalité avec le père Labutte, c'est-à-dire avec les jésuites : simple curé de campagne, il n'avait point osé s'exposer à l'inimitié de la terrible compagnie.

Maintenant cette crainte avait perdu beaucoup de sa force ; le père Labutte était tombé en enfance, et depuis qu'il ne pratiquait plus le confessiomial, mar

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demoiselle Isabelle ne l'avait pas remplacé : le moment était favorable pour réaliser ce qui naguère avait été différé. Si plus tard les jésuites se plaignaient qu'on leur eût enlevé une riche pénitente, les réponses à leur opposer ne manqueraient pas : la place qu'on avait prise n'était pas occupée; on n'avait pas sollicité, on avait accepté ; une chrétienne, une paroissienne était sans confesseur, elle s'était présentée, on l'avait écoutée.

Mais il fallait qu'elle se présentât, et malgré les invitations . indirectes qui lui avaient été adressées, malgré les allusions aux guides spirituels qui aplanissent les sentiers terrestres, elle ne paraissait nullement incliner à cette démarche. Elle venait à la messe presque tous les jours; elle s'occupait des travaux de l'église ; elle surveillait les leçons de la maî-. Irise, mais elle ne parlait point du confessiomial, et lorsque la conversation penchait de ce côté, elle la détournait ou la laissait tomber.

Or, l'expérience avait été trop décisive pour que l'abbé Guillemittes se contentât de ces dispositions favorables à son œuvre, qui pouvaient changer du jour nu lendemain, comme déjà elles avaient changé. Ce n'était point avec ces seules dispositions qu'il pouvait la tenir. A cette âme maladive, à cet esprit curieux et inquiet, il fallait autre chose que des occupations bornées qui toujours touniaient dans un cercle étroit. Ce n'était point parce qu'elle aurait

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examiné une Btatue, indiqué le dessin d'un fleuron, ou bien fait chanter des enfants qu'elle trouverait sa journée remplie. Cela était bon tout au plus pour lui prendre quelques heures, mais cela était insuffisant pour l'empêcher de rêver et de chercher «l'au-delà. » Qu'elle retombât dans le vide où elle était lorsqu'elle était partie pour Paris, qu'arriverait-il? S'il avait pu ime fois l'arracher à l'influence du médium, c'était une heureuse chance sur la répétition de laquelle il était imprudent de compter ; d'ailleurs, contre quelle influence nouvelle faudrait-il lutter? Quel mobile animerait, attirerait cette imagination tourmentée et indécise? Avec elle tout était à craindœ, surtoutl'lmpossible et l'imprévu. Il fallait donc l'avoir dans la main, surveiller chaque jour son esprit et lui donner un aliment qui le soutint toujours sans le rassasier jamais. Et quel meilleur aliment que' celui qui se trouve dans une foi active?

Pourquoi ne s'était-elle pas encore présentée au confessionnal? Pourquoi évitait-elle tout sujet de conversation qui pouvait l'amener à s'expliquer franchement sur cette absence? N'y avait-il chez elle qu'indifférence religieuse? Ou bien n'y avait-il pas répulsion'pour le confesseur?

Comme à l'ordinaire l'abbé Guillemittes se garda bien d'aborder de front ces différentes questions, et au heu de s'adresser directement à M"« Isabelle, ainsi que l'eût fait un bon curé de village tout simple

UST MIRAGLB 1S$

Bt tout franc, comme Tabbé Pelfresne par exemple, fl mit en avant Tabbé Colombe et le chargea de tàter la terrain.

Un matin il descendit au déjeuner, portant h la main le Petit Carême de Mas&iUon.

— Excusez-moi, dit-it, d'être en retard, c'esi ce livre exquis qui est le coupable. Ah IquBl prédicateur que ce Massillon !

L'abbé Colombe n'était point un contempteur des gloires de l'Église; pour lui Bossuet, Bourdaloue, Fléchier, Massillon étaient également grands sans distinction comme sans préférence ; lorsqu'il avait un moment de Uberté, il aimait mieux lire un cbapitre de l'abbé Rabillé qu'ime page de Bossuet, mais c'était là affaire de goût persoimel; il s'inclina en ^li'endant les paroles de son curé, et répéta :

— Exquis, oui, livre exquis, si j'ose m'exprimer ainsi.

— Jo lisais, continua l'abbé Guillemittes, le Petit Carême^ et je me disais que la vérité, quand elle est éleyée, est de tous les temps. Ainsi lisez le sernjon sur les exemples des grands et des princes de la terre, et vous pciurrez le répéter aujourd'hui sans qu'il ait rien perdu de son actualité ; dans un village, dans un bourg comme le nôtre, il y aura bien peu de choses à changer pour qu'il puisse s'appliquer à nos paroissiens.

— Vraiment? je n'avais jamais songé à cela; mais

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je n'ai pas l'esprit littéraire, si toutefois je peux dire que j'ai un esprit quelconque.

— Voyez plutôt : que dit ce sermon? Que les exemples des grands, n'est-ce pas, font le salut ou la perte de ceux qui, placés dans une position inférieure, se laissent guider ou influencer par ce qui se passe au-dessus de leur monde infin)e.*£h bien, appliquez cela à nos paysans et à nos bourgeois. Pourquoi celui-ci, qui n'est qu'une brute, ne va-t-il pas à la messe? Parce que son voisin , qu'il regarde comme étant son supérieur, n'y va pas. Pourquoi Michelin épouserait-il la fille Dehais, puisque M. Thomé a donné à la paroisse le déplorable exemple de vivre avec sa servante, dont il avait un enfant? Pourquoi M"® la notairesse se présenterait-elle au confessionnal, alors que M*^* Pinto-Soulas n'y vient pas ? S*il n'est plus question de Louis XIV et des princes de la terre, le sermon n'est pas moins vrai pour notre petit monde, et si les exemples des puissants de notre paroisse n'ont pas d'influence sur toute la France, ils en ont sur notre paroisse, comme ceux de Louis XIV en avaient sur tout le royaume.

Le cerveau de l'abbé Colombe n'était point un champ^ sur lequel poussaient des moissons spontanées, mais le grain qu'on y semait n'était pas perdu, avec le temps il germait. Huit jours après cette conversation, il annonça à son curé qu'il avait l'intention de prêcher « sur l'exemple. »

UN MIRAGLB 185

— C'est une excellente idée, dit l'abbé Guillemittes, comme je voudrais vous en voir souvent. Par modestie, vous restez trop dans le terre-à-terre. Il est bon de prendre quelquefois, des sujets généraux. Je suis sûr que vous tirerez de celui-là un excellent parti.

— C'est que je ne m'en suis pas tenu au général, j'ai dû entrer dans le particulier, ainsi...

— Ne me dites pas, je vous en prie, ce que vous avez préparé, laissez-moi la surprise et la joie de vous écouter; seulement laissez-moi vous rappeler que c'est toujours la timidité qui vous perd^ •

— Je suis un si pauvre homme !

— Dans la chaire, vous n'êtes plus un homme, vous êtes un prêtre; vous parlez au nom de* Dieu, et vous n'avez à ménager que les convenances sans prendre souci des personnes. Rappelez- vous ce que Louis XIV disait à ce Massillon dont nous parlions l'autre jour : «J'ai entendu plusieurs grands orateurs et j'en ai été content, mais quand vous parlez, je suis mécontent de moi-même. » Il faut qu'en vous écoutant ceux qui n'ont pas la conscience en paix soient mécontents d'eux-mêmes; ou alors vous^vez prêché pour vous et non pour eux, pour votre réputation ou votre intérêt et non pour leur salut.

L'abbé Colombe prêcha donc « sur l'exemple, » et son sermon produisit à peu près le même effet que celui de ce prédicateur qui, menaçant de jeter sa

calotte à la tète de la femioe iiBptbdifqne qurarait osé entrer daiEis Téglise, vit toutes les femmes eourber la tête quand il leva son bras. Les allusions du vicaire furent si transparentes qu« chacun se reconnut et reconnaît son voisin, car toute la paroisse d'Hanz»bault passa devant sa j usticc .

— Qu'avait donc M. le vicaire aujourd'hui? se demandait-on en sortant de la messe.

— On ne l'avait jamais vu si violent.

— C*est encore un nouvel effet de l'eau de TAndon, dit le médecin quand on lui raconta cette sortie; décidément elle est merveilleuse; elle vous met le feu au corps et vous rend enragé.

Mais le résultat que l'abbé Guillemittes avait voulu produire fut atteint. Le mardi, après la messe, il vit M"° Pinto-Soulas interroger te suisse.

— Que voulait M"« Pinto-Soulas? demanda-t-iL

— Elle désirait savoir quand on trouvait monsieur le doyen à son confessionnal.

— Et vous avez répondu le mercredi et le samedi ' avant ma messe?

' — Ouiyflaoneieur le doyen.

Le londemaîn matia, en entrant à TéglisM?, Tabbé Ghiillemittes aperçut mademoiselle Isabelle qui Fattendait dans la chapelle où se trouvait son confessionnal. Il marcha wrselle :

-— La messe au maître-autel, dit-il.

— Ce n'est pas pour la messe que je suis ventre.

— Vous avez un projet à me communiquer?

— Je vous prie de m'eûtendre.

— Coromeaït donc? vous savez que jeiw suis jamais phis heureux que quand vous voulez bien me fâffre part de vos idées.

— Ce n'est pas de mes idées qu'il s'agit aujour^ é'hm; je vous prie de m'entendre au eonfessionjaial.

— Moi, votre confesseur I

— Ne suis-je point votre paroissienne?

— Sans doute ; mais ce n'est pas une raison.

— J'ai assisté dimanche au sermon de M. le vicaire*

— Oh! l'abbé Colombe a été un peu loin; dans l'ardeur de son zèle il a pu blesser certaines convenances.

— Pas envers moi ; et je lui sais grand gré de sps paroles au contraire : elles m'ont rappelé une règle qui toujours avait dirigé ma vie et dont, en ces derniers temps, j'ai négligé l'exercice : ma position sociale doit profiter et non nuire à ceux que la fortune a placés au-dessous de moi.

— Si cette raison est la seule qui vous amène à mon confessionnal, permettez-moi de vous dire qu'elle n'est pas suffisante : nos actions n'ont de mérite qu'autant qu'elles nous sont inspirées par notre cœur et notre conscience.

— Si elle est pour le moment et accidentellement déterminante, elle n'est pas seule ; en m'écoutant vous le comprendrez.

— Assurément rien ne peut être plus agréable à mon cœur que de vous voir revenir enfin aux pratiques régulières de notre sainte religion ; mais ce m'est un grand effroi de penser que vous me voulez prendre pour votre guide spirituel. Parce que vous avez rencontré en moi une certaine intelligence pour les travaux de l'architecture et aussi quelques connaissances artistiques et archéologiques, il ne faut

pas VOUS tromper sur mon compte. En réalité, je suis un esprit borné et un homme ^ui n'a aucun usage des choses du monde. Tandis que vous, mademoiselle, vous êtes un esprit élevé, une âme délicate habituée à des manières, à des ménagements qui ne se retrouveraient ni dans mon caractère ni dans mon éducation.

— Dans le confessionnal ce n'est point à l'homme qu'on s'adresse, mais au prêtre.

— Sans doute, et Notre-Seigneur lui-même a dit : « Celui qui vous entend, m'entend. » Mais, cependant, il n'en est pas moins vrai que l'homme reste toujours sous la robe du prêtre, et que la parole de Dieu, passant par notre bouche, emprunte fatalement notre langage; elle est anglaise, si je suis Anglais, comme elle est dure, si je n'ai pas de tendresse dans le cœur. Voue étiez sous la direction du révérend père Labutte, et le père Labutte était une des lamièreB de la compagnie de Jésus : que suis-je moi, simple curé de village, à côté de cet esprit remarquable? Si vous deveniez ma pénitente, vous ne rencontreriez pas auprès de moi, les facilités et les douceurs que vous pouviez trouver près de lui. Je n'appartiens pas aux jésuites, je ne partage ni leurs idées ni leurs sentiments. Ma manière de comprendre et de pratiquer la foi ne ressemble en rien à la leur; c'est celle d'un curé de campagne sans subtilités comme sans faiblesse. Ainsi, que je sois votre direc-

teur, je m'occuperai peu àe votre conduite, qoi est celle d'une feronie excellente et généretase ; je n'aurai pas souci de votre intérieur, de votre domesti^^paie <DVi de votoe fortime; je n'interviendrai point dans vos relations pouirvo^is conseiller fteEe peirs^nne ou vous défendre telle attire; je ne favoriserai point celui-ci ou celui-là des prétendants à votre main; madâ j6 m'occuperai beaji€OU/p dse votre esprit. Car c'est là qu'est le mal, dont voias souffrez. Au Ueu de vous llaisser chercher au delà de ce cpie notre sainte religion nous enseigne, je vous enfermerai dans le cercle rigoureiax de la foi, et je vous j tiendrai d'une main ferme^ rude comme ceUe d'mi paysan ; je ne permet- Irai pointa votre imagination de s'échapper en poursuites chimériques qui vous tourmentent et voifô empéchentd'étre la parfaite chrétiennje, que vous seriez, sans ces curiosilés maladives. £t je crois que vous trouveriez alovs wm tranquitlMté d'âme, un apaisement, wae satislaction que vous avez jusqu'à c» jour i^inement cherchés, parce que vous les demandiez à ées coaraaofts divers qui ne pouvaient pas vous les ' donner. Mais jie crois aussi que ce calme, ainsi olv <tenu, mrgii tropcfaèremenlipajé par vous. Voilà pourquoi j'hésîfleà vous recevoir à mon tribunal. D'autres que moi pourront vous le donner, ce calme, cdf il se trouve dans la foi, et Us le feront sans blesser en v€Mis tou6vo6 Sentiments intîmes. Adressez-vous doBC à ceux-là.

Elle le regarda stcrpris^ de ee langage, dont le ton exagérait encore la brutalité. Il continua :

— Qui je TOUS conseille, n'est-ce pas? Mon Dieu, je ne sais trop. Mais si vous voulez, nous ehereherons ensemble, et je suis coRvaéncvi que nous rencontreFons daoDS le cfaapiire de la cathédrale de Coudé, le directetir qui contieBt à votre conscience sensible ; un homme à la foi» fersae et doux, un esprit cultivé, un homme du monde qui vous comprenne toujours et ne TOUS blesse jamais : M. Marbœuf, par exemple, ou môme M. de Sintis. Pardonnez-moi un mot qui au premier abord a quelque chose de choquant, maés qui cependant est bien juste, il me semble : évitez une mésalliance. Et c'en serait une de venir à moi qui ne suis qu'un rustre. Ahl certes, pour diriger votre conscience vers le port où elle, trouverait la paix et le bonheur, j'aurais une ardeur, une pieuse jalousie que n'auront peut-être pas ces excellents eha^ noines modérés en tout, mais jeerois que leur moderation vaudra beaucoup mieux pour vous, que mon emportement. Je vous le répète, je crois que, pour vous guider, il faut unie main gantée et je n'ai par maHieuT qu'une main nue et calleuse à vous offrir; vous souffririez trop à son contact. Voilà pourquoi je vous dis : Avant de vous agenouiller dans ce confessionnel, réfléchissez, prenez votre temps, cherchez un plus digne que moi. Bien entendu, je ne vous repousse pas.

— Il me semble cependant que vous ne m'encouragez pas.

— Je ne vous encourage pas, cela est vrai ; mais il est vrai encore que je n'ai ni le désir ni la volonté de vous repousser : je vous avertis, voilà tout. Rien ne presse, n'est-ce pas? Dans huit jours, si votre intention n'a pas été modifiée par mes paroles, revenez à ce confessionnal, à cette même heure, et je vous écouterai.

Pendant ces huit jours, il évita de la voir, ou, quand il la vit, il évita de lui parler d'autres sujets que de ceux qui s'agitaient ordinairement entre eux, l'église et la maîtrise. Mais il savait bien que ces paroles, jetées comme au hasard dans cette âme ouverte, y fermenterait rapidement.

Quel attrait plus puissant, en effet, pour une femme que de poursuivre ce qui paraissait. vouloir lui échapper! Elle n'était venue au confessionnal de l'abbé Guillemittes qu'avec une certaine répugnance ; mais maintenant que son guichet ne s'ouvrait pas à son premier appel, elle attendait, impatiente, le moment où elle pourrait frapper un second coup. Elle voulait, il fallait qu'il s'ouvrît. Il n'y avait pas que la provocation du refus qui l'irritât, les explications aussi qui l'avaient accompagné l'avaient profondément troublée. Si l'homme se retrouve toujours,même sous la robe épaisse «dii prC'tre, ainsi que l'avait dit l'abbc Guillemittes, la femme se retrouve aussi avec

UN MIRACLB 193

sa nature curieuse et capricieuse sous la robe montante de la dévote. Cette violence de sentiments, cette brutalité de volonté, qui ne ressemblaient en rien à l'indulgence commode du père Labutte, n'étaient point faites pour effrayer : il y a des femmes qui aiment à être battues.

Le mercredi suivant, en arrivant à Téglise, l'abbé Guillemittes trouva mademoiselle Pinto-Soulas dans la chapelle : sans dire un mot, sans faire un signe, il entra dans la sacristie, et presque aussitôt, il en ressortit avec le rochet à manches ouvertes : la porte du confessionnal se referma et derrière le grillage, le guichet glissa dans sa charnière : « Ma fille, je vous écoute. » — « Mon père...» Le lien était noué.

Mais ce fut lentement, doucement qu'il se serra; l'abbé Guillemittes ayant pour principes de ne rien brusquer.

Tout d'abord, il ne permit point qu'elle vînt souvent à son confessionnal.

— Pour l'exemple, dit-il, il suffît que vous y soyez venue ; pour vous, je trouve que vous ne devez pas vous reposer de tout sur moi, mais qu'il vous faut garder votre volonté, c'est-à-dire votre responsabilité.

En réalité, il voulait qu'elle désirât ces retours de la confession, et qu'elle les attendît impatiemment, sachant bien qu'en toute chose, ce qui est trop facile perd vite son prix et engendre la satiété.

194 UN MIKACItE

U avait parlé de sévérité, il mon»tra^ sa eontraiit, dans les premiers temps, une grande doueeur, beau* coup d'indxiligence et même une certaine faiblesôe.

U se ût aussi petit, et em riea elle ne reneontra de «es supériorités tranchantei» qpû effraient et rebutent : son esprit ainsi que sa conscien!ee paraissaieiit ouverts à tout étudier et à tout comprendre* Comme elle, il était faible ; comme elle il péchait ; sa seule supériorité était d'être rhomnae de Dieu et de parler la langue de la foi, qui ne se trompe et ne trompe jajuais.

Alors insQQsiblemient, et die jour en j/our, elle se laissa prendre par cette volonté étrangère qui Tenvàhit, l'enveloppa, la noya com:a]<e Teauqui, rencontrant un obstacle, monte goutte à goutte, contre kii, jusqu^au moment où elle le dépasse et le submerge. Cela se fit sans qu'elle en eût coaascience : •elle croyait ea^ore être elle-même quand déjà depuis longtemps elle n'était plus que le reflet^ d une lumière et l'écho d'une voix. .

Lorsqu'elle reconnu en elle cet état SfHrituel, loin de s'en effrayer, elLe appliqua son esprit à Vcnalyser et à le justifier. Cela devait être- adofkSf , se disait-elle ; et ello demaaida à ses ketnres. le tmSatmation de ce sentiment. Âu muvent-eiUe avait eu «ntre les mains la eorrespondamees de saint Ffançcés de Sales et de madame de Ckao^tal ; msm elle n'awÉlt parcouru co» lettres qu'aVee uoe atientkm dBatraile;

pour la premiéfre fois, elle les jc(mtprit.et les isentit dans toute leur profoikâeQr. Lettre par lettre, elle Kit comment madame de Chantai a^ait livré son ème et commeait, aprto son yobq d'obéissance entre les mains du saint, elle avait pris dans son cœur ce la première et la dernière place. »

C'était d'elle-même qu'elle avait fait cette lecture et sans demander conseil à son directeur. Lorsqu'il en fut informé, il se fâcha fort, et, pour la première fois, laissa paraître cette dureté-dont il l'avait menacée.

— Ce ne sont pas ces lettres que je blâme, dit-il sans vouloir éeouter ses excuses, car personne ne peut les blâmer; c'est rotre acte hii-méme, car je démêle très-bien le mobile qui vous a conseillé cette lecture. Dans la soumission et l'obéissance de madame de Chantai, vous avez voulu trouver un exemple illustre qui justifiât à vos yeux votre propre soumission. C'est encore votre esprit qui a péché. Ne saura-t-il donc jamais se plier docilement à la règle qu'il a demandée ? Si vous n'avez pas confiance dans ma direction, si vous ne voulez pas vous y livrer entièrement, quittez-la, mais tant que vous l'acceptez,, ne cherchez pas au delà ! car les sentiers détournés, que pourravousconseiller votre imagination toujours inquiète, ne peuvent aboutir qu'au gouffre de l'erreur.

ËUe coucha la tète sans répliquer et ne s'appliqua

plus qu'è redevenir l'enfant soumiâe et docile qu'elle était aux premières années de sa jeunesse, alors qu'elle était ignorante, ne sachant rien, s'en rapportant à ce qu'on lui disait, à ce qu'on voulait pour elle.

Elle laissa diriger sa Vie, et se conforma scrupuleusement aux règles méticuleuses qui lui étaient fixées, heureuse de ne plus chercher, de ne plus vouloir, de ne plus savoir.

Le premier point qu'il lui avait imposé avait été de reconnaître que c'était son esprit qili, jusqu'à ce jour, avait causé tous ses tourments.

— Si vous avez été malheureuse en Italie, lui avaitil dit, c'est que votre esprit était inquiet, en proie, si jo peux m'expliquer ainsi, à des appétits perversifs : vous avez voulu chercher ce qui n'est pas donné à l'homme de connaître; vous avez voulu soulever des voiles que notre bras n'est pas assez long pour atteindre, et vous vous êtes fatiguée, usée, épuisée, dans des efforts stériles. C'est la même cause qui, plus tard, vous a fait subir l'influence du comte Nedopeouskine;vousavez cru en lui parce qre vous avez eu l'espérance que son bras serait plus puissant que n'avait été le vôtre et qu'il vous ouvrirait la porte d'un monde où, seule, vous n'aviez pas pu pénétrer. Si vous voulez trouver le calme, c'est donc votre esprit que vous devez soigner; et le seul traitement qui me paraisse efficace pour vous, c'est le repos : il faut

faire ce que les médecins font pour un membre cassé, le condamner à Timmobilité. Ce que je vous demande donc tout d'abord, c'est que cet esprit abdique entre mes mains,

— Ne me trouvez- vous pas assez docile ?

— De volonté, de cœur, oui; d'esprit, non. Si vous n'aviez pas la foi, si vous étiez une femme mondaine qu'il me fallût convertir, je ne vous parlerais pas ainsi. Je m'adresserais à votre intelligence et vous mettrais aux mains des livres de nos maîtres, qui, j'en suis certain, vous ouvriraient les yeux comme à tous ceux qui ont bien voulu les étudier de bonne foi. Mais vous n'êtes pas cette femme; vous croyez, et, dans les dispositions où vous êtes, ces livres vous seraient mauvais, en ce sens qu'ils ne vous donneraient pas le repos, pour votre état indispensable. Ce serait une nourriture trop forte pour vous, car elle vous forcerait à réfléchir, à travailler, à chercher ce que précisément je veux éviter, et ce à quoi je pense arriver par une nourriture plus douce, mieux appropriée à vos besoins, qui vous occupera sans vous fatiguer.

— Ce que vous voudrez, dit-elle.

Ce fut en partant de ce principe, qu'il avait eu l'adresse de lui faire admettre, qu'elle se laissa enfermer dans le cercle étroit qu'il avait tracé : sa dévotion fut réglée comme une bonne horloge, et, petit à oetit, elle en arriva à ce point qu'elle n'eut pas une

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seconde dans la journée pour penser librement : chdque heure, chaque minute étaient occupées et ^a^ance leur emploi était rigoureusement déterminé.

Aussitôt éveillée, prière du matin; apisès la prière une heure de lecture pieuse et une demi-heure d'oraison. Puis la messe arrivait, et, en rentrant au château, elle devait faire une nouvelle lecture. Le déjeuner était suivi de dévotions à la sainte Vierge et à sainte Âime(|iii prenaient deux heures. Ces dévotions tenxxkiées^ c'était le tour des litanies, puis celui du chapelet. On atteignait aizisi le dîner. La soirée «ommençaift par des dévotions au '^ré cœur de Marie et an sein de Sainte- Anne ; elle se terminait par tme méditation o^u un exercice spirituel.

Placées i cette heure, ces méditations avaient Tiairantage de fournir un sujet de réflexion à la veille ou de rêves au sommeil. En effet, dans ces exercices 4e la méditation, qui sont inconnus de bien des gens du monde n'était point dévots de profession, l'organisme est assez fortement ébranlé pour ne pas retrouver aussitôt son calme et sa fermeté.

Pour faire une bonne méditation, il £aut, d'après tes pt éceptes enseignés dans les livres spéciaux^ se livrer à un travail qui met en jeu toutes les forces de l'attention, ce qui ne veut pas dire de la réflexion et de la raison. Ainsi oii doit commencer à se figurer ^l'une façon matérielle le lieu où se pdsse le mystère

UN MIRACIaB 199

qu'on veut eontempler; se représenter eoduite d'une fdiçesk corporelle les personnages quiont un rôle dans ce mjsféee ; entendre par louïe intérieure ce que difient ces personnages; en un mot, jouer soi-même tous ces rôles en se donnant la sensation de leurs plaisirs ou de leurs douleurs, et, comme eux, jouir CCI souffrir par le goût, l'odorat ou le toucher.

Qu'une âme passionnée ait à faire une méditation sur la CmeeptioH de Jhta^ qu'elle se représente la ebambre étroite et pauvre de La sainte Vierge à minuit, alors qu'elle n'est éclairée que par la clarté de la lune, et que Marie, agenouillée, attend l'arrivée de l'ange Gabriel, elle n'aura certes pas d'autres idées que ceUes dBs personnages qu'elle vient de jouer.

Qu'elle ait à se figurer l'enfer en longueur, largeur et profondeur, avec le bruit des 'gémissements, des cris aigus, des hurlements et des [blasphèmes ; avec l'odeor de la fumée, du soufre et de la poix ; avec le goût amer des larmes des réprouvés ; avec rimpr^âion brûlante de ces feux qu'il faut toucher, et elle sortira de cet exercice anéantie si elle n'est pas faallueiskée.

Bieik que l'abbé CIruillemittes n'appartint pas aux i>ésuiled^ comme il l'avait dit sincèrement, et qu'il ne parlageârt pas leurs idées, il leur avait pris ce système des eaiereiees.^2nià<e& qui sont « l'âme et la source de leur société, )> selon l'expression d'un de leurs pères, car, pour la direction méthodique et mécanique des

consciences, ils seronttoujours les maîtres. Il lui avait été commode d'appliquer des règles toutes faites, et il avait agi comme ces médecins qui, malgré eux, font de Tempirisme pour que leurs malades ne s'adressent pas aux charlatans.

Au reste, la méthode avait produit sur mademoiselle Isabelle son effet ordinaire, et celle-ci s'était petit à petit si bien pliée à ce joug qu'elle n'avait même plus la pensée d'aller au delà de la limite c[ui lui était tracée : elle tournait dans son manège, sans avancer, sans s'écarter à droite ou à gauche, les yeux bandés.

On lui disait de lire la vie de Marie-Alacoque, elle la lisait sans réfléchir, sans s'étonner de rien, sans ennui comme sans plaisir. Et de même elle lisait la Passion delà sœur Emerick, sainte Thérèse, la Mystique de Gœrrezet les quinze volumes qui ont été écrits sur leslîlanies de la sainte Vierge, par un chanoine polonais. Elle n'avait souci que d'une chose : accomplir ce qui lui avait été prescrit.

Avec un homme, ce système de direction n'eût point eu peut-être les mêmes résultats; il se fût sans doute révolté et échappé. Mais il y a dans le cœur des femme?, quoi qu'on dise, un besoin de soumission à ur.e volonté supérieure qui les livre toujours à celui r^ui sait les dominer. Depuis son enfance, mademoiselle Pinto-Soulas avait toujours commandé, elle n'avait jamais obéi : obéir était pour elle une nouveauté, et par cela seul un plaisir, quel que fût le

commandement. Elle était fière de sa soumission, < glorieuse de son abaissement.

Mais mieux que cela encore, le vide qu'elle avait depuis si longtemps dans le cœur et dans l'esprit était rempli : plus de soucis, plus d'inquiétude : vivant par un autre, elle ne se sentait plus vivre et ne souffrait plus.

Dans le monde religieux et dévot du diocèse de Condé, on ne parlait que de la piété éclatante de mademoiselle Pinto-Soulas ; et ces bruits, colportéa et commentés, établissaient au loin la réputation du curé d'Hànnebault.

Jusque-là, on lui avait reconnu le mérite d'être un architecte de talent, un habile homme d'afifaires, mais les qualités sérieuses du bon prêtre lui avaient été contestées. Pour certaines consciences sévères il était même un embarras : ces honnêtes gens rendaient à réglise d'Hannebault la justice qui lui était due, mais glissaient toujours légèrement sur le eompte de son curé. Quant aux incrédules et aux malveillants, ils ne se gênaient pas pour dire que

UK MIRACLE SO^*

l'abbé Guillemitleë ferait un excellenl; gérant à la tête d'une maisan de commerce, que, comme cornmte-voyageur, ii n'aurait pas son pareil, mais que ce n'était pas un prétne, ou alors la religion n'était qu'affaire de boutique.

— Si j'avais un stock de biberons démodés, disait le médecin Chaudun, je le donnerais à notre doyen, et je suis certain qu'il tromperait moyen de m'en débarrasser avec bénéfices; si j'avais besoin de réunir des actionnaires pour un chemin de fer de Paris à la lune, je les lui demanderais et je suis certain aussi qu'il les découvrirait; mais, si j'avais la clef de ma conscience à donner, ce ne serait pas à lui que je la confierais.

Et il faut dire que, si cette opinion n était point admise par tout le monde en ces termes, il y avait cependant un grand nombre de gens, et des plus droits, qui ne la contestaient point dans sa conclusion.

La conversion de mademoiselle Pinto-Soulas changea le sentiment public.

— Car c'est bien une conversion, disaient les dévots qui font de la solidarité cléricale une affaire deconscience; mademoiselle Pinto-Soulas était à Paris livrée aux tentations d'une espèce de sorcier; M. le curé d'Hannebault a été la chercher; il lui a arraché les écailles qui fermaient ses yeux, il l'a ramenée à la vérité, et aujourd'hui elle est un sujet d'édification pour tous.

— Et une vache à lait pour son église, disaient les mal pensants ; mademoiselle Pinto-Soulas est.riche, avec elle les souscripteurs particuliers deviennent inutiles; mieux vaut avoir aflfaire à une seule personne qu'à dix ou vingt mille, alors surtout qu'on la tient dans sa main.

— C'est de la captation, disait le notaire.

— De la possession, disait M. Chaudun.

Mais ces notes isolées se perdaient dans le concert général des louanges.

Il y avait un fait certain qui sautait aux yeux do tous : en arrivant à Hannebault, mademoiselle Pinto- Soulas ne pratiquait pas, maintenant elle pratiquait^ A qui attribuer le mérite de cette conversion, si ce n'est au curé qui avait profité de ses relations pour amener ce résultat? Habilement profité, disaient les méchants. Eh bien, après? Depuis quand l'habileté était-elle un crime? S'il avait agi maladroitement, de manière à ne pas réussir, mériterait-il mieux les remercîmerits?

Ce qui, mieux encore que ces discussions, affirmait le succès de l'abbé Guillemittes, c'était le désappointement et la colère de ses adversaires.

— On ne parle que de la conversion de mademoiselle Pinto-Soulas, lui dit M. Fichon; si vous pouviez la décider à faire une offrande à l'œuvre de Monseigneur, offrande que vous porteriez vous-même, ce serait de bonne guerre; on s'occupe beaucoup à

W MIRACLB 205

révêché de rinfluence que vous avez su prendre sur la riche héritière.

— Mais celte influence est nulle : je suis son confessew, voilà tout. *

— Assurément, assurément; mais on aurait préféré vous voir le confesseur d'une vachère ou d'une tréfileuse ; il n'y a qu'une demoiselle Pinto-Soulas dans le diocèse, et vous êtes son directeur. Quant à moi, mon cher doyen, je vous fais mes compliments les plus sincères. N'oubliez pas l'offrande à Monseii^^neur : plus elle sera grosse, mieux cela vaudra. Bien entendu, en parlant ainsi, je ne crois pas appauvrir votre église, mademoiselle Pinto-Soulas est assez riche pour donner des deux mains.

— C'est ce qu'elle fait.

Quant à l'abbé Lobligeois, il était accablé de ce triomphe, qui venait le frapper au moment même où il croyait voir éclater les mines qu'il avait si habilement disposées. Que n'avait-il écrasé son ennemi le jour où m'avait tenu dans sa main! Mais il avait voulu jouer avec lui comme le chat avec la souris. Il avait voulu l'humilier, il avait voulu jouir de son agonie savamment prolongée, et maintenant, l'occasion perdue ne se retrouverait sans douie jamais. .

— Ce n'est pas une femme qui aurait fait cette faute, disait et répétait piadame Prétavoine tournant et retournant le couteau- les femmes savent tirer

206 XJJR MÎBA'CUB.

d'une occasion tout ce qu'elle peut domner. J'avais cru que les prêtres étaient à moitié femmes.

Elle disait cela aTec un ton de mépris qui irritait encore la blessure du curé de Rôugenaare, car, à ces reproches mérilés, elle ne manquait pas de joindre réloge de l'abbé Guillemitles. On avait cru que c'était un simple bâtisseur, un maçon, quelle erreur de jugement! c'était, au contraire, un habile homme, un esprit délié, un caractère résolu ; il ne laissait pas échapper les bonnes occasions et il trouvait moyen de sortir en vainqueur des mauvaises. C'était un coup de maître qrre cette direction de mademoiselle Pinto- Soûlas. Avec l'appui de sa fortune, où ne pourrait-il pas atteindre? Il serait évêque un jour sans doute. En attendant, il s*était mis au-dessus des difficultés financières de son entreprise; il ne venait plus de billets de lui en recouvrement; il payait comptant ou, quand il ne payait pas, il renvoyait les entrepreneurs à une date certaine, sans que ceux-ci osassent parler de billets. Madame Prétavoine mettait une telle acri- . monie dans ses reproches et une telle ardeur dans ses éloges que l'abbé Lobligeois se demandait avec une certaine inquiétude si, par cet échec, son autorité sur sa pénitente n'avait pas été détruite ; en tout cas, son prestige avait été obscurci ; il n'était qu'un prêtre, il n'était plus une idole et un oracle; M. Prétavoine prenait avec lui des airs dégagés qu'il ne se serait jamais permis autrefois, et môme il osait dé-

V rw HIRACLI 207

«larer tout ha?Qt que Tabbé GuilIeEnittes était une forte tête financière, ce qui s'appelle une forte tête; et il n'était pas douteux que, dans la banque, il eût fait une belle fortune par la fertilité de ses combinaisons. C'était un homme à qui l'on pouvait demander des conseils et qu'il valait mieux avoir pour ami que pour ennemi.

Si vif que fût Tefifet produit sur l'abbé Lobligeois par ce succès, il y avait quelqu'un cependant qtai l'avait plus vivement encore ressenti, mais dan» un sens contraire. Ce quelqu'un était l'abbé Colom»be.

Lui qui avait pris mademoiselle Pinto-Soulas « pour un vase 3e perdition, » quel pauvre homme' il était ! c'était une sainte, ou terni au moins, si elle ne l'était pas encore, elle le deviendrait assurément un jour, après sa mort.

Et il n'avait pas encore osé lever les yeux sur elle de peur qu'elle l'entraînât à la concupiscence. Quand il se rappelait ce souvenir, il rougissait jusqu'à la racine des cheveux, et il devint si malheureux d'avoir un jour porté ce jugement téméraire, qu'il voulut s'en accuser hautement. Il raconta donc à son curé Fhistorre de la baignade, sur laquelle jusque-là personne n'avait su la vérité.

— Oui, c'est pour me mettre à l'abri de la concupiscence que j'ai été me plonger dans l'Andon : comme si ime chaste personne telle qtie madeicMoiselle Pinto-Soulas, chaste et immaculée, i)€uvait

nous induire à la tentation même à son insu : ce n'est pas une fâââme.

— Mais, malheureux I il y avait là de quoi vous tuer.

— Mourir n'eût été rien, si je n'étais pas mort en état de péché, car mon action était coupable, bien coupable.

— Et quand on pense que c'est vous, mon cher abbé, qui êtes l'auteur de cette conversion, car c'es» votre sermon qui a dessillé les yeux de mademoiselle Pinto-Soulas et l'a amenée au tribunal de la pénitence! Je le disais encore il y a quelques jours à l'é vèché : si la timidité ne rendait pas quelquefois la voix de M. l'abbé Colombe balbutiante, ce serait un grand prédicateur : • il a le don des paroles touchantes, il faut penser à lui.

Le vicaire fut si ému par cet éloge que son trouble de joie faillit le suffoquer.

— Je ne veux pas vous quitter, dit-il.

— Oh ! il n'est pas question que vous me quittiez; vous savez bien qu'à l'évôché je n'ai pas le pouvoir de faire récompenser vos mérites.

— Môme quand vous seriez évêque, je désire rester dans cette église, Janitor domùs Domini.

— Mais je ne suis pas évoque.

— Vous le serez un jour, cela ne fait de doute pour personne.

Maintenant que mademoiselle Pinto-Soulas n'était

plus « une fâââme » pour l'abbé Colombe, il avait quelquefois le courage de lui adresser la parole le premier, mais bien entendu sans lever les yeux sur elle. Il s'enhardit jusqu'au point de lui offrir les serviteurs de Marie, et, quand elle lui rendit ce livre en disant qu'elle avait été touchée par sa lecture, il fut le plus heureux prêtre de la chrétienté. Ce. fut aussi une grande joie pour lui de couper les livres pieux que l'abbé Guillemittes faisait venir toutes les semaines de chez Fabreguette, pour alimenter la dévotion de mademoiselle Pinto-Soulas. En coupant les pages, il les parcourait et son fonds de bonnes lectures s'en trouvait enrichi. Quelquefois même, quand il en avait le temps, il apprenait quelques vers au passage : ce fut ainsi qu'il retint les suivants, bien remarquables comme inspiration, disait-il :

Le cœur de Jésus m'a appris Que l'amour est un grand mystère, Soit pour le corps ou pour l'esprit, n faut tout souffrir et tout taire.

"^ Je bénis mille fois mon sort Si l'amour me donne la mort.

Bien entendu cet amour était l'amour divin, l'autre n'étant « qu'un fumier. »

Heureux de son triomphe, l'abbé Guillemittes n'était pourtant pas sans inquiétude sur sa durée^ mademoiselle Pinto-Soulas l'effrayait, et c'était avec peur qu'il se demandait comment il pourrait nourrir

mO VVf HIHACLB

lUDjours m natare insatiaUe. Qa'«meniit-il le j««r où il n'anrait jive on aHmait nouTemi à lui danlier?

n n'était point le directeur sûr de soi, ferme dans sa supériorité, comme on en voit tant U se jugeaity il ju|^it sa pérâlente et sarail le peu de solidité de i'état de quiétude, dans lequel elle se trourait.

Déjà phisieurs fois il «ravt été obligé de changer 4e ^stème de dipeetioD, et de prévenir airec adresse la lassitude qu'il wfait poindre,*sans lui laisser te 4efflp84de s'accuser nettement. Après avoir commencé par hii interdire les lectures intelligentes, il avait cbi tes loi permettre. Après avoir employé avec elle la -dwuceur, il avait recouru à la dureté. Après l'avoir admise plusieurs fois la semaine au confessional, il l'avait ajournée, refusée pendant des quinzaines, fil, par ces secousses, il avait habilement réveillé l'intérêt en elle, à l'heure où il le voyait prêt à .s'éteindre.

Mais après ?

Déjà il sentait venir le moment où il serait dél)ordé : il fallait qu'il inventât sans cesse du nouveau : le nouveau n'est pas inépuisable. Pour retarder ce moment il usait de l'artifice de diviser ses aliments en petites doses et de ne les servir qu'avec un -aeeompagnement trompeur, mais il avait beau faire. Mm fonds diminuait, diminuait chaque jour et le «mlionnement menaçait* Ah 1 la direction des femmes

n'est pas chose si facile ou si agréable que bien des gens se Timaginieiit^ et/ pour lui, eelle de mademoiselle Isabelk était un travail incessant. Ce qu'on lui «toiijiaity eUe le vecevait^ mais eUen'en gardait rien . son esprit était un sable altéré qui laissait passer Feau qii*<Mi vei^sait io^essamment dessus*. Encore^ disait- elle. — Encore. — Toujours, Si l'on s'arrètadty le mie aussitôt se produisait en elle.

Ce fut alors qu'il pensa à appeler à son aide un setmars étranger.

U y avait au pittronat de Saint- Joseph une sœur juomoaée sœiaflr Sainte-Ursule qui, jusqu'à ee jour, lui a<mt causé des ennuis de toutes sortes, mais qui lui parut propre à Le soul^geir dans sa tâche.

C'était uxie grande et belle fille, très-forte et très^ sanguine, de vingt-quatre à .viii|<t-cinq ans, qui, au temps aà elle était sous la direction de l'abbé Colombe, avait des visions dans lesquelLes elle lisait la destinée dies âmes du purgatoire.

Pour la guérir de ces visions qui ne lui plaif^ieibt ^ère, l'abbé CruillemiUt es l'avait prise sous sa direc- ^mL, et en naâine teasups qu'il avait conduit son esprit -d^une maâi; froidie et dure comme le fer, il avait -empkiyé soâ corps àam les travaux pénibles de la •^comiBiunmité. Au lieu de la laisser à la broderie où -elte était habile, on Tarait mise au jardin, et là, le louchet ou la fourche à la main, elle avait tenu ia ptee é'wÊ homnabe,. et elle l'avait tenue sans dis-

212 UN MIRACLB

traction comme sans repos. Car, sous la surveillance de la mère Sainte-Alix, ce qui avait été ordonné par Tabbé Guillemittes s'exécutait de point en point et régulièrement. Dans son jardin, dès avant le lever du sohil jusqu'après son coucher, la sœur Sainte- Ursule labonrail, ratissait, piochait et usait dans un labeur incessant force et santé.

Quoiqu'elle les dépensât largement toutes les deux, le sang la gênait toujours, et cela malgré les jeûnes fréquents qui lui étaient ordonnés et le chétif ordinaire que la communauté offrait à ses pensionnaires, quand elles avaient permission de manger. En même tenfps, bien qu'elles lui eussent été sévèrement défendues, ses visions la tourmentaient toujours. De tout cœur, elle voulait obéir à son confesseur, mais la vision était plus forte que sa volonté : les âmes pour lesquelles elle priait lui parlaient, et elle les voyait sous la forme d'un cœur souillé ou d'un cœur brillant, selon leur état moral. La nuit des figures venaient se poser sur son lit et l'entretenaient : c'étaient des âmes du purgatoire qui lui racontaient ce qui se passait dans ce lieu et lui donnaient des nouvelles des autres âmes cjui s'y trouvaient; c'était ainsi qu'elle, avait appris que le purgatoire était au centre de la terre, tout près da l'enfer, et qu'il était divisé en plusieurs compartiments.

Ces histoires, racontées dans la communauté, y

produisaient un effet extraordinaire, et il fallait toute l'autorité de Tabbé Guillemittes et toute la sévérité -de la mère Sainte-Alix pour que la contagion ne gagnât pas les autres sœurs. Alors que serait devenu le travail? les visions sont bonnes dans des maisons où Ton ne fait rien, ce qui n'était pas le genre du patronat de Saint- Joseph.

Ce fut cette sœur Sainte-Ursule que le doyen résolut de mettre en rapport avec mademoiselle Isabelle.

— n y a au- patronat, lui dit-il un jour, une sœur qui m'inquiète un peu : elle aurait besoin de distractions et de repos. Voulez-vous me permettre de vous Tametar ; vous pourriez lui être salutaire?

Il l'amena donc et mademoiselle Pinto-Soulas la reçut avec une douce sympathie qui toucha la sœur . Sainte-Ursule jusqu'au cœur; la délicatesse de parole, les manières discrètes, les attentions fines de mademoiselle Isabelle ressemblaient peu au ton dur et cassant de la mère Sainte-Alix. On la promena dans le château, dans le jardin, dans le parc, dans les serres, et cette jardinière, enfermée depuis son enfance dans un couvent, jouit avec ravissement de ce qu'on lui montrait : des fleurs éblouissantes, des plantes au feuillage tropical; jusqu'à ce jour eUe n'avait pas vu d'autres fleurs que celles dés choux ou des carottes, et elle n'en avait jamais rêvé de plus belles que celles des pois. Les palmiers de la grands

.serre te tran^ortèirefiil sur les bords du Jourdain «dans le pays de Jésus.

ËUe revint souvent : Mademoiselle Isabelle Tem- :mena avee elle dans ses courses en voiture, et sou- Tent elle alla lui faire une visité au patronat.

Ce genre de vie, si nouveau pour la recluse, n'était pas fait pour calmer son imagination. Les disions revinrent d'autant plus fréquentes et plus précises que araiînleiiAnt le direeteurne les proscrivait plus avec la même sévérité. Il ne se fâchait plus comme aux premiers temps, et il ne disait plus <qu'ell>es étaient le produit de l'halkicinalion.

Quand mademoiselle Isabelle entendit parler de visions et de conversations avee les âxues^ elle ouvoîtles -oreilles et Tesprit.

Elle inlferrogea lasœur Sainte-Ursule, elleJa pressa, et celle-ci, qui n'avaiit plus la bouche dose, raconta ses entretiens^ avec les âmes du purgatoire; eUe dit 4!ias6i comme en plein jour, pendant son travail du jardin, ellle voyait souvent danis une auréole rouge les âmes de ses parents, de ses amies^de jeunesse ou •de ses compagnes»

Ce n'était plus là de la fantasmagorie : on ne pouvait p€e aiccuser la sœur §ainte-Ursule de tromperie, «car eUe était la sincérité même, la bonne foi et la simplicité. Ce qu'elle disait avoir vu, il était certain qu'elle l'avait vu. Avec quels yeux? toute la question était là : ceux du corps ou ceux de l'hallucination I

im MIRACLE 2I9«

Mais mademoiselle Isabelle ne se posait pas cette question.

Ce monde mystérieux, où elle ayait si souvent voulu pénétrer et toujours inutil^ent, pouvait donc s'ouvrir, il s'était oruvert pour cette fille inoulte mais qui avait une foi ardente. Il fallait dcmc avoir la foi..

Alors une intimité étroite s'établit entre ces deux: femmes si différentes l'une de l'autre; et ce quel'abbé G'uilliemittes avait prévu s'accomplit : mademoiselle Pînto-Soulas trouva dams son commerceavec la religieuse l'aliment nouveau qu'il ne pouvait plus lui donner : il put se reposer et se borner à une simple surveillance.

Répondant aux désirs de mademoiselle Isabelle^, la sœur Sainte-Ursule avait été assez beureuse pourétendre le cerde de ses visions. Il ne se bornait plus aux âmes des personnes qu'elle avait connues ; maisil embrassait maintenant celles dont on lui parlait.

Ainsi, elle vit madame Pinto -Soûlas dans le paradis et monsieur de Rosselange dans le purgatoire, où iL avait des entretiens fréquents avec saint Joseph qu lui témoignait une grande bienveillance. En priant* ardemment pour M. de Rosselange, on pouvait espérer le délivrer bientôt.

On pria. On s'excita mutuellement. Mais l'une et l'autre, dans leur vol, n'arrivèrent point au mêmebut. Tandis que chez la sœur Sainte-Ursule l'exaltation se matérialisait, tandis qu'elle se laissait em-^

216 TJN MIRACLB

porter à désirer et aaltendre les visions mystérieuses avec une violence qui la faisait tomber en syncope ; tandis que ces visions revêtaient toujours une nouvelle forme sensible,, de sorte qu'elle les touchait, les embrassait, les serrait dans ses bras; chez mademoiselle Isabelle, au contraire, l'exaltation s'élevait dans des régions purement spirituelles. Pour elle pas de visions, pas de corps palpables, mais ime foi ardente, un amour passionné, im mysticisme pur, (jui n'avait rien de la dévotion grossière et sensuelle de la religieuse.

Pendant assez longtemps, l'abbé Guillemittes n'eut qu'à laisser aller cette foi nouvelle. Mais il arriva un moment où il fut effrayé de la route parcourue : la barque qu'il avait lancée était entraînée parle courant et elle menaçait de lui échapper : le feu qu'il avait allumé prenait le développement d'un incendie.

Mademoiselle Isabelle parlait bien souvent des douceurs de la , vie religieuse, de son calme, de ses joies. Si elle allait vouloir prendre le voile I A cette pensée, il eut peur. Dans un couvent? mais cela ne faisait plus son affaire.

Il fallait enrayer. Mais comment? Et cherchant à sortir de cette difficulté, il se dit plus d'une fois que décidémentc'était chose lourde que la direction d'une femme. Sans doute toutes ne ressemblent pas à mademoiselle Isabelle : il y en a de simples qu'on con-

tente avec un chapelet ; il y en a de coupables, et celles-là, quand elles ont livré leur secret, on les tient bien par leurs fautes ; mais quand elles sont affinées, ardentes et pures comme mademoiselle Pinto-Soulas I

Quelles armes trouver pour lutter contre ce mysticisme? l'abbé était fort peu mystique lui-même et se sentait incapable de garder sa fermeté dans ces subtilités de pensée.

Un moment il pensa à appeler Hubert à son aide pour faire une diversion ; mais un événement inopiné qui se présenta fort à propos vint le tirer de son embarras.

IN

"On touchait au moment des élections générales, et '«'était, dans la circonscription électorale de Condé, ttin sujet de préoccupation et de soucis pour bien des

Le baron Friardel, le député en exercice, qui avait 'été jusqu'à ce jour le candidat agréable du gouverinement sans être ostensiblement son candidat offi- •«iel, se trouvait devenu candidat désagréable. Dans '\e monde administratif on ne disait point, il est vrai : « Si le baron Friardel est réélu , c'en est fait de la iFrance et de la dynastie ; » mais quand on parlait de lui, c'était avec embarras et rélicence, comme si 4>n en savait long sur son compte.

UK MIB.ACLB 219

^^ Ab>çà, qu'a donc fait notre dépoté? disaient les mams en sortant de chez le sou8*préfet.

: £t tes malins prenaient un air entendu» taaadis que les naïls déclaraient nY rien comprendre.

— Pentètve qu'à est lé^timiste.

-^ Peut-*fttre qu'il est or léamste.

-*«- Il est ce qu'il étôt quand nous rayons nommé.

— Eh bien, alors ?

-*- ^r&i^ycmk em n'ayez-vous pas eonllance dans lé gouvememenl? tout est là; oe n'est pas pour monsieur cduiMsi oa monsieUrT eelui»-là qu'on vote, c'est pour le gouyernement ; si le gsmvernement ne yeut plus4u baron Fri^riel, nous ne poufons pas le soutenir.

— C'est évident/

— Mais n -en yeut-ilplus ? • — -Ah I voilé;

— Il en veut toujours.

— H n'en veut plus.

— Que monsieur le sous-préfet s'explique.

Et ces malheureux maires suaient d'inquiétude quand ils recevaient la visite du baron Friardel. Il était encore le député du gouvernement, mais demain il ne le serait peut-être plus. Comment manœuvrer au milieu de ces incertitudes? M. Maridor notamment en perdait la tête.

— Soyons^ diplomate, se disart-il.

Maisil Bfe suffit pasde youîoir être diplomate pour

le devenir du jour au lendemain, au moins dans les choses de la vie et sans titre officiel ; car les grâces d'État, qui du soir au matin font d'im général ou d'un avocat un ambassadeur, ne s'étendent point aux simples maires ; d'ailleurs, si ces grâces peuvent donner le titre de diplomate, elles ne donnent point la science de la diplomatie; et c'était cette science que M. Maridor désirait.

Prendre un air froid et poli en même temps, parler sans rien dire et comprendre ce qu'on ne voua dit pas, que n'eût-il donné pour se trouver doué tout à coup de ces qualités ! Et il y a des gens qui se figurent qu^il n'y a rien de plus facile que d'être maire. ,

Au moins si le baron Friardel s'expliquait! mais il en était de lui comme de M. le sous-préiet, on n'en pouvait rien tirer de précis. Était-il ou n'était-il pas l'homme du gouvernement? Mystère. Pourquoi ne le serait-il plus? Pourquoi le serait-il encore? C'était à jeter sa langue aux chiens.

En fait, la question était embrouillée, pour des têtes plus fortes que celle du maire dUannebault.

M. Friardel avait été nommé une première ibi& député de la circonscription de Condé-le-Châtel avec l'appui du clergé et la neutralité de l'administration. Cette nomination presque libre, alors que tant d'autres étaient dues au zèle des gardes champêtres, des gendarmes, des instituteurs, des maires^ des ca*

UN MIRACLB 221

baretiers et de Farinée des fonctionnaires, lui avait donné une sorte d'indépendance. Il pouvait ne pas regarder les ministres pendant les séances, prêt à obéir à leur moindre signe. En habile homme qu'il était, il n'avait point abusé de cette indépendance. Toutes les fois que le gouvernement avait eu besoin de son vote, il l'avait donné de bonne grâce. Seulement, ce vote n'était point acquis d'avance, il fallait le demander; alors, donnant, donnant. Personne comme lui ne savait se rendre aux bonnes raisons.

— Ce matin encore j'étais hésitant sur la question, mais Votre Excellence m'a convaincu.

Et il retenait l'Excellence une minute pour lui rappeler, que quelques jours auparavant il avait demandé une faveur à l'obtention de laquelle il tenait beaucoup.

Ce n'était pas lui qui menaçait la dynastie impé- , riale, ou qui montait à la tribune pour taquiner les ministres et blâmer l'administration. Il laissait cela aux ambitieux et aux imprudents, il n'était qu'indépendant, mais il l'était bien.

De pareils hommes ne sont pas les ennemis d'un gouvernement et une administration prudente s'en contente volontiers ; nombreux ils seraient gônants, mais s'ils ne sont que quelques-uns ils rendent des services; on les propose en exemple. — On nous 6iccuse de ne vouloir que des commis ou des complaisants, voyez le baron Friardel ; n'est-il pas assez

222 ON MIRAOIi£

indépendant? S*ii vote pour noms, ic'est qne now avons dix fois raison.

Dans ces conditions, le baron Friardel devait m croire le député à vie de Condé-le-Cbatel, et il l'eût été, en effet, si une nouvelle ligne de chemin de fet n'avait dû traverser une partie de la circonscriptton. Or, l'inventeur de cette ligne, dont ,1e besoin ne » faisait pas sentir, était un financier pariûen qui toor lait être député, La Motte-Blériot, bien connu dans le inonde des affaires.

— Faites-vous nommer dans votre département, lui avait dit le ministre, nous tous appuierons.

— Je suis trop connu dans mon pays; pérswme ne voterait pour moi; à Condé j'ai le prestige de UMn chemin de fer.

Comme on ne pouvait rien refuser à M. La Motte- Blériot, il avait été conveau qu'il se présenterait à Condé; mais le gouvemeinent, de peur d'unéehet qui était possible avec un adversaire tel que Fria^ del, ne s'engageait pas à l'appuyer ostensiblement. A lui de préparer son succès; à la dernière heure seulement l'évoque, le préfet, les procureurs impériaux, le commandant de la gendarmerie, l'ingénietir des ponts et chaussées, l'ingénieur des mines, le re^ ceveur général, les directeurs des centri bu lions directes et indirectes, le directeur de l'enregistrement^ le directeur des postes, l'inspecteur des télégraphes, l'inspecteur des écoles primaires auraient à intety

venir et à dire tout bas, de la boucdie à l'omlle, Id noiQ du préféré d& l'adauxuâtratioa. Jusqu'à cd jo«r oadewaitsecQBiteater deoojBbaitne Friarddlen dessous, de telle sorte ques'il ne triomphait pas, oajdiraîi:. que rélectioa de M. La Motto-Blériot était und uou^ velle confirmatiou de la coufiance des oampagnes^ qui n'avaient pasvaulu.de riudépendanoeaéditîausar du baron FriardôL

.Une des premières visites de M. La Motte^BlérioCt dans sa tournée électorale fiit pour Tabbé QuiUt^ mittas, ûi afin de ne pas se faire « coller «but Far^ clûtefîture par Le doyen d'HannebaoU, il .amena àvecr. lui le journaliste Liénard, qui rédigeait âw jouniftlt fiaancier* lAi^iiAi^d avait > pour mission de donner 1» ton^ MM. La Motte -rBlÂpiot, u&efoiS(ipiL'il4tait;aiwti^ achevait les phrases de son cornac.

-— Queiie admirable église du treizième sièd% l dit Liénard; après avoir visité l'œuvre du dojen;

— Ahl c'était le bon siècle, acheva M. La Mottdf^ Blériot.

— Celui de l'élégance. dans l'exécutioii. et de lan foi dans Tidéaj dit le journaliste.

-^ La ibi,» continua le banqui^ar, e^estcer que jm dis toujours» ie^alut est là.

— C'est le port, dit Jiému'd^ qui nf»^ ci^jeitiii&me' pas «n lui.

— L'arche sainte l s'a^riaie financier.

— VouSiâta&reUgietti^.? interrompit rebbé tZ^uiUd^ mittes.

— Comment donc! religieux! répliqua le candidat; pour moi personnellement je n'ai pas le temps, hélas! emporté parles affaires, de consacrer à la religion tous les instants que je voudrais, mais je fais élever mon fils chez les jésuites; parla, M. le doyen, vous pouvezjuger de mes principes.

Disant cela, il s'approcha du tronc sur lequel on lisait : « Pour les travaux de l'église, » et il glissa une liasse de billets de banque plies en deux ; puis, comme s'il était désolé de la modicité de son offrande, il fouilla dans son gilet, dans son pantalon et versa dans le tronc tout ce qu'il put réunir de louis et de pièces de monnaie.

— C'est ce qui s'appelle vider ses poches, dit le journaliste chargé de fournir les mots de la situation.

— Et quelle meilleure occasion! dit le financier; mais pour une œuvre de cette importance les dons de simples particuliers ne sont rien, c'est l'appui de l'État qu'il lui faut; aussi je veux, si les électeurs me choisissent pour représenter la circonscription de Condé, que l'église dllannebault soit inscrite la première sur la liste du ministère des beaux-arts. Chaque année il vous faut des tableaux, des statues.

— Comme électeur, dit l'abbé Guillemittes, je n'ose prendre un engagement, car je ne sais quel sera le candidat de monseigneur.

— Voilà qui est parlé 1 s'écria M. LaMotte-Blériot,

qui se croyait sûr d'avoir Tappui de Mgr. Hyacinthe; si tout le monde était dans ces idées, le repos de la France serait assuré. Quoi de plus simple et de plus logique ?rempereup désigne aux électeurs un candidat qui mérite sa confiance, et les électeurs ratifient le choix de l'empereur; par ce moyen, le gouvernement se soumet périodiquement au jugement de la nation, sans risquer son existence même.

— L'ordre est à jamais établi, dit le journaliste.

— L'ère des révolutions est fermée, acheva le banquier.

En quittant l'abbé Guillemittes, M. La Motte-Blériot se rendit chez Prétavoine, au grand contentement de Liénard, dont le rôle fatigant allait être interrompu pour quelques instants; entre banquiers on parlerait la langue des affaires ; il n'aurait rien à dire.

Ces prévisions se réalisèrent; le banquier parisien etlebauquierprovincial s'expliquèrent, sans qu'il fût besoin d'un trucheman.

— Vous avez vu notre curé? demanda madame Prétavoine.

— Assurément, ma première visite dans le pays a été pour lui ; je l'ai traité avec cérémonie , pensant que vous me pardonneriez, si j'agissais avec vous en confrère, en ami. Au . reste, je suis trps-satisiait de son accueil.

— Il vous a promis sa voix et son influence?

— Il ne m'a rien promis formellemenl; maisU réglera sa conduite sur celle de Monseigneur, et Mgr. Hyacinthe sera pour le vrai candidajt du gouvernement.

— L'influence de Monseigneur n'est pas toute* puissante dans le diocèse ; à côté de la sienne et peutêtre au-dessus règne celle de M. Tabbé Fiction, et vous devez savoir que M. le vicaire général sera pour M. le baron Friardel. Déjà il vous combat : on dit tout bas que vous n'offrez aucune garantie à .no& opinions religieuses; ce sera ime arme puissant» contre vous.

— Mon fils est chez les jésuites.

— - Cela n'est pas suffisant et cette tactique est bien démodée; comment voulez-vous convaincre, un paysm en lui expliquant que vous faites élever votre Gis par les révérends pères? Pour lui vous êtes un hoaun^ d'argent; cette accusation ne sera que trop commode à exploiter, et elle aura du poids non seulement auprès des paysans, mais encore auprès dô bien des» prêtres.

— Les marchands du Temple, dit Liénard, pour ne pas s'endormir.

— Précisément. Que pourront répondre vos partisaus?

— Que je dote le pays d*un chemin de fer,

— Cela est bon pour les intérêts, mai» pour lest idées? M. le baron Friardel est connu comme ua

homme qui pratîqae; 8 y a dans le diocèse des témoi^agCB de sa ioi ; tous les prêtres savent qu'il a doBué une verrière è Téglise d^Hannebault.

— Priardel est un forceur; s'il pratique ici, il se^ rattrape à Paris.

— Sonuom est écrit sur la verrière de notre église»- Qu'avezvous à opposer à cela? Je ne parie que pour les gens religieux^ et ils sont nombreux dans notre, diocèse.

— Je peux donner une verrière aussi ; s'il ne faut que cela...

— Il serait "vraiment trop beau h tous de faire uir cadeau à notre curé qui, fen ai la certitude, sera contre vous.

— Parce que?

— Parce que Monseigneur sera pour ; cet antagonisme tient à des raisons particulières trop longuespour être expliquées ici.

— Cependant il faut que je fasse quelque chose*.

— Assurément, dit Liénard en intennftnant ; madam^e me paraît expliquer très^inement la situation du pays, la position ref^ectrve des deux adversaires et Tatlitude que vous devez prendre. J'ai déjà vuu»' cas analogue au vôtre, il y a quelques années en. Bretagne. Trois jours avant TéleeHon, leeandidat orléaniste fait une distribution 4è chapelets bénits par le Saint-Père. Le candidat légitimiste se croit perdu, iBaitunedame vient à son 'aides eUe réunit ses amies^.

ol toutes les âmes pieuses de la ville; on travaille jour et nuit et Ton peut, la veille de l'élection, faire une distribution de scapulaires qui enfonce celle des chapelets. Il vous faudrait quelque chose dans ce genre.

— C'est cela même, dit madame Prétavoine qui avait été fâchée du mot « enfonce » appliqué à des choses aussi saintes que des scapulaires, mais qui, d'un autre côté, avait été flattée du compliment adressé à sa finesse.

— Conseillez-moi, dit le banquier.

— Ce qu'il faut, c'est un acte de votre part qui parle aux yeux et aux oreilles de tous, sans contestation possible. Par exemple, si vous aviez des relations à Rome qui vous permissent d'obtenir de saintes reliques, vous pourriez offrir ces reliques à une église du diocèse, et ce serait là, il me semble, un acte de foi réunissant toutes les conditions. Les journaux pourraient, pendant plusieurs mois, s'occuper chaque jour de ce don ; vous seriez assurément attaqué par les feuilles de la révolution, et les poIé* miques qui s'engageraient à ce sujet vous serviraient admirablement.

— Voilà une idée, dit Liénard.

— Si je ne donne pas une verrière à l'église d'Hannebault, pourquoi lui donner des reliques?

— Et qui parle de l'église d'Hannebault ? interrompit madame Prétavoine : croyez-vous que je

cherche en ce moment Tintérêt de mon église? Nullement. Je trouve même que ces saintes reliques dans notre église luxueuse ne seraient pas bien à leur place, et j'aimerais mieux xme bonne église de village. Celle de Rougemare. par exemple. A ce choix fait par vous, je verrais plusieurs avantages : le petit clergé du diocèse vous serait reconnaissant d'avoir porté votre offrande à une modeste église au lieu de l'adresser à une cathédrale; et, d'un autre côté, vous vous feriez de M. le curé de Rougemare un partisan, ce qui n'est pas à dédaigner, car pour rhabileté, la volonté et les ressources de l'esprit, c'estle seul prêtre que je sache digne de lutter contre l'abbé Guillemittes, qui, je vous le répète, sera contre vous.

— Vous avez vidé vos poches trop tôt, dit Liénard.

— Heureusement j'ai gardé celle de l'habit, répliqua le financier en frappant sur son portefeuille.

— Le doyen a fait une levée sur votre bourse ? dit Prêta voine qui jusqu'à ce moment avait laissé parler sa femme.

— Il l'a levée entière.

— Et il votera contre vous.

— Allons, j'adopte la proposition de madame, et je promets de saintes reliques à l'église de Rougemare.

— Yoilà une maîtresse femme, dit Liénard en sortant de chez le banquier.

230 UN MI&ACIiB

^ -^ Elle ^t la tôte de la maison ; j'ai eu afiaire é. ^e plusieurs fois et elle a toujours trouvé mojea de tourner les choses à son avantage. Aujourd'hui eUe me rend cela en suggérant son idée de reliquat.

— C'est une bonne idée.

— Je ne dis pas non; niais du diable si je sàm Qomment exécuter ma promesse ; j'ai dea relations à Rome, cela est vrai; seulement je jae peux pas dire : a Envoyez-moi une caisse de Eeliquies à Rougemare, franco en grande vitesse, » €om<ine je dirais k un négociant, de Palerme : a envoyez-moi des mandarines par le prochain paquebot »DdS reliques 1 daS' reliques I Qu'est-ce qu'on entend par là ? Où cela se trouve-t-il? A qui faut-il s'adresser pour en ob tenir?' En doDne-t-on à ceux qui en demandent, comme (Ok donne un^ marchandise? EnAnoombien cela coûtet-il?

— Pour cela, je peux vous renseigner..

— Vous savez comment on obtkyat des reliques^ vous?

— Non, mais je connais qu^^Lq[u!un qui répOndfA' à toutes vos questions et, très-probablement, vou£^> trouvera ces reliques. Vous rappeliz-^vous Vérard?

— Qui a rédigé le P^JtUfi»mcier^ le Père de /a- ToUh, la Bomsa^mr iom?

— Oui.

— Je nie«ou!viens.d'afK)if eu dfiaire à lui poardes émissions ; il était d'une âfif^. reoutcquable, ^,

après avoir reçu ce qui lui était attribuéi il lui fallait toujours quelque cboae en plus; il emportait la pluiud avec laquelle il lignait son reçu. .

~ Eh bien i Yérard«a quiité le journalisme finan- Qi0r pour 1^ journalisme r^igieux ; il rédige auJQurd'hui le Lys immaculé qui est l'organe d'une agence^ avec Rome, laquelle eà elle-même Tan^exe d'un cemptoir d'objets 4e piété, ornemieBts d'égljses, béni^rs, médaiUeSi chapelets, cierges» misselsi pW tograi^es pieuses et politiques, portraits du comtes deChambord et de BejrnadeUaSoubirous; le tout est. établi derrièfe Saint^Sulpice, rue Férou.

— Ver^d ne m'a. jamais paru être qu'uà médiocre commerçant.

-* — Aussi , n'est-il pas seul directeur de celte agence; il est associé avec un abbé qui dirige lit partie eomnœrciale ; lui s'occupe surtout du journal.

— Qu'est^^e qu'une agienoe avec Rome, je vous prie?

. --« Je ne suis pas très^fort là<<leâsus, mais je crois^ que c'est un intermédiaire pour se procurer desi dispei^es et pour accomplir une foule de formalités^ sans recourir aux évêques. Vous savez qu'en ceâM dermers temps Rome tend à diminuer le pouvoir de* ikaa évoques, qu'elle traite un peu comme des pxé*^ fets, par dessus la tâte desquels elle est bien aise.de^ passer. De plus» ouest beâoigaeux a Rom» e^ Ion

fait profiler un cardinal, un camérier, un fonctionnaire quelconque, de redevances, qui, dans la marche régulière des choses, iraient aux évoques. Je crois qu'une agence établie dans ces conditions doit VOU& procurer vos reliques, ou, en tous cas, vous renseigner.

— Eh bien ! faites, et tenez-moi au courant ; si les prix sont raisonnables, je leur oflfrirai des reliques. De saintes reliques offertes par le banquier La Motte- Blérfot et obtenues par l'entremise de Liénard, ancien directeur de journaux de théâtre, et Vérard, ancien journaliste financier; ce sera assez drôle. Ne nous ferons-nous pas attaquer dans le Siècle et /'Opt-' nion ?

— Tant mieux ; nous serons alors défendus par le Monde et l'I/ntvers,

Aussitôt qu'il fut rentré à Paris,Liénard se rendit rue Pérou et fit part de son désir d'obtenir des reliques.

— Vous ne pouvez vous adresser mieux qu'à notre agence, dit Vérard ; car nous avons précisément à Rome une succursale qui fournit le monde entier, l'Europe et l'Amérique, de saintes reliques. Pour 300 écus romains, vous pouvez avoir de saintes reliques enchâssées dans un reliquaire d'un beau travail artistique; pour 1,000 écus, nous vous donnerons un corps saint entier dans une châsse. Voici notre prospectus et notre prix courant.

— Demain vous aurez une réponse, car vous com-

prenez bien, mon vieux Vérard, que je n'ai pas l'intention de m'offrir ces saintes reliques pour moimême ; c'est pour La Motte-Blériot.

— Ah bah I La Motte-Blériot fait collection de reliques I Pas possible, n'est-ce pas?

— Parole d'honneur; seulement ces reliques doivent être données par lui à une église, à l'occasion des élections.

— Alors je comprends ; mais puisqu'il en est ainsi, nous pouvons parler dans le Lys immaculé de cette pieuse donation; vous ferez reproduire cette note dans les journaux du département, et en échange de ce petit service, La Motte-Blériot attestera qu'il a été satisfait de notre reliquaire : cela fera bien dans nos annonces.

Liénard alla porter ces renseignements à son patron, et comme le prospectus était en italien, il lui en traduisit une partie : « Notre société, occupée uniquement de travaux religieux, est la seule qui fabrique des reliquaires dits calendriers, d'après les règles d'un art élevé : elle exécute en toute espèce de métal des crucifix qui peuvent contenir des saintes reliques et jouissent, par la beauté de leur ouvrage, du droit de propriété ; elle enveloppe de cette façon ^es corps des saints martyrs, peint les cadres religieux et fournit tout ce qui est capable d'inspirer la dévotion (e fomice di tutto do cheè capace a promuoverela divozione), »

234 Ufl BttitA.0LB

— C'est inspirer le vote que je désire, interrompit le banquier.

— C'est la même chose. Maintenant que cboimssez-YOus? un reliquaire de ce k^i<^> ^^ bmi un corps

entier ? car la société possède une aroioiire où se trouve un trésor inqualtfiabie de paveelles de.c«»rps ; avec ces parcelles on forme un oorfw, «n y appose un nom dans la forme authentique, et Oft le met dans une châsse de forme antique.

— Le reliquaire me sufSt.

— Alors je commande le rehcpiaire pour 300 éowi- Huit jours après, rÉcko de Cvndé reproduisait ub

entrefilet du Lys immaculé^ annonçant aux personnes bien pensantes que M. La Motte-Blériot venait d*©*frira l'église de Kougemare des reliques saintes qui^ « en même temps qu'elles affîmaient la foi du donateur, attestaient aussi «on vif désir d'être utiloà te contrée, de toutes les manières. »

En lisant cet entrefflet, le baron Fï*îart!el se sentit menacé sur un terrain qu'il avait cru jusqu'à ce jour solide et inattaquable, et tout de suite il pensa à cmsulter l'abbé Fichon.

— Le coup part d'une main cléricale, se dit^il; seule, une main cléricale saura le parer.

— Il n'y a pas à tous inquiéter outre mesure de^ cette petite manœuvre, dit le vicaire général, notre* clergé ne sera pas dupe de cet accès de piété qui pt^nd M. La Motte^BIériot comme une fièvre. D'ail* leurs, j« crois pouvoir vous -assurer que le concours* d^aMre clergé vous est acquis.

: «»** Vous croyez, mais demain n'est à personne. -" Sans douteet j'admets que vottaprudenjeanor^

mande ne se fie qu'à ce qu'elle tient. Cependant, si vous considérez les conditions dans lesquelles se présente votre élection, vous devez, il me semble, n'avoir aucune crainte de notre côté. Monseigneur est désolé de l'opposition qui vous est faite. Par son origine il se trouve obligé d'accueillir le candidat que son gouvernement lui envoie, et je ne serais pas surpris qu'il votât pour lui. Mais ce sera tout; il n'osera pas aller plus loin; si dans son cabinet, au coin de la cheminée, il recommande M. La Motte-Blériot, il n'interviendra ni ouvertement ni officiellement; tandis que moi je pourrai le faire et le ferai : vous êtes le candidat de l'église, vous représentez nos idées, nos principes, nos droits, cela sera affirmé.

— Mais la manœuvre religieuse de mon adversaire?

— Je conviens qu'il serait imprudent de la négliger; aussi je vous engage à aller consulter l'abbé Guillemittes; les reliques de M. La Motte-Blériot sont offertes à l'église de Rougemare ; or il y a entre le curé.de Rougemare et le doyen d'Hannebault une rivalité qui fera de celui-ci le partisan le plus solide, le conseil le plus utile que vous puissiez souhaiter. Écoutez-le et laissez-vous guider par lui ; c'est un homme qui réussit tout ce qu'il entreprend : s'il se met de votre côté contre le curé de Rougemare et son donateur, je les plains tous deux. Bien entendu, cela pourra vous coûter une statue ou un rétable ; aussi voyez si vous êtes disposé à ce sacrifice.

Disposé?- non, assurément. Le baron Friardel n'était, ni par habitude ni par principes, disposé à aucun sacrifice d'argent, mais il se résignait à ceux qu'il croyait productifs. C'était là le cas. Il avait fait un coûteux cadeau à l'église d'Hannebault ; en rappelant adroitement ce premier cadeau il pourrait, sans doute, rogner quelque chose sur le second.

— M. le baron, dit l'abbé Guillemittes après avoir attentivement écouté l'exposé de l'affaire, je ne comprends qu'une manière de lutter contre un adversaire habile : il a fait une chose qui est bien, faitesen une qui soit mieux.

— Vous me conseillez donc d'imiter M. La Motte- Blériot?

— Il a offert des reliques à l'église de Rougemare -^ à votre place, j'en offrirais à celle de Cinglais ou de toute autre paroisse.

— Mais je ne suis pas dans la même condition que M. La Motte-Blériot; je suis connu dans notre pays, mes principes religieux et ma foi y sont, je l'espère^ appréciés.

— Assurément, et mon église est là pour porter hautement témoignage de cette foi etde cette charité. Mais l'offrande généreuse que vous avezfaite à l'église d'Hannebault date de plusieurs années, et le souvenir en est effacé, dans l'esprit du public, s'il ne l'est pas dans le cœur de ceux qui l'ont reçue ; tandis que celle faite par M. La Motte-Biériot à l'église de Rou-

M8 vv Mi]eA«i.B

geome daAe dThter, oa pins jmenieiA âsEtcra de demttîD, e'efll-à-dire ia moment de réleclion; c'est -^ûDC elle qm frappera les oveîlI«Sy alors qte te bnât ^6 la YÔIre sera pour ainsi dire éteint : la foule est <iubMeufle; pour cooserrer sa favear il faont tranr ailler «ms cesse et ne pae s'en rapporter an passé.

— Si je donne ées reliques à Téglise de Cinglaie, il me semble qu'oa pourra soi'aceuaMrdfamrîbit une spéculation. DeaidiiiaespirQEvoqueDt dos pUerinages «t amènent des iroyageui» dans un pays; les éeuic auberges 4e Gînglais et trois, cabarets sur câiq m'appartiennent.

— J'ai parlé de Cinglais, coaame j'aurais parlé d'un autre pays; j'ai parlé de reliques comme j 'aurais parlé d'un autre don» s'ëm^Hressade répliquer l'abbé Guilleiaittes qui u'étail pas homme à laisser se refermer une porte qui s'entr'ôuvrait dorant lui; ce que vous YOulez^n'esVcepas^ c'estque cette réplique domine le tapage qu'il veut faire ; Cinglais serait boâ pour cela, mais si vous trouvez une église plus eu •vue, plus célèbre, cela sera mieux encore^

— Cette église n.'est pas difficile à découvrir, elle frappe les yeux de tous.

— Cil donc la voyea-vous?

— Devant nous; sa croix dorée nous illumine de ses rayQnnemenls; c'est la vôtre, mon cher doyen ; voulez- vous accepter mon ofifrande?

— Accepter, accepter, dit l'abbé Guillemittes en

soomnt; a'aileip^voufi pu bieii Tite^ fifonsiesir lo

biffon, et n'étes-TOuapae un peu eoiiuûe le. efaaaaeiuflr

epii pniqpose la peau de l'cure qu'il tveia denwm?

*^ Puiecpie IL. La Motte«BléBiot;a pu offrir des te*

liques à Téglise de RougemaM^nioiv imnm Fnardel^ je peux bien en offrir à régiisft d'Hannebaiilk II est wm cpca jeB'aiauflune idée àes:mojtaAtk employer pour se procurer ces reliques ; mais il me semble ^pfi edftnadoit pa& âtra ioipoesible.

~ Impoembtey naa; diffidle jusqu'à un certain point : il faut pour cela s'adresser à S« Eia. le eai^ dîaalHricaîffe ou ànuMoseÎKiieiir le saoristain du Pape, ou enfin *au. Saînt-Pèf e lui^-oièBia.

^^ E% cela ûoAkàl demaada Fjwdel quine pooh vait jamais oublier sûaécoaoaiie*

— Les relises nei se vendent pas : yous iriez vous pirésant^ les mttn& pleines d-airgent, oinaele recevrait pas, et vous, n'obtiendriea rien. Mais si vous avez rendu des services. si(g»alé8 à. notée sainte religion, si vous êtes im.haut personnage, on. pourra vous donneff des reUquôs. Le plus souvent ees reliques seront^ des fragments d'os de saiiMa martyrs* Il y a au Vicariat et au Vatican des armoires pleines -d'ossements^ recueillis dans les catacombes deSaintr Calixte sur la voie Âpi»enne ; ces ossements sont baptisés de noms chrétiens des temps primitifs, quand la pierre placée devant le compartiment des chambres sépulcrales où ils ont été trouvés ne porte

pas d'inscription; si ce compartiment est marqué d'une petite fiole de verre, c'est qu'il renferme des restes de martyrs. Le Pape seul donne des corps entiers, et il ne le fait que pour des églises ou des corporations religieuses.

— Nous sommes une église.

— Hannebault est une église ; mais vous n'en êtes point le curé.

— Alors nous nous contenterons d'un fragment de reliques, que nous obtiendrons du cardinal-vicaire ou du sacristain du Pape.

— C'est là précisément que se présente une des difficultés dont je vous parlais tout à l'heure : l'église de Rougemare peut très-bien recevoir un fragment de reliques dans un reliquaire plus ou moins artistique, c'est beaucoup pour elle; l'église d'Hannebault, par son architecture, et aussi par son importance, est condamnée à une plus grande exigence.

— Je comprends qu'il vous faille un reliquaire dans le style de l'église.

— L'exigence ne porte pas seulement sur le reliquaire ou la ehàsse, elle porte encore sur les reliques elles-mêmes. Ainsi, biensouvent j'ai pensé à enrichir notre église de saintes reliques, car je crois qu'elles contribuent à entretenir et à aviver la foi ; j'en ai toujours été empêché par cette raison que je voulais un corps entier, et que je ne croyais point avoir mérité cette précieuse offrande.

Il y eut un moment de silence : le baron Friardel se voyait engagé dans un chemin qui pouvait le conduire plus loin qu'il n'aurait voulu : un corps entier, une châsse dans le style de l'église, cela menaçait de l'entraîner dans des dépenses dont II ne voulait pas se charger.

— Si vous tenez absolument, continua l'abbé Guillemittes, à offrir des reliques à notre contrée, ce qui serait faire œuvre pie, je veux me mettre à votre disposition et m'employer pour vous dans la mesure de ce que je peux ; il y a quelques années, je n'osais demander un corps sainte mais aujourd'hui peut-ôtre je le pourrais faire avec plus de chance de succès ; notre église est en bonne voie d'achèvement, et notre Saint-Père le Pape méjugera peut-être digue d'être récompensé de mes faibles efforts.

— Pardon, mais si vous obtenez personnellement des reliques de Rome, je ne vois pas en quoi cela pourra battre en brèche M. La Motte-Blériot.

— Aussi, n'est-ce pas ma personne qui devrait paraître, mais la vôtre ; je ferais la demande, et le don vous serait accordé. D'ailleurs, il y aurait deux choses distinctes dans ce don : les saintes reliques et la châsse qui les renfermerait. Si je peux obtenir l'une, je ne pourrais pas, en ce moment au moins, payer l'autre.

— Comment payer? Ne me disiez vous pas que les reliques ne se vendent point?

— Les reliques, oui; on ne fait pas à Rome com*

4Derce de choses saintes, cela est de notoriété put)Hque; mais la châsse? Comment voulez-vous que notre Saint-Père, injustement spolié, nous offre une châsse de prix quand il a besoin, au contraire, de la générosité des fidèles ? Et puis vous savez bien qu'à Rome les questions d'argent, pour n'avoir point la brutalité qu'on rencontre ailleurs dans les affaires temporelles, ont eu et ont toujours une certaine importance; rappelez-vous ce trait de Thisloire de Pologne, quand les Polonais, épuisés d'hommes et d'argent dans leur guerre contre les infidèles, voulurent faire canoniser Hedwige, femme de Wladislas qu'ils -avaient nommée la sainte, à cause de ses vertus : •sur les preuves écrites, la cour de Rome reconnut la justesse de cette demande ; mais avant d'y répondre elle posa de certaines conditions qui portaient sur des droits de chancellerie que les Polonais se trouvèrent trop pauvres pour acquitter : — a Point d'argent, point de sainte, » dit le pape Nicolas V. Aujourd'hui point d'argent point de châsse , point de châsse point <le reliques. .

— Alors je reviens à la question que je* vous posais : on ne paye pas les reliques, c'est entendu, mais combien coûte la châsse? Si elle n'est pas d'un prix trop élevé, je serai heureux de vous l'offrir; si, au •contraire, elle dépasse lasomme dont jepuis disposer, je ne lutterai pas sur ce terrain avec M. La Motte- Blériot; je ne suis pas un financier.

— Votre fortune ^st connue,

~ Mal connue, Monsieur, lo doyen; je viens d'être condamné à payer au fils de mon malheureux beau-frère une somme de deux cent mille francs; l'année est mauvaise, les fermiers ne paient pas r et puis la vie à Paris, pendant la session du Corps législatif, coûte fort cher; sans doute pour un député qui n'est point indépendant, il y a de bonne» affaires, mais je suis indépendant ; je donne mon temps à mes électeurs et je ne peux leur donner de^ châsses que si le prix en est modéré.

-^ Il ne s'agit pas d'une châsse oomioe celle que^ Bonard construisit pourSainte*Qeneviève et àlaqueUe il employa 7 marcs d'or et 193 marcs d'argent; il ne~ s'agit point davantage d'une châsse ornée de pierre>ries; si, plus tard, la piété des fidèles nous offre d«^ pierres précieuses, nous saurons lesemployercommo ornement; mais ce qui importe pour le moment o'est un coffre pour enfermer les reliques, ujie boîte> s«>» lonl'étymologiè.

— Parfaitement, une boîte, c'est cela même, dit Priardel reprenant espoir,

— Oui, mais une boîte dans le style de l'église.

— Assurément.

— Vitrée, afin de laisser apercevoir le corps dm saint.

' — Vitrée, dit Friardel qui calcula que le verren'était pas cher.

— Enfin, comprise de telle sorte que plus tard on puisse l'enrichir de tous les ornements qui nous arriveront.

— Oh ! plus tard, tout ce que vous voudrez; pour

le moment ce que je vous demande, c'est que vous sachiez la somme à payer immédiatement, et, je vous le répète, si elle n'est pas trop lourde, les reliques sont à vous.

L'abbé Guillemittes connaissait l'économie de Friardel et il savait que le baron, malgré son désir de l'emporter sur M. La Motte-Blériot, était homme à renoncer aux reliques si elles devaient l'entraîner dans une trop grande dépense : ayant donc pesé, d'un cété, son désir d'être député, et de l'autreson amour de l'argent, il lui fixa une somme que le baron accepta.

— C'était cher, terriblement cher, mais enfin il était heureux de donner celte preuve palpable du zèle de ses convictions.

Alors, à côté de Y Echo de Condé, soutenant la candidature de La Motte-Blériot, l'Étoile de la Vallée, qui soutenait la candidature Friardel, annonça que notre Saint-Père, pour récompenser M. le baron Friardel, maire de Cinglais, conseiller général, député au Corps législatif, des nombreux services qu'il avait rendus à la religion , lui accordait des saintes reliques que celui-ci offrait à l'église d'Hannebault.

Puis, huit jours après, il publia un nouvel article

sur ce sujet pour préciser le don du baron Friardel : cesreliquesélaient celles de sainte Rutilie, retrouvées dans les catacombes. Le feuilleton racontait la légende de sainte Rutilie, ûUe d'une grande famille romaine, convertie en secret au christianisme, dénoncée par son mari païen, et martyrisée par Dioclétien. 11 y avait des scènes entre la femme et le mari qui tiraient les larmes. Par malheur, le journaliste, qui était un poète parisien exporté en province pour le travail des élections, n'avait mis aucun amour dan^ son œuVre. Habitué à ne parler que de Zeus, de Vénus, d'Akhilleus, d'Hektôr, il avait trouvé profondément ennuyeux de s'occuper d'une martyre chrétienne, et, toutes les fois que la note trop courte qu'on lui avait donnée pour le guider avait fait défont, il s'était lancé dans la fantaisie. Puis, quand il avait craint de s'égarer et d'aller trop loin, il s'était rattrapé à Polt/eucie.

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée. Je suis chrétienne enfin...'

Et de Rome passant à Hannebault, il avait terminé par cette citation :

Nous autres, bénissons notre heureuse aventure, Allons à nos martyrs donner la sépulture.

Baiser leure corps sacrés, les mettre en digne lieu, Et faire retentir partout le nom de Dieu.

Cette fin n'avait point satisiait le baron Friardel,'

qui avait dit sèchemeot que, à^u^ cea circonstances^, le nom qu'il importait de « fsâre retentir partout » était le^ien» Friardel; et que c'était pour cela« pour oela seul, qu'il payait un tir«^ $u{%pléinentaire à VEtoikdela Vallée.

Ce feuilleton, qui n'avait point contenté celui pour qui il était fait, avait fortement inquiété celui contra lequel il était dirigé* M. La Moite- Bléri^ avait envoyé Liénard à Condé, et dans tous lee numéros do l'Écho^ celui-ci avait pris la défense des saintes reliques de Rougemare. Il n'avait plus été question de politique que d'une façon incidente; la question des. reliques avait dominé la politique : nommons La Motte-Blériot quia donné les reliques de Kougemare», disait rÉcho; nommons Friardel qui a fait venir sainte Rutilie de Rome pour bénir notre contrée, répliquait l'iË'tot/e; l'Ordre, le Prince, la Dynastie ellemême n'occupaient plus qu'un rang secondaire.

Mais chaque jour La Motte-Blériot, qui avait pris les devants, perdait du terrain : les reliques de Rougemare, c'était vague, cela ne frappait pas les imaginations comme sainte Rutilie, personne réelle méchamment mise à mort par son cruel mari. — Tu m'en ferais bien autant que M. Rutilie, disaient les paysannes à leurs maris.— -Siça arrivait, répliquaient les maris, on ne fen ferait pas autant qu à sainte Rutilie, tu ne serais jamais reconnue comme sainte.

L'arrivée des reliques acheva de tourner les opi-

UN MIRACI.& 2iT

nions du côté Friardel ; r Étoile raconta qu'il avait fallu une voiture à trois chevaux pour transporter la caisse immense qui renfermait sainte Eutilie, tandis qu'une charrette à un cheval ai(ait suffl pour emporter les reliques de Rougemare, et encore n'avaitelle pas toute sa charge. Liénard, mis au pied du mur,, avait répliqué qu'il ne répondrait pas à des arguments c de la force de trois chevaux. » Mais ce mot n'avait fait rire que les incrédules qui, depuis le commencement de la polémique, s'en donnaient k CQBur joie ; quant aux paysans, ils avaient parfaitement compris qu« trois cbevau;^: valaient mieux qu'un seul cheval. .

Enfin sonna l'heure solennelle de la translation* des saintes reliqu66,.huit jours avant l'ouverture du sorutin. Dans les deux églises d'Hannebault et 4e Rougemare, on voulut donner à cette pieuse cérémonie toute la pompe possible. Le clergé delà contrées'était partagé en deux camps, mais celui d'Hannebault était de beaucoup le plud nombreux : le vent du succès souillait sur Hannebault.

A laquelle des deux cérémoniesassisterait Monseigneur? avait été la question qui pendant longtemps ayaitexoitélacuriositédu monde religieux. — Son origine l'oblige a soutenir La Motte-Slériot, disaient, lea uns. «-*- S'il doit quelque chose au gouvernament, ne doit^il rien au Saint*Si(^? répliquaient les autres ;. il ira à Hanebauli^il ira à Rougemareyilira auxdevuc^

En réalité, il n'alla ni à Tune,' ni à l'autre; car, navré du tapage scandaleux qui se faisait autour de ces saintes reliques, partagé entre Rome et Paris, également indifférent à la piété de La Motte-Blériot et à celle de Friardel qu'il ne croyait pas sincères, il en vint, dans son tourment et son chagrin, à se donner une véritable attaque de goutte, qui le cloua dans sa chambre. Ce fut donc M. l'abbé Fichon qui présida à la cérémonie d'Hannebault le lundi, et M. de Sintis, le deuxième vicaire général, qui présida à celle de Rougemare, le mardi, de telle sorte que les deux vi- ' caires généraux purent parier librement en faveur do leur candidat.

A Rougemare un incident marqua la cérémonie.

Quand les fidèles furent admis à contempler les saints ossements, enfermés dans le reliquaire, un homme d'une paroisse voisine poussa un grand cri : à la suite d'une chute qu'il avait faite en ébranchant un arbre, il portait sa tête couchée sur l'épaule, il la releva et là remua. La foule fut frappée d'étonnement, et les histoires les plus étonnantes, commencèrent à circuler dans le pays.

A Hannebault, il ne se passa rien de pareil, et les seuls cris qui furent poussés furent des cris d'admiration quand, dans une châsse en forme de chapelle, on aperçut sainte Rutilie, de grandeur naturelle, couchée sur un matelas de satin : le corps, modelé en cire, était vêtu d'une longue tunique blanche, et su

figure rose encadrée de cheveux noirs avait une expression de ravissement; à côté d'elle, dans sa main, était la palme des martyrs.

L'abbé Guillemittes avait désiré que mademoiselle Pinto-Soulas assistât à cette cérémonie, mais, malade en ce moment de douleurs qui l'avaient presque entièrement paralysée d'un côté, elle n'avait pu se rendre à ce désir.

— C'est un grand malheur, avait dit l'abbé Colombe, car bien ceirtainement l'exaltation de la joie lui eût été salutaire : ainsi moi, je ne suis plus le même pauvre homme , je me souviens de ce que je dis.

Si les reliques ont pour effet de raviver la dévotion chez les dévots, elles ont un effet contraire chez les incrédules, à qui elles offrent un inépuisable sujet de plaisanteries. Dans la foule qui thaque jour se rendait en pèlerinage aux reliques de Rougemare et à celles de sainte Rutilie, iln'y avait pas que des âmes pieuses, il y avait aussi des curieux et des mauvais plaisants. De ce nombre se trouva le médecin Chaudun. Quand le baron Friardel fut nommé député avec une majorité écrasante, M. Chaudun déclara qu'il voulait savoir quelle parties reliques pouvaient avoir dans la défaite de La Motte-Blériot et le triomphe de Friardel.

— Au point de vue médical, disait-il en riant, il est intéressant de savoir quels sont les meilleurs os

980 Vtf MlRAGIiH

pour faire des reliques ; eeux du trcmo ont-ils plu9^ de vertus que ceux des membreSi eeux à moelle va* lenl-ils mieux que ceux à jus?

• Il fit donc cet examea comparé et alors il déclara ne rien comprendre à Téchec de La Motte-Blériot,

-«•Les reliques de sainte Rutilie, autant que j'ai pu en juger dans ce corps de cire, dit-il sont composées^ d'os humains ; tandis que quelques-uns des os enfermés dans le reliquaire de Rougemare sont des os de volatile. Oui, madame» de simple volatile; des cuisses de poulet. Je ne suis pas homme à me tromper là-^ dessus,. Or, comme je ne suis pas homme non pluit a (louter de l'authenticité de ces reliques, scellée» d'ailleurs du sceau apostolique, je me demande comment les reliques de la Colombe céleste n'ont pas plus de vertu que celles d'une sainte. Le Saint-Esprit battu par sainte Rutiliei c'est trop fort, et dans une^ affaire d'élection !

de mot dit en l'air, par un voltairien, devait avoir l^lus tard, répété et colporté, une importance considérable.

Ce n'était pas la première fois que mademoiselle Isabelle se trouvait dans un mauvais état de santél

Lorsqu'elle avait quitté l'Italie pour revenir à la Haga, elle était tourmentée par des accidents nevyevoL que son changement de vie avait soulagés, n.ais n'avait pas radicalement guéris.

Plus tard, pendant les derniers mois de la puissance de Nedopeouskine, ces accidents avaient reparu avec des alternatives diverses, et dans ces derniers temps, à la Haga, ils avaient pris un caractère assez sérieux pour amener une sorte de paralysie partielle.

Son médecin, qu'elle avait consulté pendant son .séjour à Paris, lui avait dit que le meilleur remède

à sa infiladie était le calme moral et le contentement; puis, comme" adjuvant, il lui avait fait une longue ordonnance prescrivant l'habitation à la campagne dans un lieu abrité des vents d'ouest, l'usage des vêtements de laine, et le régime des viandes blanches unies aux légumes herbacés. Mais lui prescrire le calme moral c'était ordonner le bouillon de poulet aux misérables qui n'ont pas un sou dans leurs poches trouées : quand on n'a pas en soi le calme moral, on ne le prend pas à volonté comme on prend une pilule ou une médecine.

Au château de la Haga elle avait trouvé l'habitation à la campagne, mais la direction de l'abbé Guillemittes, accompagnée des conversations do la sœur Sainte-Ursule, ne lui avait point donné le contentement de l'esprit.

Alors les accidents nerveux s'étaient, reproduits plus fréquents et plus violents. Aux mouvements automatiques, que les médecins ont baptisé du joli nom de « pandiculations, » s'étaient joints des suffocations et des syncopes avec un abaissement de chaleur qui effrayait madame Françoise plus que tout. — a C'est le froid de la mort, disait-elle. » Puis bientôt après était venue une impossibilité de remuer la jambe gauche, qui ressemblait à une paralysie locale de quelques muscles. La nourrice alors avait voulu faire appeler un médecin, mais mademoiselle Isabelle s'y était opposée : — Je gué-

rirai cette fois, comme j'ai déjà guéri plusieurs fois, avait-elle dit, et je te défends, nourrice, de faire venir un médecin.

Celte défense, nettement accentuée n'avait contrarié qu'à demi la nourrice, car sa confiance dans la médecine n'était pas très-grande. On se cassait une jambe, le médecin vous la remettait, c'était bien ; on avait une fluxion de poitrine, le médecin vous saignait, c'était bien encore. Mais la maladie dont souffrait sa maîtresse n'était pas une maladie ordinaire qu'on soigne avec les médicaments du pharmacien, c'était un mal de saint. Les saints qui avaient jeté une mauvaise influence sur mademoiselle Pinto-Soulas étaient au nombre de trois : saint AcctHiupiqoi l'empêchait de marcher; saint Aliouvi qui l'empêchait de manger (saint Aliouvi donne le besoin ou le dégoût des aliments à son choix); enfin saint Défini qui la poussait tous les jours vers la tombe, dans compter saint Pati qui lui imposait une souffrance générale.

A ces différentes influences de saints malfaisants il n'y avait qu'un remède à opposer ; heureusement il était d'une efficacité certaine : c'était une série de neuvaines avec des feuilles de lierre qu'on mettait tremper dans l'eau bénite; ces feuilles de lierre devaient être cueillies, bien entendu, sur les murailles de la chapelle de la Bonne-Mère de Dieu, qu'on accusait le curé de Clévilliers d'exploiter. Les saints

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seraient vaincus et la guérison serait assurée ; les feuilles de lierre de la « Bonne*Mère » en avaieni accompli bien d'autres, plus difficiles et plus extraor^ dinaires.

La nourrice n'était pas la seule bonne âme qiif s-inquiétât de la maladie de mademoiselle Pinto^ Soûlas ; Tabbé Colombe aus» chercbait sa guérisea*.

— Une persoB&a' A aeeomplie , disait-îi , cpiel malbeur l

U n'osait aller au. cdiâteaa parce qu-il savait qu'on promenait mademoiselle Isabelle sur une chaise longue et qu'une « personne du sexe, » si accomplie qu'elle soit, est mauvaise à Toir dcms cette positionr ; maïs chaque jour après sa messe, il montait chez le concierge, demander le bulletin de la journée de la. veille.

Dans son inquiétude bienveillante, il se levait diic Ibis par jour, pour alier consulter la girouette, et voir si le vent ne menaçait pas de tourner à l'ouest.

— Moi, c'est le vent d'est qui me rend malade,, mais je voudrais que le vent soufflât toujours de i'est. Une personne si accomplie!

En sa qualité de malade, il avait la crédulité des remèdes, et deux ou trois fois il se permit d'écrire à mademoiselle PiiKto-Soulas pour lui conseiller « l'em* ploi de quelques moyens curatifs dont il pouvait parler par expérience, » notamment de la douce S^valeseière qui avait guéri notre Saint-Père, de la.

UN MIRACLB' 255-

rootitarde blanche « étomianfe pour Te safng>) , et aussi de certaines chaînes électriques. Bien entendu ces billets étaient écrits dans une forme respectueuse et ne demandaient pas de réponse r « Une personne (jui a souflfert gre permet d'appeler l'àtterition da fiaademoiselie Pinto-Soulas sur..., etc.; » mais une iois lancé dans Ténumération dès ventus de son remède, il ne s'arrêtait devant aucun dëtaft précis,, et il constatait avec bonheur que la ferine de santé guérissait « sans purges. » Ce qu'elle guérissait il rénumérait complaisamnaent ; mais sa plume ecclésiastique avait d'innocentes hardiesses que la nôtre n'a pas.

— Je ne sais si mademoiselle Pîhto-Soula^, cKsaitil à l'abbé Guillemittes, me fait Thoimeur cl*user des lïennèdes que mon expérience lui suggère, mais il paraît qu'elle n'éprouve pas db mieux. Au reste, cela ne m© surpnend qu'à demi, car j'ai la conviiction cpjL'elte ne guérir» que par une mtervenlîon divine»

— Comment cela?

— Cela est bien déli(»t à dire, et'pour une pauvre tète comme la mienne bien difficile à expliquer/ sur-* teut en s'adressant à un esprit supérieur tel que le vâlre. Mms il me semble^ si j'ose m'exprimer ainsi, que, jusqu'à, un certain point et datas une eeptaine mesure, vous, son directeur,, voua pourrâez amener celte guérisoad'un mat^.

. :^ Ce que ^UB' ma. dites là, moit eter abbé,, la

sœur Sainte-Ursule me le disait précisément ce matin; elle voulait obtenir de moi la permission de conseiller à mademoiselle Pinto-Soulas de demander sa guérison...

— A la Sainte Vierge, interrompit vivement Tabbé Colombe, heureux d'apprendre que quelqu'un avait la même idée que lui, ce qui n'arrivait pas souvent

— Non, mais à sainte Rutilie.

— C'est évidemment une inspiration divine qui est venue frapper la sœur Sainte-Ursule, s'écria le vicaire illuminé lui-même de cette lumière qui, pour la première fois, brillait devant son esprit; sainte Rutilie assurément, et je ne mets pas en doute que si mademoiselle Pinto-Soulas voulait s'adresser à notre sainte, elle fût exaucée.

— A ce sujet, continua l'abbé Guillemittes , la sœur Sainte -Ursule me racontait des cas de guéri* sons surnaturelles, et qu'on peut, jusqu'à un certain poipt, qualifier de miraculeuses, obtenues par les reliques de sainte Rutilie. Ainsi^ la notoriété publique rapporte que l'enfant de Félicité Billard, malade d'une fluxion de poitrine et condamné par le docteur Chaudun, a été guéri pour avoir été présenté devant les saintes reliques. Le médecin avaitdit que l'enfant serait perdu s'il respirait le grand Bit ; sa mère, inspirée par la foi, l'a enveloppé dans son tablier, l'a apporté devant la châsse de la sainte, a prié avec ardeur, et en rentrsmt chez elle l'enfant

UN MIRACLB 257

était mieux, trois jours après il était guéri/M. Chaudun a poussé les hauts cris, disant que la mère était folle, qu'elle méritait d'être emprisonnée.

— C'est un homme inteUigent, dit-on ; pour moi je ne m'en suis jamais aperçu ; on ne comprend rien à ses paroles à double sens, et je crains qu'il ne soit p jaré par l'orgueil de la science.

— Dans ces circonstances, il n'a pas voulu croire à l'inspiration ; il n'a vu que les règles étroites d'une science bornée : l'enfant a guéri contre ces règles ; il ne devait pas guérir.

— Mais c'est là précisément qu'est le miraculeux.

— Sans doute. De môme dans le cas d'un carrier de Saint-Réau dont j'ai oublié le nom : ses yeux avaient été presque entièrement aveuglés par l'explosion d'uîie mine;»il est venu demander sa guérison à sainte Rutiiie, et il a recouvré la vue.

— M. lé curé de Saint-Réau dit que les yeux n'étaient point aussi malades que ce carrier, nommé Perdoux, le voulait persuader.

— Oui, je sais, et c'est bien pour cela que je voudrais qu'on ne parlât pas de ce cas ; il m'est pénible de voir un prêtre comme M. le curé de Saint-Réau, se mettre en contradiction avec la notoriété publique. Déjà mal noté à l'évêché pour l'opposition de son esprit et les tendances de ses idées, il m'est douloureux de le voir entrer dans cette voie. Il a été votre prjdécesseur à Hannebault, mon cher abbé ; voyez

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OÙ rie dépendance mal comprise, peut entraîner.

— Quant à moi, s'écria l'abbé Colombe, je crois pouvoir être sans crainte ; je ne me permets pas de blâmer M. le curéde Saint-Réau, mais avec la grâce de Dieu, j'espère ne jamais m'écarier des règles d'une respectueuse soumission dans mes idées et ma conduite.

— Je vous crois, el n'ai pas voulu vous mettre ^n cause; la seule ressemblance qu'il j ait entre vous et M. le curé de SaintRéau, c'est que tous ^vez élé Tun et l'autre vicaires à Hannebauit.

— Puifique voas me parlez des guérisons miraculeuses obtenues par l'intercession de sainte Kutilie, reprit l'abbé Colombe après un moment de silence et de réflexion, me serait-il permis d'ajouter que vous oubliez la mienne? Sans doute, je suis un si pauvre homme, que jene suis pasun exemple à citer. Oependant il n'en est pas moins vrai, qd'alors que les reliques de sainte Rutilie sont arrivées à Hannebault, j'étais dans un -état déliante déplorable : je ne mangeais plus, je ne dormais plus, et la nuit comme le jour, j'endurais des souffrances intolérables. Aujourd'hui j'ai retrouvé un .peu de somoieil, et je peuK assister à vos repas, sans vous contrarrier par jmoninappctence pour la nourriture. A quoi est dû ce soulagement surnaturel? A.la soience de M. Chaudun! Ahl certes non. Mais j'ai prié, j'ai demandé il sainte Rutilie de m'accorder la grâce de ne souf-

UN MIRACLB SS9

irir que dans une mesure n'empêchant pas Texer-r cice de mon saint ministèrev et j'ai été exaucé. Aussi, quand je considère cette guérison, dont je ne parle qu'à vous seul ; quand d'un autre côté, je considère celles Uen plus extraordinaires de Perdoux et de Tenfanl de Félicité Billard, je m'interroge pour savoir comment vous n'engagez pas M"*" Pinto^ Soûlas à demander sa guérison à sainte Rutilie. Et, je l'avoue, ma sincérité dût -elle vous affliger^ je ne trouve pas de réponse; en vérité, je n'en

trouve pas.

— C'est que vous êtes l'âme la meilleure que je connaisse, mon cher abbé, l'esprit le plus pur,

— Oh! Monsieur le doyen, je vous en prie, épar* gnez ma confusion ; je ne mérite pas ces paroles ; je suis, jevous assure, un pauvre homme.

— Vous êtes un homme loyal et franc, ne soup- -çonnant jamais les autres. Mais tout le monde n'est pas comme vous. Il y a sur la terre des gens qui passent leur vie à suspecter les actions et les intentions do leurs voisins. Pauvres, ils soufirent de ce

» que ce voisin est riche; malhonnêtes, ils tàchedt d'expliquer les actes de ce voisin de manière à faife croire que sa moralité ne s'élève point au-dessus do la leur; il est intelligent, c'est un intrigant; il ©at ouvert, c'est un simple ; il est franc, c'est un bavard. En môme temps que je suis le directeur de n;ademoiselle Pinto-Soulas en ce moment paralysée, je

suis le curé de l'église d'Hannebault qui possède les reliques de sainte Rutilie. Comprenez-vous?

L'abbé Colombe regarda son curé, regarda la tenture de la salle à manger, regarda la nappe qui cou- Trait la table; mais ni la nappe, ni la tenture, ni le visage du curé ne lui donnèrent l'explication de ces paroles obscures.

— Je cherche, dit-il, mais je suis un si pauvre homme!

— C'est que vous cherchez en vous, au lieu de chercher dans les autres. Supposons uiî moment cpie mademoiselle Pinto-Soulas est guérie, miraculeusement, par les reliques de sainte Rutilie. Comment la rumeur publique accueillera-t-elle cette guérison? Mademoiselle Pinto-Soulas n'est point une personne qui peut se perdre dans la foule ; son nom, sa fortune appellent l'attention. Sa guérison, n'est-ce pas? frappera tous les esprits et provoquera partout les récits populaires. Que dira-t-on?

— On dira que c'est un miracle.

— On dira ce que je vous disais tout à l'heure : l'abbé Guillemittes est à la fois curé d'Hannebaull et directeur de mademoiselle Pinto-Soulas.

— Maintenant comme tout à l'heure, je vous répondrai : je cherche.

— Cherchez à qui le miracle profite.

— A la foi, dont il prouvera d'une façon éclatante la toute-puissance.

— Et puis aussi, n'est-ce pisis, à l'église d'Hannebault? Eh bien, il y aura des gens qui voudront confondre l'église et le curé.

— Les malheureux !

— Oui, les malheureux; mais, hélas! il est grand sur la terre, le nombre des malheureux. De combien d'accusations n'ai-je pas été déjà victime, pour avoir élevé cette église?

L'abbé Colombe resta un moment silencieux; mais les mouvements involontaires de ses mains, les contractions de son visage, le feu de ses regards, disaient qu'il était à l'intérieur fortement agité. A la fin, il se leva et, venant se placer en face de l'abbé Guillemittes :

— Monsieur le curé, dit-il d'une voix tremblante, je vais prononcer des paroles pour lesquelles je vous demande pardon d'avance, en vous suppliant de ne voir que l'intention qui les inspire et non le èens brutal qu'elles peuvent avoir dans ma bouche maladroite.

— Vous m'effrayez, monsieur l'abbé.

— Oh! n'ayez pas peur, car je ne peux pas m'écarter du respect que je vous dois, puisque ce respect emplit mon cœur. Ce que je veux dire, c'est que, pour ce qui touche mademoiselle Pinto-Soulas, vous A)e paraissez écouter des considérations qui ne sont [ias celles que vous inspirent ordinairement la charité et la foi.

• Le Ticaîve suait à grosses gouttes; il s'easuya Ib front aMBCiSon œouchoir^t'Qontiaua :

— Je comprends cpmbiea une âme sensible comme la vôtre doit souffrir des déboires qui IU)nt ^tbreuvoe» iet:qu'atnsi«elle ait la frayeur de <léboires nouveaux; mais nous ne sommes pas «ur cette terre pour nous rôfo^ii*» ^^^ iiommes des voyageurs qm ayons à traverser une vallée de larmes ; s'anr&teraux piieittierSipas delà roule est une iaibJesse.

L'abbé Guillemittes^ habitué à oe genre d'élot qnence qu'il entendait presque tous les diaianches, ne brcmcha point.

— Je veux dire» oontidua l'aibbé Q^kimbe, que dans la position où se trouve mademoiselle Pinto^ SidulaB, ce serait une faiblesse de s'arrêter devant les clanaeurs ou les calomnies de ceux qui s'occuperont de «a guérifion dans un esprit malveillant et •déiâoniaque. Quelle -est, en efiEet, cette position? «lademoiseUe Pinto-Soulas est malade! D'un mol, par un bon conseil vous pouvez la guérir. Et ce root vous ne le diriez pas, retenu .par je ne sais quelle crainte mondaine ? Non, monsieur le curé, jQon, je ne croirai jamais cela.

— Cependant... essaya l'abbé GuillemiltesL

— Une fois déjà, une seule fois, je me suis permis de vous entretenir de mademoieel e Pinto-Soulas.

— Je me souviens, ce fut au &i\jet de l'exemple que mademoiselle Pinto-Soulas ne donnait pas à la paroijdse.

~ £fa bien! souvenez-vous aussi, ^monsieur le 4oyen, do^ résultats bioDhourèux qu'amena cette intervention, qui, je crois pouvoir le dire, était une inspira 'ion.

— Je me souvieoa, dit Tabbé Guillemittes en se iavant avec gfavité ; ^our l'a^vanir, je réiléchirai à ce que vous venez de me dire.

X'abbé ColofBbe resta seul dans la sa^le à manger, ému et tremblant. Il avait parlé d'une façon bien bardie à son curé, « un homme si supérieur ; » mais, après tout, il avait obéi à'ia voix de sa conscience.

Pendant huit jours il n'y eut pas un seul mot d'échangé entre l'abbé Guillemittes et son vicaire, au sujet de mademoiselle Pinto-Soulas. Et l'abbé Colombe se demandait déjà s'il ne reprendrait pas l'entretien où il avait été interrompu, quand le curé le prévint.

— Je vous avais^promis de réfléchir à ce que vous m'avez communiqué au sujet de mademoiselle Pinto- Seulas. J'ai réfléchL

— Et vous avez décidé ? ^

— Je n'aurais rien décidé encore, si la position de mademoiselle Isabelle ne s'était pas aggravée, tant la détermination à prendre est pour moi délicate. Mais, depuis quelques jours, la paralysie a augjnçnté.

— Son état est-il désespéré?

— Je ne crois pas. Seulement, elle ne peut plus,

pour ainsi dire, remuer ; tout le côté gauche du corps est paralysé. Dans ces conditions, je ne peux plus hésiter davantage : la responsabilité devient trop grave pour moi, surtout après vos observations, vos avertissements qui l'ont préciséeàmon esprit troublé.

— Je vous ai parlé d'après les inspirations de ma conscience.

— Et je vous en remercie, mon cher abbé; vous n'avez pas craint de me blesser, je sens tout le prix de votre sacrifice. Demain on apportera mademoiselle Pinto-Soulas, à votre messe de huit heures.

— Et pourquoi pas à la vôtre ?

— Parce que demain, à mon grand regret, je ne serai pas à Hannebault; je suis mandé à l'évêché et, dans les dispositons où l'on m'y reçoit d'ordinaire, je ne peux pas me permettre de manquer à une invitation formelle de Monseigneur; mais qu'importe? Le prêtre n'est rien, les saintes reliques sont tout.

— Assurément.

— Après votre messe, mademoiselle Isabelle adorera les reliques de sainte Rutilie. Je vous engage à dire cette messe au maître-autel, et je crois que vous pourrez faire apporter la chaise longue de la malade dans le choeur; ainsi elle sera près de la châsse de la sainte : la sœur Sainte-Ursule se tiendra près d'elle. A propos de la sœur Sainte-Ursule, j^e dois vous dire que, suivant elle, nous pouvons compter sur une guérison certaine. Dans ses extases, Bile

a eu des entretiens avec sainte Rutilie, qui lui a promis formellement de faire un miracle en faveur de maf*emoiselle Pinto-Soulas. Je vous dis cela entre nous, car vous savez que je n'atta îhe pas plus d'importance qu'il ne convient, aux visions de la sœur.

— Cependant c'est très-grave et ces visions répétées avec un caractère de bonne foi...

— D'entière bonne foi, j'en conviens.

— Ces visions, dis-je, méritent, il me semble, d'être prises en sérieuse considération.

— C'est encore là une question qui me .tourmente fort. Mais, pour le moment, il s'agit de mademoiselle Pinto-Soulas : elle assistera donc à votre messe et elle adorera les reliques, soutenue par la sœur Sainte-Ursule, si elle ne peut pas s'agenouiller.

— Il est bien fâcheux que vous ne soyez pas là.

— Sans doute, mais il y a impossibilité absolue. Je le regrette d'autant plus que j'avais fait venir l'organiste de la cathédrale de Condé, pour m'entretenir avec lui des dimensions à donner à nos grandes orgues. Mais, puisqu'il sera là, vous pourriez peutêtre réclamer son concours, qu'il vous prêterait, j'en suis certain, trés-volontiers. Ainsi je trouve que si pendant l'adoration des saintes reliques, vous faisiez chanter le Veni Creator par la maîtrise, ce serait un témoignage de gratitude rendu à la charité de mademoiselle Pinto-Soulas; témoignage qui toucheraîf peut-être son cœur.

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