VII
Le lendemam maftin, au moment où sonnaft la messe de huit heures, les dévotes qui se rendaient à l'église, virent la toiture de mademoiselle Pinto- Soulas s'arrôter devant le porche.
— Tiens, mademoiselle Pinte-Soiûas!
— - On disait qu'elle ne pouvait plus mareher.
— Ne croyez donc pas ces. histoires.
— C'est M. l'abbé Colombe qui Ta dit à madame "Maridor, qui me l'a répété, et M. l'abbé Colombe ne fait pas des histoires.
— Tout le monde dît qu'on la porte sur une chaise longue, et elle ne se promène plus qu'en voiture dans son parc. '
* — Enfin qu'est-ce qu'elle a?
— - tUttepatralysie.
♦— j^ Bon âge ?
— Le mal vient à tout âge; il est toujours bien «enlain qu'elle ne peut pas 3e «erar de «ee ijafflbes. St ia .preu)ve la woâlà..
E^effot, deasdemestiçues «oulevèrent :iBadein(H- «eUe Isabelle let la mirent sur une cbaiee qu'ils pordèreat dans Téglise : elle voulut qu'on la conduisît à SB place ordinatra, mais le suisse, qui la précédait, dit que M. le euré .avait donné des ordres pour •qu'une place lui fût pnéparée dans le cbœur.
T-ous les yeu^ étaient fixés «ur elle : on la trouvait oraigrie *ei p&te.; msris la maladie n'avait fK)ii]^ causé ^sependaist autontdeira^ageS'qae sa tongue réclusion pouvait le faire supposer; il y avait même dans sa «èeai^ fmle quelque ohose d'ardent et de triste à la Ibis, qui ifnafirpait les ^leux et remuait le oœur. Deip- ^ère sa jcbaLse, marchait la sœur Samte-Ursule.
— Etie n'e^ pas si mal «qu'on avait Youki le dire*
— En tous cas, elle ne marche pas.
— Ca, c'est certain.
L*afbbé Oolombe sortit de la sametie et la messe .commença. Elle dura p^kus longtemps que de couitume, em Icvieaire, tremblant d'émotion, mit enceoe -plus de lenteur dans sa irromonciation qu'il n'eai iBettait d'ordinaire ; jamais les mots « peccatoribm^Mi Hfuh i eouhrurriy Demmm votbiscum, » n'avaient eu pareille longueur; jamais ses génuflexions, ses adora*
2Ô8 UN MIRACLB
tions, ses signes de croix n'avaient eu tant de majesté; jamais messe, enfin, n'avait été dite avec plus de ferveur.
L'assistance remarqua que mademoiselle Pinto- Soûlas, aux endroits où Ton doit s'agenouiller, n'avait pas quitté sa chaise, se contentant d'incliner la tête.
La messe finie, l'abbé Colombe entra dans la sa- <;ristie, mais il en ressortit presque aussitôt. Alors on approcha mademoiselle Pinto-Soulas de la châsse de sainte Rutilie, et la soeur Sainte-Ursule, l'ayant prise sous les bras, la souleva et la mit debout. Un coussin avait été placé sur un prie-Dieu. Mademoiselle Isabelle,, toujours soutenue par la sœur Sainte-Ursule, s'agenouilla sur ce coussin, et parut prier avec ardeur.
Auprès d'elle l'abbé Colombe et la sœur Sainte-Ursule priaient aussi; et de môme dans l'église les fidèles priaient pour la guérison de cette jeune femme qui, depuis qu'elle était au monde, n'avait pensé qu'à répandre le bien autour d'elle.
Sa prière ûit longue. Mais enfin elle fit signe à la sœur Sainte-Ursule, de bien vouloir lui tendre la main' pour la rélever. Ace moment, le suisse, qui se tenait immobile et raide derrière elle, frappa les dalles sonores d'un grand coup de sa hallebarde, et aussitôt l'orgue du chœur se mit à jouer, tandis que les enfants de la maîtrise chantaient de leurs voix claires :
K«m\ Creator spiritus.
Mentes tuorwn visita.
Mademoiselle Isabelle surprise, émue, regaraa autour d'elle, attendant toujours le bras de la sœur Sainte-Ursule.
Mais celle-ci, s'étant approchée d'elle, ne lui tendit pas la main ; elle se pencha à son oreille, et d'une voix vibrante :
— Levez-vous, dit-elle, et marchez.
Mademoiselle Isabelle ne bougea pas.
— Marchez, répéta la sœur Sainte-Ursule, sainte Rutilie a exaucé votre prière.
Elle fit un mouvement et se dressa sur ses jambes.
— Marchez, répéta la sœur, marchez I
Elle se tenait debout; -elle fit un pas en avant, puis un second, puis un troisième.
•— Marchez, murmurait la sœur à voix basse.
Elle se dirigea vers le porche : tous les fidèles s'étalent levés et la regardaient.
Dans le chœur, les enfants de la maîtrise chantaient :
Aecende lumen sensibus^ Infuntle amurem eordibus Infirma nostri eorjhtris Virtute finnans perpeti.
En arrivant au porche, la sœur Sainte-Ursule, qui était vigoureuse, prit mademoiselle Isabelle dans ses bras et la mit en voiture.
âTO V3!f MIRACLE
Cet événement extmordinaire-s'était produit à neuf heures ; à neuf heures et demie toute la ville le coniuit. On eourait de porte en porte, pour se comomnrqaer la nouvelle.
—A la messe de huit heures, mademoiselle Pinto- Soulas, complètement parait^ey a marché.
— - C'est donc un miracle ?
— C'en est un.
— Chez nous, à Hannebauttl
Les dévotes, qui avaient assisté à la messe, étaient assaillies de questions, on s'entassait chez elles ' — Vous avez vu?
— De mes jeux, de mes propres yeux, j'ai vu mademoiselle Pinto-Soulas se lever et marcher. On dira tout ce qu'on voudra, j'ai vu.
M. Chaudim, qui faisait ses visites du matin, fut arrôté par madame Maridor.
-^ Vous savez. Monsieur le docteur, que made moiselle JPinto-Soulas vient de marcher à l'église; elle ^est partie sur ses jambes.
— Qu'est-ce que vous me contez là?
— Ce que j'ai vu.
— Vous avez vu M"' Pînto-Soulas marcher?
— Comme je vous vois.
— C'est encore un joli tour du curé.
«^ M. 1» doyen n'était pas à la messe.
— Alors le tour n'en est que plus fort
— C'est épouvantable ce que vous dites 1|.
UN MIRACLB 271
-*^^ous cauaeroas de cela plus tard ^ je Tais voir mes malades qmi soid malades, eux.
— Croyez-vaus que M^^" Pinto-Soidas n'était pas «Mlâde?
— Si, Je crms Même qu'elle l'est encore ; mais M"® Piiiio-S(»uLas est atteinte d'usie maladie particulière^ qui comporte toutes les fantaisies possibles.Vous me •diites qu'elle ne marchait pas ce matin et qu'elle mar- «cbe maintenanit, Je n'y contredis poiotl; mais, si vous muiez vi'dr qvielque cbosQ de stirnttturel là-dedans ou de miraculeux, votre semteur très-humble.
ii'hi-KSQiDe au cou tordu de iRougemane, l'enfant de Félicité, maintenant M^^*^ f^inlo-.Soulas , c'est une épidémie de nrirades.
Quand M"« .Prétavcrine ^uppriX mite nouvelle, elle vemoiiiim aucune incrédulité..
— Cela devait arriver, dit-elle à son mari ; décidé- 4nefit le doyen est un homme très-fort.
— Qui) va 4ire l'abbé Lobligeois ?
— Que veux-tu qu'il 4ise avec son benume au cou 4ordu, un ihomme de rien, «m misérable journalier. Mais M'^^ ^Pittto^Soulas, une femme riche, connue, ;au-des9QS tdu soiipç<»n, itKTlà qui est heureux pour l'église d'Hannebault. Au reste, il faut convenir que le doyen a bien mérité ce bonheur; c'est un homme.
— Tu es depuis quelque temps, « toute banne », )bi0n climigée pour l'abbé -Guillemittes.
— Je lui rends justice et j'avoue que j'aimerais
272 UN MIRACLB
mieux l'avoir pour ami que pour ennemi : nous ayons fait une sottise dans TafTaire des billets.
— On pourrait peut-être la réparer.
— Ne texnéle pas de ces affaires-là, ça me regarde; d'ailleurs, la sottise est à porter au compte de M. le curé de Rougemare, dans l'intérêt de qui nous avons agi.
L'abbé Guillemittes ne revint de Condé qu'à son heure ordinaire, et on le vit monter la grande rue au pas de sa jument, sans se presser, comme un homme qui ne se doute pas de ce qui l'attend chez lui.
Ce qui l'attendait, c'était l'abbé Colombe dans un état de joie et d'exaltation indescriptible.
— Monsieur le doyen, monsieur le doyen !
— Eh bien, quoi? Etes-vous malade?
— Je n'ai jamais été si heureux, si joyeux : M*^ Pinto-Soulas marche.
Alors il raconta en détail comment M"^ Isabelle était arrivée à la messe, comment elle s'était agenouillée pour invoquer sainte Rutilie, comment elle s'était relevée et elle avait marché. Quand il raconta comment elle avait passé au milieu des fidèles émerveillés, ses yeux s'emplirent de larmes et sa voix se brisa.
— Ceci est très-grave.
— C'<3St un miracle !
— Oh ! ce n'est pas à nous qu'il appartient de prononcer ce mot.
— II me semble cependant que nous pouvons avoir un jugement, sous la réserve de le soumettre humblement au jugement du souverain pontife.
— Sans doute; mais, par notre position, nous sommes tenus à la plus grande réserve; je vous prie donc de ne jamais prononcer le mot de miracle ; quand vous devrez parler de cet événement surnaturel, ne le qualifiez pas, dites simplement que M"« Pinto- Soulas a marché ; il y a là un fait.
— Indiscutable.
— Indiscutable à cette seule condition, qu'on s'enferme dedans étroitement.
— Ne nous accusera-t-on pas de retenir la vérité captive ?
— Et qui parle de retenir la vérité ? Je veux, au contraire, l'entourer de toutes les garanties qui peuvent la rendre inattaquable. Pour cela, dès ce soir, je veux recueillir les témoignages de toutes les personnes qui étaient à la messe. Vous voudrez bien m'écrire votre relation, et j'interrogerai les autres personnes qui étaient à l'église, en notant leurs récits, dans une sorte de procès-verbal. Quelles étaient ces personnes ?
L'abbé Colombe n'avait pas l'habitude de regarder les assistants, et il eût dit sa messe devant des chaises sans s'en apercevoir. Heureusement, et par un favorable hasard, le Suisse avait la liste exacte de ces personnes.
274 UW MIRACLE
On put donc fes interroger, et l'abbé GuillemsUes consigna leurs réponses avec une fidélité scrupuleuse ; même quand on lui affirma qu'une voix était sortie de la chasse de sainte Rutilie disant: « Levez- vous et marchez , » il ne fit pas d'objection, il écriTft ce qu'on lui rapportait. Comme devant un jiige <i'fnstructionon dut signer sa déposition, et k&persMnieS' qui ne savaient pa& écrire dépo6èr«tnt devant des témoins qui affirmaient le procès-verbal oonformeait récit.
Cette enquête dura cinq jours : tout le monde fut entendu, même les entants, surtout les enfants.
Pour qu'elle fût complète, il eût fallu aussi la déposition de l'acteur principal. Mais l'abbé Ouillemittes, malgré son assurance, n'osa la demander, tant avait été grande la répugnance que ftP^ Isabelle avait manifestée à pepriiw de oet événemeot. Pour pénétrer auprès d'elle, il a'vait même étéf ^ligé é» forcer la consigne, et la sœur Sainte^rsule, qui s'était présentée chaque jour comme à F^rdinaire^ n'avait jamais été reçue.
Il se passa donc du récit de M"^ Pinto-Seulas, qui n'était pas d'ailleurs indispensable à son dessein, lequel, ainsi qu'il le disait lui-même, n'avait d'autre but que de consigner fidèlement les manifestattons de la rumeur publique.
A mesure que les dépositions des témoins^o«ulaiies
CfN MIRACLE 275*
ëiftient recueillies, elles étaient recopiées par l'abbé Colombe.
Le sixième jour, muni de cette copie, Tabbé Guillemittes se rendit à l'évôché.
— J'allais vous écrire, dit monseigneur Hyacinthe en le recevant avec raideur, car il se passe, me racofnte-t-on, d'étranges clioses dans votre paroisse. On parle de miracle.
-r- Oui, monseigneur, on en parle beaucoup.
— Et quel est ce miracle, je vous prie ?
— Là-dessus je ne pui^ rapporter à Votre Grandeur que ce que j'ai entendu, car le jour où l'événement, que la rumeur publique qualifie de miraculeux, a eu lieu, j'étais ici à Condé, dans ce môme cabinet, et c'est le soir seulement en rentrant au presbytère, que j'ai connu cet événement.Si Votre Grandeur veut des détails précis d'un témoin oculaire,
•digne de toute foi, elle peut interroger M. l'abbé Colombe, mon vicaire, qui a vu, tandis que moi j'ai seulement entendu.
— Et qu'avez-vous entendu ?'
— Comme en ces matières délicates l'oreille peut se tromper et encore plus la mémoire, j'ai consigné, dans un procès-verbal, les témoignages des quarante-^ trois personnes qui ont assisté à l'événement.
— Où est ce procès-verbal?
— Le voici, ou plus justement en voici la copie
— Et pourquoi pas l'original ?
— Parce que j'ai considéré que cet evenenienl touchait particulièremenl raa paroisse, el que ce procès-verl)al revêtu des signatures des témoins devait rester dans nos arciiives. Mais, si Votre Grandeur désire cet original, je puis l'apporter demain ; de même jeserais tout prêt à le communiquer à la commission qui informerait sur ce fait, si toutefois Votre Grandeur nommait une commission.
— Pour nommer une commission, il faudrait que ce fait qu'on accompagne de tant de bruit en ce moment, valût la peine d'être examiné ; et je ne le connais pas encore.
— Ces dépositions divei*ses pourront, je crois, éclairer Votre Grandeur.
— Mlle Pinto-Soulas est votre pénitente ?
— Oui, monseigneur.
— Votre bienfaitrice?
— La bienfaitrice de notre église, oui, monseigneur, elle nous a donné de nombreuses marques de sa foi et de sa générosité.
— On parle de sommes considérables données par elle.
—Considérables, en effet, pour ceux qui recevaient mais non pour celle qui donnait, car sa fortune est au-dessus de la prodigalité. Au reste, nous avons reçu des dons considérables de plusieurs personnes, et il y a cela de remarquable dans le fait qui vient de se produire, que le don le plus précieux qui nous
ait été accordé, les reliques de sainte Rutilie, soit venu précisément récompenser notre donatrice la plus généreuse : il y a là, pour moi au moins, quelque chose de providentiel.
L'entretien prenait une tournure gênante ; l'évoque rinterrompit.
— Je lirai ce procès-verbal, dit-il.
« La rumeur publique » n'était point restée enfermée dans Hannebault; elle avait rapidement parcouru la contrée ; à trente lieues à la ronde on ne parlait que du miracle d'Hannebault.
Ce n'était pas la première venue qui avait été miraculeusement guérie par la nouvelle sainte ; c'était la personne la plus riche du pays, M"* Pinto-Soulas elle- même, M"** Pinto-Soulas«la riche.wEUe avait mis le prix (I se payer les meilleurs médecins, mais les médecins et la médecine avaient été impuissants ; il avait fallu l'intervention du Saint-Père qui avait envoyé exprès une sainte de Rome. A mesure qu'elle s'étendait^ la légende s'enrichissait ; non-seulement la sainte avait parlé, mais elle avait fait un signe de sa main. »
Le résultat de ces bruits, fut d'amener une affluence considérable de pèlerins ou de curieux à Hannebault. Le suisse ne pouvait plus quitter la châsse de sainte Rutilie; du matin au soir, il restait là, appuyé sur sa hallebarde, la poitrine bombée, la tête renversée en arrière, et les enfants qui rentraient dans
273 rr-ar mihaclb
leurs villages emportaient de ce colosse superbe des» idées fantastiques; ils en rêvaient et les récits qu'ils faisaient à leurs camarades étaient extraordinaires. Mais lui, peu sensible à cette glaire, regrettait le temps heureux où il pouvait rester de longues heures à table. — Je maigris, disait-il, donnez-moi un peu de repos, j-ai perdu quarante centimètres de ceinture ; quand je ne serai plus décoratif, à quoi serai-je bon ?
Le clergé du diocèse s'était partagé sur le miracle, mais le.plus grand nombre des curés qui le contestaient franchement était tout à fait minime : généralement on restait dans l'attente, sans vouloir se prononcer, il faudrait voir ce que dirait monseigneur.
Pendant la conférence qui suivit immédiatement révénement, Tabbé Guillemites voulut tèter Topinion de ses confrères, et il ne vit une opposition nettement accentuée que chez le curé de SaintRéau.
— Je ne peux pas me prononcer sur un fait que je ne connais pas, dit celui-ci, mais je n'hésite pas à déclarer que je regrette l'effet qu'il produit. Je crois que nous vivons dans un temp» où la discrétion en tout doit être notre règle souveraine.
— Voulez-vous cacher la vérité, et l'empêcher de se faire jour? s'écria l'abbé Colombe.
Un autre prêtre se renferma dans une réserve silencieuse à propos de la guérison de M^^*" Pinto- Soûlas. Ce fut le curé de Clévilliers. Mais celui-là
«avait a quoi s'en tenir sur cette giiérîson : et s'il avait voulu parler, il eût pu en dire long. Seuleraent il ne voulait pas parler, et même il avait poussé la discrétion jusqu'à prier M™' Françoise de ne pas ssccmtër sa neuvaine.
— Réjouissons-nous en silence de cette guérisonj ayait-il dit à la nourrice, mais ne la colportons pas. Laissons-les triompher glorieusement à Hannebault, avec leur sainte Rutilie. Cela convient à leur église dorée. Quant à nous, restons modestes dans noire modeste chapelle, et n'oublions jaaiais ce que nous devons à Tintercesàon de la « Bonne-Mère. »
Cependant l'autarilé ecclésiastique, malgré le bruit qui se taisait autour du miracle d'Hannebault, paraissait vouloir «e renfermer dans rindifférenée; Les mois succédaient aux mois, et Mgr Hyacinthe ne parlait pas du procès-verbal qu'il avait reçu. Quand le premier vicaire général lui touchait quelques mots de cette question brûlante, il se 43ontenlait de répondre qu'il l'étudiait, et aussitôt il changeait le sujet de Tentrelien.
— Si V0US «e farcez pas roonfteigneur dans ses retranchements, dit le vicaire général à Tabbé Guiller mittes, vous resterez perpétuellement dans la situation où vous êtes ; il faut prendre un parti, et monsei- ^eur ne peut pas s'y résigner : ses idées, son caractère, «on originale, tout le retient
Ces r.ebrancJ;ieiaeBls iinrant ioroés : xm jour l-Opi-
nion nationale publia sous le titre : les Fausses reitques^ un article qui mit le feu aux poudres.
Cet article racontait l'histoire de la lutte électorale ent?ele baron Friardel et La Motte-Blériot, en insifr tant surtout sur le rôle considérable qu'on avait fai< jouer aux reliques dans cette bataille; tandis que M. le baron Friardel se faisait appuyer par des reli ques authentiques (ou tout au moins reconnue? comme telles par l'autorité papale), son concurrent n'employait à son service que de fausses reliques ; abusé par l'agence à 4aquelle il s'était adressé, i] avait oflfert à l'église de Rougemare, à la place d'os de saints, des os de poulet. La fraude avait été reconnue par un savant médecin. Une enquête avait été habilement conduite, et en remontant de l'agence parisienne à l'agence romaine, on avait découvert à Rome une véritable fabrique de fausses reliques.
Cet article fut reproduit par le Siècle, à Paris; rindépendance belge, à Bruxelles ; le Phare de la Loire, la Gironde, le Journal de Bouen, dans les départements. Les journaux religieux intervinrent. Mais, huit jours après, le Temps donna le coup de grâce à cette affaire scandaleuse : son correspondant rapportait qu'un procès de fausses reliques était en ce moment pendant devant le tribunal del Vicariato ; un employé de la chambre des reliques, un marchand de curiosités et des agents subalternes étaient traduits sous l'inculpation: l"" d'avoir fait usage du sceau apostolique
UN MIRACLB 281
pour fabriquer de faux documents ; 2* d'avoir donne comme vraies des reliques fausses , même de personnages dont il n'existe pas de reliques; 3® enfin de s'être fait payer pour la vente de ces reliques, qui étaient expédiées dans le monde entier.
Ces journaux à la main, l'abbé Guillemittes se rendit à révêché et demanda formellement qu'on examinât l'événement surnaturel qui s'était produit dans sa paroisse. Par suite de la fraude abominable doiït le curé de Rougemare avait été victime, il se trouvait lui-même sous le coup d'insinuations malveillantes, qu'il ne pouvait pas supporter plus longtemps. Il avait dans son église de saintes reliques qui, lui ayant été données directement par le souverain pontife^ lui-même, possédaient tous les caractères de l'authenticité la plus absolue ; ces reliques avaient amené une guérison surnaturelle ; il demandait que cette guérison fût examinée par l'autorité compétente. Ce n'était pas pour lui qu'il parlait, il n'était et n'avait été pour rien dans cet événement; c'était pour la foi, c'était pour le respect de la religion.
En même temps qu'il faisait cette demande à son évêque, celui-ci en recevait une autre d'un côté opposé. Le miracle d'Hannebault avait soulevé une vive émotion et le gouvernement priait monseigneur l'évêque de Condé de vouloir bien le tirer au clair. M. le préfet vint lui-même à l'évôché : il était utile au point de vue politique de savoir précisément quelle
|)art de^resiponflabilité on pouvait appuquer au baron fciàrdel dans cette affaire; car, enfia, si le baron ji'riardel donnait des rMiqueâ qui faisaient des miaracles, c'était le député à vie de la circonscription de Oondé, et alors mieux valait Tétaindre tout de suite au Sénat que de le .garder au Corps législatif, où ses ^exigences deTenaient^ônantes.
Une commission iut donc nommée ; Tabbé Guilleimittes avait espéré que Tabbé Ficbon en serait le lehef, mais Tinfluenoe gouvernementale i'emporla dans la pcrsonne^de M. de Sintis, le deuxième vicaire jgénéral.
£n. entrant dans la vie, M. de Sintis avait piis.pour règle de conduite d'observer religieusemenX en tout les formalités et les traditions; c'était pour lui économiser le temps et la réflexion. Dans Taflaire présente, la loi des formalités lui indiquait que le predoaier témoignage à obtenir était celui de M^^^ PintoiSoulas : il commençadonc son enquête par le château de la Haga. *
Vicaire général du diocèse, il avait cru qu'il n'a- 3Kait qu'à se présenter pour trouver toutes les portes ouvertes devant lui ; il les lrou;va au contraire feriDoées, et il fallut que révoque écrivit lui-mêoie a M*^"" Pinto-Soulas pour que celle-ci consentit à accorder un entretiendont l'idée seule la blessait.
Aussi dans cet entretien fut-elle sobre de détails:: . y étais malade, incapable de me ^servir d'une jambe,
je ïiae siûs fai* porter à réglise; j'ai prié; je me suis relevée et j *ai iuaarobé. »
— Et defxuis, vous a'veztou jours bien marché? — .J^on ; tantôt j'ai pu maRober^ laatôtt j'ai dû res-
ter étendue.
— Alors vous n'êtes pas guérie ? . - ^*- Je vais mieux.
Mais ce n'était paj là seulement ce que* voulait le vicaire général : il lui JEallait le détail exact et précis : <2omioeut s'était^elle.relev.éé? Quelle prière aviit-eUe Hlite ? Diepuis combien de temps était-elle malade ? quelle était cette .maladie.?
— Ce sont des accès, n'est-ce pas, dit-il, qui surviennent après des contrariétés ou des émotions morales, agréables ou pénibles? Alors la température -de vos pieds et de vos mains ne s'ahaisse-t-élle pas ? La gène de la respiration ne va-t-elle pas jusqu'à la suffocation ? N'éprouvez-vous pas la sensation d'une boule qui s'élève pour monter jusqu'à la gorge, en occasionnant un sentiment de strangulation ?
En entendant cet interrogatoire médicals M"°Pintomoiselle Soûlas se leva pourpre de honte.
— J'ai raconté, dit-elle d'une voix saccadée, le fait que vous désiriez savoir; je n'ai rien à y ajouter.
— Cependant, mademoiselle, il faut savoir quel est votre état de *nté, pour juger la gucrison,
— J'ai dit ce que j'avais à dire
— Cependant...
. Elle fit une courte inclinaison de tète qui marquait nettetnent que la visite était terminée, et inal gré son assurance, M. de Sintis fut obligé de se lever. Au moment où le vicaire général sortait du salon, Hubert y entrait.
— Vous ici ? .
— J'arrive de Paris pour passer quelques jours à Hannebault.
— Alors, parlez-moi de Paris : que dit-on? que faiton? avez-vous entendu madame Krauss dans Fidelio? quepense-t-ondela nouvelle exposition de peinture? Asseyez-vous là ; racontez-moi tout cela ; arrachezmoi à mes idées ; étourdissez-moi.
C'était à peine si Hubert avait pu voir M"' Isabelle quatre ou cinq fois pendant son dernier séjour à Hannebault; aussi fut-il bien surpris de cet accueil.
— Vous allez dîner avec moi, lui dit-dle.
— Mais mon oncle, le jour de mon arrivée, que
dira-t-il ?
— Ecrivez à votre oncle que je vous garde, je lui ferai porter votre billet: mettez-vous à ce bureau; ouvrez ce tiroir.
Hubert faisait ce qui lui était commandé ; en ouvrant le tiroir un parfum faible, mais cependant pénétrant, le saisit au cœur.
— Eh bien, vous n'écrivez pas?
— Je cherche.
— Et vous trouvez?
— Je ne trouve pas.
— Alors, donnez-moi le buvard, je vous prie, et Tencrier, je vais écrire pour vous. A propos, cela ne vous peine pas trop de fausser compagnie à votre oncle ?
— Oh ! mademoiselle.
— Pendant que j'éciris, Toulez-vous m'obliger de rsonner un coup ?
M™® Françoise parut ; en apercevant Hubert, elle poussa un cri de joie.
— Ah 1 quel bonheur! nous allons donc voir quelqu'un qui n'aura pas une iSgure de cire ? Pourtant vous n'^vez,pas trop, bonne mine, savez-vous?
— J'ai été malade, et Ton m*envoie à Hannebault ■en convalescence ; on me met au vert.
— Malade ?
— Je ne mangeais pins*
— Et maintenant ?
— Maintenant je mangerais de Therbe plus volon- Xiens que duj)ain. -
— Nourrice, dit M"® Isabelle, qui avait fini d'é- «rire, fais porter cette lettre chez M. le doyen et descends à la cuisine; tu diras qu'au 5Jner ordinaire on ajoute des aspeoges et des haricota verls, au dessert du fromage à la crôme et des fraises.
Puis, s'adressai^t.àiluhert : ,
^ — Je coïinaft ces dégoûts qui vous prennent à la fin de l'hiverr on Tcwidraît brusquement sauter à la; saison des groseilles et des cerises. Aussi l'observation du carême est-elle une bonne chose. Mais, pour le neveu d'un euré, je croîs que vous observez pea 1 3 carême.
. — Je vous assure, dit Hubert en souriant, qu*'att' point dé Tuè de'Fabstinence*, j'ai fait carême cette- Btatéer.
— Je vous demande pardon, dit -elle vivement,, craignant d'avoir touché un sujet pénible.
' — Cela n'en vaut pas la peine, vraiment ; je n*^f atacuite honte à reconnaître que je ne suis pas riche;, d'ailleurs, je ne suis pas pauvre au point de n'avoir piasà manger; SI j'ai fait abstinence, c'est que j'ai bîen voulu : j'ai* eu un caprice et je me le suis payé ' eîifaisant des économie;5.
^ Sur votre estomac. •
— 45 centimes par jour en cinq mois m'ont donné 65 fr. 25 et j'ai pu acheter une gravure, dont j'avais depuis longtemps envie.
•«^ Qu'avait-elîe de sf merveilleux dette' grisi* * vure?
— C'est une sainte EUfeabetft de Murillt^ qui n*a: rien d'extraorSnaire pour lias amateurs;- niais potnr moi elle a îé* grand mérftie^ d'être un portrait. '
— Le portrait de votre mère ? T
— Non*, ma mèreêtttit'IMotide', et te- sainto EKscS;
283 VJ9 UIRACLB
betli représente une jeune femme brune, au teint pdle, avec des cheveux et des yeux noirs.
11 y eut un moment de silence ; puis M^^* Pinto- Soulas se leva*
— Si vous voulez ra'offrir votre bras, dit elle, nous allons du mois d'avril passer d'un bond dans le mois de juin; autrement dit, nous allons faire un tour dans la serre aux primeurs, je veux que la vue des cerises, des fraises et des raisins vous mette en appétit.
De la serre aux primeurs on passa dans le jardin d'hiver, où les camélias et les azalées étaient dans toute la splendeur de la floraison; puis du jardin d'hiver dans le parc.
— Si nous allions voir un peu sous bois les violettes et les primevères^ dit M""" Isabelle ; si l'herbe n'est pas bonne à manger comme vous disiez tout à l'heure, elle est douce à voir avec sa fraîcheur printanière.
— Ne craignez- vous pas la fatigue ?
— Cette promenade m'a fait du bien ; et puis j'ai votre bras ; il y a longtemps que je n'ai marché ; je ne suis pour ainsi dire pas sortie depuis l'automne ; comme les feuilles sont fraîches, comme les gazons sont verts ; ces oiseaux qui chantent sont meilleurs que nous, ils témoignent leur joie et remercient le printemps.
.Dans les allées sablées d'un sable jaune qui sortait
UN MIRAGLB 289
de la carrière, ils s'avancèrent lentement en devisant de choses et d'autres, à bâtons rompus, parlant joyeusement pour le plaisir de parler. Déjà le parc avait reçu sa toilette printanière, partout les feuilles avaient été ramassées, la terre des massifs était fraîchement retournée, et, sur les pelouses comme dans les clairières, l'herbe'nouvelle commençait à s'épaissir; çà et là des milliers de pâquerettes blanches et des touffes de jacinthes, bleues tranchaient brusquement, sur ce tapis vert velouté de reflets sombres. *
— Il y a précisémet trois ans, dit Hubert, que vous êtes revenue à la Haga ; ce n'est pas la même date, mais c'est le même jour; l'air était tiède comme aujourd'hui ; c'était une belle journée comme celle qui nous éclaire en ce moment, et l'on respirait ces senteurs du renouveau, comme on les respire maintenant.
— Vous avez de la mémoire ; c'est ce jour-là que M. Mario écrivit une sotte lettre à votre oncle ; pauvre garçon, s'il s'en était tenu à cette seule sottise, il serait encore ici, mais il a si bien fait, qu'à la fin j'ai dû le renvoyer en Italie.
— Pour moi, je lui suis reconnaissant de cette sot* tîse, car c'est elle qui m'a amené au château. Il me semble que c'était hier. L'heure était un peu plus avancée que maintenant, mais le paysage était le même. Je n'étais jamais entré dans votre parc, je fus. émerveillé. Et, comme à ce moment j'avais la tête
pleîDe de la lecture de TArioste» il me sembla qu^ j'eAtraîs dan» le palais d'une enebaoteresse,
*- Mettons fée^ dit M^^'' Isabelle en souriant*
-^ Les eygnes qui gtissaientsur le lac» eeis mêmea ojgnes que Toilà encore» m'accompagnaient les ailes ouYcrtes. J'entrai dans le parloir, et, après quelques instants d'attente, je via, par la porte ouverte» une forme Uanehe, une apparition surgir devant moi, au milieu du salon sombre* Cette forma blancbe s'assit au piano.
-^ Vous n'avez pas parié.
*^ J'avoue que j'ai regardé et écouté.
«^ Mais c'est très-mal, ce que voua avez iail là.
-*• J'avais la tête troublée, et le sentim^t désolé que vous avez rbis dans votre jeu n'était pas fait pour meJealroer^Cest alors que, pour la première fois, j'ai senti toute la puissance de la musique. Bien souvent depuis, le soir dans l'ombre, j'ai joué cette berceuse de Chopin et toujours il m'a semblé vous voir venir dans votre robe Manche.
-«-Je crois qu'ilest l'heure de dîner, dit M*^ Pinto- Soulas ; si vous voulez, nous pouvons rentrer.
Ils revinrent en silence : Hubert était tremblant et ne trouvait plus une parole à dire.
Heureusement M^^^ Isabelle vint à son secours, et, pendant le dîner, elle lui fournit des sujets de conversation, en l'interrogeant sur ses travaux.
Il n'était plus l'enfant d'autrefois: deux années
UN MIRAGLB i^l
passées à Paris, %^» études, aaa lectures, le inonde qu'il avait vu lui avaient ouvert des idées nouvelles* Il avait la franchise et le naturel; il parla de ses espé~ rayées aveo une naïve assurance, avec une confiance juvénile qui touchèrent M"* Pinto - Soûlas. A vingt ans, ce jeune homme, qui n'avait eu ni pension ni patrimoine, avait déjà triompbé des premières difficultés de la vie : son travail matériel suffisait à ses besoins et lui pcirmettait de préparer son avenir, dans une spbère plus élever , que celle où les circonstance^ Vavcâeint jeté.
Les heures s'écoulèrent: plusieurs fois il voulut se retirer, elle le retint.
Puis, comme il aUait partir, elle se mit au piano.
—Puisque vous aimeztant cette berceuse, dit-elle, il faut que je voua la joue, pour vous remercier de la bonne journée que vous m'avez fait passer.
A k porte du saion> elle lui tendit la main et lui fit promettre de venir le lendemain.
— De bonne heure ; j'ai besoin de votre gaieté.
Dans le parloir, il trouva M*"" Françoise.
--- A demain, n'est-ce pas, M. Hubert? dit la nourrice ; il y avait plus d'un an que je n'avais entendu rire ma pauvre fille. Elle a bien de l'affection pour vous, aller.
Il était ai heureux qu'il ne pensait pas à l'heure indue à laquelle il rentraitau presbytère ; mais Cyrille, en lui ouvrant la porte, le rappela à la réalité.
292 UN MIRACLB
— M. le doyen vous attend dans son cabinet de travail.
Ce lut une douche d'eau froide.
— Vous rentrez bien tard, dit Tabbé Guillemittes.
— Mais, mon oncle...
— Ce n'est pas un blâme, vous n'êtes plus un enfant: je veux dire seulement qu'étant en convalescence, il serait bon à vous de ne pas faire d'imprudence. Vous avez passé la journée avec M"* Pinto- Soulas ; comment est-elle ? Vous a-t-elle parlé de sa maladie et de sa guérison ?
— Elle ne m'en a pas dit un mot.
— De quoi donc vous a-t-elle parlé ?
— Mais de moi, mon oncle.
— A propos, M"' Thomé est venue pour vous voir ; elle veut vous demander un plan pour une annexe qu'elle voudrait projeter à sa maison : elle reviendra demain.
— J'irai chez elle demain matin.
— Non, je crois que vous feriez bien de l'attendre : madame Thomé est veuve, elle ne désire pas que les jeunes gens aillent chez elle, attendu que sa fille est légataire de la fortune du père Thomé, et que, si sa fille se mariait, l'administration de cette fortune échapperait à ses mains, plus avaricieuses que maternelles. N'oubliez pas qu'autrefois on vous a accusé de vous occuper de M"® Héloïse.
— Je VOUS jure que je n'y ai jamais pensé.
— Enfin, attendez la mère ici, ce sera plus prudent.
— Est-ce qu'elle viendra de bonne heure ? i
— Pourquoi donc ? >
— C'est que demain, je dois passer la journée à la Haga. .•''■'■ / . ' -
— Mon cher Hubert, dit gravement l'abbé Guillemittes, vous êtes maintenant un homme ; n'oubliez pas la distance qu'il y *a entre vous et M"' Pinto- Soulas; cette distance est considérable sous tous les rapports. / . ; : .
— Mais, mon oncle, je ne comprends pas.
— Vous comprenez très-bien, et, par la réflexion, vous comprendrez mieux encore. Bonsoir.
Hubert espérait trouver dans sa chambre la liberté de se souvenir et de rêver; mais il avait à peine fermé sa porte, qu'on y frappa deux coups discrètement C'était l'abbé Colombe. ^ . :
— Je guettais votre retour, dit celui-ci, car j'ai un conseil à vous demandera - * ; ' ■ ^ t u
— Un conseil, à moi, vous l'homme sage et excellent! .: ' ■■■■''. ' : -.
: — Un conseil artistique. Vous savez, mon cher ami, dans quel état de souffrance physique j'étais lorsque vous êtes parti pour Paris : tous les remèdes de la médecine avaient été impuissants contre cette malheureuse maladie.; J'avais renoncé à me soigner, lorsque j'ai été soulagé, miraculeusement: soulagé
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par riûtercesssion de sainte Rutilie. Je Yôudrais écmc offrir à notre sainte un témoignage de ma gratitude, un ex-v^D. Mais quelle forme donner à cet ex-voto ? Là est la difficulté. Un boiteux guéri offre fies béqtiiiles. Mais moi?
— Le fait est que, guéri d'une maladie d'estomac, je ne vois pas trop quelle forme donner à Tex-voto qui rappellera cette guérison.
— Comme vous, j'ai commencé par ne pas voir, mais à la fin, à force de efaerclier, je crois que j'hi été inspiré. Voici ce que j'ai trouvé. Ce diMit jesouÉfrais surtout, c'était d'un poids très-lourd, qui me pesait sur l'estomac. Ce poids je ne le porte plus. Je pourrais donc offrir un poids en argent Ce serait une allégorie. Qu'en pensez-vous ?
•— Très-joli, dit Hubert qui avait l'esprit ailtoui^.
'^ Un kilogramme d'argent coûte deux cents francs ; je pourrais dans quelques mois avoir ces deux cents francs ; alors, si vous voulieE me donner un dessin, je ferais fondre mon poids; d'idlà^ je chercherais une inscription laudatiTe>
— Comptez sur le dessin, dit Hubert ; seulement dans votre inscription il faudra glisser l'allégorie ; car un poids est un poids^ et, en voyant le vôtre, on pourrait penser à la reconnaissance d'unboudier ou d'un charbonnier, plutôt qu'à celle d'un vicaire.
Hubert devait rester un mois à Hannebault. Ce mois, il le passa presque entièrement au château de
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la fiaga. Pendant les premiers jours, il ne quittait le presbytère qu'après le déjeuner, mais bientôt il alla au château dès le matin. M""" Pinto-Soulas possédait une assez grande quantité de statues et de rases qui n'avaient point été placées dans le parc, et elle voulut faire ce placement avec lui. Il fallait choiiôr les endroits favorables, diriger les ou*^ vriers^ puis, quand la statue était placée il fallait voir l'effet qu'elle produisait ; alors il j avait ded arbres à abattre, pour disposer les points de vue. Ce n'était pas trop de la journée entière pour ces tra« vaux.
Peu à peu M""* Isabelle avait retrouvé la force^ elle pouvait faire maintenant d'assez longues mar^ ches. D'ailleurs, quand elle était fatiguée^ elle lui demandait son bras, ou bien l'on s'asseyait sur un banc^ et l'on restait là à causer» La saison était splendide ; jamais le mois de mai n'avait eu de journées si belles et si chaudes ; les paysans se la*^ mentaient en disant qu'il n'y aurait pas d'herbe, mais ce n'était point la question de l'herbe qui les préoccupait.
Parfois Hubert pensait aux paroles de son oncle ; mais que pouvait le souvenir de cet avertisse^ ment^ contre le courant qui l'emportait ? D'aiUeuns^ pourquoi s'inquiéter? M^^ Isabelle ne laissait pa-^ raître ni surprise, ni contrariétéi de son empresse» ment. Toutes leurs journées étaient ù bien remplies
que souvent le doir, quand il se levait pour se retirer, dite' disait : « Déjà ? »
. Et puis ce que lui disait la nourrice était mieux ftiit encore pour le rassurer.
— Je Tai toujours répété, disait- elle, ce qu'il fallait à ma pauvre fille, c'était la distraction. Vous l'avez guérie, monsieur Hubert; elle ne l'oubliera pas, soyez-en certain : vous . lui avez passé votre bonne humeur et votre jeunesse. Ahl si elle avait voulu se marier, je l'ai toujours dit, elle n'aurait jamais été malade : un mari, des enfants, c'est la vie d'une femme. Et une bonne femme, qu'elle ferait, monsieur Hubert, et jolie, car enfin elle est jolie, a'est-ce pas?
— Très-jolie, très-belle.
— Vous ne seriez pas un homme^ si vous ne la trouviez pas belle. Mais la beauté n'est rien sans le cœur. Si vous saviez comme elle aime, ceux qu'elle aime. Il ne faut pas croire qu'elle est fière de sa richesse : je suis bien sûre que si elle aimaitun homme sans fortune, elle ne lui demanderait pas ce qu'il a ou ce qu'il n'a pas.
Cependant, jour par jour, le mois s'écoula ; la veille du départ fut triste, lonfi^ue à passer ; les paroles se présentaient difficilement, et il y avait des silences embarrassants. .Chez Hubert surtout, ces silences paraissaient avoir quelque chose de douloureux : il avait évidemment quelque chose à dire; ilvôu^
lait parler, il s'arrêtait aux premiers mots et se taisait.
Précisément le temps s'était, à la fin, mis à la pluie, et il avait tout à coup soufflé un vent âpre, comme il arrive souvent en mai. On passa la soirée dans le salon, devant le feu, les fenêtres closes. Par moments et durant de longues minutes, on n'entendait que le tic-tac de la pendule, ouïes pétillements du feu dans la cheminée. M"' Isabelle n'avait point proposé de se mettre au piano, et Hubert n'avait point osé le lui demander : ir était d'ailleurs dans des dispositions où la musique gaie l'eût fait grin* cer des dents, et la musique sentimentale pleurer.
Quand dix heures sonnèrent, il se leva.
— Il faut partir, dit-il, il le faut.
— Vous reviendrez aux vacances.
Elle lui tendit la main ; il la prit, mais, au lieu de la serrer d'un légère pression comme à l'ordinaire, il la garda dans la sienne ; pendant plusieurs secondes , ils restèrent ainsi la main dans la main , les yeux dans les yeux. Puis, M^^* Isabelle nagea doucement.
— Ne partez pas, dit-elle; revenez demain. •
Et mettant son doigt sur ses lèvres, elle sortit du salon.
Hubert passa cette nuit-là accoudé à sa fenêtre, regardant dans les profondeurs bleues les combles et les cheminées de la Haga, que la lune éclairait selon
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le caprice cliaogeant des nuages. £31o ét^t là j elle raimaiti '"^ \
Le lendemain, il eut peine à attendre rheufe habituelle, pour se présenter au château» Ce fut M'^*' Françoise qui le reçut.
— Mademoiselle est souffrante, dit-elle, elle a passé une mauvaise nuit ; elle vous prie de ne pas quitter Hannebault ; elle vous fera dire qoand voua pourrez la voir»
Pourquoi ce changeiseatf Mais il n'avait personne à qui demander une parole d'espérance : il resta avec son angoisse, n'osant pas quitter le presbytère, de peur que, pendant son absence, on vint le chercher.
Trois jours s'écoulèrent; que pouvait sij^ifier ce silence inexplicable ? Heureusement la fièvre le prit et l'emporta dans le monde des chimères.
Le matin du quatrième jour, il reçut une lettre, qui lui fit croire qu'il était fou. Cette lettre venait de Paris et portait un en-téte imprimé : M, Mauret^ agent de chtmgtf rue de Skhelieu, Y<A(à ce qu'elle contenait :
« Monsieur,
« Conformément aux instructions qui m'ont été « données, j'ai employé aujourd'hui en achat de « rente'ffançaise 3 OiO au cours moyen de 71 fr. 82 (( la somme d'un million qui m*a éU venlée en votre a nom par le Comptoir d'eôcompte. Je vous prie de
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» me faire Batoir, si je dois tous envoyer les titres, » ou les garder, jusqu'à votre prochain voyage à » Paris. »
Après avoir lu cette lettre ftintasti<xtte, Hubert regarda l'adresse, convaincu qu'il y avait erreur, c'était la sienne: « M. Hubert Guillefflittes, chez M. le doyen d'Hannfébault. »
— C'est la fièvre, se dit-il, ou bien ce sont les <^marades de l'atelier qui me font une scie. Ëlie «st drôle.
Une heure après, un domestique vint lui annoncer que M"* Pinto-Soutes le priait de passer au château..
Il y courut. M"* Isabelle était dans le salon. A son entrée, elle se leva ; il voulut s'avancer vers elle, mais de la main elle l'arrêta.
— Après ce qui s'est passé, dit-elle, ou nous ne devons plus nous voir, ou nous devons nous voir toujours. Par malheur, il y a entre nous un obstacle terrible: mon âge et ma fortune. La fortune, j'ai voulu rapprocher la distance, el vous avee dû recevoir ce matin une letU^e qui vous donne toute liberté de parole. Reste la question de l'âge î voulez-vous d'une femme plus âgée que vous?
Le mariage se fit à If ilan devant le consul de France*
Quand, du haut de la chaire, Tabbé Guîllemittes annonça « qu'il y avait promesse de mariage entre M"* Isabelle Pinto-Soulas de cette paroisse . et M. Hubert Guillomittes de Paris, » un frémissement de surj)rise parcourut l'assistance; et dans toute la contrée, il ne, fut question que du mariage de la riche mademoiselle Pinto-Soulas avec le neveu du curé d'Hannebault, un petit jeune homme, qui n'avait rien.
L'opinion unanime fut que c'était là le triomphe du curé, qui, décidément, était un homme trèsfort. Seul, le docteur Chaudun n'accepta point cette idée, et, contre tous, il soutint que l'abbé Guillemittes était fâché de ce mariage qui s'était fait malgcé lui, par la toute-puissance de la jeunesse et de Tamour.
Qui avait raison du public ou du docteur? personne n'en sut jamais rien, car l'abbé Guillemittes ne parla jamais de ce mariage.
S'il fut peiné de perdre sa pénitente, le ciel par bonheur lui apporta une compensation à cette déception. Un jour, en glissant le guichet de son confessionnal, il trouva devant lui le visage de M""* Prétavoine qui, abandonnant l'abbé Lobligeois maladroit, malheureux et malade, venait s'agenouiller devant le curé de sa paroisse. Il ne la repoussa point; et un mois après, il eut la satisfaction de s'asseoir dans le fauteuil où il avait vu son rival assis ; autour de lui, M. et M"''' Prétavoine étaient aux petits
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soins, comme ils l'avaient été autrefois pour son ennemi. Il voulut les récompenser de cette soumission, et M"' Prétavoine, guidée par ses conseils, inspira à son mari l'idée de fonder une Banque des campagnes qui est en train de devenir une puissance formidable dans l'État; cette société qui a pour but de développer l'agriculture et l'industrie , suivant les lois de la civilisation chrétienne, a l'appui d'un grand nombre de membres du clergé, qui touchent 2 p. 100, sur le montant des affaires qu'ils procurent à la Banque des campagnes.
En même temps qu'il apportait aux JPrétayoine le concours de son habileté, il cédait aux instances du docteur Chàudun, et, à la fin, il associait ses efforts à ceux du médecin, pour obtenir la construction d'un hôpital. Cette construction est décidée, les fonds sont votés. M. Maridor, hostile au projet, est remplacé et bientôt les travaux vont commencer. Naturellement l'abbé Guillemittes en sera l^directeur. ^
Cela lui fait bien des affaires sur les bras, l'église à terminer, la banque h surveiller, l'hôpital à mettre en train; mais il n'en est point embarrassé, et il trouve encore le temps de s'occuper activement du patronat de Saint-Joseph, dont le commerce a pris un développement très-étendu; il y passe chaque jour une heure et il y maintient, dans toute sa rigueur, la règle de travail qui a présidé à sa fondation :
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c'est le respect de cette rè^le qui Ta obligé à envoyer dans le Midi la dœur Sainte-Ursule ; par ses visions et ses extases, elle était devenue une cause de distraction et de trouble ; on négligeait la couture pour le mysticisme.
Sa seule contrariété vive et persistante, dans le cours de ces succès qui s'enchfidnent, lui vient de rhostilité de son évêque, Monsagneur Hyacinthe, en effet, n'a rien oublié et n'a point cédé : la commission qu'il préside n'a point encore fait entendre le rapport de M. de Sintis> sur les faits surnaturels qui se sony)assés à Hannebault. Lorsqu'on le presse de différents côtés, il répond qull n'est pcdnt éclairé. M.. Fichon lui-même n'a pu faire faire un pas à la question, et, pour cooisoler l'abbé Guillemittes de cette résistance passive, il lui a obtenu de la cour de Rome, un titre qui lui permet de porter des bas violets, et de se faire appeler « monseigneur. »
Ce ^X dix'buit mois seulement après leur mariage que M. et M™'' Hubert revinrent à Hannebault, accompagnés de deux petites filles jumelles qu'Isabelle allaitait elle-même, et que M"'' Françoise, redevenue nourrice, promenait orgueilleusement dans ses bras vigoureux.
Leur première visite fut pour le doyen, mais ii n'était point au presbytère, et ils ne trouvèrent que l'abbé Colombe, qui les reçut avec embarras, car depuis que M""" Pinto-Soiilas s'était mariée, elle avait
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eesfié d'être pour lui a une personne aceompUe» :elle i^'était plus qu'une « personne du sexe. >
En passant devant l'église, elle voulut y entrer, et, pendant qu'elle était agenouillée, le second suisse, qui ne la eonnaissait pas, lui offrit une petite brochure. Elle la prit, et, en traversant Tesplanade d^ la Haga, elle l'ouvrit C'était la légende de sainte Rutilie ; au chapitre X, intitulé : Troisième cas de guérison, elle y lut son histoire, le nom seul était dissimulé sous des initiales.
— Il faudra, dit-elle à Hubert, que nous usions des anciennes relations de mon père, pour faire nommer ton oncle, évêque quelque part,
— Voudra-t-il quitter son église ?
— Oh I pour un évêché !
Lorsque l'abbé Guillemittes rentra au presbytère et apprit la visite de son neveu et de sa nièce, il se rendit aussitôt au château. Hubert et Isabelle étaien à faire une promenade dans le parc ; il les attendit en causant avec Françoise, qui surveillait les deux petites filles, étendues en plein air sur un tapis, et se roulant.
Bientôt Hubert et Isabelle parurent, marchant côte à côte, se tenant par la main : Hubert avait la démarche assurée d'un homme heureux et libre, .dans celle dlsabelle il y avait une grâce allanguie, qui en faisait une femme tout autre que la jeune fille d'autrefois sèche et vive.
~ Regardez-les donc, monsieur le doyen, fit la nourrice avec un sourire de contentement; je l'ai toujours dit, il n'y avait pas à chercher si loin ni si longtemps, c'était ça.
Au bruit des pas sur le sable, les deux bébés avaient regardé autour d'elles et voyant leur mère venir, elles avaient tendu leurs petits bras de son côté, toutes deux en môme temps.
Alors la nourrice les prenant :
— Le v'ià le miracle I dit-elle.