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Un mirage

Le jour commençait à poindre. Les glaces fermées de la voiture étaient ternies par de légères vapeurs et étoilées même au dehors de quelques éclaboussures du sable de la route , tant le pas des chevaux avait été rapide. Cette nuit du mois de mai 1 823 , qu'un souffle du nord-est était venu soudainement glacer ,

s'était écoulée si vite que l'aube, luttant avec le reflet des bougies de poste prêtes à s'éteindre, étonna celui des deux voyageurs qui se tenait éveillé. Quarante lieues franchies dans les ténèbres ! et à peine se serait-il cru hors des barrières de Paris. Il était emporté ainsi depuis douze heures, sans avoir été dérangé ni arrêté un moment, grâce aux soins intelligens d'un domestique à cheval. A peine s'il avait entrevu briller une étoile au ciel pur et froid, senti la halte de quelques uns des relais, reconnu à des lumières croisant brusquement ses yeux comme des éclairs, un ou deux des nombreux villages semés sur la route de Normandie. Maintenant il était garanti encore des regards curieux, comme on l'est derrière un cristal dépoli, mais il commençait à saisir le vol des grands ormeaux fuyant sur la route et la voix de quelques travailleurs qui se rendaient aux champs. Pour avoir ainsi les yeux ouverts, ce voyageur cachait une raison que ne soupçon-

nait personne ; et sa disposition à la sécurité était loin d'être égale à celle de tous ceux qui s'intéressaient à son sort.

C'était un officier. Il occupait l'angle de droite du coupé, et dans tout l'arrangement de sa pose il y avait effort pour laisser libre la presque totalité de la place à un compagnon demi étendu sur le même siège. Celui-ci reposait la tête appuyée sur le cœur de l'autre. Ils étaient fraternellement enveloppés dans un seul manteau. Le bras qui soutenait le front endormi et penché avait la patiente adresse et la chaste docilité de celui d'une nourrice: l'autre bras , étendu le long du corps , le pressait doucement pour empêcher qu'il ne fléchît ; car un pied du dormeur avait déjà glissé, et sur la peau d'ours servant de tapis à la voiture, ce pied se découvrait furtivement sous le bord du manteau. Des cheveux fins s'étaient échappés d'un foulard, et à travers leur réseau épanché un peu en désordre, se laissait entrevoir,

sur la poitrine de l'officier le ruban rouge donné par l'Empereur. On aurait dit une grenade fleurie jetée dans cette chevelure d'enfant.

Avant de se résoudre à troubler le sommeil de son compagnon, le protecteur le contempla avec des yeux si pleins de tendresse qu'il s'y présenta quelques larmes. Il s'oublia dans l'ineffable bonheur de l'admirer longtemps; puis il se dit à lui-même :

— Si pourtant nous ne devions plus nous

revoir

Une idée impérieuse venait de traverser cette imagination. L'officier, c'était un lieutenant de chasseurs , Elzéar Salvigny , désira ressaisir les seuls instants qui restaient peut-être à la liberté d'exprimer ses vœux; et avec douceur il dit alors bien bas et bien près de l'oreille de l'autre fugitif :

— Lève-toi, ma bien-aimée.

— Où sommes-nous , fit en tressaillant la jeune fille ?

Elle était rouge de sommeil et peut-être aussi de quelques confus souvenirs.

— Au terme de notre voyage.

— Déjà? Mais vous vous trompez, ami, ajouta-t-elle en essuyant une des glaces avec son mouchoir brodé. On n'aperçoit ni la mer ni les collines que je connais si bien. Qu'est-ce donc que ce paysage , ces hauts bâtimens , cet horizon ingrat?

Et en disant ces paroles, elle interrogeait curieusement les regards de l'officier ; mais elle les rencontra attachés sur elle avec une expression si profondément amoureuse, qu'au lieu d'oser poursuivre, elle inclina de nouveau sa tête et la cacha sur l'épaule de son guide.

Le premier aspect du pays inconnu avait été jugé du sommet d'un plateau que parcourait alors la voiture. Bientôt on eut à redescendre, avant de franchir une plus haute colline ; et la première vue effacée , les chevaux mis au

pas , le postillon escortant à pied l'équipage , la voyageuse réoccupa correctement sa place. Elle se prit avec une grâce folâtre à lisser ses cheveux, refit une tresse en mouillant ses agiles doigts sur ses lèvres; puis, pendant qu'elle substituait au mouchoir de l'Inde la capote de velours bleu restée suspendue au filet de la voiture , son compagnon , à genoux devant elle, effaçait quelques plis de la robe en les assouplissant sous son haleine. Alors l'enfant baissa une des glaces pour renouveler l'air; et cette atmosphère dont ilsavaient vécu, échange de leur souffle et de leurs paroles, fut remplacée par la bise rigide. Il entra dans leur monde exclusif quelque chose d'un monde étranger. Il leur revint les préoccupations de leur fuite et de leur avenir oubliés. Mademoiselle d'Orthès eut froid; Elzéar lui prit doucement les deux mains et voulut commencer à parler avec un sourire qui déguisait mal son angoisse.

— Mais où sommes-nous ? répéta la jeune fille avee inquiétude.

— Je vous ai trompée, Rosane. J'ai dissimulé le but de ce voyage. Je n'ai pu vous détourner du projet de me suivre , et ne voulais pas être empêché non plus d'accomplir un devoir ; mais le moment est venu de vous avouer la vérité tout entière.

L'officier s'attendait à quelque stupeur : l'effroi de l'imprudente était déjà passé; et elle dit avec une sécurité et une candeur toute passionnée :

— Qu'importe que vous modifiez nos projets ! Votre sort est le mien, n'est-ce pas? Vous disposez de deux âmes; ne serai-je pas à vous dans ce monde et dans l'autre ?

Salvigny la pressa contre son cœur. Et puis il se demanda secrètement où il avait puisé la stoïque vertu de respecter tant de charmes, d'unir tant de réserve aux ardeurs dont il était brûlé. Ni l'un ni l'autre n'avait succombé,

et pourtant ils étaient aimés tous les deux.

— Je suis compromis , vous le savez , dit Elzéar, dans la sanglante affaire des sergents de La Rochelle.

— Et je sais aussi , dit Rosane exaltée, que nous échappons aux émissaires de Decazes. Vous allez passer en Amérique et je vous suis. Là, vous me donnerez votre nom , que j'aime, et nous vivrons du bonheur des premiers humains. L'Amérique! sur cette terre nouvelle, nul souvenir des méchants ne nous suivra : vos yeux ne rencontreront rien qui puisse éveiller dans ce cœur-là une dangereuse image, ni dans le mien une rivalité jalouse. Elzéar! sous l'abri des bananiers verts, le paradis perdu se retrouvera.

— 0 poëte ! dit l'officier. Mais je n'ai pu ni accepter votre entier sacrifice , ni obtenir de ma résignation de renoncer à la patrie. Quand je suis allé vous faire mes adieux , vous avez

voulu braver les périls de ma traversée et les susceptibilités du monde.

— Puis, dit-elle, mon tuteur absent , j'ai su obtenir de la facilité de sa jeune femme qu'elle me servît de complice à simuler un voyage devenu brusquement nécessaire dans ma famille, que sais-je? auprès d'une tante malade.

— Et vous avez cru tout gagner si vous sauviez les premiers soupçons de la société qui vous entoure, et je me suis vu dans l'impossibilité de refuser à mes côtés cette présence qui m'enivre. Quand vous vous êtes trouvée là, dans ce fragile équipage, j'ai senti l'entraînement, le vertige. Pouvais-je être assez ennemi de moi-même et du bonheur humain , qui n'a qu'une fois peut-être une chance possible, pour anéantir ce bonheur? Enfin , vous le dirai-je ? il y a dans l'abandon de cette démarche, dans la témérité de votre résolution à vous attacher à mes pas , dans l'action de vous

compromettre pour moi , il y a un engagement si irrévocable de m'appartenir, un don si complet de votre existence, que je n'ai pu trouver l'affreux courage de repousser mon trésor. C'est là, n'est-ce pas, un nœud indissoluble? Vous êtes à moi irrévocablement? l'honneur nous lie comme l'amour? Mais Rosane, sur les choses qui dans ce monde n'appartiennent pas à notre volonté , il est plus que temps que je m'explique.

— Vous me troublez !

— Écoutez-moi. Si j'allais être minutieux dans quelques détails , souvenez-vous qu'il s'agit, je crois, du plus solennel instant de notre vie.

— Vous êtes grave , dit Mlle d'Orthès avec un enivrant sourire : tout est sérieux dans ce noble cœur; et c'est peut-être une telle sympathie des contrastes qui a fait le premier lien de nos âmes si diverses. Ne dirait-on pas que

nous voilà près d'une séparation bien longue , qu'il s'agit de dispositions testamentaires ?

Elzéar détourna la tête.

Mais il avait déjà re\u le pur et frais sourire de Rosane. Elle effleura la main de l'officier de l'électrique toucher de la sienne , et Elzéar reprit l'entretien avec calme.

— Vous savez ma religion politique , dit-il, mais non tous les événemens qui s'y rapportent. J'appartiens à cette classe d'enfans dévoués qui a accepté le sérieux héritage de 89. Ceux-là s'indignent à l'idée du sang de leur pères stérilement perdu, et ils tiennent à honneur d'achever la Révolution, comme le plus noble et le plus juste mouvement qui ait encore mis en jeu parmi les hommes le courage et l'intelligence. Pour ceux-là, il faut poursuivre un tel devoir ou renoncer à ce titre d'homme. Je portais les armes avant que la loi militaire m'en eût fait un devoir, parce que j'avais compris, dès l'âge de raison, que la guerre

serait le premier des moyens pour propager nos idées d'affranchissement.

Rosane, malgré la gravité d'un tel début et l'austérité d'un sujet qui semblait tort étranger à l'habitude de ses réflexions, écoutait. Elle avait pressenti que ce préambule, sans doute nécessaire, allait la conduire à un intérêt privé très immédiat.

— La cause de la liberté, mon enfant, poursuivit Elzéar, me parut devoir être servie par les armes. Napoléon m'a semblé l'instrument de Dieu, accomplissant à son insu une mission toute contraire à sa volonté de despote. Il croyait recommencer Charlemagne , et n'était que le continuateur armé de la philosophie républicaine , un complément des idées du dix-huitième siècle, une épée faisant faire le tour du monde au principe tricolore. La régénération ébauchée par de grands travaux législatifs, il en poursuivait l'œuvre à son tour à coups de canon. On l'a appelé Robespierre

à cheval : il y aurait quelque justesse dans ce mot, s'il pouvait être équitable de comparer à un théoricien impitoyable le capitaine qui fut grand- comme Alexandre et perspicace comme Charles-Quint. Ce soldat a fait avancer l'avenir. Il a, comme le laboureur, porté le fer qui déchire et féconde. Mirabeau avait appris au peuple ses propres forces, Napoléon lui révéla son génie. Il fit voir comment les prolétaires portent le laurier et la couronne, et il abaissa le prestige royal. Les décrets de la Convention avaient fait trembler l'Europe, nos baïonnettes d'Austerlitz poursuivirent cet avantage. Puis, en obligeant les peuples à se visiter, bien que ce fût en ennemis, Bonaparte les a malgré lui fraternises. Il a contraint les plus endormis dans le servilisme à se frotter les yeux au progrès de notre civilisation. L'Allemagne, après le joug , a vu surgir une nationalité toute faite. Elle passe de l'état de rêve à un commencement d'action, et l'Espagne s'est retrou-

vée tout entière pour nous combattre. Sans Napoléon , les moines dévoreraient encore ce pays : c'est le fédéralisme de la haine qui a créé l'émancipation de la Péninsule. Enfin, c'est pour s'être estimés sur les champs de bataille que les peuples de l'Europe formeront demain une alliance qui méritera une fois le nom de sainte. — Pour moi , Rosa-Anna ( car j'aime votre double et gracieux nom depuis la première fois que je l'ai entendu prononcer) pour moi, si je m'étais senti de l'entraînement vers le génie qui démocratisait l'Europe, jugez si je m'associai à sa fortune quand la France fut menacée et qu'il fallut défendre notre propre sol ! A Champ-Aubert, on me fit offrir cette croix : — Je vous la donne au nom de l'Empereur, me dit mon colonel. — Je la reçois au nom de la France, répondis-je. Napoléon n'était pas loin; il fronça le sourcil; mais avait-il le temps d'inquiéter alors les idéologues qui prodiguaient près de lui leur sang ! — Vous

êtes distraite : voulez-vous que nous mettions pied à terre?

— Non pas , non pas , dit la jeune fille, redoublant d'attention. Seulement , j'aperçois là-bas des tours —

— On m'offrit des grades élevés, poursuivit Salvigny. J'avais mes raisons pour ne pas m'éloigner de la condition du soldat. Je ne veux pas me faire suspecter de lui, car il suspecte infailliblement ses chefs. Après Waterloo je restai dans les rangs. Je voulais et je veux toujours essayer de porter l'intelligence dans les masses, éclairer sous l'uniforme l'obéissance passive. Comprenez-vous bien ce que je vous dis? Il nous faut, non une armée dans une nation, mais une nation armée. C'est par le moyen du soldat, trop souvent instrument de prétoire et de tyrannie, qu'il sera beau d'affranchir un jour nos frères de cette condition que lui ont faite les riches : travailler, souffrir et se taire.

Un des premiers j'entrai dans le carbonarisme : c'est là que j'ai connu Bories et ses camarades , qui , arrêtés à La Rochelle, viennent de succomber à une accusation de complot contre la sûreté de l'état. Mon nom a été souvent prononcé dans ce procès. J'étais en congé alors, hors de France, loin du drapeau; et dans l'impossibilité de me produire en temps utile devant les dénonciations du procureur général , j'ai été condamné par contumace. Mais j'accours effacer cette responsabilité; elle pourrait gêner, entraver toute ma carrière. J'aurais pu m'éloigner, comme je vous l'ai dit, passer à New- York, j'en avais les moyens faciles; mais déserter, émigrer! nous devons à la France notre vie et notre mort. Le risque d'une captivité à terme vaudrait même encore mieux que la liberté dans l'exil. L'exil, c'est déjà un tombeau.

— Prenez garde, ô mon Dieu ! s'écria Rosane. Et s'ils allaient sévir contre vous? Dé-

fendez-vous d'une générosité si dangereuse. Les Bourbons! les connaissez-vous?

— Il faut, chérie, purger les premiers soupçons qui me circonviennent; ils nuiraient à l'indépendance de notre sort. Je n*ai pas encouru encore leurs sérieuses colères , et je prétends ne laisser peser sur moi aucune vengeance avant de l'avoir méritée.

L'attention de Mlle d'Orthès était en ce moment attirée de nouveau au dehors.

— J'ai , poursuivit l'officier enthousiaste, l'idée qu'un jour assez prochain nous délivrera des Bourbons de toute race, et que la guerre sera un moyen de régénération. Je veux être de cette grande époque.

— Mais qu'est-ce donc que ces murailles? demanda encore la jeune fille, dont les yeux ne quittaient plus un horizon rapproché.

— La forteresse où je viens me constituer prisonnier.

Rosane avait frémi. Elle avait voulu parler, elle avait voulu faire arrêter la voiture : efforts perdus ! Mais qu'elle était troublée et pâle , elle qui eût été préparée à s'embarquer dès le lendemain pour l'Amérique.

— Pauvre Bories ! continua tranquillement Elzéar. Avec quel courage il a persisté dans son silence, sa générosité à se charger de tout !

l'.t 11 a été le Riégo de la France, et ses trois compagnons se sont montrés dignes de lui. Ces jeunes cœurs n'avaient encore fait que des vœux : mais la cour , les juges, Marehangy étaient si altérés de ce sang! Ce Marehangy, n'a-t-il pas inventé un comité-directeur, menacé des carbonari l'ordre social, les trônes et chaque famille? Puis, dans son pathos, il a apostrophé le Génie des abimes : du pathos et du sang! C'est la peur transmise aux jurés qui a rendu la sentence de mort. Je viens de rencontrer la vieille mère de Bories en traversant son village de Villefranche. Hélas! elle ne se doute pas du sort de son enfant. Elle accuse son retard à écrire. On écarte de ses yeux tout journal. Ses voisins vont au devant des détachemens qui passent afin de les prévenir, car la mère interroge tout ce qui est soldat, et l'on s'entend pour lui cacher la vérité fatale. N'est-ce pas touchant?

— Ainsi, dit Rosane, vous oseriez courir le

périlleux hasard de vous livrer à un ennemi vainqueur! Et moi ?

— Toi, tu n'auras pas l'ombre d'une timidité inutile : ton àme comprend la mienne. Tu retourneras à Paris dans cette voiture même, escortée toujours de mon soldat, mon vieux et fidèle Julien. A Paris, nul ne se sera aperçu de ton absence; et la douce fierté d'avoir fait notre devoir, puis la fréquence de nos lettres doit servir à nous consoler... si je puis être consolé, moi, de vivre séparé de vous pendant quelques semaines.

— Vous ne suivrez pas cette résolution , dit Rosane.

— Pourquoi ?

— Je vous le défends.

— Ah! vous dites : Je veux?

— Ami !

— Cette parole pourrait être plus impérieuse encore.

— Eh bien... je te le défends, reprit-elle.

Cette locution était l'infaillible commandement par lequel se faisait obéir cette jeune fille. Mais cette fois :

— Je céderais si j'en étais le maître, dit Elzéar. Cette citadelle, je ne l'ai pas choisie pour un but de voyage agréable et le lieu où j'eusse voulu abdiquer ma liberté, mais elle renferme déjà un captif qui m'est cher : Stéphane, un camarade que sa liaison avec moi a peut-être un peu compromis; mon premier devoir n'est-il pas d'éloigner de sa tête un danger que j'ai pu attirer sur elle?

Le couple descendit alors de voiture. Il n'était parvenu que dans un des faubourgs de la ville; mais il s'agissait d'éviter aux portes, occupées militairement, des questions prématurées. La chaise vide gagna l'hôtel des Trois- Couronnes, et nos amis pénétrèrent à pied dans cette cité gothique, eux étrangers et émus, comme s'ils eussent été de paisibles

habitans qui reviendraient d'une promenade matinale. La journée s'annonçait pluvieuse : les nuées volaient très bas, tout était triste, et pourtant c'était un jour de renaissance dans l'année. Ils passèrent devant les murs d'un collège et. une bibliothèque, aspects dont l'image ne devait plus s'effacer de leur mémoire parce qu'ils en étaient frappés ensemble. Puis ils traversèrent un mail désert, et enfin un ancien cimetière où ils furent saisis de la première apparition de la saison tardive. Ce fut là qu'ils rencontrèrent le printemps. Les grands arbres d'un rempart exposé au sud avaient à leurs rameaux humides et noirs des feuilles d'un vert si tendre, si naissant et si doux, que tous deux se sentirent à la fois pénétrés d'un éclair de bien-être. Ils se regardèrent. Il échappa à la riante voyageuse de dire :

— Restons ici.

L'officier soupira et sourit.

Arrivés à l'auberge, guidés par une bonne

femme dont le parapluie étroit les abritait contre la bruine devenue épaisse, le froid avait surpris Rosane et agitait ses membres délicats. Un peu de feu, un peu de café leur fut offert dans une chambre haute ; et là, la sécurité reparut bientôt sur les traits de tous deux. Elzéar s'éloigna. Rosane remarqua aussitôt un rayon de soleil qui jouait entre les lettres d'or d'une flèche sur le toit voisin, et elle accueillit l'idée d'une promenade et le désir de faire agréer à Elzéar l'inconséquente fantaisie d'aller visiter la cathédrale. Quand son compagnon reparut, il était, lui, dans là rigoureuse exactitude de l'uniforme et prêt à s'aller présenter devant le gouverneur de la forteresse.

— Vous me faites peur, dit l'enfant gâté.

— Je ne viens point cependant vous parler d'adieux. Quel que soit le sort qu'on me réserve, ce n'est pas en ce moment que j'aurais à vous les adresser. Et... qu'allez-vous faire pendant mon absence?

— Durera-t-elle longtemps?

— Si l'on voulait de moi dans la royale hôtellerie, encore me permettrait-on de mettre quelque ordre à mes affaires.

— N'allez pas là !

— Essayez de dormir une heure, dit Elzéar : la nuit a été fatigante et longue.

— Ingrat!

— Repose, ma bien-aimée; tu seras plus charmante après , et peut-être qu'un songe empêchera la séparation que je m'impose.

Rosane, à la pensée de demeurer seule, fut déconcertée un moment. Son beau front se plissa, elle regarda autour d'elle pour quêter un objet de distraction, un clavecin, quelque liv,re; elle n'en n'aperçut pas , et alors elle posa ses deux mains près du hausse-col de l'officier, sur ces blanches mains sa tête; et envoya, en dessous, le regard oblique de l'enfant boudeur qui résiste à l'accomplissement d'un devoir.

2S D'un chaste coup cl'œil L'officier montra l'alcôve à rideaux de laine verte, qui s'enfonçait loin de la croisée. Rosane fit, en séparant brusquement ses lèvres fraîches l'une de l'autre, un petit bruit d'opposition mutine; mais son ami, flattant son goût pour le rythme harmonieux des vers, lui rappela ceux que Clotilde de Surville, la plus maternelle des Muses, adresse à son nouveau-né ;

Viens , cher enfantelet ! S'espaud sur toi le somme ,

Se clost ton œil ; plus ne bouges , tu dors !

N'estoit ce tayn flouri des couleurs de la pomme

— J'obéis à tout ce que vous voulez , soupira la rebelle : elle s'accommodait déjà sur l'oreiller blanc , puis jeta un schall à ses pieds , afin d'éviter quelque nouvelle surprise du froid . Mais pourquoi ne faites-vous donc pas, vous, ce que je veux? Ai-je hésité à rien promettre, sans exiger des sermens, moi ?

— Vous repentiriez-vous d'avoir accompli mon vœu le plus cher et comblé ma sécurité ?

— Je ne crois pas ; mais pourquoi des mystères que je ne saurais comprendre ?D'où vient que cette nuit, par exemple, dans cette voiture qui trompait toutes mes espérances, vous m'avez fait promettre, jurer, je crois, de ne disposer de moi qu'après deux ans, à dater de ce jour ?

— A moins, interrompit Salvigny avec une étreinte passionnée, que je ne vienne, avant ce temps, réclamer moi-même quelques droits...

— Oui, il faut que je sois à vous ou à personne. Mais si je vous appartiens, vous êtes à moi aussi apparemment, mon maître : et comment ne serais-je pas en droit de régler votre avenir, si vous avez ordonné du mien? Ce serment, je l'ai fait toutefois: et je suis prête à le réécrire de mon sang. Le faut-il ?

— Non : ta religion et ta probité suffisent. Mais n'ai-je pas agi comme vous ? Je me suis engagé comme vous l'êtes; et même j'avais prévenu l'absolu abandon de mon sort avant

que d'implorer cet acte si important de votre volonté. Ne vous ai-je pas remis, sous enveloppe, un papier que vous ne devez ouvrir en mon absence qu'après cette époque de deux ans ? J'en ai marqué la date au pied même de la suscription.

— Et il m'effraie, dit Rosane , ce papier. Pourquoi plié, pourquoi cacheté si hermétiquement?

— Et même, ajouta Elzéar, déjà glissé dans le coffret que voilà pour être remporté à Paris. Précaution prise peut-être pour se défendre de la distraction de vos doigts, curieuse fille d'Eve ! Mais non, va : je n'ai pas plus de défiance contre le dépositaire que vous n'avez droit d'en avoir contre moi-même. Ce papier... eh bien! c'est un engagement pareil au vôtre.

— Mais il contient plusieurs feuilles réu-

nies.'

— Elles ont toutes leur utilité.

— Et quand je disais que vous étiez solennel!

A tout cela , moi , je ne comprends qu'une chose.

— Et c'est ?

— Que je t'aime. Je suis à vous comme je fus jadis à ma mère. Oh ! bercez-moi comme elle, Monsieur, d'affectueuses paroles et des plus douces images de l'avenir !

Puis, en prononçant ce vœu, déjà l'abattement des fatigues passées, la tiédeur du café glissée dans ses veines et l'influence même du lit où elle était posée conseillaient le sommeil à Rosane. Elle était entraînée rapidement vers un état analogue au somnambulisme. Elle n'entendait plus qu'à travers un voile, posé sur l'ouïe comme le serait sur vos yeux une gaze transparente, ces paroles d'Elzéar, agenouillé près de son lit :

— Dors , mon enfant : ne sais-tu pas que je t'aime ? que je t'aime de tous les amours ? Tant que ce cœur battra ma vie se consacre à

la tienne, et je saurais veiller eneore sur toi peut-être de l'autre côté du tombeau.

Alors l'officier attendri et demi fasciné de l'enivrant danger d'une telle position , se hâta de sortir pour ne pas troubler un sommeil qui était peut-être un protecteur. Il s'éloigna sur la pointe du pied et ouvrit fort doucement la porte; mais, comme il en allait franchir le seuil, Rosane parut rappelée à elle-même par une commotion toute magnétique.

— Reviendrez-vous ? murmura-t-elle.

Il s'approcha pour donner une vague assurance et baisa la main pendante au bord de la couche. Cette main, étoilée de fossettes et douce comme un blanc velours, redormait déjà. Elzéar posa vite et intérieurement sur un fauteuil la clé restée au dehors sur la porte et s'éloigna. Midi sonnait à la cathédrale.

Cette sécurité venait de lui rendre toute la sienne. Ce sommeil, envoyé des anges, lui parut un gage de leur protection , et malgré lui

cependant il se dit, en suivant le contraste de ses idées devenues toutes favorables :

— Que doit être amère la pensée de n'avoir pas accueilli la prévision qu'un jour heureux n'aurait point de lendemain , que la dernière des douces heures venait de passer ! Avoir subi dans sa destinée un tel mécompte doit devenir un remords. Ah ! si l'on devinait que tel instant ne sera plus marqué sur le cadran de notre vie, avec quel délire on voudrait épuiser la dernière goutte du miel ! Allons, quel que soit mon sort, à moi, je ne puis du moins être empêché de la revoir, et je ne mourrai pas avant que dans un dernier adieu nos deux âmes n'aient été échangées.

Comment se défendre d'idolâtrer, en effet, cette créature d'élite ! Rosane était un de ces êtres en qui le charme est le premier dorr, l'intelligence la plus haute beauté. Attrait intellectuel, séduction de l'âme et du corps, elle attirait par la promesse des voluptés de l'esprit

autant que par l'ardeur excitée des sens. Le goût était son attribut comme il est celui d'un fruit suave ; l'esprit des fleurs n'était pas plus naturel que le sien. Quand on avait goûté l'attrait de sa présence , quel désert que le reste du monde! Comment l'oubli fût-il devenu possible? cherchez donc la monnaie d'un pareil trésor , osez aimer une femme après avoir connu cet ange! Marchait-elle, la légère enfant, c'était l'élégance de l'oiseau ; elle tournait comme lui sa tète vive et mobile pour écouter. Elle était frêle, pleine d'une pudique retenue, et toutefois la conscience de la perfection dans ses formes donnait à quelques uns de ses mouvemens une sécurité inattendue. Elle avait l'intrépidité de la grâce et l'innocente effronterie de la beauté. Mais quel défaut était donc au milieu des trésors dont elle était douée? car Dieu n'avait pas voulu sans doute déshériter tout son sexe pour elle. Quelle imperfection se cachait là sous tant de charme ?

Pour Elzéar, c'était un de ces rêveurs constamment épris de périls ou de solitude. L'action des passions vulgaires, les vains bruits du monde ne déposaient sur lui qu'un limon importun. Ces esprits-là sont moins seuls avec leur cœur qu'au milieu des sociétés vides. Ces sortes d'imaginations sont plus peuplées d'un rêve que de toutes les paroles des cercles retentissans : hommes qui regardent en dedans et vivent de la richesse de leur âme , ils ont le privilège de se faire l'immensité avec une affection. Ils savent, comme Dieu , se créer de rien un univers. Mais ils ont besoin d'occuper leur dévouement dans une affection élevée. L'enthousiasme leur est nécessaire comme l'air. Ils tournent vers l'objet dont ils sont épris, femme ou idée, toutes les facettes de ce diamant appelé leur âme ; et à ceux-là il faut aimer ou mourir. Elzéar aimait Rosane comme une sœur, comme une maîtresse, comme un enfant.

La porte de Rosane n'avait pas été plus tôt fermée qu'Elzéar avait senti se serrer son cœur et s'y glisser le repentir d'une détermination bien rigoureuse. Cette chambre > ces douze pieds d'espace enferment pour lui l'univers: il y voudrait rentrer ; mais déranger capricieusement le bien-être et chasser le sommeil! Il

hésite. Déjà le péril qui le menace a exalté sa retenue auprès de la jeune fille abandonnée à sa discrétion. Est-il bien sûr de son sort? et pour accomplir un devoir qui répare, l'avenir lui appartieudra-t-il ? Puis, tandis qu'immobile un moment devant les panneaux de cette porte, il interroge encore l'inflexible serrure à fleurs d'acier grossières, déjà l'image de Stéphane est revenue à lui. C'est pour moi, c'est par suite de l'obstination d'un généreux silence qu'est emprisonné ce jeune homme, se dit-il; il faut le secourir, l'aller rendre à la liberté et à sa mère. Et il partit.

Dès qu'il eut franchi le pont-levis de la citadelle :

— Mon lieutenant, dit le concierge, puisque vous avez à parler à M. le gouverneur, je dois vous dire qu'il est sorti, sorti à cheval depuis ce matin. M. le marquis de Vauguerrande a cette habitude au lever du jour. Il ne reviendra

guère avant une heure ; niais vous entendiez battre au champ pour sa rentrée. Voulezvous laisser votre nom et votre demande d'audience ?

— Les voilà, mon brave.

— Vous arrivez de Paris, Monsieur? Parlet-on toujours à Paris du sacre de notre bon Roi XVIII? de l'indemnité des émigrés?

C'est que, voyez-vous, on est fort intéressé ici à ce grand acte de justice.

— Vous avez, n'est-ce pas, interrompit Elzéar, parmi les officiers de cette garnison, un capitaine nommé Lauval?

— C'est l'aide-de-camp du général, Monsieur; son secrétaire, l'homme de confiance. C'est M. de Lauval qui le remplace en son absence. Désirez- vous qu'on lui fasse passer aussi votre carte?

— Vous m'obligerez.

Alors le vieux concierge, reste de vendéen mutilé à Savenay, appela un enfant qui jouait

sur L'affût d'un canon, et lui donna cette commission à faire. La face du marmot s'épanouit, et il prit sur-le-champ son vol pour obéir. Cette figure, cette action, donnèrent à Elzéar l'idée d'une fleur et d'un papillon qui se seraient égarés dans ces tristes murailles.

— Votre petit-fils? dit-il à l'invalide.

Et l'invalide fit, avec orgueil, un signe allirmatif.

— C'est Brise-Bleu, ajouta-t-il. Ils l'avaient appelé Théodose, mais je lui ai passé héréditairement le nom que j'ai porté à la guerre.

Alors, résigné à attendre sur le préau plutôt que d'entrer au poste, Salvigny avança vers l'angle des remparts, d'où ses yeux plongèrent sur la profondeur des fossés. Du côté sud, quelques figuiers et plusieurs plants de tabac essayaient de croître sous une culture qu'on jugeait pénible et minutieuse, comme elle plait aux symétriques troupiers; mais, à l'opposite, la terre de ces bas-fonds était absolument nue.

r>7 Aucun \ iolier n'avait trouvé à vivre entre les assises en talus. Seulement, quelques ondulalions de ce terrain inégal avertissaient sinistrement que la bêche avait quelquefois Touillé là. Le drapeau blanc, sur le donjon le plus élevé> flottait sous les coups secs de la bise. Des martinets criards volaient circulairement à rentour. Des sentinelles étaient relevées en silence et semblaient indifféremment recevoir cette monotone liberté.

C'était pendant nos désastres de 1813 que Salvigny avait connu Lauval. Ce dernier, rejeton d'une famille antique, avait été pris par cette conscription dérisoirement privilégiée qu'on avait appelée Garde-d'honneur. Sans le hasard qui lui donna un si loyal camarade, le gentilhomme conscrit aurait succombé à la malveillance que lui témoignaient les autres sous-lieutenans, à cause des épaulettes improvisées de ce grade dont il fut affublé bientôt

malgré lui. Celte injustice lut un des caprice* aristocratiques de Napoléon au profit des héritiers de races patriciennes. Puis Salvigny, dans un duel, avait été le second au jeune comte. Pendant la retraite de Saint-Dizier, il l'avait porté blessé jusqu'à l'ambulance, de sorte que malgré le contraste de leur éducation politique, ces deux officiers étaient dévoués l'un à l'autre. Elzéar, dans les Centjours, fut à peine élevé d'un grade entre les batailles de Fleurus et de Waterloo, mais après juin 1815, son compagnon qui n'avait point servi arriva d'emblée au rang de capitaine. Ainsi le moins ancien était devenu le supérieur de l'autre; mais nul sentiment de vanité ni d'envie ne semblait devoir altérer jamais leurs affectueux rapports.

Lauval arriva avec précipitation dans la cour, et le joveux messager s'empressa de lui montrer du doigt le voyageur accoudé sur le parapet.

A la vue de son frère d'armes, Salvigny resta dans un immobile contentement. Ses yeux s'animèrent pour chercher des yeux amis, et ses bras s'ouvrirent instinctivement. Le capitaine, en voyant le républicain déjà introduit dans l'enceinte, avait pâli. On eût dit que ses pas avaient hésité.

— Que désirez-vous, Monsieur? dit-il au lieutenant.

— T'embrasser d'abord. Puis demander ici certaine hospitalité pour un prévenu qui vient faire rectifier sa condamnation préparatoire.

— Je ne vous connais pas, dit Lauval.

— Toi?

— Formulez clairement, s'il vous plaît, votre requête.

— Je demande donc, reprit Elzéar étonné, à me constituer prisonnier, afin que ma conduite soit examinée de nouveau par une commission militaire. Où est Stéphane, qui m'a précédé ici ?

Lauval, à cette demande, se sentit frappé dans sa respiration. Il avait fait un mouvement de poitrine en arrière, et n'avait point répondu. Se pouvait-il qu'il n'entendit pas?

— On m'a fait espérer, poursuivitl'arrivant, qu'en me présentant devant l'ëtat-major de cette division militaire...

— Nous n'avons aucun ordre pour vous recevoir, interrompit le capitaine. En seriezvous porteur, Monsieur ?

— Je n'apporte que la responsabilité de ma tète,

— Nous ne sommes autorisés aucunement à vous introduire.

—r- Oh ! veux-tu me faire penser que quelques honneurs changent un homme comme toi ? Crains-tu ma position contagieuse ? Mais je te connais. Que signifie cette blessante comédie ?

— Sergent ! dit M. de Lauval, faites rouvrir les portes à cet officier sur-le-champ.

— 11 me sera permis peut-être d'attendre ici le marquis de Vauguerrande , répliqua Salvigny ; et malgré toute l'autorité de monsieur l'aide-de-camp...

On entendait quelques pas de chevaux s'approcher extérieurement du rempart.

— Eh ! sors donc, malheureux ! dit rapidement et à voix basse le nouveau capitaine.

Et il serrait la main d'Elzéar, et il y avait une larme d'attendrissement et de colère dans ses yeux.

Le poste avait déjà pris les armes; la haie s'était formée et les tambours battaient pour l'entrée du gouverneur. Ce gouverneur était un homme de Gand, ami du duc de Feltre. Lauval se plaça alors devant Elzéar; et par l'épaisseur de son corps et de son chapeau soulevé un peu contre l'usage, il l'effaça devant le marquis.

Le petit état-major royaliste avait hâte d'aller déjeûner, et tout le monde s'éloignait quand

le concierge courut après M. le gouverneur et lui remit diverses espèces de papiers arrivés en son absence.

Le marquis ne retint que La Quotidienne et la carte d'Elzéar. Il s'arrêta.

— Où donc est cet officier? demanda-t-il avec empressement.

— Le lieutenant était de passage, répondit Lauval. Il est reparti, Général.

— Pas encore, contredit Elzéar en s'avançant. Il réitéra alors sa demande ; et le marquis émigré, soit qu'il fût touché de la loyauté d'un adversaire, soit un autre motif connu de lui seul, laissa percer un mouvement de satisfaction. Il s'anima d'abord comme pour exprimer un commandement, puis changea d'avis , tourna sur le talon de sa botte à l'écuyère , et se retrouvant en face du voyageur :

— Monsieur, lui dit-il avec cette politesse de l'ancien régime, déférence traditionnelle inventée pour maintenir l'inégalité plutôt que

l'approcher les hommes, vous me ferez l'amitié de partager notre déjeuner de soldat.

Salvigny répondit par le salut de l'obéissance silencieuse.

A table, on parla de l'opposition du pavillon Marsan et des fréquens voyages à Londres de M. le prince de Polignac, unique espoir alors des esprits sains, et arbitre des destinées de la France. Au dessert :

— Vous serez mal ici , Monsieur , fit observer le gouverneur à Salvigny. Nous n'avons à vous offrir qu'un étroit donjon, et pour spectacle l'unique exercice des armes, mais je vous félicite sur votre résolution d'accomplir un devoir. J'aime à reconnaître la loyauté partout où elle se rencontre. Cette démarche est fort chevaleresque et honore votre caractère. Je vous souhaite le meilleur succès.

— Mais nous n'avons, mon général, insista une dernière fois Lauval , aucun droit d'ac-

corder au lieutenant ce qu'il sollicite. Il faudrait un ordre particulier du ministre. La coinmission spéciale est pour le moment dissoute, le prévenu et ses juges ne seraient nullement en règle.

Le marquis jeta un regard sévère à l'aidede-camp , puis reprenant la parole, avec le ton protecteur :

— Nous ne pouvons dénier justice à Monsieur, dit-il, et refuser d'accéder à des vœux si honorables. Monsieur a compté sur notre hospitalité : c'est un service qu'il faut lui rendre. Nous écrirons à Son Excellence ce soir même, afin d'obtenir une autorisation officielle. Je suis assez accoutumé à sa bienveillance, comme elle l'est à mon zèle quand il s'agit du service du roi, pour que cette légère faveur ne puisse nous être refusée. Faites appeler, s'il vous plaît, le greffier du conseil.

Lauval sentit que plus d'insistance ne vaincrait, ce jour-là , ni la résolution du gouver-

mur, ni l'entêtement du prisonnier, mais il pensa à chercher quelque autre moyen de déjouer cette double et singulière bonne volonté.

Durant les formalités relatives à l'écrou, le gouverneur s'éloigna : il lui était urgent de vaquer à quelque devoir de sa charge , et en allant renouveler le mot d'ordre, il emmena le capitaine Lauval avec lui.

Quand les écritures furent achevées, le registre une fois en règle, avec les nom, prénoms, qualités du requérant, Salvigny demanda à aller finir ses affaires en ville, et donner quelques ordres à son auberge avant de revenir occuper sa prison.

— Ce permis, dit l'officier qui avait assisté le greffier dans son ministère, ne peut vous être refusé. Nul ne saurait suspecter votre bon vouloir et votre parole, mais le gouverneur lui seul, Monsieur, a le droit de déférer à cette demande. Les portes ne s'ouvrent ici ( pour laisser sortir qui que ce soit ) que sur

un ordre écrit de sa main. Vous savez que pour le moment il est occupé au dehors... mais

— Mais je n'ai pas une minute à perdre, reprit Salvigny. Je ne suis point ici seul. Des soins pressans me réclament; il s'agit d'instructions à transmettre aussi à mon domestique sur des intérêts sacrés.

— Votre domestique peut venir : aucune consigne ne le défend. Vous ne serez peutêtre mis au secret qu'après l'arrivée des instructions ministérielles et des commissions rogatoires. Écrivez: je me charge, Monsieur, de faire porter votre billet et d'obtenir toutes les satisfactions qu'il me sera loisible de vous donner.

— C'est moi qui veux et dois me transporter à l'instant à l'auberge des Trois-Couronnes, protesta Elzéar. Faites si vous voulez qu'on m'accompagne, Monsieur, mais...

— Mais vous êtes écroué, Lieutenant. La faculté de sortir désormais, avant l'issue de

votre procès, si elle peut vous être concédée, ne doit l'être, je le répète, que par notre gouverneur et sur sa responsabilité personnelle. Voulez-vous, avant qu'il ne rentre, être conduit au logement qu'on vous accorde ? Vous trouverez là à vous reposer, et à écrire. Vous aurez mis déjà en ordre une partie des dispositions que vous voulez faire exécuter.

Salvigny, qui connaissait l'inflexibilité des consignes et le point d'honneur attaché à l'exécution des plus absurdes, trouva profitable d'aller se recueillir, en effet, sur les partis à prendre dans sa position si brusquement nouvelle, et il résolut aussi de faire venir provisoirement Julien. Il monta l'escalier assez noir de la tour, précédé de l'officier comme d'un guide, et suivi par deux desservans de la maison, apparemment oisifs. Là il fut laissé seul, écrivit, sa lettre fut portée; puis il se mit à attendre à l'étroite fenêtre de sa cellule aérienne le gouverneur qui pouvait rentrer de ce côté

des remparts. Il n'aperçut à se* pieds que la petite ville gisant comme une Hotille sous l'abri d'une haute falaise. Les habitations étaient eoninie attirées, fascinées sous les ailes de cette forteresse, ainsi que des oisillons sous l'énorme envergure d'un milan sauvage. Au loin, il démêla le toit sous lequel il avait laissé Rosane. Il lui sembla voir aussi le messager porteur de sa lettre errer très lentement et fort distrait dans une des rues qui serpentaient entre les bàtimens comme une obscure ornière. Il suivait l'enfant des yeux, il le ressaisit sur la place publique, jouant avec d'autres écoliers, tandis que sa lettre à lui, si pressée, la moitié de la vie d'un captif, était posée au bord du chapeau de l'enfant sur la mardelle d'un puits banal. Elzéar séchait d'impatience, et le soleil descendait. Le jour redevint pâle comme il s'était montré au matin. Irrité que sa liberté lui fût disputée déjà par un mésentendu si cruel, le lieutenant résolut de redescendre. Il

irait chercher le gouverneur dans l'intérieur de la forteresse, puisqu'il lui était défendu de franchir cette enceinte. 11 va aller trouver Lauval, l'intéresser à son inquiétude. Il saisit la poignée de fer servant de loquet à sa lourde porte, mais il l'ébranlé vainement. Il sent que cette porte vient d'être arrêtée en dehors par d'énormes verrous : il ne les a pas même entendus mouvoir.

— Où suis-je? se dit Rosane en se soulevant sur son lit, engourdie et plaintive.

La fatigue , qu'elle ne s'était pas même soupçonnée d'abord, l'avait domptée. La tête devenue pesante , elle avait subi le poids d'un cauchemar; et, à son vif étonnement, le premier rayon de la lune pénétrait déjà par

la croisée de la chambre d'auberge, quand elle reprit ses sens avec le mécontentement d'elle-même.

— Il me délaisse bien longtemps ! se dit-elle.

Puis, en couronnant sa tète avec son bras, comme la statue antique de la Cléopàtre, elle prit une attitude rêveuse et continua entre ses dents avec le monotone murmure de la chatte :

— Est-ce distraction? est-ce indifférence? est-ce un ménagement assez mal inspiré pour cette léthargie qui me fatigue ?

Décontenancée d'être seule, ennuvée plus qu'attristée, elle s'inquiéta de l'heure, descendit sur le parquet , chercha une pendule, puis une sonnette, et se faisant suivre du long cordon jusque devant une glace où son teint lui apparut étrange, elle sonna à réveiller tous les échos de la maison.

Le lieutenant était toujours dehors, et Julien rentrait à l'instant même de la citadelle, où il avait été appelé. Julien monta. Son maintien,

sa

sa figure annonçaient une récente calamité. — Mon ami, où est votre maître?

Julien présenta un billet :

<( J'ai été servi avec plus de zèle que je ne l'avais espéré, mon ange. On me retient pour avancer ma délivrance. Les règles de la discipline empêcheront peut-être que je n'aille vous faire mes adieux : est-ce un mal ? Je vous aurais vu pleurer; et le peu de jours qui va nous désunir vaut-il ce chagrin ? Une nuit suffit à franchir la distance que nous avons mise entre vous et Paris. Je dois me féliciter qu'on nous ait ùlé les moyens de prolonger votre absence. Le tuteur ne sera instruit de rien. Réintégrez-vous bien vite à son domicile, c'est un grave magistrat dont il ne faut pas encourir la censure, et rentrez sous la protection indulgente de sa jeune femme, cette folle Mme de Lussey. J'espère être jugé sans délais, car tout le monde ici est

bienveillant pour moi. Reparte/, donc. Julien veillera sur vous, comme le mari qu'il est de la bonne gouvernante qui vous a élevée. Luimême ne s'appelle-t-il pas votre père nourricier? Repartez. Vous m'écrirez, chérie, sous le couvert du capitaine Lauval : c'est l'ami que la providence m'a fait retrouver ici, comme je l'espérais. Faites que, parmi les livres nouveaux, ceux que vous aimerez me parviennent; et surtout souvent, bien souvent des mots tracés par cette main qui sera un jour à moi. Je n'ai dans ce séjour qu'une chose à craindre : c'est que là-bas, au milieu du monde qui va vous reconquérir, le temps ne vous paraisse court. Oh ! quelque rapide que soit l'intervalle entre mon retour et le congé qu'il me faut prendre ici à la hâte, promettez de le trouver pénible. Tous mes rêves vont suivre vos pas, chaque palpitation de mon cœur répondre aux batteniens du vôtre. »

— Oh ! mon Dieu! s'écria Rosane dés qu'elle

eut compris l'amertume de cet abandon, il ne se peut pas qu'on me prive si tôt de le voir. Je vais aller trouver ses geôliers. 11 faut bien que je lui parle encore; il est l'arbitre de ma destinée entière. Julien, conduisez-moi jusqu'au pied de cette odieuse prison.

Et la désolée ne pouvait étouffer les plaintes qui lui échappaient. Il y avait dans ce cœur si subitement heurté autant de dépit que de chagrin. Elle avait tout perdu avec le protecteur qu'elle avait suivi. Sous ses pieds charmans l'univers manquait à cette heure.

Julien voulut prendre un fallot pour sortir, on ne lui en donna pas le temps. Et les voilà tous deux gagnant dans les ténèbres l'extrémité dé cette petite ville où s'élevait le château fort. La parisienne, la petite maîtresse, errant sur la pointe de l'orteil dans l'obscurité inhospitalière de ces rues de province, ne ressemblait pas mal quelquefois , dans l'hésitation de sa marche, à l'hermine qui préfère

la mort au'danger de souiller sa fourrure. La nuit était devenue profonde, les ponts-levis riaient déjà relevés, et quand la jeune fille se présenta en face de la poterne, elle n'obtint de la sentinelle que l'ordre brutal et impitovable :

— Au large !

Elle fit le tour des murs. La bise, coupée par les angles multipliés du rempart, répondait seule à ses plaintes. La pluie s'égouttait des toits aigus à intervalles mélancoliques, et ainsi qu'un vaisseau en panne, cette lourde masse de bâtimens semblait déjà endormie et morte.

— Ne sauriez-vous, dit Rosane, m'indiquer au moins dans quelle partie de cette forteresse on peut l'avoir relégué?

— C'est ce que je cherchais à reconnaître, répondit Julien. J'ai remarqué, dans la haute cellule, que l'unique fenêtre du lieutenant regardait une croix.

Et en disant ces mots, il s'orientait confusément. Mais Rosane aperçut naître une petite

clarté : elle s'essayait à une ouverture allongée, plus semblable à une meurtrière qu'au passage de l'air et du jour accordés à un prisonnier. Dans quelques vases de terre, des arbustes garnissaient les barreaux pour les déguiser. C'était déjà un soin empressé du capitaine Lauval , et Julien se croyant sûr alors de reconnaître ces détails :

— Mademoiselle ! je remets parfaitement la tour où l'on m'a fait monter.

Rosane approcha le plus près possible. Elle voyait et s'indignait de n'être point vue. Enfin, au milieu de ses pleurs continus, elle poussa un cri plus déchirant : ce cri avait une inflexion si connue d'Elzéar qu'elle espéra en avoir été entendue. C'était un rappel souvent échangé entre eux dans leurs promenades, alors que Rosane encore enfant demeurait à la campagne chez sa tante. S'arrètait-il dans les bois à dessiner pour elle ? Elle, emportée par de curieux instincts, allait quelquefois plus

loin observer les oiseaux de passage ou ramasser quelques caillous bizarres. Qui ne eonnait l'angoisse des plus courtes séparations quand on aime? Est-elle là, le paysage qui vous entoure, c'est l'Éden. Ne la voyez-vous plus et ne sauriez-vous l'en tendre , quel désert !

Ici l'accent avait été si plaintif qu'il donna à la jeune fdle elle-même la froideur d'un frisson. Mais derrière les barreaux, voilà qu'il se lève une ombre.

Entre les croisillons une main passe qui agite un mouchoir, et Rosane reconnut, comme si elle avait pu le reconnaître dans les ténèbres, le foulard dont son cou avait été entouré la nuit précédente. Elle l'avait vu au matin reprendre à son ami, non sans qu'il en eût baisé la douce tiédeur. Les larmes recommencèrent à couler avec la facile grâce d'une fontaine, car pleurer était une des facultés de cette créature impressionnable. Elle était prompte aux émotions variées : mais pleurer,

n'est-ce pas quelquefois s'attendrir sur soiniènie ?

Puis , dans l'obscurité du rempart un manteau vint à passer. L'inconnu avait paru observer Rosane, se baisser pour mieux la reconnaître, et hésiter un moment s'il ne s'arrêterait point.

— Nous sommes reconnus, murmura Julien tout bas; rentrons, Mademoiselle, et gardonsnous de commettre quelque imprudence.

Rosane s'attacha au bras du seul protecteur qui lui restât. Elle n'avait pu, depuis un moment, se défendre d'un sentiment d'appréhension plus profonde. Elle rentra glacée, indécise, déconcertée, désespérée. Que ferat— elle? A quoi se résoudre? Comment quitter la ville où git tout son avenir? Mais aussi de quelle utilité sera-t-elleau prisonnier? Ailleurs elle peut, au contraire, le servir, solliciter, faire hâter sa délivrance.

Le lendemain, il lui sembla apercevoir de

nouveau rôder quelqu'un dans les coins de l'auberge où sa voiture était remisée, et vers le soir, au tomber de la nuit, sa résolution était prise. Elle partira.

Elle ira au devant des ressources que peut seul offrir Paris pour le salut de l'accusé.

Au moment de s'éloigner, elle trouva toutefois moyen de faire revenir secrètement Brise- Bleu à l'hôtel et de lui confier un billet glissé dans une boite pleine de conserves de roses et de friandises.

— La moitié de tout cela pour toi si tu le fais parvenir...

— ...au lieutenant arrivé hier soir, n'est-ce pas, Madame?

Et Rosane se prit à sourire avec l'enfanl, et elle ajouta :

— Dis-lui tout bas que je t'ai embrassé sur le front.

Mlled'Orthés partit donc un peu moins triste après s'être ménagé cette équivoque intelli-

(iO gence dans la place. Mais que son retour à Paris lui fut encore pénible ! Le froid, la solitude! Est-ce bien là la même route? Ce siècle d'ennui n'occupe-t-il que le nombre d'heures qui a formé une des nuits précédentes?

Julien, placé cette fois sur le siège extérieur de la voiture, crut remarquer, dès le départ, qu'un courrier escortait leur marche; mais, au lieu de précéder les voyageurs, il se serait tenu en arrière. Ce cavalier ne s'approchait qu'au moment des relais. Il agissait comme s'il eût espéré alors voir descendre Ilosane, en obtenir quelques ordres, une instruction, un regard. Seulement, une fois, dans une montée, un cheval vint à s'abattre, et l'inconnu avança. Rosane, qui put nettement distinguer cet homme, ne sut pas maîtriser un mouvement de répulsion violente.

— Est-ce quelque malfaiteur? dit Julien saisissant les pistolets de son maître. Laissezmoi punir cette insolence.

«il

— Ne tirez pas ! s'écria Ilosane.

Et puis elle ajouta pour elle-même :

— Quelle absence de délicatesse ! Comment comprendre si mal et offenser ainsi la position d'une femme! Il y a des gens devant qui il est révélé tout de suite que nulle sympathie ne saurait jamais nous lier.

La voyageuse ne put arriver h Paris que le lendemain, en plein jour. Une même providence ne veillait déjà plus sur la célérité de sa course. Elle traversa les boulevards, enfoncée dans l'angle du coupé, et heureuse seulement de s'apercevoir qu'elle n'était plus suivie.

Du reste , personne dans la société de Mme de Lussey n'avait soupçonné encore cette absence. La tutrice, en embrassant l'errante colombe, trouva sage de lui proposer pour le soir même de la conduire aux Italiens, afin de prévenir, disait-elle, toute remarque et ménager les convenances. Rosane fit effort

sur elle pour céder à ces obsessions; mais, à travers l'éclat des toilettes et le frénétique succès qu'obtint le ténor ce soir-là , eût-elle sous les yeux, pendant toute la durée du spectacle, des images exclusivement sérieuses?

— Grivelli a atteint la perfection , fit observer Mn,e de Lussey .

— Peut-être, dit judicieusement Rosane , n'a-t-il pas attaqué la stretta de sa cavatine aussi habilement que la dernière fois.

Mn,e de Lussey entra le surlendemain de bonne heure dans l'appartement de sa pupille et lui remit un billet. Il était venu sous son adresse officielle. C'était déjà un souvenir du prisonnier. La tutrice rendit justice à cette délicate voie de correspondance , puis elle laissa seule Rosane savourer ce muet entretien.

La lettre était empreinte de gaité et d'espoir. Elle parlait de réunion prochaine, et cependant on s'occupait avec activité démettre l'officier en jugement. M. de Lussey savait que le télégraphe avait été employé pour expédier l'ordre immédiat de commencer l'instruction. Les renseignemens, se disait-il, seront-ils tous favorables?

Quelle joie , écrivait Salvigny, de retourner dans peu de jours confondre deux existences qui n'en font qu'une devant Dieu ! car vous êtes l'intelligence qui me fait mouvoir. Auriez-vous cru , Rosane, que de loin j'eusse pu vous aimer davantage , que votre image deviendrait plus puissante encore que vous, la grâce d'un souvenir plus forte que la présence?

Me voilà à vous sans distraction rivale. Ici la vie s'arrête, toute carrière politique est finie, le monde extérieur expire ; mais L'âme se recueille et se développe. Je n'ai qu'une

pensée dans cette solitude et ma solitude est peuplée. J'entends ce cri, votre adieu, qui monte pour moi dans les airs à la môme heure chaque soir. Que parle notre ami Shakspeare « du nain-géant Don Cupido , seigneur aux bras croisés ? » il n'y a rien de si occupé au monde qu'un amoureux. Vous vous êtes crue partie? Eh bien! jamais vous ne fûtes mieux présente. Mémoire , cœur, rêves , vous remplissez tout. Je me souviens de vous le jour , et la nuit je te vois.

Ah! c'est du premier instant que vous avez frappé ma vue que l'univers a été complet. C'était sous votre image que je m'étais figuré l'Ange qui doit garder mes jours. Savez-vous ce que je crois encore? c'est que vous êtes mon âme. Votre voix n'est pas celle d'un habitant de cette terre. Dès que je l'entendis elle me calma, elle assoupit mes maux comme la harpe du berger apaisait les nuits de Saûl, Voulez-vous que je vous raconte à vous-même

ce que vous fûtes pour moi , comment vous m'êtes apparue et pourquoi je vous chéris? mais vous saviez toutes ces choses un peu avant moi-même. Vous fûtes dans notre double secret dès qu'après avoir échangé un premier regard , nous nous écoutâmes parler. Je crois comprendre que l'affection inspirée par vous n'est pas seulement un tribut payé à la beauté , un grain d'encens brûlé devant votre image, mais un dévouement que vous saurez rendre. Je me sens heureux à vos côtés; là je trouve la paix , élément de mon avenir. Un jour ne m'avez-vous pas assuré que vous étiez petite et laide , que les trésors de l'esprit vous manquaient? Longtemps je ne vous ai pas pardonné à vous-même d'avoir dit ce mal de vous ; de vous qui avez tout l'attrait d'une femme et la grâce d'un enfant. Jusqu'à votre venue , mon blanc Messie , la vie ne m'avait paru qu'un composé d'espoirs menteurs et de chagrins réels. J'avais accusé l'éternelle

prévoyance. Pourquoi, disais-je, toutes ces épreuves? que veulent tant de chàtiinens sans cause , ces trahisons subies , ces amitiés trompées? Je ne sentais point mes adversités providentielles : elles ne m'étaient point offertes en échange de l'avenir. A présent, je sais la portée de toutes les souffrances et j'en comprends la compensation. Elles étaient destinées à acquitter le bonheur de vous rencontrer. Ce passé, Dieu juste! il était le prix de son cœur, c'était ma rançon pour être aimé d'elle! Anna , vous m'avez réconcilié avec l'équité suprême. Oh ! votre sourire a payé bien des larmes, allez ! Que de blessures cicatrisées par un regard de vous ! 11 n'y a plus dans ce monde d'êtres méchans depuis que votre présence les rachète, plus de cœurs faux depuis qu'un ange est venu partager notre exil. Tu as tout innocenté, toi! Je ne quitterai plus cette terre en la maudissant. C'est pour se prouver luimême que le ciel donne la vie à quelques

Femmes. Béni soit ton créateur : je lui pardonne d'avoir été le mien.

0 chère! imagine que depuis que tu m'as aimé tout se transfigure ici-bas. Quelle couronne (fut-ce celle de France que nous voulons briser) quelle couronne eût été comparable à un tel bonheur? Je ne reconnais plus les objets, ni les hommes ne me reconnaissent plus. J'ai cessé de compter par trente ans, je me sens rajeunir, mes yeux rayonnent, mes muscles s'assouplissent, le bonheur m'a rendu la foi. A présent j'ai de l'indulgence envers la nature entière : tous les ciels sont purs , toutes les actions sont bonnes.

C'est vous seule pourtant qui avez brillé dans mes ténèbres. Vous marchez devant moi et la lumière est en vous. Déjà dans ce confus Paris, à travers mille palais, il n'y avait qu'une maison; parmi tant d'êtres, un seul. Le jour, les chars qui se croisaient vous emportaient tous entre leurs cloisons vernies et dorées; les

schalls, les mantelets cachaient vos blanches épaules; je me surprenais à suivre, quand je retrouvais quelque chose de votre taille, de votre forme, à suivre anxieusement les femmes qu'abritaient un chapeau de paille et un voile vert. Ah ! cette simple parure, cette flottante livrée aux couleurs du printemps, que j'en ai aimé l'aspect! Nulle d'elles n'avait ni ta grâce ni ta démarche; mais vous êtes partout pour moi : je vous retrouve en tout ce que je fais, en tout ce que je vois, en tout ce que je pense. De quelque côté que descende la brise, elle m'apporte vosaccens; chaque parfum, c'est ton souffle. Que ne puis-je encore vous regarder dormir ! A chaque réveil, je me dis en pensant à vous comme l'enfant à son oiseau chéri: Est-il encore vivant, mon trésor? Dans cette nature pleine de vous, chaque atome vous appartient ou vous rappelle. Ces nuées vont passer au dessus d'elle ou l'ont déjà pro~

tégée sous leur ombre ; cette hirondelle qui rase les blés s'en rapproche dans son vol. Je vous entends dans la plainte des heures, je vous vois assise sur l'autre rive , ou debout devant ce monument austère. Votre profil se dessine au balcon de cette croisée. La lune se lève-t-elle ? vous la regardez peut-être ; la pluie va vous attrister; ce rayon de l'aube a dû vous sourire; cette histoire que l'on racontait hier, elle vous aurait égayée. Oh ! si j'étais là-bas, au sommet de ces arbres, mieux encore sur la flèche de ce donjon, peut-être la verrais-je arriver plus tôt. Quel habile magicien à peupler l'univers que l'enthousiasme qui nous fait vivre en un autre !

L'unité d'un tel sentiment n'entre-t-elle pas dans tous les cœurs élevés ? Les impuissans seuls changent de culte , n'est-ce pas? Je vous aime comme a été idolâtrée Béatrix , comme Buonarotti aimait Colonna. Ce sentiment,

répétez-le avec moi , il est unique dans tous les nobles cœurs. Comme il n'y a qu'un Dieu dans le monde, il n'y a aussi qu'un seul amour.

Vous ne m'écrivez point , Rosane. Quand vous viendra-t-il à la pensée l'angoisse qui m'oppresse et combien sont longues les heures d'un prisonnier? Moi , je vous écris tous les jours, sans mesure et sans fin. Quel baume serait pour moi les lignes que Lauval saurait bien me faire parvenir l

La cause d'un tel retard , d'un tel oubli , quelle peut-elle être? Est-ce donc l'attrait du monde, est-ce la répulsion contagieuse que répand autour de soi le malheur, est-il donc simple, quand on jouit, de se détacher si vite de ce qui souffre? Mais le inonde, il méprise ceux qui le cherchent et n'estime que les esprits qui s'en séparent. Que pouvez-vous perdre à ne pas entendre ce qui se dit là, à ne point voir ce qui s'y fait? C'est le recueillement qui compose la vie. Les plaisirs bruyans sont le stérile bonheur des gens qui ne sentent rien. Étourdir la vie est-ce en jouir? Exister selon la foule, mais ce n'est ni agir ni penser. Ne croyez donc pas que cette vie ne vaille absolument que ce que le monde en sait faire. Il faut cultiver, agrandir son âme dans la retraite et non la dépenser avec les indifférens. Qu'astu fait pour devenir si pure? disait Lockman à la perle. — J'ai vécu seule.

Mais si l'on m'avait calomnié près de vous?

Quelqu'un m'a-t-il refroidi votre cœur?

Oh! ce sera votre tante! cette tante qui n'a jamais été mère , et vient encore vous voir quelquefois chezMme de Lussey. Si l'on a mal parlé de moi en votre présence, je le pressens, je le devine, car nul homme ne se fût attaqué à moi, l'insulteur ne peut être qu'une vieille fille. C'est une de ces vanités devenues si jalouses quand elles sentent se retirer d'elles les hommages. J'avoue que j'ai horreur de celte nature. Elle est dégradée d'àme plus que de corps. Quelques femmes, quand l'âge de l'adultère est passé , traitent d'usurpation la jeunesse des enfans ; mais surtout là où le démon est impuissant à mal faire, il envoie à sa place une vieille fille. Je ne sais quel moderne écrivain, un réformateur romantique, a demandé par amour de la paix, de l'humanité, mesure de salubrité, pitié de leurs souffances et des nôtres, qu'on éloignât ces animaux nuisibles: je croi> mèmequ'ila proposé delesabattre.

Dans ce révoltant sarcasme, si les membres de notre famille n'étaient pas compris, il y aurait peut-être une pensée humanitaire. Quoi ! il est donc vrai , ce qui fut séduisant, lorsqu'il cesse de l'être, se fait envieux ! Les créatures stériles déclarent la guerre à tout ce qui n'est pas éteint comme elles. Ecoutez-les hurler contre les clartés de la lune; voyezles, ainsi que la ronce , se courber sur toutes les fontaines. Arrivée de son premier état à la seconde phase , telle femme qui n'a pas rempli sa mission sur la terre , c'est le papillon qui se fait chenille. Oui , oui , c'est un être inutile qui m'a calomnié dans ton esprit. Je ne voudrais pas être injuste , mais je sais ce qu'ils sont capables d'inventer contre nous pour nous faire un malveillant de chacune de leurs connaissances , empoisonner contre vous le regard de tous ceux qui vous rencontrent dés qu'ils ont inoculé là leur venin. On pardonne rarement le bien que vous

avez pu faire, jamais le mal qu'on vous a fail. Ta tante , à qui Dieu fasse miséricorde, souviens-toi comme elle nous poursuivait déjà d'ignobles espionnages , quand nous n'avions pour nous voir qu'une heure dans les jardins secrets de Mousseaux, l'enfoncement désert de la rue Pigale, l'abri roulant des pauvres citadines, ou le demi-jour d'une silencieuse chapelle. C'était un bel esprit que ta tante! une musicienne émérite, cigale ayant chanté beaucoup plus longtemps que l'été. Elle avait déjà dissipé sa sensibilité sur des fredons, usé son cœur contre les choses mortes. Mais Rosa, comment avez-vous pu croire ce qu'on vous a dit? Faible cœur! Nulle probité n'est à l'abri d'un plat mensonge. Et vous n'avez pas su me défendre ! Ne m'auriez-vous aimé que par l'opinion que vous aviez vue aux autres de moi , et seriez-vous changeante à ce point qu'une calomnie pût ruiner votre dévouement ? Je sais bien que l'amour est surtout l'idée qu'on a de la

supériorité devant le monde de l'être qu'on divinise; mais l'estime que vous m'accordiez, l'auliez-vous perdue sur un propos ? Les gens qui m'ont prêté ces torts sont plus que des assassins. Me faire oublier de vous, vouloir me dépouiller du trésor qui seul donne du prix aux autres, mais c'est une action plus lâche que de me venir frapper ici sans défense. Qu'on me charge d'un meurtre, jamais d'avoir cessé de mériter ton cœur. Oh! moi, voyezvous, la différence de nos âmes, c'est que je ne croirai jamais de mal sur vous. Si vous étiez coupable, je ne voudrais pas le savoir. Je démentirais votre propre aveu. Je me résigne à passer dans votre esprit pour un monstre plutôt que vous accueillir dans le mien avec des idées moins favorables. Tu as commencé dans mon imagination par être un dieu , si tu devais descendre de ces régions, vienne auparavant la mort. J'aime mieux être perdu dans ton souvenir que d'avoir à te pleurer

dans le mien. Accablez-moi, mais respectezvous. Ne soyez jamais de cette nature ingrate et versatile de la femme, âmes impuissantes à garder les souvenirs, surfaces brillantes sans profondeur. Cette calomnie, je la brave. On n'est pas longtemps blessé des injures dont on méconnait la justesse; mais comment me consolerais-je de vous vénérer moins? Tout ce qui n'est plus toi n'est rien : la création commence et finit à toi.

Un rival! — Si un rival., si ce jeune homme qui vous obsédait quelquefois, qui vous suivait, dites -vous, dans vos voyages et que vous nommiez je crois Anatole , m'avait remplacé dans les préoccupations de votre esprit? Ne m'avez-vous pas dit qu'il était doux, poli, affable, mais léger et froid, cet apprenti ambassadeur que vos parens avaient pensé à vous donner? que vous aviez reconnu combien ses dehors vous avaient trompée et que pour votre avenir une pareille union serait affreuse? Ce

sont vos expressions; je les possède écrites. Si c'est lui, dis-je, qui vous oecupe ainsi depuis deux semaines, avouez-le. Craignez ma perspicacité. Je vous vois; et malgré la distance qui nous sépare je suis plus près de vous que vous n'en êtes vous-même. Hélas! vous êtes de ce sexe enfant à qui le cœur de l'homme a été donné pour un hochet. Quelques affections sont ainsi faites, l'amour est involontaire, mais avouez-le. N 'essayez point de nous abuser tous les trois. Si vous m'abandonnez, du moins ne me trahissez pas. Affranchissez-vous avec noblesse, ne dégradez votre caractère par aucune dissimulation, respectez en vous mon idole. Ce que Dieu a créé de plus gracieux , ne lui ôtez jamais sa poésie. Qu'il me reste du moins un vif regret et d'honorables souvenirs : ce doit être un deuil bien amer que n'estimer plus ce qu'on a tant aimé !

Oh ! mais pardonnez-moi . Je me tourmente et me dévore ici sous mon mal. La fixité d'une

idée obsède dans la solitude , l'exaspération et la folie vous gagnent. Depuis deux jours j'attends une lettre , et elle ne vient pas. Savez-vous ce que c'est que deux jours devant des murailles? Quand l'insomnie se suspend pour moi un quart d'heure, je rêve que demain j'irai vous voir, et demain je serai enchaîné! Pourquoi me suis-je volontairement jeté ici? Je regrette d'avoir obéi aune voix de ma conscience. Ces verrous prêtent donc contre moi leur office à un autre afin de me faire oublier ! Oui, oui, vous voulez vous dégager et vous me le faites déjà sentir. Eh ! bien , quoi de plus simple? Mais mettez là, dis— je, de la grandeur d'àme. Suivez, pour fuir, un libre chemin. Ne ressemblez pas à quelques jeunes filles qui souillent leurs ailes de Péri dans le mensonge. La plupart prennent pour s'éloigner, au lieu du trottoir, le ruisseau. Elles commencent en déesses et finissent en grisettes. Oh ! ne les imitez pas! Dites que vous aimez ailleurs : je

SI

souhaite cet aveu plutôt que subir l'incertitude. Il me faut l'excès du mal pour en guérir. Oh ! s'il fallait un jour n'être plus aimé de vous, qu'il serait facile ici de mourir!

Mais si je vous inspirais si peu de confiance, pourquoi m'avoir livré votre cœur; pourquoi ai-je obtenu de vos lèvres plus qu'un sourire; ou , s'il était à moi , ce cœur , d'où vient que vous êtes si avide à le reprendre? Oh! oui , ce sera cet oisif diplomate! Vous lui aviez déjà fait du mal , je le sais : c'était trop. Mal et bien, tout devait m'appartenir, venant de vous.

Mais peut-être me trompé-je n'est-ce pas ! Ce pourrait n'être là que les fantômes d'une imagination de captif. Quelle rivalité saurait surgir entre nous ? T'aimera-t-il comme je t'aime ? La femme que je cherchais, la femme que j'ai rêvée, la femme dont Dieu avait mis le portrait dans mon cœur, c'est toi : toi partout ! Je vous ai aimée, depuis que j'existe, avant

que vous fussiez éclose peut-être. Ne me reprochez pas quelques erreurs passées et des souffrances dont j'ai payé la honte : ce sont des rêves évanouis , des cadavres d'amour qui ont jonché mes folles années, mais épuré l'âme qui t'appartient. Aime-moi seulement pendant cette courte vie ; je t'aimerai , moi , durant l'éternité. Que serait une affection passagère comme nos jours !

Maintenant, si vous saviez quels enchantemens se rattachent aux souvenirs seulement des lieux où je vous ai vue ! Comment se fait-il qu'ici, dans ma prison, je ne puisse me retracer sans une émotion qui va aux larmes les moindres buissons que nous avons effleurés, les rues que nous avons traversées ensemble, la disposition des nuages quand nous regardions coucher le soleil en même temps. Je vois toujours, soit ce village de N. dans les bois, soit la pauvre maison de poste sur la route dont tu n'osais le soir franchir les cours dans

g3 l'obscurité. Je te suis dans tes visites du faubourg chez ce vieillard, tu sais bien, qui demeurait chez un vannier. Sa chétive maison, la voilà, avec la gothique sculpture qui dominait l'étroite porte. Je sens l'odeur de l'osier. Voici la trappe qui descendait à l'atelier souterrain de l'artisan. — Monsieur, me dit-il un jour, étonné de ce que je parvenais jusque-là pour prendre une information qui ne regardait que toi : il y a trente ans que je passe toutes mes journées dans cette cave. — Y avez-vous été heureux? — Eh! eh! répondit-il. Et il tournait les yeux vers sa Beaucis, comme le Philémon de La Fontaine.

Oh! moi je mourrai, vois-tu, ton souvenir dans le cœur et ton nom à la bouche. Dieu ne peut m'avoir montré ce trésor et le retirer aussitôt. Ce serait une dérision trop amère!

Mais encore une fois, vous n'êtes pas tenue de me rendre l'indicible dévoûment que je vous porte. Il n'y a peut-être que les malheureux

qui sachent aimer! Parce qu'il n'y a pas deux pensées pour moi dans le monde, parce que je vois vos yeux dans les fleurs et votre sourire dans les étoiles, pourquoi partageriez-vous ce délire? Mais quand il y aura pour vous deux objets dans la nature, que vous ne devinerez pas mon sort avant qu'il s'accomplisse, n'entendrez que ce qu'on vous dira et ne verrez plus votre ami dans tous les êtres, passer dans les vents, errer dans les nuages, ne vous abusez plus, vous aurez cessé de m'aimer.

Oh ! mon Dieu ! si à cet ange je ne puis apporter tous les biens de ce monde, qu'au moins je ne lui cause pas l'ombre d'un mal. Ne lui faites jamais sentir les maux qui m'atteignent et donnez-moi les siens à souffrir. Seulement , qu'elle ne me préfère pas quelque être impuissant à la comprendre et à l'apprécier; que la richesse de cette àme n'aille point s'égarer jusqu'à prêter ce qui manque à un être vulgaire pour lui composer une illusion de

sympathie. Affranchissez-la , mon Dieu , de la trivialité des liens, faites-lui une liberté , une fortune, une indépendance aux dépens de mon sort , et laissez-moi ici misérablement périr.

Adieu , Anna. Qu'à ceux qui m'ont calomnié le ciel pardonne; car moi je ne leur pardonnerai jamais. Je ne voudrais pas du ciel à leurs côtés ! Mais à quelque sort que ma vie soit réservée, aucune lèvre de femme n'effacera jamais de mes lèvres l'empreinte des vôtres.

Vous êtes en péril , ami , écrivit enfin Mlle D'Orthès à la date du 1 8 juin : je l'ai entendu dire; laissez-moi accourir près de vous. Ce voyage est-il possible, y donnez-vous votre consentement?

M. de Lussey, qui sait bien que nous nous connaissons mais se doute peu de tout ce que

je prends d'intérèl à votre destinée , disait hier devant nous : — ((Sa générosité a été une imprudence; il pourrait être rigoureusement condamné ! » Et il ajoutait que vous deviez l'être déjà; mais il ne sait à quelle peine. Il se trompe, n'est-ce pas? C'est un homme que ses dispositions d'humeur portent à adopter toujours les suppositions les plus sinistres. C'est comme il prétendait que le lieutenant Stéphane , pour qui vous vous intéressiez tant et qui est entré le premier dans la citadelle , avait été fusillé. Il s'ahuse. Qui en aurait été instruit avant vous ?

Mais , mon Dieu ! si on allait disposer de votre liberté pour longtemps, que deviendrions-nous? Ce sont des craintes exagérées sans doute , mais répondez sans perdre une minute. Donnez l'état de cette procédure. Dites où vous en êtes, indiquez surtout les démarches qu'il faut faire ici pour influencer vos juges. Nous trouverions des protecteurs, même

parmi vos ennemis; ils vous estiment tous. Madame de Lussey , qui approuve mes sentimens., secondera utilement toutes nos démarches. Mais n'est-ce pas que les appréhensions de son mari sont folles ! Votre innocence est à l'abri des animosités de parti. Écrivez que vous allez revenir.

La solitude ne vous est pas meilleure qu'à moi, mon pauvre ami; elle aigrit votre caractère et vous jette dans des défiances que je n'ai jamais mérité de faire naître. Je demande à Dieu d'éloigner les doutes de nos cœurs ; car après les mille châteaux déjà renversés , il ne nous reste de bien assuré dans l'avenir que nos deux volontés : et que deviendrions-nous donc , si la confiance nous abandonnait? A quoi m'aurait-il servi d'avoir bravé tant de difficultés pour vous prouver mon affection , si vous n'y croyez plus? Vous vous ennuyez. J'éprouve le même sentiment. Je vous parle à toute heure, m'entendez-vous? Etes- vous

triste quand je vous demande de l'être? Pardonnez-moi , mais je ne vous demanderai pas souvent d'être heureux tant que nous serons séparés. Votre santé se soutient-elle ? Cet air du littoral ne vous vaut rien, j'en suis sûre. J'ai rêvé que vous étiez déjà changé et maigri ; et l'on m'avoue que cela est probable : assurez-moi qu'il n'en est rien. Je donnerais ma part de bonheur pour assurer le vôtre , mais il paraît que cette part n'est pas forte : rien de ce qui m'entoure n'est heureux.

Je ne saurais vous exprimer mes langueurs sans nom , mes accablemens découragés et le vide qui s'empare de mes jours. Qu'avez-vous donc fait de moi pour que je me trouve si étrangère et si seule tout à coup ? Je prie Dieu de me pardonner si , à cause de vous , j'oublie le reste du monde. Ce n'est plus moi qui suis en moi. Je me sens remplacée par quelqu'un d'égoïste , de superstitieux. Je n'oserais l'avouer qu'à vous seul , mais je cherche

à lire dans l'avenir , je me suis fait tirer les cartes, et elles m'ont répondu mal. Est-il possible que je m'en préoccupe, moi qui ai ri si souvent de cet enfantillage de grand'mère? Si je pouvais vous dire toute l'amertume qui me serre le cœur quand je viens à penser que vous pourriez m'aimer moins un jour, moi qui ai pour vous une affection si profonde, si sentie, si éternelle qu'elle ne peut être suspectée jamais. J'aimerais mieux mourir que vous donner un soupçon. Heureuse la jeune fdle endormie dans les bras de sa nourrice , dit un beau livre, et dont la tombe n'est pas plus grande que son berceau !

Mon ami , la personne dont le prénom vous est, je ne sais comment, resté dans la mémoire , M. Anatole , Comte de Mauvion, m'importune en effet de ses assiduités. Je comprends qu'il hésite à se déclarer hautement : mon maintien devant lui est si peu encourageant î Une fatalité , un romanesque hasard l'a

fait me rencontrer dans la ville même où j'ai été forcée de vous quitter. Il revenait , à ce qu'il parait, d'Angleterre, où quelques missions l'appellent parfois pour des intérêts politiques. Me voyant seule et ne soupçonnant guère les motifs de mon voyage , il a cru de sa chevalerie de m'escorter respectueusement et à distance , sur cette route où je n'avais que Julien pour défenseur. Mais j'ai fort déconcerté son dévouement et repoussé son donquichotisme jusqu'à méconnaître sa personne dans l'emploi qu'il prenait de mon chaperon mystérieux. Quel honneur vous faites à qui ne mérite pas de troubler votre repos ! De pareils Adonis sont en vérité bien peu dangereux. Il faut avoir le cœur bien bête pour adresser des hommages à la personne que vous aimez.

Celui-là est fort content de lui habituellement. Il a le teint des femmes; il semblerait destiné à être notre rival plutôt que notre serviteur.

Adieu. Il y a bien dans tout ceci un coupable, mais c'est vous; vous qui avez douté. Vos journées sont longues ? Voulez-vous m'en croire : abrégez-en le cours par des occupations régulières et des subdivisions du temps auxquelles vous asservirez son emploi. Ainsi partagées, les fractions de ce temps seront plus profitables et plus rapidement remplies. Moi, quand j'étais en pension, à douze ou quatorze ans, j'ordonnais d'avance toutes mes heures. Avant de suivre mon règlement j'allais le porter sur l'autel de la Vierge pour lui demander d'observer fidèlement ce que je m'étais imposé. Il m'arrivait rarement d'y manquer, car j'écrivais mes lois dans l'intérieur de mon pupitre, et mes yeux s'y trouvaient naturellement portés à toute heure du jour. Suivrez-vous votre règlement si je vous le fais?

Et au bas de ces mots, il était dessiné sur trois colonnes un petit tableau qu'on aurait

or, pu nommer synoptique. Là., sous trois divisions : heures, actions et pensées, l'emploi de chacun des jours de la semaine était tracé pour le détenu. Puis chacune des fractions était indiquée avec une exactitude pleine de pédanterie et de grâce : toilette, repas, travail. Les promenades, et par dessus tout certaines préoccupations de cœur , rien n'était oublié. Penser à elle était recommandé au prisonnier avec une régularité toute monacale. L'heure du lever, prescrite comme celle du sommeil, devait ramener la prière : mais devant les chiffres du cadran eorrespondant aux plus pieux conseils, il y avait toujours une autre recommandation, et le mot elle était incessamment répété à la colonne pensée. Elle reparaissait à presque toutes les heures. Si Elzéar, enchanté de cette sollicitude, avait modifié quelque chose à une telle discipline, c'eût été pour reproduire cette injonction plus souvent encore et la substituer à toutes les autres.

\dieu, répétait en finissant la riante fiancée. Prenez patience; ne soyez pas plus défiant que moi-même ni plus jeune que votre âge. Ayez loi dans mon attachement, car il est éternel. N'ai-je pas été toute à vous par la volonté du cœur? Ne nous calomniez plus tous deux , ingrat, car vous ne m'aimez que parce vous croyez en moi : et moi , si je vous oublie sur ia terre , que Dieu m'oublie dans le ciel !

P. S. M. le capitaine Lauval vous remettra de ma part un petit paquet plus long quelarge. Qu'il respecte le secret de ce mystérieux envoi : ce sont des pantoufles grecques que je vous ai brodées moi-même, et deux petits boutons en brillans.

FERDINAND DE LAUVAL A M. LE PRÉSIDENT DE LUSSEY. De la forteresse de juin 1823.

Je vous écris, Monsieur le Président, à l'insu de notre ami commun, le lieutenant Salvigny.

Vous le savez prisonnier, mais vous ignorez que dans la soirée d'hier la commission spéciale a prononcé sur son sort. Le résultat n'a pas

été conforme à ce que devait laisser espérer la conduite de cet officier, toute imprudente qu'elle ait été , ni sa confiance à se remettre aux mains des gens du Roi. Néanmoins il nous reste encore des chances favorables. Le défenseur vient de former un pourvoi en cassation et un appel au garde-des-sceaux en règlement de juges. Accusé du crime d'embauchage et de séductions opérées sur des individus étrangers au service, Salvigny peut invoquer l'article 441 du Code d'instruction criminelle , et réclamer un autre tribunal , puisque ses co-prévenus sont mi-partie civils et mi-partie militaires.

Une première instance , Monsieur, est déjà soumise à l'autorité du ministre de la guerre. Personne mieux que vous , en votre qualité de magistrat , ne peut concurremment agir près du chef de la justice. Vous êtes donc invité à ne pas perdre une heure pour joindre vos démarches aux nôtres , de peur qu'on ne vienne

à s'appuyer , pour mettre l'arrêt à exécution , sur l'article 58 de la loi de brumaire an v.

Tout ce que ma famille et moi possédons de crédit auprès du Maréchal sera employé sans aucun délai.

Le condamné, confiant dans son cœur droit, ne sait pas combien peut être imminent le péril qu'il court. Ai— je besoin d'ajouter, Mon-sieur, que je crois toutefois prévenir un de ses vœux, en vous priant de n'ébruiter autour de vous aucune circonstance de cette affaire?

Agréez , Monsieur le président , etc.

Elzéar, charmé de la lettre de Rosane , s'était hâté de lui répondre :

« Je ne suis point en péril. Est-ce qu'il y a quelque chose à craindre quand on est aimé ? Qu'il ne soit tenté aucune démarche en ma faveur, il n'y aurait là ni dignité ni utilité pour nous. Je dis nous^ tant j'ai hâte de

m 'accoutumer à ne plus séparer mes intérêts des vôtres.

J'ai désiré profiter du bénéfice auquel on doit croire en venant se reposer sur la loyauté militaire : si cette sécurité était ici déçue , si une décision venait à menacer ma liberté, il me resterait la ressource d'invoquer une autre autorité judiciaire. Alors il se pourrait que je fusse transféré, et peut-être s'établirait-il quelque difficulté pour vous faire connaître mon nouveau refuge ; mais fiez-vous à mon zèle : il deviendrait surnaturel au besoin pour vous adresser encore des marques de souvenir.

Pardonnez -moi d'avoir été jaloux : mais n'est-ce pas là encore un hommage? Il me semble que si dans un autre monde j avais été femme, j'aurais montré quelque indulgence pour ce passionné défaut. La raison et lui sont peu compatibles , mais qui ne pardonne à sa victime de l'avoir égaré jusqu'à la folie? qui ne consent à être aimé éperdument?

Qu'inventerai -je bien, aujourd'hui, pour vous distraire , racheter la maussaderie de ma dernière lettre et reporter enfin dans votre esprit toute la sérénité qui règne dans le mien? Ici , les promenades que vous m'ordonnez , et dont on est moins libéral que vous ne l'êtes sur le papier, je les remplace par quelques entretiens soit avec Lauval , soit avec M. le gouverneur qui a mis beaucoup d'insistance à venir me faire causer depuis quelques jours; soit enfin par une ou deux parties d'échecs avec l'aumônier du régiment encloîtré dans cette forteresse. Ce partner-là est un homme qui a vu le monde, le monde des arts, du moins; et il parle quelquefois critique, aventures, théâtres comme ferait un navigateur revenu des pays lointains. J'aimerais , si je me sentais maître d'appliquer quelque contention d'esprit à autre chose qu'à ce qui vous touche, j'aimerais à vous faire part de ce qu'on nous raconte ici pour abréger nos soirs. Vous vi-

viriez un peu de ma vie. Que ne puis-je vous Paire assister, Anna Rosa (car j'aime à jouer avec votre nom comme avec les boucles de vos cheveux ) que ne puis-je vous faire assister par une traduction, même infidèle, aux discours que j'entends passer à travers mon idée fixe !

Le digne homme a été autrefois , je pense , un poète , peut-être un journaliste , et cependant il parle d'intérêts littéraires avec intelligence et amour. Il ne dédaigne pas jusqu'au souvenir des apparitions qu'il a faites dans les coulisses au temps de sa jeunesse. 11 nous professe à tort et à travers quelques lambeaux d'esthétique bizarre. »

Eh! qu'importe ! pensa Rosane. Ce n'est pas là ce que j'attends; ce sont des nouvelles touchant sa liberté. Quelle étrange disposition d'esprit ! Elle continua avec mécontentement :

« Il ne faut pas, Messieurs, nous disait hier

le réthoricien , qu'une fable marche trop droit et que le récit procède d'une manière trop hâtive vers son dénoûment. — C'est pourtant, docteur, le précepte d'Horace. — Ceci, contredit-il , peut convenir à l'impatience des vulgaires lecteurs ; le talent des détails peut embarrasser la narration pour la molle attention des bourgeois ; mais arrivé au but précipité du drame , que reste-t-il aux compagnons de route de l'auteur? Le grossier appétit satisfait, l'oisive curiosité repue, le nonchalant consommateur d'émotions a épuisé l'intérêt d'anecdote , et il se débarrasse d'un superficiel souvenir. Tandis que si l'écrivain s'est arrêté à propos et a semé sur quelques sentiers les miettes d'un pain savoureux , on aimera à repasser sur ses traces. Le cœur et l'imagination ont fait là l'office de Pages qui vous auraient escorté ; peut-être le soin de ces compagnons à ramasser mille bouquets , à choisir mille blancs caillous aura pour un quart d'heure impatienté votre

empressement; mais le soir, au gîte, ce sont eux qui vous montreront le seul trésor qui soit le profit de ce trajet.

Pourquoi , lui demandai-je , mon Père , la critique insulte-t-elle si assidûment aux efforts du génie? — Demandez-moi , dit-il , ce que l'écarlate a fait aux vaches : elles ne peuvent pas le souffrir. Et puis , quand il poursuit de son venin le ver-luisant, le pauvre envieux crapaud ne lui dit qu'une chose : Pourquoi luis-tu ?

Notre directeur nous fait remarquer que l'art préoccupe exclusivement les esprits voués à l'art. Confiez vos peines à un peintre , il n'examinera que l'expression de vos traits; il observera , pendant les détails que vous lui déduirez sur la perfidie d'un dépositaire infidèle, que vous avez un très beau méplat sur le nez. Il étudiera sur vous la contraction des muscles zigomatiquesou l'effet piquant de telle lumière. Pour un lyrique, les événemens de l'univers,

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