‹ Un mirageChapitre 2 sur 13 · III · texte numérisé non relu

III

depuis le développement d'un hou ton de myosotis jusqu'à la eliute d'un empire, se résument en une strophe. Talma lui avouait qu'il s'était écouté sanglotter lui-même après la mort de son père : il cherchait à fixer dans sa mémoire les inflexions de sa douleur, et se croyait un mauvais fils parce que le comédien ne pouvait s'empêcher d'observer l'homme. Notre confesseur a une fois assisté une actrice dans sa deuxième mort , car la première pour ces dames c'est l'action de quitter le théâtre : la seconde ne s'appelle que le trépas. Tous les personnages qu'elle avait jadis créés composaient une galerie de dessins coloriés dansant autour de son alcôve. Ce sont mes sœurs, disait-elle. Et elle mourut dans les convulsions de la caducité, en face d'une figure de nymphe peinte par Girodet. C'était un chefd'œuvre det fraîcheur et de grâce : le spectre se reconnaissait encore dans ce portrait. Je me suis appliqué autrefois, nous a-t-ij

raconte encore, à observer dans mes loisirs de laie,' à l'orchestre du Théâtre Français, le vénérable symphoniste qui avait composé l'air: k 0 ma tendre musette ! » C'était un alto. Cette moitié d'artiste était distrait, parce que sa principale vocation le réclamait ailleurs , cl cette vocation , c'était de tricoter des chausses. Les entr'actes étaient son labeur, le drame son repos. Quand Ores te allait au temple égorger Pyrrhus, il fallait bien déposer les aiguilles; mais le crime accompli , l'alto reprenait curieusement ses mailles : et plus les frénétiques applaudissemens du parterre agitaient la pâle victime des Euménides, plus le concertant avançait paisiblement ses bas bleus. »

Rosane se prit à remarquer de nouveau que le ton de cette lettre était au moins singulier. Il y avait là évidemment effort pour apporter de la gaieté et quelque liberté d'humeur. Elle s'interrompit, effleura d'un coup d'œilles trois

pages qui en composaient la suite , et ne découvrant , par cet examen superficiel , rien qui se rapportât aux nouvelles dont elle était impatiente , elle suspendit un moment sa lecture pour prendre elle-même la plume et écrire ceci à Elzéar :

a Je rentre d'une excursion charmante. Je viens de passer une après-dinée aussi douce qu'elle pouvait l'être loin de vous; et je me sentirais presqu'un remords de ce naïf plaisir si je ne me hâtais de vous le raconter.

Imaginez-vous que notre tuteur, le grave président, avait ce soir je ne sais quelle visite à rendre à un grave personnage , une Excellence, je crois. Ce dignitaire va souvent , à ses heures de loisir, se délasser dans un château près de Marly. Le président , pour se rendre là, allait nous enlever, à nous autres femmes, la voiture destinée aux promenades du soir , quand Mnic de Lussey lui a proposé de nous

emmener du moins avec lui dans sa course champêtre. Il hésitait d'abord , « parce que le ministre va là-bas sans famille , dit-il , et ne reçoit pas d'étranger à sa villa. » Mais le temps était si calme, le clair de lune devait être si pur et si riche à cette époque de l'automne, que Clotilde a su lever toutes les difficultés en déclarant que nous ne franchirions point le parc de Monseigneur. Satisfaites de respirer le silence des champs , nous devions discrètement attendre la fin de la visite en nous promenant dans les chemins verts d'alentour. M. de Lussey a paru se résigner.

— Il est superstitieux , m'a dit sa femme a l'oreille. Il va , je gage , demander quelque faveur, quelque grâce, et il réfléchit que ma présence lui a porté bonheur plus d'une fois.

Arrivés devant la grille jadis féodale, le magistrat a mis pied à terre et a pénétré seul dans l'enceinte. Nous autres , nous sommes restées dans la calèche , abritées sous un catalpa nou-

vellement épanoui , et bien résolues à ne point enfreindre nos capitulations. Mais j'ai aperçu du chèvrefeuille retombant à quelque distance sur un mur peu élevé , et je n'ai pu résister à la fantaisie d'en aller faire un bouquet. Le chèvrefeuille me rappelle toujours ce salon de musique au fond du jsrdin de ma tante et les airs si frais des maîtres italiens que nous allions y étudier. Les senteurs , n'est-ce pas, réveillent la mémoire, la sollicitent? elles savent franchir les distances et effacer les années. J'ai entendu dire , et je crois que c'est à vous , qu'il suffisait de respirer l'esprit de telle plante pour se sentir rajeunir et quelquefois pour pleurer. Or, voilà qu'en suivant la clôture extérieure il s'est rencontré, demi ouverte, une de ces portes-jardinières qui ne servent ordinairement qu'aux ouvriers , et sont comme perdues dans d'épais massifs. La baie de cette secrète entrée avait l'air d'un cadre de tableau : d'un tableau de Heurs dessinées par Vanspandonck,

Un rayon mourant du soleil faisait reluire les poteaux (le l'huisserie comme des moulures, et moi j'ai toujours eu envie de franchir le seuil doré d'un paysage , d'entrer courir vers un horizon de Ruisdaël ou de Claude Lorrain. Ici, j'ai avancé la tète dans cette bordure ; elle donnait jour à la plus fantastique des perspectives : gazon de velours, eaux courantes, majestueux ombrages.

— Oh! Mesdames, a dit un vieux jardinier qui souriait : M. le garde-des-sceaux n'empêche jamais les dames d'entrer. Nous étions chez le garde-des-sceaux ! J'avais obéi à la séduction avant même de consulter ma compagne ^ et cet enclos nous a paru à toutes les deux un ravissant Eden. Figurez-vous la nuit prête à tomber , les constellations naissant dans le miroir des bassins oùl'on voyait flotter leurs scintillantes coroles, puis les émanations d'arbustes de tous climats se croisant dans cette atmosphère comme avaient dû faire une heure

avant mille papillons bigarrés comme nos éventails. Harmonie, silence, espoir, tout était là dans ce beau lieu. Ce qui en rendait peut-être plus frappante encore l'attrayante aménité, c'était la gravité du château , assis dans une clairière sur la colline. Sa masse noire et sinistre à peine éclairée dans une des ailes de la façade , contrastait avec l'indulgente quiétude des bosquets en fleurs. Je vous ai alors rappelé dans ma pensée à jouir avec nous de cet enivrement; puis la bague que je tiens de vous venait de me serrer sympathiquement le doigt jusqu'à une étreinte presque pénible, quand le président s'est retrouvé devant nos pas. Il revenait de son audience , il marchait le front pensif. 11 a paru triste , abattu , contrarié de nous rencontrer là; puis il a mal écouté nos excuses; et sa femme ^ jugeant que sa démarche n'avait peut-être pas entièrement réussi, n'a eu garde de s'en enquérir davantage. Nous sommes remontés en voiture : Clotilde était pensive , et

moi j'avais les yeux fixés à l'ouest , sur un horizon tout brodé d'étoiles. C'est de ce côté qu'est votre séjour. Vous savez que nous avons tous là-haut une étoile qui préside à notre avenir. Il s'en est détaché une alors du firmament, une des plus belles; et j'ai demandé l'explication de ce phénomène, qui m'avait souvent préoccupée. « C'est , m'a dit Mmc de te Lussey , l'annonce d'une destinée qui s'ait chève : c'est une âme qui va s'envoler à « Dieu. » Le président a détourné la tête d'un air soucieux , par pitié sans doute d'une réponse que j'avais moi-même déjà entendue faire à ma nourrice ; mais jamais peut-être ne me suis-je senti un plus vif désir que ce présage ne regardât aucun de nous. Je veux vivre. Ces jardins enchantés m'ont fait envie. C'est une retraite comme celle-là qu'il nous faudrait quand vous sortirez de prison. Hâtez-vous. L'on vous attend. Nous irons passer aux champs une partie des étés. L'air y est plus vif, le teint

plus animé , les réunions sont plus joyeuses et » les plaisirs plus variés. Venez donc. Tantôt nous glisserons sur un lac au bruit des concerts nocturnes , au lointain retentissement des cors ; nous irons voir au crépuscule voler les fusées par dessus la cime géante des ormes; nous réciterons des proverbes , nous danserons avec les villageoises. Une châtelaine , n'est-ce pas, a le droit de vivre sans soins et sans soucis; belle comme une fleur, légère comme un phalène; de végéter avec les roses de son verger , de gazouiller avec les oiseaux de ses bois ? »

Et puis ce récit de Rosane une fois achevé, relu, cacheté et envové à la poste , la jeune fille reprit toute sa sérénité habituelle. Elle poursuivit la lecture commencée de la lettre d'EIzéar, et son esprit alors se trouva plus en harmonie avec quelques oiseux détails, quelques folles hilarités donl la missive était remplie

« Ce prêtre , eontinua-t-elle donc , a connu une respectable duègne , fermière à Feydeau , médaille frappée au temps du consulat sous le nom de Ma tante Aurore : c'était Mme Gonthier, maman Gonlhier, comme l'appelait tout le monde. Elle avait choisi cet homme pour distribuer ses aumônes. Lui, il avait su qu'à quinze ans Babet avait aimé le chevalier de Florian , et il désirait quelques détails sur le caractère et les mœurs de l'auteur d'Estelle et de Bliombéris. On lui avait dit que ce courtisan de Penthièvre était quelque peu emporté dans ses erreurs, et que le berger du gardon jouait quelquefois de la houlette contre la beauté qui tyrannisait son cœur. 11 osa en parler à maman Gonthier. Celle-ci lui montra un portrait de dragon poudré , pastel fidèlement conservé et ressemblant à Médor un peu plus qu'au dieu Mars. — Serait-il vrai , Madame , que ce pastoral écrivain eût des momens d'humeur ? — Passagers : Monsieur. Il enfonçait quelque-

fois, à la manière des jeunes chats, ses cinq griffes et le pouce dans mes joues assez rondes alors et rosées; mais... — Vous l'aimiez? — Oh! oui! Il me battait, Monsieur, mais il ne me payait pas.

On voit, j'espère , que mon directeur est un aumônier de régiment.

Pour moi , je vais reprendre la vie, Rosane, et la liberté : nous allons renaître ensemble. Que la prison donne d'attrait à l'indépendance et au doux pouvoir de courir le monde ! C'est moi qui vous prendrai par la main , qui vous présenterai à l'Italie , aux arts , aux admirateurs de tous les pays poétiques , charmés de votre présence comme j'en serai toujours enivré moi-même. Oh ! le beau soir que celui où nous arriverons à Rome ! Vois-tu les fleurs croissant sur les vieux murs s'incliner à ton aspect pour te saluer au souffle frais des Apennins; le soleil, pour dormir, s'envelopper dans ses rideaux de pourpre ; le Tibre rouler ses flots

d'or entre les deux files de ces marbres-penxurs'que Michel -Ange a créés pour être admirés de tes yeux ? Puis sur les fauves montagnes de l'Abruzze, nous irons surprendre l'aube à l'orée des forêts de mélèzes. Si tu pars avant moi du chalet , va , je saurai suivre ta trace à la rosée que lu feras jaillir sur les prés, ou bien reconnaître sur le sable ma biche légère à la trace de ses petits pieds. — Oh ! puisque déjà ici, dans cette solitude , rien qu'en pressant sur mes paupières les cheveux que je tiens de toi, j'obtiens que tu m'apparaisses , juge de mon bonheur quand ton bras appuyé sur le mien m'entourera partout de sa douceur électrique. Qu'importe que nous soyons peu riches ! je t'apprendrai toute ma philosophie : n'avoir jamais besoin de ce qui nous manque. Nous voyagerons le jour, et à la veillée des soirs humides tu me chanteras quelques naïves ballades, celle des hameaux de notre province. Enfin à minuit , réveillée par l'ouragan nei-

geux , tu presseras contre moi , frileuse , ton cœur timide et palpitant. Ma chère vie , laissemoi parler encore , laisse-moi divaguer , m'occuper de toi pour avoir un instant de consolation ; laisse-moi créer des rêves, associe rmême déjà une seconde existence à la tienne. A ce sein vierge, veux-tu qu'il se suspende un enfant qui sourit? Qu'est-il de gracieux autant que cette alliance? N'est-ce pas la plus ravissante image que la plus chaste des religions ait su créer? Puisque tu crois, mon ange, je croirai avec toi. Je croirai à ton Dieu : ce blond fils de Marie dont tu prononces le nom si doux, Jésus , avec un accent plus doux encore que son nom.

Pourquoi n'a-t-il donc pas aimé, ton dieu? Pourquoi ne trouvé-je dans sa vie mortelle aucune trace de cette faiblesse divine? Un homme qui n'a pas aimé peut-il bien être un dieu ? Ah ! je croirais le simple mortel qu'on aime plus voisin de cet attribut-là. Lorsque

Satan conduisit ton sage sur la montagne , on dit qu'il lui fit admirer à ses pieds tous les royaumes terrestres et qu'il les lui offrit pour le séduire. 0 mauvais tentateur! que ne lui montrait-il une femme et l'espérance d'en être aimé.

Anatole, je ne sais si nous l'avons déjà dit , tenait aux maisons les plus monarchiques de France. Il était fort en crédit à la cour. Il pouvait obtenir par lui-même ou ses protecteurs toutes les entrées de faveur aux fêtes du château et dans les cercles diplomatiques. Il se présentait souvent chez le magistrat qui le

recevait bien ; ils avaient plus d'une fois causé intimement ensemble , et M. de Lussey paraissait confiant en ce jeune homme , qu'il savait à la fois discret par esprit de conduite et pressé dans ses projets d'établissement. Depuis deux jours le comte était presque sollicité par les dames d'obtenir des invitations pour un bal chez l'ambassadeur de Sardaigne, quand il arriva à Rosane une nouvelle lettre d'Elzéar. Elle la lut à la hâte , et frappée qu'elle était d'une préoccupation de coquetterie, elle fut empêchée de s'identifier bien profondément avec les dispositions du captif.

Elzéar écrivait :

Comme tout change à l'horizon de cette vie! Avec quelle mobilité , Rosane , s'effacent les tableaux qui nous entourent ! Le moment où l'on parle est loin de nous et les illusions se détruisent plus vite encore que les instans ne se succèdent. Aujourd'hui je suis triste. Cette

disposition inattendue m'a surpris ce matin et je m'accuse de céder à cet entraînement. Il vient sans doute de ce que nous n'avions point encore reçu hier de Paris , le gouverneur une réponse qu'il attend, moi un souvenir de vous. Désormais j'écrirai moins souvent, afin de n'importuner personne de mes ennuis. Je me sens abattu aujourd'hui par de sombres pensées: mais qu'attendre des loisirs d'un prisonnier? Si nous ne pouvons , quand nous sommes éveillés , choisir nos rêves , comment les gouvernerions-nous dans le sommeil?

J'ai rêvé de tristes choses. Et je suis si accoutumé à tout épancher dans votre cœur que j'ai envie de vous les dire , ne fût-ce que pour les oublier. J'ai rêvé que c'était aujourd'hui le dernier jour de mon procès. On allait délibérer. Dans ce songe j'avais, comme cela est dans la réalité , réclamé de nouveaux juges; mais quelques hommes de parti craignant apparemment que je n'obtinsse cette justice, au-

m raient pris sur eux de ne point attendre l'effet de mon pourvoi, et m'auraient donné seulement quelques heures pour écrire , régler des intérêts, consigner des volontés dernières.

Je t'avais écrit plusieurs fois! Je m'étais occupé de ton avenir.

Mes devoirs étaient déjà remplis , et il me semblait que je n'avais plus que la moitié d'une nuit à passer sur cette terre. Je crois que j'étais si sûr' de mon sort que je m'y étais résigné. L'approche du dénoûment medonnait quelque modestie sur mes espérances d'autrefois. Aurais-je été bien sûr, Rosane , de pouvoir faire votre bonheur? Notre vie, vous disais-je à vous-même dans ce songe, ne s'est pas toujours annoncée sous les mêmes auspices, et allumée des mêmes flammes. Vous recherchez le monde : des dissipations et des passe-temps s'appellent pour vous des plaisirs; et moi je n'estimais que la paix et l'étude. En ses jours même les plus attrayans , cette vie

avant de vous aimer du moins, ne m'avait paru qu'un trésor amer. Que serais-je souvent devenu si je n'avais caché un peu de fantaisie au fond de mon cœur; si , quand les amitiés humaines me trahissaient , la solitude ne se fût pas fait ma sœur; si elle n'avait mis autour de moi, pour voiler trop d'objets réels, la cour de ses fantômes ? Et puis les âmes fiancées se retrouveront au ciel, n'est-ce pas? Je vous demandais cela : le pensez-vous bien? Là, nous comprendrons l'infini qui pèse tant à notre intelligence dans cette première et transitoire patrie. C'est dans l'autre que je voulais aller vous attendre : je me persuadais. . . mais pourquoi s'attacher à des fictions... que plus sombre mais plus calme, cette vie du tombeau devait être préférable à celle-ci , où tant de déceptions sont à craindre. Un tombeau ! c'est donc le terme des ambitions? L'infortuné vient donc jeter là sa misère , un roi sa

couronne , la femme sa beauté , l'amant son espérance ?

Dans cette hallucination , j'étais affligé de partir si promptement : mais bien moins que lorsque j'ai craint pour votre vie à vous. Alors vous souvient-il de mon effroi? Cette frêle poitrine s'embrasait; on voyait l'orbite de vos yeux se creuser et leur azur pâlir. Veut-elle s'envoler déjà ? pensais-je. Un nouvel ange irait-il demain s'arrêter à la droite de Dieu?

Comme je pleurais pendant les heures de

ton sommeil !

Je me rappelle mes pensées aussi bien que mes actions durant ce dernier cauchemar. Je me disais : L'homme se croit libre et une force irrésistible l'entraîne. J'ai trouvé beau de marcher armé d'une épée pour une pensée noble , de traverser les fleuves , les forêts , les cités, de voir accourir aux balcons les jeunes femmes quand les reflets du soleil allumaient nos baïonnettes et que les brises du matin enflaient nos

drapeaux. Sur les champs de bataille, j'ai défendu ma vie parce que tu l'aimais. Et tout cela pour venir tomber dans les fossés d'une forteresse, seul et inutile. Ah! mourir seul ! Pleurez , vous qui savez aimer. Personne ne me fermera les yeux.

Et puis mourir sans l'avoir possédée, quand elle m'appartenait par le plus sacré des droits, le pouvoir qui se donne! Qui me consolera, dans l'éternité, de la pensée qu'elle a été mienne et que je n'ai pas saisi ce trésor, un trésor qui ne fuyait point comme l'onde rafraîchissante et les fruits dorés sous les lèvres du Titan. Périsse la vertu qui a pu ainsi m'enchaîner au supplice des regrets! C'est là l'enfer auquel j'ai refusé de croire. Oh! l'idée qu'un autre pourrait être nommé votre époux , Anna , me tuait d'avance, la raison m'abandonnait avant la vie , le désespoir était roi de mon cœur.

Et pourtant, si sans moi elle devait être heureuse ! — Voilà dans quel flottant abime

de contradictions et de déehiremens j'ai eu à lutter pendant des heures d'agonie.

On m'avait donné dans cette forteresse la permission de descendre au solitaire jardin , car on n'avait plus rien à me refuser. Je crus voir là que le jour tombait. C'était un soir pareil à celui où tu vins passer ton bras autour du mien sous les grands arbres qui terminent le verger de notre hameau, t'en souvient-il? un soir, un soir d'avril où , brûlé d'avoir en t'écoutant respiré de trop près ton haleine , j'osai te dire dans l'obscurité : — Donne-moi ce que je te vole. Et tes lèvres se trouvèrent sous les miennes, et je te senti» mourir dans les bras qui te retenaient. Mais ici , pendant mon rêve , la bise qui avait passé sous les pins devant le porche, arrivait à moi froide et amère. La lune , que j'ai tant aimée quand elle glissait entre les feuillages comme un oiseau aux ailes d'argent, ressemblait à une tête errante, un pâle débris de condamné qui a déjà subi la hache.

Les horloges et les sentinelles se répondaient. Toutes redisaient le mot d'ordre et répétaient à mon oreille : — Prenez garde à vous I

Ici', j'ai quitté un moment la plume : vous pourrez le voir. J'avais entendu un bruit de chevaux. Ce pouvait être l'estafette , porteur d'un ordre pour me transférer. C'est à Paris peut-être qu'on m'eût conduit : c'est là que sont mes prétendus complices. Oh ! concevezvous déjà ce changement du sort? Mais ce mouvement dans la forteresse n'était pas produit par l'événement que j'espérais. On fut monté jusqu'à mon donjon; déjà j'aurais vu Lauval, le front rayonnant de joie.

Si ce courrier pourtant fût venu , quel bonheur! Je ne veux pas mourir; il reste une tache à faire , des droits à reprendre et à consacrer. Je veux être encore à la patrie et à loi. Sortir de ce lieu : se pourrait-il? Voir le ciel large , être rapproché du séjour où vous êtes!

Quelle consolation que d'habiter déjà la même ville, tressaillir aux mêmes impressions de l'air, être caressé du même rayon de soleil!

Hélas! oui, je m'étais trompé : achevons doue ce que je vous expose.

Dans les derniers momens de cette angoisse je n'ai pensé qu'à vous, esprit charmant qui releviez mon courage, fleur suspendue jusqu'au dernier soir aux murs de ma prison, palme jetée sur mon cercueil! A votre âge, on se plaint et on se console , au mien on se tait et on meurt.

Eh! quand elle m'aurait donné de mauvais jours? réfléchissais-je encore , je ne me serais jamais repenti d'en avoir fait l'arbitre de ma destinée. Éternelle gratitude à qui nous a fait connaître un divin sentiment, ne fût-ce que pour la durée d'un éclair. Quel vide, ô mon Dieu , que la condition des indifférens ! L'amour, dit l'Imitation, qui veille toujours et ne dort jamais , même dans le sommeil , c'est le

soutien de la vie , c'est le pain de l'âme. De toutes les indigences , celle du cœur est la plus horrible à souffrir. Si elle m'eût oublié, eh bien! je l'eusse peut-être aimée encore, plutôt que d'être repris par l'indifférence. C'est cette haute sympathie par qui tout se crée : à force d'aimer, on a animé une statue. Que faut-il pour croire aux miracles et pour les accomplir? Aimer. Lève les yeux : presque tous les signes célestes rappellent des amours. Les étoiles, dit Marguerite de Navarre, n'ont de place au ciel que pour avoir aimé. Il y a des hommes qui renoncent à la fortune , à la gloire, à la considération même, plutôt que n'aimer pas : je le conçois. Te sens-tu aimée, toi, dis? Eh bien ! tu as touché le faîte des félicités humaines. Consens , si je quittais ce monde à renoncer à son séjour , de peur des déceptions à venir. Emportons les illusions qui nous restent, veux-tu , ce sont les seuls biens véritables que Dieu ail départis aux humains. La vie

il est qu'un long suicide. Heureux sont les morts, dit l'Éclésiaste. Viens! ce qu'on appelle mourir n'est qu'entrer dans une vie inconnue, épurée. jC'est quand on a passé le fleuve qu'on s'assied sur les purs gazons de l'Éden.

Rosane , toutes ces pensées m'agitaient donc successivement, et j'en étais là de cette alternative , quand il m'a semblé que je voyais entrer Lauval dans mon rêve. Il pleurait. Alors j'ai demandé à être enseveli dans mon manteau; le manteau qui t'a reçue , Rosane , quand tu dormais appuyée sur mon cœur. Il m'est cher deux fois : mon premier général avait gardé le sien depuis les mûriers de Marengo, et il voulut qu'on l'en revêtît sur le lit de Sainte-Hélène. Le mien aussi a protégé mon humble sommeil sur un champ de bataille. Il porte déjà l'empreinte de deux balles reçues à

Champ-Aubert mais le plus précieux des

souvenirs qu'il recèle , c'est , je le confesse , de

t'avoir serrée dans ses plis durant cette nuit qui t'amena aux portes de ma forteresse. 11 me semble qu'il conserve la grâce de ta forme et le parfum de les cheveux. Il me semble

Une dernière fois voilà ma lettre interrompue ; mais je ne rêve plus maintenant. On vient. Soit! C'était assez s'attendrir; je me reprochais de m 'être laissé aller trop longtemps à des idées qui ressemblent à de la faiblesse. Maintenant ce ne peut être que le messager qui délivre : accueillons l'espérance, ma captivité va finir.

posT-scRiPTtM. Je ferme ce léger pli sans adieu. N'oublie plus d'envoyer les livres que j'ai demandés et sers-toi toujours du couvert et du nom du capitaine Lauval.

Au revoir! la plus pure moitié de mon âme.

Mme de Lussey disait à Mlle d'Orthès , une après-dinée qu'elles étaient toutes deux assez rêveusement accoudées sur le balcon en terrasse qui dominait les cours de l'hôtel :

— Ma chère enfant, il ne faut pas accueillir des pressentimens sans vraisemblance et vous laisser vaincre par la mélancolie. La dernière

lettre que vous avez reçue de lui était bizarre et découragée , mais nous en aurons bientôt quelques autres.

— Je les attends, dit Rosane. Mais j'ai moins de résignation que je ne le voudrais , et que ne prétend m'en imposer votre mari. Je ne suis pas de ces femmes à qui les absens passent du cœur.

— Je le sais. Vous êtes romanesque plutôt et vous vous exagérez le devoir. En serez-vous un jour plus heureuse ! Et qu'avez-vous répondu à ce cher prisonnier ?

— Je ne lui ai pas répondu encore.

— J'aurais bien une distraction à vous proposer...

— Il n'en est pas pour moi.

— Une surprise...

— ■ Laquelle ?

— Oh ! vous allez vous récrier ; vous allez vous croire obligée à l'ennui et à la retraite, parce qu'un pauvre et loyal proscrit , enfermé

à quarante lieues de nous , ne pourra prendre part à eette tête.

— Quelle tète?

— Oh ! rien.

— Encore? Serait-ce chez l'ambassadeur de Sardaigne?

— La plus riche et brillante société de Paris. On y a fait inviter mon mari et sa famille.

— Le comte ?

— Peut-être.

— Je vous sais gré , Clotilde , de me connaître bien , dit Mlle d'Orthès. A moi une invitation , des parures , un bal ! quand un péril peut à l'heure qu'il est menacer l'homme dont je dois porter le nom.

— 'Nous ne pensons pas de même, chère petite. Je ne crois point que nos distractions ajoutent aux chagrins des êtres qui nous sont chers et qu'il faille nous inoculer leurs maux, sans aucune chance pour les en guérir , ou

loi

même les consoler. Cette obligation supposerait les autres égoïstes.

— Vous croyez ?

— Mais je n'insiste point sur cette idée. Ce sera une rare occasion perdue : la réunion doit être des plus belles qui seront remarquées cet hiver.

— Que n'est-il ici !

— Je le voudrais.

— Et., quand., se donne-t-elle , cette fête?

— Ce soir.

— Ce soir? Oh ! malheureusement l'impossible m'empêche ici de montrer le mérite que j'aurais eu à lutter contre la tentation. Je n'ai , que je sache, ni habits ni bijous qui soient de mise dans ce rendez -vous du plus grand monde.

— A moi , dit Mnie de Lussey , qui n'ai pas vos scrupules , il eût été permis peut-être de prendre une telle sollicitude pour vous. N'ai-je pas le droit d'être un peu votre sœur, votre providence et votre amie ?

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