‹ Un missionaire des HuronsChapitre 2 sur 8 · ET SON COMPLÉMENT · texte numérisé non relu

ET SON COMPLÉMENT

Mon Révérend Père SupÉRiEur, (2),

Puisque Votre Révéreuce m'a ordonné, à la plus grande gloire de Dieu , de vous écrire au moins en abrégé toute ma vie, je commence par déclarer la

(1) Le p. Chaumonot a varié sa signature. On trouve tantôt Pierre, i&niôt Pierre. Jonep/i. Marie, tantôt./.-!/., ou simplement sou nom sauvage Héckin, qu'il hérita du P. de Brébeuf. 11 donne à son nom de famille tantôt deux n, tantôt une seule. Enfin, par une singularité assez comn-.une de son tefnps, il transformait son nom selon la langue dont il se serv.iit. Dans «îs lettres en italien, il signe ra/roiioWi, et il donne au P. Poucet le nom de Poncetti.

(2) Le II. P. Claude Dablon, Il fut deux fois supérieur de la mission du Canada, et mourut à Québec en 1697, à6î) ans.

bassesse et les misères dont mon Seigneur a eu la bonté de me tirer pour me mettre dans la sainte Compagnie de Jésus. Moins je méritais cette grâce et plus il en mérite de louanges et de reconnaissance.

Enfance. — Jeunesse. — Voyage à Tîome. • — Passage à Loretta. — Guérison. — Valet et régent à Terni. — Vocation. — Noviciat à Rome. — Séjour à Florence.

J'ai eu pour père un pauvre vigneron , et pour mère une pauvre fille d'un maître d'école. A l'âge de six ans (1) ils me mirent chez mon grand-père à cinq ou six lieues de notre village, afin que j'apprisse à lire et à écrire. Ils me reprirent ensuite avec eux, mais pour peu de temps , un de mes oncles, qui était prêtre et qui demeurait à Châtillonsur-Seine , ayant eu la bonté de me prendre chez lui , pour me faire étudier au collège de cette ville-là.

Après avoir déjà fait quelques progrès dans le latin , mon oncle souhaita que j'apprisse le plainchant , sous un musicien qui était de ma classe. Celui-ci me persuada de quitter Chàtillon ,pour le suivre à Beaune, où nous étudierions sous les

(1) Il naquit en 1611.

Pères de l'Oratoire. Comme je ne voulus pas entreprendre ce voyage sans arg-ont, je dérobai environ cent sols à mon oncle , pendant qu'il était à l'ég-lise : avec cela nous prîmes la fuite.

Nous marchâmes par des chemins écartés jusqu'à Dijon, d'où nous nous rendîmes à Beaune. Nous nous y mîmes en pension chez unbourgeois : mais comme ma finance était courte , j^écrivis à ma mère qu'elle eût la bonté de me founir d'argent et de bardes , afin que je pusse faire mes études à Beaune, où j'espérais faire plus de prog-rès qu'à Châtillon. La lettre tomba entre les mains de mon père, qui me répondit qu'on ne m'enverrait rien^ que j'eusse à revenir et qu'il ferait ma paix devant mon oncle.

Cette réponse m'affligea extrêmement : car de retourner chez mon oncle , c'était m 'exposer à être montré au doigt comme un larron ; et de demeurer plus longtemps à Beaune, sans argent, il n'y avait pas d'apparence. Je me déterminai donc à courir en vagabond parle monde , plutôt que de m'exposer à la confusion que méritait ma friponnerie. Je sors de Beaune dans la pensée d'aller à Rome , quoique je n'eusse ni sols ni maille. Je marche seul pendant un demi-jour ; ensuite deux jeunes Lorrains me joignent , me saluent et me

demandent où je vas. « A Rome » , leur dis-je , « pour gagner les pardons ». Ils louent mon dessein, et ils m'entretiennent de ce qui les fait aller à Lyon.

Cependant je pense à ce que je deviendrai et de quoi je pourrai vivre, si je continue mon voyage. De demander l'aumône, c'était m' abaisser, à mon avis i je ne pouvais m'y résoudre : de travailler pour gagner ma vie, il y avait encore moins d'apparence ; je n'étais pas accoutumé au travail et je ne savais aucun métier. Par bonheur pour moi, mes deux Lorrains, qui n'étaient guère mieux fournis d'argent, se mirent à demander l'aumône de porte en porte au premier bourg où nous arrivâmes. Qui fut bien étonné de leur voir exercer ce métier ? Ce fut moi qui, après avoir délibéré quelque temps, me résolus de les imiter plutôt que de me laisser mourir de faim, tant leur exemple eut de force à me faciliter ce qui m'avait paru impossible jusqu'alors. Voilà mon apprentissage de gueux ; mais comme je ne faisais que de commencera en faire le métier, je n'y gagnais que fort maigrement ma petite vie.

Je me flattais cependant de l'espérance qu'arrivant dans une aussi grande ville que Lyon, j'y aurais quelque bonne fortune. Mais, hélas ! je fus bien surpris de me voir arrêter à la porte par des

g-ardes^ qui, on admeLlant mes compagnons à la faveur de leurs passeports, me rebutèrent parce que^ jen'cnavaispoint. Jenesavaisquedevenir, ni même où prendre le couvert. Je voyais bien de grands bâtiments dans le faubourg-, mais je n'osai jamais y demander un petit coin pour passer la nuit. Enfin ayant aperçu vis-à-vis d'un fourneau de verriers un jnéchant appenti, je m'y retirai. Plût à Dieu qu'alors j'eusse eu l'esprit de prendre ma peine pour l'expiation de mes péchés, et d'unir ma pauvreté à celle du Sauveur couché dans une masure !

Le lendemain matin, ayant vu sur le bord du Rhône un bateau où l'on embarquait pour passer cette rivière, je priai le batelier de me recevoir dans son bac par charité. Il le fit, étant gagé de la ville pour transporter au delà du Rhône tous les gueux auxquels on aurait refusé l'entrée de Lyon. Lorsque je fus à l'autre bord, je trouvai un jeune homme qui mepromit de faire avec moi le voyag-e d'Italie.

Commenous commencions àmarcher de compagnie, nous rencontrâmes un prêtre qui revenait de Rome, et qui fit ce qu'il put pour nous faire retourner sur nos pas, en quittant le dessein de notre pèlerinage. Il nous allégua entre autres raisons que n'ayant point de passeports nous serions exclus de toutes les villes qui sont sur le chemin. Je lui de-

mandai s'il en avait un; et il ne me l'eut pas plutôt montré, que je le priai de me permettre d'en faire une copie en mettant mon nom et celui de. mon camarade au lieu du sien, ce qu'il m'accorda. Oh! que n'offris-je dès lors au bon Dieu, la faim, la nudité, ialassitude, le chaud,le froid, etmilleautres misères que je souffris dans ce vovage ! J'aurais eu le bonheur d'attirer surmoi lesbénédictionsduCiel. Notre commun Père ne me les aurait pas refusées, en voyant en moi quelques traits de la pauvreté et des souffrances de son Fils. Mais, hélas! mon orgueil et mes autres péchés qui me rendaient beaucoup plus semblable au démon que je ne l'étais à Jésus- Christ par ma pauvreté, étaient en moi de grands obstacles à la grâce. Cependant, mon Dieu, vous aviez vos vues en permettant que je fisse faute sur faute et folie sur folie. Vous prétendiez me voir libre de toute affection déréglée envers mes parents, laquelle, si j'avais toujours demeuré auprès d'eux, m'aurait empêché de me consacrer à vous. Vous prétendiez que quand je serais plus grand, le souvenir de mes peines me fit compatir avec plus de tendresse et de reconnaissance aux peines de votre Fils.

Mais je serais trop long si je voulais raconter toutes les fautes que je commis, et toutes les dis-

grâces quo j'eus dans mon voyage. Je n'en loucherai que les principales aventures.

Lapremil're qui se présente à mon esprit , c'est qu'étant en Savoie j'entrai dans la cour de notre collège de Cliambéry , pour y demander l'aumône en latin : un de nos Pères eut tant de compassion de me voir si misérable , qu'il me fit donner bien à souper, et qu'il me promit même de me remener à Lyon, où il devait aller, et de me faire conduire de Lyon à Châtillon. D'abord je le remerciai de mon mieux et je lui promis de le suivre ; mais dès qu'il m'eut quitté, je m'enfuis, mon orgueil me détournant toujours de retourner chez mes parents. N'étais-je pas hors de mon bon sens, et ne méritais-je pas bien tous les maux qui m'arrivaient, de refuser des offres si avantageuses pour mon propre repos et pour la consolation de ma pauvre famille? Combien est déplorable l'aveuglement d'un esprit orgueilleux, d'aimer mieux s'exposer à une infinité de dangers et de misères, que de souffrir une salutaire réprimande!

Dans un village de la Savoie, nous rencontrâmes un bon curé qui nous mena chez lui, oii, après nous avoir donné à souper, il nous fit coucher dans le lit de son valet qu'il avait envoyé à Chambéry. Ce Monsieur avait sa chambre sur

celle où couchait son domestique, et l'on y montait par une échelle au haut do laquelle était une trappe que notre hôte ne ferma pas bien, de telle sorte que vers minuit un chat la fit tomber en poursuivant sa proie. Le bruit en fut assez grand pour éveiller M. le curé, qui s'alla imaginer que nous montions à sa chambre pour quelque mauvais coup. Là-dessus il se lève en chemise, sort de sa chambre sur une galerie , et crie de toute sa force u au meurtre! ». De mon côté , je monte en haut de l'échelle, et je le rassure en lui faisant connaître la cause innocente de tout ce désordre. Par hofiheur pour nous, les voisins ne se réveillèrent pas à la voix de leur pasteur.

Voici une autre aventureoù nous courùmesencore plus de risques.

Dans un bourg de la Valteline (1), nous Irouvàmesunegaruison française, réduite à un fort petit

(1) A la fin de l'année 1624. le marquis de Couvres, plus connu sous le nom de maréchal d'Estrées, chassa de presque tonte la Valteline les troupes du Tape, auxquelles les Espagnols avaient confié la garde dj pays. Des intérêts per.sonnds engagèrent le général à traîoer l'expédition en longueur, et son avarice faillit en compromettre le succès Dans cette affaire, les Français n'avaient pas pour but de remettre la Valteline catholiqu« sous le joug des Grisous protestants, mais bien d'empêcher l'Espaguede s'emparer d'un passage dont la posses.sion lui a.ssurait une préponâéraDce excessive dans tonte la péninsule.

nombre de soldats : aussi les officiers nous pressèrent de nous enrôler ; à quoi j'aurais consenti pour avoir tous les jours mon pain , dans la faim que je souffrais ; mais mon compagnon, qui était plus sage que moi , n'en voulut rien faire. Tout ce qu'on gagna donc sur nous fut de nous faire consentir à rester jusqu'à l'arrivée du commissaire qui était attendu de jour en jour. On nous donnait espérance que nous recevrions de lui la même montre que les vrais soldats.

Cependant on voulut voir quelle figure nous ferions à la revue. L'on n'eut pas de peine à travestir en soldat mon compagnon qui était grand ; mais comme je ne paraissais qu'un enfant à cause de mon peu d'âge et de la petitesse de mon corps, on eut plus de difficulté à trouver une épée propre pour moi. Celle qu'on jugea la plus proportionnée à ma taille, avait pour fourreau une peau d'anguille ou de serpent, et faute de baudrier ou de ceinturon, on me Fatlacha avec un licol d'âne. Je parus si ridicule en cet état qu'on résolut de me faire mettre au lit comme malade, à l'arrivée du commissaire. En attendant sa venue, nous vivions du pain du Roi, et mon camarade tremblait continuellement de peur, ou qu'on ne nous reconnût pour passevo-

lants (l), ou qu'on ne nous enrôlât malgré nous. Il me fit le danger si grand que je me rendis à ses instances.

Résolus de poursuivre notre pèlerinage de Rome, nous partons un beau matin ; mais à peine eûmes-nous fait une demi-lieue que nous fûmes arrêtés par des soldats, qui avaient ordre de prendre les déserteurs qu'ils trouveraient et de les mener à leurs officiers. « Hélas ! » leur dis-je en pleurant, « ai-je la mine d'un homme deguerre? Je suis un pauvre écolier qui ai fait vœu d'aller à Rome. » Je parlai d'un accent si pathétique . qu'en étant touchés ils nous laissèrent passer. Si Dieu ne leur eût donné de la compassion pour nous, que serions-nous devenus? Il nous sauva d'un autre danger lorsque nous fûmes entrés dans l'Italie.

Un peu avant la nuit, nous arrivâmes à une hôtellerie qui était sur le chemin, et où nous prétendions coucher, mais nous comptions sans notre hôte. A peine eûmes-nous pris un méchant souper qu'il nous le fit payer tout ce qu'il voulut, et quelques instances que nous lui pûmes faire de nous vouloir loger au moins dans une de ses élables, il

(1) Hommes substitués furtivement à la place des soldats absents un jour de revue.

nous chassa barbarement. Encore si nous eussions pu coucher à la belle étoile ! mais de la nuit il n'en parut aucune, et le temps qui était couvert se déchargea bientôt sur nous par une grande pluie. Nos habits en furent tout pénétrés, et pour surcroit de mal, le chemin étant plein de trous et de fosses que nous ne voyions point, nous faisions presque autant de chutes que de pas.

Nous n'en pouvions plus,lorsque nous aperçûmes une métairie, à la faveur d'une lumière. Comme nous nous y traînions, nous rencontrâmes tout proche un gros tas de paille. Nous grimpons dessus, et nous faisons un trou au haut pour nous y fourrer. Le froid nous ayant saisis, surtout aux pieds, nous nous les mettons sous les aisselles l'un de l'autre en nous couchant, de sorte que j'avais la tête à l'opposite de celle de mon compagnon. Nous commencions à nous réchauffer, lorsque voilà de grands chiens qui , nous ayant sentis, accoururent en aboyant avec furie. Au bruit, on sort de la ferme, et on tâche de nous écarter à coups de pierres. Cette nouvelle grêle ne nous permettait pas de demeurer dans notre gîte, et la crainte d'être dévorés des chiens nous empêchait d'en sortir. Je crus alors qu'il fallait parler, et bien m'en prit de savoir faire le pleureux, ainsi que je

l'avais déjà fait pour nous lirer d'affaire quand on nous arrêta comme déserteurs. Je me mis donc à crier, en disant en latin que nous étions de pauvres pèlerins : « Nos sumus pauperes peregfini. » Ce dernier mot, qui est aussi italien, donna à connaître à ces bonnes gens qui nous étions. Ils curent pitié de nous, ils rappelèrent leurs chiens, et nous laissèrent passer en paix le reste de la nuit.

Après bien des peines et des fatigues, nous nous rendîmes à-Ancône. Hélas! qui pourrait exprimer le pitoyable état oîi mon libertinage m'avait réduit ! Depuis la tête jusqu'aux pieds tout faisait horreur de moi. J'étais pieds nus, ayant été obligé de jeter mes souliers, qui, étant rompus, me blessaient. Ma chemise pourrie et mes habits déchirés étaient pleins de vermine; ma tête même que je ne peignais point se remplit d'une si horrible gale qu'il s'y forma du pus et des vers avec une extrême puanteur. La vermine qui était dans mes hardes, ne me donnait de trêve que lorsque je rencontrais quelque hôpital, parce que les pèlerins y quittent leurs haillons avant de se mettre dans les lits qui leur sont préparés. Oh! que ces nuits-là m'étaient douces! 11 n'y a que les personnes qui ont expérimenté la cruelle persécution que font souffrir de

tels hôlcs, qui puissent s'imaginer la répugnance que j'avais le matin à rejoindre ma garnison, en reprenant mes hardes. Je m'attendais bien que, durant le jour, ces domestiques affamés se dédommageraient du jeûne de la nuit. Ce ne fut qu'à Ancône que je connus l'excès du mal que j'avais à la tête. Y sentant une piqûre plus douloureuse qu'à l'ordinaire, j'y portai la main pour me gratter, et un de mes doigts ayant fait un trou dans ma gale, il s'y attacha un gros ver. A la vue de cet insecte, ma consternation fut indicible. « Faut-il donc, me disais-je à moi-même, qu'en punition de mes friponneries je sois mangé tout vif des poux et des vers? Je ne m'étonne plus que quand j'ôte mon chapeau devant le monde, on témoigne de l'étonnement et de l'horreur à la vue de ma tète. Hélas! que deviendrai -je? Qui me pourra souffrir aussi puant et aussi sale que je suis? Ne ferai-je pas bondir le cœur à quiconque me regardera? Oh ! la juste punition de mon orgueil! »

Après tout, je repris courage aux approches de la Sainte Maison de Lorette. Peut-être que la bienheureuse Yierge, qui fait tant de miracles dans ce sacré lieu en faveur des misérables, y aura pitié de ma misère. «Oh! que n'avais-je alors les connaissances que j'ai eues depuis^ des merveilles qu'elle

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opère dans ce sanctuaire en faveur des âmes et des corps ! J'aurais eu une toute autre confiance que je n'avais en son pouvoir et en sa bonté. Quoique je ne la priasse que fort froidement, elle me fit voir qu'indépendamment de nos mérites et de nos dispositions, elle se plaît à exercer envers nous les devoirs d'une charitable mère ; et comme un de ses devoirs est de nettoyer leurs enfants, vous me regardâtes en cette qualité, ô Sainte Vierg-e î tout indigne que je fusse et que je sois encore d'être adopté de vous pour votre fils. Vous donnâtes à un jeune homme, que je n'ai jamais pu connaître, la volonté et le pouvoir de guérir ma tète. Vous savez mieux que moi comment la chose se fit. Je ne laisse pas pour marque de reconnaissance d'en rapporter ce que j'en sais.

Au sortir de la sainte maison de Marie, une personne inconnue, qui paraissait un jeune homme et qui était peut-être un ange, me dit, d'un air et d'un ton de compassion : * Mon cher enfant, que vous avez de mal à la tête ! Venez, suivez-moi ; je tâcherai d'y apporter quelque remède. » J« le suis ; il me mène hors de l'église, derrière un gros pilier, par où il ne passait personne. Rendus que nous sommes dans ce lieu écarté, il me fait asseoir et me dit d'ôler mon chapeau. Je lui obéis, il me coupe

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