‹ Un missionaire des HuronsChapitre 4 sur 8 · ÉCRIT BU P. CHAUMONOT A SON CONFESSEUR · texte numérisé non relu

ÉCRIT BU P. CHAUMONOT A SON CONFESSEUR

Mon P&re spirituel m'ayant ordonné de mettre par écrit ce qui entretient mon âme dans mes oraisons et ce qui l'élève à Dieu, je vais tâcher de lui obéir, en marquant les choses comme ma mémoire me les fournira, et sans y garder d'autre ordre.

Il y a plus de trente ans qu'ayant été touché de ces paroles du Sauveur : « Ego honorifico Patrem meum », etc., etc. (Joan. x, 49) : « Je glorifie mon Père », j'ai pris la résolution de m'opposer aux ennemis du Fils de Dieu, comme aux païens, aux juifs, aux hérétiques, et de prendre pour un de mes principaux motifs d'honorer Jésus-Christ, la gloire qu'il a toujours procurée à Dieu son Père. De là me vint un ardent désir d'adorer profondément le Sauveur dans le très Saint-Sacrement , parce que c'est là où il continue à glorifier par

— S47 — une plus grande humiliation son Père et le mien. Dans le désir que j'ai, soit de lui témoigner combien je le juge digne d'être honoré dans la sainte hostie, soit de réparer les irrévérences que j'ai commises autrefois à l'église, j'ai souvent léché le marche-pied des autels, et en y faisant avec ma langue des croix sur la poussière, et même sur des malpropretés, je disais mentalement: Et inimici ejiis terram lingent (Ps. lxxi, 9) : « et ses ennemis baiseront laterre ».

Quand, étant à l'autel, je fais l'offrande de l'hostie, et que je récite ces paroles: <r Suscipe, sancte Pater », je ressens une grande joie d'avoir en mon Jésus, que je vais immoler, un immense trésor de satisfactions pour expier tous mes péchés, et pour rendre à mon Dieu par ce sacrifice beaucoup plus de gloire que moi pécheur et tous les autres pécheurs ne lui en avons ravie. Aux paroles qui suivent : d pro omnibus circumstantibus », je me réjouis de pouvoir offrir à mon Créateur les adorations et les hommages de son propre Fils, pour suppléer aux devoirs de reconnaissance et de culte que toutes les créatures ou ne peuvent ou ne veulent ou ne savent pas lui rendre. En prononçant ces mots « ut mihi et illis proficiat ad saiutem », je m'estime heureux de ce qu'en réitérant au Père

Eternelle sacrifice du Sauveur, je lui fournis une nouvelle occasion de reconnaître les mérites et les travaux de son Fils en la personne de ses frères adoptifs qu'il veut sauver, en leur faisant part de sa gloire et de son bonheur pour l'amour de ce Fils : Fils qui a tant aimé son Père, qu'il s'est non seulement immolé une fois pour lui, mais qu'il s'immole encore tous les jours un million de fois pour sa gloire.

Etant sur le point d'offrir l'hostie qui est sur la patène, je me souviendrai qu'elle est faite de plusieurs grains de blé, qui tous ensemble ne composent qu'un pain, ce qui me représente l'unité de l'Eglise, tous les fidèles ne faisant qu'une famille et comme un corps, dont toutes les parties sont unies par les liens d'une même foi, etc. Cette réflexion faite, je puis encore considérer que l'hostie que je dois ofTrir à Dieu, est mise à la place do tous les chrétiens qui ont été, qui sont et qui seront. Dans cette vue, que j'ai de joie de présenter au Seigneur une si grande et si illustre assemblée, qui lui rend ses justes hommages, conduite par Jésus-Christ, chef de tous leshommes ! Oh ! que vous êtes digne d'amour et de louanges, divin Sauveur! de sacrifier ainsi votre corps, votre sang et vos grandeurs pour acquérir à votre Père tant

de prédestinés, que vous lui offrez avec vousmême sur nos autels une infinité de fois tous les jours. Votre zèle pour la gloire de Dieu ne se contente pas de les lui offrir dans le Ciel, en qualité de ses fidèles vassaux et de vrais adorateurs de ses infinies perfections. Que n'ai-je en mon pouvoir tous les cœurs de la terre ? Je les obligerais d'employer tout l'amour et tout le respect dont ils sont capables, à vous congratuler des conquêtes que vous avez faites sur tant d'âmes, que vous rendez tributaires à votre Père, pour augmenter son royaume. Magnificate Dominum mecum. (Ps. XXXIII, 4.) « Glorifiez le Seigneur avec mai! d leur dites-vous à tous moments. Oh! qu'elles ont do joie de s'unir à vous pour s'acquitter d'un si juste devoir!

En prononçant les paroles de la consécration, outre l'intention que j'ai de changer la substance du pain et du vin en la substance du corps et du sang de Jésus-Christ, je souhaite du meilleur du cœur de transformer en autant de Jésus et de Dieu même, tous les fidèles avec moi qui sommes mystiquement représentés par l'hostie. Oh! que les prêtres n'opèrenl-ils aussi efficacement sur le corps mystique ou moral du Sauveur, qu'ils opèrent sur le pain et sur le vin qui en sont

les figures ! Quel plaisir leur serait-ce, en proférant les paroles sacramentelles, de ne produire pas seulement Jésus-Christ sur nos autels, mais de produire encore dans tout le monde une infinité d'enfants spirituels à ce Dieu d'amour! Ils le rendraient d'autant plus grand Roi, qu'ils lui donneraient plus de sujets ou plutôt plus de rois pour sujets, et même de rois divinisés par la participation de son corps et de son Esprit Dieu. Ah ! que je serais ravi en voyant cet heureux changement, de dire à ces âmes d'élite : Ego dixi : Dei estis et filii Excelsi omnes (Ps. lxxxi) : « Tai dit : Vous êtes tous des Dieux , et les enfants du Très- Haut ».

J'avouerai ici que le cinq de juin en 1687, je fus tout extraordinairement épris d'un très ardent désir d'aimer de mon mieux le Sauveur, parce qu'il me fournit dans le Saint-Sacrement de quoi réparer tout l'honneur que j'ai manqué de rendre à mon Dieu. Durant ce grand sentiment je ne pouvais assez répéter ces paroles : « Suscipe, sancte Pater, hanc immaculatam hostiam ». Agréez, Père saint, cette hostie immaculée, tant j'avais de joie à les dire et à les redire.

Apres un long espace de temps, me trouvant de plus en plus embrasé d'amour pour un si grand

bienfait, je sentais d'incroyables empressements devoir au plus tôt mon cher Rédempteur pour l'en remercier. Dans ces désirs je m'adressais à la Bienheureuse Vierge, et je ne puis dire combien je lui répétai cette prière de l'Eglise : « Eia ergo, advocatanostra^illos tuos miséricordes oculos ad nos couverte, et Jesiim henedictiim^fnictumventris tui, nobis post hoc exilium ostende. » Ainsi donc, notre avocate, tournez vers nous vos regards miséricordieux^ et après un long exil, faites-nous voir Jésus, le fruit béni de vos entrailles.

Si j'étais fils d'un grand monarque qui m'aimât plus qu'un bon père n'aime ses enfants, et que par mes désordres j'eusse été cause que ce roi eût perdu ses biens, de quel regret devrais-je être pénétré? Si ensuite il était rétabli dans tous ses droits par un autre souverain, quel amour ne devrais-je pas avoir pour celui-ci, et quelles conjouissances ne devrais-je pas faire à celui-là? En vérité, la douleur que je devrais avoir du tort que j'ai fait à mon Dieu, devrait encore être plus grande que mon regret d'avoir ruiné ce monarque. De même aussi ma reconnaissance envers celui qui l'aurait rétabli devra être beaucoup moindre que celle qui est due à mon Sauveur lequel, dans un million d'endroits, à toute heure et à tout

moment, honore infiniment plus son Père et le mien, que moi et tous les pécheurs ensemble ne l'avons déshonoré.

Le même mois de juin de la même année j'eus une lumière, qui, en me découvrant les infinies amabilités de mon Dieu, me découvrait ma totale impuissance de l'aimer, de Tadorer, de le bénir, de le glorifier, autant que je l'eusse bien voulu et qu'il le mérite. Dans le désir que j'avais de sa gloire, je souhaitais de pouvoir augmenter à l'infini le nombre des Anges et des Saints, pour le louer par leurs bouches, et pour l'aimer par leurs cœurs. Afin d'obtenir l'effet de mon désir, oh ! que ne dis-je pas à l'Esprit-Saint en le conjurant de sanctifier quantité de fidèles auxquels je me pusse joindre pour aimer et pour honorer mon Dieu! Ensuite, faisant réflexion que j'ai dans le Saint-Sacrement encore plus queje n'en demandais, puisque le Fils de Dieu se sacrifie pour son Père dans une infinité d'églises, je fus extrêmement consolé de ce que, m'unissant à Jésus, j'ai de quoi rendre à mon Dieu tout Thonneur et tout l'amour qu'il mérite. Bien plus, toutes les créatures ont le même moyen que moi dans le même mystère. O quamsuavis cet, Domine, Spiritus tuus (Sap. xii, 1). Esurientes implerit bonis (Luc. i, S3) : « 0 Seigneur,'

que votre Esprit est charitable de nous remplir de vos biens, pauvres faméliques que nous sommes ! » Aussi nous distribuez-vous tout ce que vous nous en avez mérité ; et vous nous donnez part à tout ce que vous avez fait à la gloire de votre Père, afin que nous le lui offrions, comme un fruit produit de notre fond. Ah ! si ce que saint Paul a dit est vrai, ainsi qu'il est, que qui s'unit à Dieu devient avec lui un même esprit, que ne me tiensje toujours uni ou réellement, ou du moins de pensée et d'amour aux tabernacles, aux autels et aux hosties, où repose le parfait adorateur de mon Dieu, afin que, mon esprit toujours attaché au sien, nous louions conjointement et continuellement noire divin Père î

Si un royaume était électif, et que les électeurs, ne pouvant s'accorder, me donnassent le pouvoir de mettre la couronne sur la tète de celui que j'en jugerais le plus digne, oh î que j'aurais de joie d'élever mon propre père à cet honneur, comme ayant en vérité ce mérite I Que les prêtres sont donc heureux de pouvoir tous les jours mettre sur la tête de Dieu même, leur très digne Père, les couronnes de tous les vrais rois du monde, qui sont les Saints, et de les y mettre en lui représentant à la messe tous' lus hommages qui lui sont

p. CHAUMOMOT. g

rendus sur terre, etc. ! De plus, si j'avais élevé mon père à la royauté, je ferais mon possible soit pour lui rendre sa cour très nombreuse et très florissante, soit pour lui procurer les tributs de toutes les provinces de son royaume. Voilà ce que le prêtre fait à l'égard de son Créateur, en lui offrant le saint Sacrifice, auquel il fait assister tous les chœurs des Anges et tous les ordres des Saints, en qualité de tributaires. Oh î quelle gloire et quelle consolation pour Dieu de les voir tous, à la sommation que leur en fait le prêtre, prosternés devant son trône avec son adorable Fils, qui s'immole encore en leur compagnie à la suprême majesté de son Père I

C'est avec plaisir que tous les Saints voient représenter par le prêtre, ce qu'à l'exemple et à la suite de leur Jésus, ils ont fait et souffert durant leur vie à la gloire de Dieu. Au contraire, s'ils étaient capables de chagrins, ils en auraient si le prêtre ne faisait nulle mention d'eux pendant le saint Sacrifice, puisqu'il empêcherait par son silence qu'on ne leur applaudit, dans une si auguste cérémonie, d'avoir contribué à la gloire de notre Dieu.

Le prêtre devrait avoir une attention toute particulière à cette prière du saint canon, laquelle

commence par ces paroles : Communicantes et memoriam vénérantes in primis gloi'iosœ Virginis Marigs ; — puisqu'il devrait se conjouir dans son cœur avec les Saints et les Saintes qu'il nomme, de ce que, durant leur vie, ils ont mérité d'accompagner après leur mort leur divin Maître jusque dans ce divin mystère, qui est la plus noble ambassade qui puisse être.

Jésus est appelé la couronne du Père éternel, et cette couronne est comme étoffée ou enrichie de la gloire des Saints, qu'on peut regarder comme autant de rubis, de perles et de diamants. Oh ! quelle joie et quel honneur pour tous ces justes de se voir aussi unis à Jésus, soit au Ciel, soit sur nos autels, que le sont les pierres précieuses à un riche diadème !

Le Sauveur, apparaissant à saint Pierre d'Alexandrie avec une robe toute déchirée, lui dit que cette robe était son Eglise, que l'hérésiarque Arius avait mise en si pauvre état. Le prêtre tout au contraire remédie à ce mal, en offrant pour l'expiation des péchés, et pour la conversion des pécheurs, la sainte hostie ; puisque par les mérites de Jésus-Christ, les plus grands ennemis de son Ëglise peuvent y être réunis, aussi bien que saint Paul, devenu Apôtre, de persécuteur qu'il était.

Serait-il possible que la divine miséricorde n'eût pas pitié de quelques pauvres pécheurs et hérétiques, à chaque messe qu'on lui présente les mérites de son Fils, de sa Mère et même de tous ses Saints ! Tantus labor non sit cassus ? Oh ! que ces illustres Bienheureux se tiennent encore obligés au prêtre, qui fait aussi valoir leurs satisfactions avec celles de Jésus-Christ pour la délivrance des âmes du purgatoire ! Ne serais-je pas coupable d'une lâcheté indigne si je n'y joignais quelques mortifications, ou quelque action de charité, ou quelque victoire remportée sur moi-même?

On nous écrit de France que notre grand Roi a des armées de trois ou de quatre cent mille hommes. Cela lui est bien glorieux ; mais si lui-même pouvait se multiplier autant de fois par une reproduction miraculeuse, il aurait l'avantage de pouvoir tout seul composer une si grosse armée, et de pouvoir tout seul combattre tous ses ennemis. Voilà justement ce qui convient à Jésus-Christ dans l'Eucharistie, où, étant multiplié à l'infini, il y est, pour le dire ainsi, une armée de seuls Jésus-Christ: armée qui désarme la justice de Dieu, armée qui met les démons en fuite, armée qui triomphe même de nos cœurs. Et certes, si l'on dit de l'Eglise qu'elle est comme une armée

rangée en bataille, elle tient du Sauveur, son époux, un si glorieux avantage; donc, puisqu'il le lui donne^ il le possède tout autrement qu'elle. Les Italiens donnent le nom de gloire à l'appareil qu'on fait pour les Quarante Heures, où l'on expose le Très Saint-Sacrement ; et lorsque cet appareil est très beau, ils s'entre-disent comme par admiration : « 0 bella, bella gloria! » De même lorsque les Anges voient ou un prêtre bien disposé à célébrer les divins -mystères, ou un laïque qui s'est préparé de son mieux à recevoir son doux Sauveur, ils s'écrient assurément : « 0 bella, ô bella gloria! '» — u Que la gloire que ce sacrificaleur ou ce communiant donne a son Jésus, est grande ! »

Un ami nous saurait bon gré d'avoir employé ce qu'il nous aurait confié de son bien à faire quelque cbose qui serait fort à son avantage. Au contraire, il aurait sujet d'être fâché, si, ayant une occasion favorable de lui procurer un grand profit ou une haute gloire, nous l'avions négligée.

Le sacrifice et même la communion mettent les trésors de Jésus-Cbrist et de ses Saints en la disposition des fidèles. Oh! que nous ferons donc un grand plaisir à Dieu de lui oflVir ces immenses richesses pour la rédemption des âmes, soit de

celles qui sont déjà en purgatoire, soit de celles qui sont encore sur terre ! L'Evangile nous avertit que le serviteur qui ne fait pas profiter son talent, est très rigoureusement puni. Le prêtre le sera donc beaucoup plus, si, ayant tant de biens à sa disposition, il n'en assiste pas ses pauvres frères.

Le prêtre doit se réjouir extrêmement lorsqu'il dit ces paroles du canon : « Supra quœ propitio ac sereno vultu respicere digneins », etc., puisqu'à chaque messe qu'il dit, il a l'honneur de présenter à Dieu un si bon nombre de ses ancêtres, yde ses amis et de ses officiers, qui ont consumé leur vie et donné jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour sa gloire. Ainsi il est bien juste que le prêtre ait intention non seulement de renouveler le plaisir que le Seigneur a reçu des sacrifices d'Abel, d'Abraham, de Melchisédech et des autres Saints de l'Ancien Testament, mais encore de lui offrir la Victime divine, dont toutes les autres n'ont été que la figure. Mais quel amour ne mérite point le Sauveur qui, pour faire plus dignement l'office de médiateur de tous les hommes, se multiplie à toute heure une infinité de fois entre les mains des prêtres ! et qui, à chaque multiplication de son corps et de son sang, veut bien joindre à ses pro-

près mérites les actions et les souffrances de ses membres mystiques !

En vérité, quand Jésus n'aurait parlé que de l'adorable Eucharistie, il aurait pu nous dire, au sujet de ce mystère d'amour, qu'il est venu apporter le feu en terre pour embraser nos cœurs: ce Ignem veni mitterCy etc. » (Luc. xn, 49). Oh ! que le prêtre qui porte entre ses mains, et qui reçoit dans son sein ce divin feu, n'en est-il tout brûlant, pour consumer à sa flamme tous les péchés du monde !

Un jour, dans mon oraison du matin, j'eus un sentiment de joie tout extraordinaire. Il me fut causé par une forte pensée qui me fit connaître qu'à chaque messe qui se dit, l'humanité sainte de Jésus reçoit de son Père une gloire nouvelle, en reconnaissance des abaissements qu'il pratique dans le mystère de l'Eucharistie. Bien plus, je fus assuré en même temps que le Sauveur, représentant dans ce sacrifice ce que ses Saints 'ont fait à la gloire de Dieu, ils en reçoivent une gloire accidentelle, qui leur vient de l'agrément que le Père céleste leur témoigne de leur fidélité et de leur ferveur à son service.

Quand le prêtre répète la même chose en plusieurs mots qui ont presque la même signification,

comme lorsqu'il profère ces paroles: « Hœc dona^ hœc mimera^ hœc sancta sacrificitty — Hostiam mcram,hostiam sanctam, hostiam immaculatam j>, il doit le faire avec un excès de joie, comme s'il déclarait par là qu'il ne peut trouver assez de termes pour exprimer sa pensée. C'est ainsi que pour marquer à une personne qu'on l'aime, on ne se contente pas de l'appeler son amour, on la nomme encore son cœur, sa vie et ses délices.

J'avoue pour moi que les expressions me manquent pour marquer les conjouissances que je voudrais faire à mon Créateur, de ce qu'il a trouvé un si beau moyen de se faire honorer par ses créatures. S'il a tant aimé le monde que de lui donner son Fils unique, le monde à son tour l'aime tant que de lui donner le même Fils. Pour moi, je ne conçois point de plus grand honneur pour une créature, que celui de pouvoir rendre à son Créateur tous les hommag-es, tous les remerciements et toutes les satisfactions qui sont dignes de lui. Voilà pourtant ce que nous lui rendons en lui offrant son cher Fils sur nos autels. Toutes les créatures ont quelque part à celte offrande, puisque, sans parler ni de l'humanité sainte qui est immolée, ni de la Vierge Mère dont le Fils est sacrifié, ni de ses Anges qui se joignent au prêtre

pour l'offrir à Dieu, ni des minisires sacrés el du peuple fidèle qui apparliennent au royal sacerdoce de Jésus-Christ, — le pain elle vin qui y sont changés au corps et au sang du Sauveur, — l'eau qui y est mêlée pour signifier l'union de Dieu avec son peuple, — la pierre qui sert d'autel, — les nappes blanches qui nous sont des symboles de la pureté avec laquelle nous devons communier, — aussi bien que les cierges qui par leur lumière et leur feu nous marquent quelles doivent être notre foi et notre ferveur. Ajoutez-y la terre, l'air, le soleil, les astres, les laboureurs, les vignerons, les moissonneurs, les boulangers, les vendangeurs, etc. Il n'y a jamais eu d'ambassadeur qui ait porté à aucun monarque de si grands présents et de la part de tant de nations, que le prêtre en offre tous les jours à Dieu dans le mystère de nos autels. Si ilonc des ambassadeurs, par exemple ceux de Siam^ ayant agréé au roi Louis le Grand, ont été si honorés de lui et dans tant de villes de France, quelle gloire el quelle récompense ne recevra pas un bon prêtre, qui se sera si souvent acquitté comme il faut de son ambassade au nom de Jésus- Christ ! « Pro Christo ergo legatione fungimur » (II Cor. V, 20). Y aura-l-il ou chœur des Anges, ou ordre des Saints, de qui il ne soit comme régalé

même dès à présent? Oh ! que grande est la dignité d'un prêtre, et que je dois à Dieu de reconnaissance de m'y avoir élevé, en me retirant de l'esclavage de Satan, à qui je m'étais engagé par mes péchés 1 Je me confirme de plus en plus dans la pensée que notre Sauveur, au saint sacrifice de la Messe, ne s'offre pas seul à Dieu son Père en holocauste, mais qu'il nous y joint tous, qui sommes ses membres, et même toutes les créatures qui sont comme sanctifiées en lui. Quoniam omriîa coagmentata erant iii eo,à.\i un saint Père. Quoi ! en se donnant lui-même qui est le grand Tout, retrancherait-il de son holocauste une chose qui vaudrait infiniment moins que lui-même ? Et, étant notre chef, voudrait-il nous détacher de sa personne après nous y avoir si parfaitement unis?

Un homme magnifique, qui aurait trouvé un immense trésor, serait heureux d'en enrichir tous ses parents et tous ses amis. Le prêtre, à chaque fois qu'il dit la Messe, a un trésor infini dont des millions de mondes peuvent être enrichis. N'aurail-il donc pas grand tort, soit de n'en pas faire part à toutes les créatures, soit de ne les pas inviter à en témoigner à Dieu leur gratitude? Yoilà le sentiment avec lequel, au sortir de l'autel, je réciterai le « Benedicite omnia opéra Domini Do-

mino j> (Ps. m, 57). Quelle consolation d'avoir une infinité d'associés pour honorer, pour aimer, pour servir mon Dieu ! Oh ! que ne puis-je pour cela lui offrir à tout moment le sacrifice eucharistique î Si je ne le puis faire si souvent par moi-même, je le ferai in-voto, par désir, en m'unissant d'intention à tous les prêtres qui sont et qui seront jusqu'à la fin du monde. Jamais un prêtre ne devrait s'approcher de l'autel qu'auparavant il n'eût fait ou quelque mortification ou quelque acte de charité, pour en grossir le sacrifice qu'il va offrir de tout ce que son Dieu a fait et a souffert pour lui.

Lorsque je considère l'honneur que Jésus-Christ rend à son Père en s'immolant pour lui tant de fois tous les jours, je voudrais pouvoir munir à lui jusqu'à en être entièrement pénétré, corps et âme, membres et facultés de moi-même ; mais comme je m'en reconnais- indigne, je prie le Père Eternel de le loger dans son sein, comme dans l'unique demeure parfaitement digne de lui. Je l'y admets donc à la fin de mon action de grâce t'I au même moment je suis rempli de joie en pensant que ce divin Père et ce Fils divin, s'aiiiiant infiniment fun pour l'autre, se causent un contentement indicible. Un jo:ir que je m'en con-

jouissais avec ces deux adorables Personnes, il me fut dit intérieurement : « Entrez dans la joie de votre Seigneur » (Matlh. xxv, 23), et certes, oh ! que ce me fut un grand bien d*y être entré !

Autrefois la mort que Jésus souffrit pour obéir aux ordres de Dieu son Père, fit dire au centurion : « En vérité, cet homme était le Fils de Dieu » (Matth. XXVII, 54) : de même la mort mystique que le Sauveur renouvelle si souvent sur nos autels par obéissance au prêtre, nous devrait porter tous à nous écrier à chaque fois qu'on lève Thostie : « Vere Filius Dei erat iste ». En effet, nous reconnaissons que do deux Personnes, l'une est le Père et l'autre le Fils, lorsque celui-ci rend à celui-là toutes sortes de déférence et de soumission.

Je ne crois pas qu'on puisse faire plus de plaisir à une personne reconnaissante et affectueuse, que de lui fournir les moyens d'une juste g-ratitude envers un insigne bienfaiteur. C'est le plaisir que mon cher Jésus me fait tous les jours en mettant entre mes mains tous les trésors, jusqu'à la plénitude de ses satisfactions, de ses grâces et de son esprit, afin que j'en gratifie pour ainsi dire mon Dieu. A mon lever, je voudrais que mon Sauveur me redît encore au fond du cœur : « Courage, mojî enfant, voilà que je mets en ton pou-

voir tout mon valant et ma propre personne, afin que tu en disposes à ta volonté. » Oh ! quelle fut lors ma joie ! quels furent mes remercîments ! Noîi nobis, Domine, 7ion nobis, sed nomini tuo da gloriam : « Non, Seigneur, ne nous donnez pas la gloire, mais donnez-la à votre nom » (Ps, cxni, 1).

On lient à grand honneur d'être admis avec de grands seigneurs à la table ou au conseil du Roi pour y faire quelque fête extraordinaire, ou pour traiter de quelque affaire importante. Le prêtre doit donc estimer tout autrement son bonheur d'assister à la table de son Dieu, et de traiter d'affaires avec lui, dans la compagnie des Saints et des Anges mêmes. Oh ! quel est leur souhait pour la prospérité du royaume de Dieu ! Quels sont les désirs des âmes du Purgatoire pour leur liberté! Quel est le zèle des justes sur la terre pour la conversion des pécheurs !

La dignité d'un ambassadeur est d'autant plus glorieuse que le prince qui l'envoie est plus grand, — que le souverain vers qui il est député est un plus puissant monarque, — que l'affaire qu'il doit traiter est plus importante, et — que les présents qu'il offre sont plus riches. Mais où toutes ces conditions se trouvent-elles plus avantageusement que dans le sacrifice de la messe? « Pro Christo legatione

fungimur x> (II Cor. v, 20). Nous y sommes les ambassadeurs de Jésus-Christ, envoyés à Dieu son Père, avec le plus divin de tous les présents, et pour y traiter de la satisfaction due à Dieu par le pécheur, et du salut de l'homme.

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