IV. D. (p
Lettre du P. Bouvart au Chapitre de Chartres.
<f A Québec, ce 12 novembre 1680.
« Messieurs,
« La paix de N.-S.
« Vous excuserez, comme je croys, la liberté que je prends d'écrire à votre illustre compagnie, puisque c'est vous-mêmes qui m'en avez imposé l'obligation, en m'adressant d'une manière si engageante le très beau, le très riche et le très sainct présent, quc^ vous faites à nostre mission huronne, et dont tous nos Pères et moy ne pouvons vous témoigner assez de recognaissances. L'ayant reccu le 13 d'octobre dernier, je le fis voir icy à toutes les personnes de mérite, entre lesquelles
Monseigneur de Laval, premier et très digne évesque de Québec, llsouhaitta que je vous assurasse de sa part qu'ayant toujours fait une estime toute particulière de votre illustre corps, il en avoit encore une toute autre idée, en voyant un don et une lettre si dignes de vostre zèle pour l'augmentation de la foy. Les communeautés des religieuses Ursulines et hospitalières me prièrent de leur laisser un jour entier la chemise d'argent, afin de faire un salut à la sainte Vierge devant ce reliquaire sacré, et de rendre au moins quelque respect aux saints dont elles voyaient avec joie les prétieuses reliques. Tous nos religieux, aussi bien que Messieurs les chanoines et les ecclésiastiques de cette ville, que j'oubliais, n'y ont pas eu moins de dévotion, et ils les ont mesme surpassées par la juste approbation qu'ils ont tous donnée à vostre lettre toute apostolique. Notre R. P. supérieur nous ordonna de prier très particulièrement pour vous tous, comme pour d'insignes bienfaiteurs de cette mission, et il me fit mettre ce billet exprez dans nostre sacristie, afin que l'on se ressouvint de s'acquitter d'un si légitime devoir. Aussi ne se peut-il rien de plus obligeant que la manière dont votre Compagnie en a agi dans cette occasion, où elle a fait paroistre et sa libéralité en offrant un présent d'un très grand prix, et sa capacité en l'accompagnant d'une lettre si spirituelle pour les pensées, si pure pour le style et si pleine de l'esprit divin, qu'il ne se peut rien de mieux, et sa piété en envoyant une chose si sainte et en l'accompagnant de tant de prières, de communions, de messes et de bonnes œuvres, offertes et à offrir pour nos pauvres sauvages auxquels vous faites l'honneur de vous les associer comme vos cnfans et vos héritiers en Jésus-Christ, puisque vous leur faites part de tous vos biens spirituels. Il n'est pas jusqu'à la très belle gravure de la chemise d'argent, qui ne marque l'alliance que vous faites de Nostre-Dame de Chartres avec Nostre-Dame de Lorette en Canada, puisque repré-
sentantd'uncosté l'ancienne et la miraculeuse image de la Viefge avec sa grotte faite par les Druides, de l'autre elle représente le miracle des miracles, c'est-à-dire le mystère de l'Incarnation, qui s'accomplit à Nazareth dans l'originaire maison de nostre nouvelle Lorette. J'ay bien eu du déplaysir qu'un gros rhume, dont je ne suis pas encore tout- à-fait quitte, m'ait empesché de porter moy mesme vos présens à cette mission, qui n'est qu'à trois lieues de cette ville: je l'ay donc envoyée aux PP. Chaumonot et Potier, qui sont les missionnaires des Hurons. Le premier travaille à leur conversion depuis plus de 42 ans, et le second me succéda lorsque j'en fus retiré par l'obéissance, pour prendre icy la part d'un de nos Pères qui enseignoit la théologie, et qu'une flux'on sur la poitrine nous enleva. Ces deux autres Pères se donnent l'honneur de vous écrire, pour marquer à vostre très illustre corps comment eux et leur sauvages ont reçu de si bons et de si chers gages de vostre affection. "Vous serez peut-estre surpris que de pauvres gens, eslevés au milieu des bois et des forêts, soient capables d'avoir les .sentiments que l'on vous marque dans ces lettres, nommément dans la latine; mais vous saurez, Messieurs, que leur coutume, lorsqu'ils ont quelqu'affaire, est d'assembler le conseil, composé de tous les principaux du bourg: la chose estant proposée par un des capitaines, chacun dit son avis, mesme les femmes; ensuitte on examine quelles sont les meilleurs raisons que l'on a apportées sur le sujet dont il s'agit ; on donne après quelque ordre à celles dont on a fait le choix; enfin quelqu'un répète, comme en un corps de discours, toutes les lumières que l'on a eues dans l'assemblée, et tous les moyens que l'on doit tenir pour faire réussir l'alTaire. C'est, Messieurs, ce qu'ils ont fait à votre sujet; après quoy ils ont prié les Pères de vous faire çavoir leurs pen.sées et leurs sentimens en une langue qui vous fust connue.
sachant par expérience que leur huron ne l'est pas aux Français. Nos deux missionnaires de Lorette, ayant tasché de s'acquitter le mieux qu'ils ont peu de cette commission, et vous ayant écrit au long tout ce que je vous pourrois mander sur ce sujet, il ne me reste plus, sinon de vous asseurer de nos respects et de' mon souvenir, principalement à l'autel, de vous demander quelque part dans vos saints sacrifices et dans vos bonnes prières, et de vous supplier tous de me croire, en vérité,
« Messieurs, « De votre très illustre compagnie, le très humble et très obéissant serviteur en Nostre-Seigneur,
« Martin Bouvart, « Eel. ind. de la Compagnie de Jésus.