SAINTE JEANNE DE VALOIS
4 février.
Jeanne de Valois, fille de Louis XI, sœur de Charles VIII et femme de Louis, roi de France, naquit au château d'Amboise l'an 1464. Sa naissance fut accueillie par des larmes : on eût dit que Dieu voulait dès la première heure témoigner que cette enfant était destinée à porter, en échange d'une couronne terrestre, l'auréole des saints qui est toujours un reflet de la croix. Son père qui aurait préféré avoir un fils, n'eut pour elle que du dédain et des brusqueries. Formée dès ses plus tendres années à une grande piété par sa pieuse gouvernante, la comtesse de Linières, elle donna des gages assurés de sa future sainteté. Elle se distinguait par une si grande dévotion à la sainte Vierge, qu'à peine âgée de cinq ans, elle pria la Reine du Ciel de lui faire
connaître comment elle pourrait lui plaire et l'honorer. Une voix se fait aussitôt entendre et lui dit clairement : « Ma fille, tu fonderas, en mon honneur, un Ordre religieux de femmes. »
Jeanne avait passé quatre ans en Berry, sous la garde du comte et de la comtesse de Linières, lorsqu'elle fut appelée dans sa famille. Charlotte de Savoie, sa mère, lui prodiguait ses caresses... Mais son père, quoique ne pouvant se défendre d'une sainte admiration envers cette âme humble et douce, l'accablait à tout propos de reproches et de menaces et se plaisait à gêner ses inclinations à la piété. Cette répulsion que Louis XI éprouva pour sa royale enfant, la jeta sans retour sur la voie des douleurs.
A l'âge de six ans, Jeanne, voyant que Dieu avait donné un héritier à son père, résolut de se consacrer à Dieu ; mais lorsqu'elle eut atteint sa douzième année, Louis XI la fit appeler et lui dit : « Vous allez épouser le duc d'Orléans, votre cousin germain, que je vous ai destiné dès votre enfance ; je le veux, point de réplique et retirez-vous. » La pieuse enfant se soumit, et à seize ans devint duchesse d'Orléans. Dès lors, ses malheurs ne firent que s'aggraver. Malgré sa tendresse, ses prévenances et son dévouement pour son époux, le duc d'Orléans ne l'aima jamais. Ce prince délaissa sa jeune femne pour se livrer aux plaisirs de la cour; et si parfois il se souvenait de sa compagne, ce n'était que pour railler sa vertu.
Louis XI était arrivé au comble de sa puissance, quand le Dieu qui tient en main le sort des rois, le
frappa d'une longue maladie. Loin de recourir au Dieu de miséricorde, le monarque semblait livré aux puissances de l'enfer, tant était grande son appréhension de la mort, sa cruauté ne faisait que croître, et pour guérir, il avait recours aux puissances du démon.
La pauvre Jeanne, accourue en toute hâte, redoudoublait de supplications auprès de Dieu pour la conversion de son père et, la première, lui parla de François de Paule, le pieux ermite de la Calabre qui renouvelait, dans le royaume de Naples, les vertus et les prodiges des anciens solitaires de la Thébaïde. La pieuse princesse savait que le pauvre ermite napolitain rendrait à Louis XI la paix et le calme de Dieu. — Le roi, confiant en la vertu de François de Paule, envoya des délégués pour le prier de venir en France afin de lui rendre la santé. Le saint ne voulait point entreprendre un si lointain voyage pour un prince qui demandait des miracles par un lâche amour de la vie. Mais le pape étant intervenu, l'homme de Dieu n'hésita plus, et il traversa la France. L'auguste malade vint au-devant de lui, escorté par une foule nombreuse et, se jetant à ses pieds, il le conjura d'obtenir la prolongation de son existence. Le saint ermite répondit avec cette grâce de persuasion que le Saint-Esprit mettait sur ses lèvres : «Les jours des rois sont comptés comme ceux de leurs plus humbles serviteurs, les rois sont les sujets de la mort, et il n'y a pas d'autre parti à prendre que celui de se soumettre à la volonté de Dieu et de se préparer à mourir saintement. » Le prince, ému jusqu'au fond de l'âme, rentra en lui-
POUR CHAQUE JOUR DE l' ANNÉE 193
môme; excita en son cœur des sentiments plus chrétiens et expira soumis à la volonté de Dieu.
Sainte Jeanne de Valois se réjouissait d'avoir accompli envers son père les devoirs d'une fille chrétienne, mais à dater de cette époque, les douleurs de sa vie s'accrurent plus encore. — Louis XI étant mort, le duc de Berry, son fils, devint roi, sous le nom de Charles VIII et eut pour régente sa sœur aînée. Le duc d'Orléans, irrité de ce qu'on ne lui avait pas déféré la régence à laquelle il croyait avoir un droit exclusif, se révolta. Mais il fut battu et fait prisonnier. Il allait être condamné à mort, lorsque Jeanne, se jetant aux pieds du roi son frère, lui dit : « Pardonnez votre ennemi, il est votre beaufrère, il est le gendre de notre père et il est mon époux ! — Vous me demandez sa grâce , reprit Charles, mais sachez qu'il vous trahit comme il m'a trahi moi-même ! Il veut épouser Anne de Bretagne. — Lui, épouser une autre femme!... C'est impossible... Ses ennemis veulent, par de faux discours, le noircir à vos yeux. Oh! pardonnez-lui... — Est-ce donc ainsi que se vengent les saints ? s'écria Charles en relevant sa sœur. Eh bien! qu'il soit libre. »
Quoique le duc d'Orléans fût redevable de la vie à sa vertueuse épouse, il n'en continua pas moins de lui faire ressentir les effets de l'antipathie qu'il avait conçue pour elle et de la mépriser. Après la mort de Charles VIII, étant parvenu à la couronne de France sous le nom de Louis XII, il ne chercha plus que les moyens de faire casser son mariage, alléguant pour principale raison, qu'il avait été contracté sans liberté et uniquement par les ordres de Louis XI •
Mais il agissait pour d'autres motifs. Quoi qu'il en soit, il réussit et épousa Anne de Bretagne.
Lorsque le confesseur de Jeanne de Valois vint lui notifier la sentence qui cassait son mariage, l'humble princesse lui dit : « Mon père, ne venez-vous pas m'annoncer que je ne suis plus reine de France? Si cela est, il faut louer Dieu de tout. Je me persuade qu'il n'a permis cet événement que pour me détacher davantage et me rendre plus libre pour faire le bien. »
Obligée de quitter la cour, Jeanne, qui avait été fille, sœur et femme de rois, se retira dans la ville de Bourges, capitale du duché de Berry, qui lui avait été donné, par Louis XI, à titre d'apanage, avec trente mille livres de rente et plusieurs domaines importants. Elle s'y consacra entièrement à de continuels exercices de piété. Tous ses revenus étaient employés, soit à soulager les pauvres dont elle pansait elle-même les plaies, soit à retirer ou à préserver du désordre les filles que l'indigence a coutume d'y précipiter, soit à décorer les autels. Mais le plus grand de ses soins fut d'instituer un nouvel Ordre de religieuses, sous le titre d'Annonciation, où l'on devait s'appliquer à imiter les vertus de la Sainte Vierge. Dieu seconda ses efforts ; et un essaim d'âmes de bonne volonté peupla rapidement le nouveau monastère.
Jeanne ne se contentait pas d'exhorter et de diriger ses filles dans les voies de la sainteté. Elle-même continuait d'y marcher à grands pas et de leur donner l'exemple. Elle s'imposait un jeûne rigoureux les mercredi, vendredi et samedi, et ces mêmes jours,
elle prolongeait ses veilles dans la prière, macérant son corps par les haires et les disciplines. — Rien n'égalait la ferveur avec laquelle elle se portait à honorer le très saint Sacrement de l'Eucharistie. Elle ne s'approchait jamais de la sainte Table sans verser des larmes d'amour. Sa dévotion pour honorer les mystères de la passion du Seigneur n'était pas moins grande. Elle avait fait bâtir, dans le jardin de son palais, un oratoire qu'elle appelait le Saint-Sépulcre. Tous les instruments de la passion de Jésus- Christ y étaient représentés. Là, elle se retirait souvent pour méditer ce saint mystère, et pour prier au pied de la croix. Là, plus d'une fois, on la surprit agenouillée, se frappant la poitrine d'une pierre et répandant des larmes à la pensée de ses péchés et des souffrances de Jésus-Christ. Elle était âgée de quarante ans, lorsque sentant venir la fin d'une vie passée tout entière dans l'innocence et les épreuves, elle reçut, avec les sentiments d'une piété extraordinaire, tous les sacrements de l'Église et mourut à Bourges, le 4 février de l'an 1503. Il se fit plusieurs miracles sur son tombeau ; et cinquante-sept ans après son décès, son corps fut trouvé sans corruption.
Réflexions pratiques.
Le Sauveur avait osé dire : Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. Quelles sont les -étranges larmes qui donnent le bonheur à ceux qui les versent? Demandez-le à l'innocente et pure Jeanne de Valois. Elle vous répondra : Ce sont celles qui purifient l'âme, la comblent de mérites et
la conduisent au Ciel. 0 mystère de la croix! vous joignez la béatitude aux souffrances, le calme à la douleur. L'ai-je bien compris moi-même ce grand mystère? Hélas ! je redoute la pénitence, je repousse les croix, je ne puis endurer un reproche et supporter une contradiction ! A la moindre épreuve, je me plains, je murmure. 0 mon Dieu ! je remets mon être tout entier entre vos mains. Donnez-moi le courage de supporter hardiment les peines inséparables de ma position et surtout celles qu'il vous plaira de m'envoyer.
Plan de méditation.
Jésus-Christ a donné à sainte Jeanne de Valois : 1° la croix; 2° un courage invincible pour supporter toutes sortes de tribulations.
SAINTE AGATHE, Vierge et Martyre 5 février.
Sainte Agathe, l'une de plus illustres vierges de l'Église, naquit vers l'an 230, en Sicile, d'une famille noble et distinguée. Les villes de Catane et de Palerne se disputent l'honneur d'avoir été le lieu de sa naissance. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle souffrit le martyre à Catane, en 251, durant la persécution de Dèce.
Ses parents, très vertueux, lui donnèrent une éducation fort chrétienne et eurent soin de lui inspirer, dès l'enfance, les plus grands sentiments de piété.
Aux avantages de la naissance et de la fortune, Agathe joignait tous les agréments de l'esprit et du corps. Sa beauté, disent les Actes de son martyre, surpassait celle de toutes les filles de son temps. Mais ce qui la distinguait par-dessus tout, c'était sa vertu. Toute jeune encore, elle résolut de n'avoir d'autre époux que Jésus-Christ. Elle se consacra à Dieu d'une manière irrévocable. Ni les plaisirs du monde, ni les éloges prodigués à sa beauté ne purent lui faire oublier ce saint engagement ; elle sut éviter tous les pièges tendus à son innocence et triompha généreusement de tous les, assauts livrés à sa chasteté. Quintien, gouverneur de Sicile, homme avare et impudique, instruit de la beauté et des immenses richesses d'Agathe, espéra pouvoir satisfaire son avarice et son impudicité au moyen des édits que l'empereur avait portés contre les chrétiens; il ordonna donc qu'on se saisît de la jeune vierge et qu'on la conduisît à son tribunal, à Catane. Agathe, avant de partir, se mit à genoux et fit cette prière : « Seigneur Jésus , souverain maître de toutes choses, vous connaissez mon cœur, vous savez quel est mon désir. Soyez le seul possesseur de tout ce que je suis. Vous êtes mon pasteur et je suis votre brebis, défendez-moi contre les loups ravisseurs, et donnez-moi la force de vaincre le démon. » Lorsqu'elle fut arrivée, Quintien la fit conduire chez une méchante femme, nommée Aphrodisia, qui vivait, avec ses sept filles , dans un libertinage public. Agathe passa un mois pntier dans la maison de cette vile créature. Qui pourrait exprimer tout ce que l'humble vierge eut à souffrir dans une pareille so-
ciété. Néanmoins sa prière fut exaucée et sa chasteté ne reçut aucune atteinte.
Après des efforts aussi nombreux que vains , Aphrodisia, désespérée, courut chez Quintien. « Seigneur, lui dit-elle, il serait plus facile d'amollir un rocher ou le diamant, que de rendre sensible le cœur de cette chrétienne. Mes filles et moi, jour et nuit, ne lui avons laissé aucun moment de repos, et malgré notre constance, nous ne sommes arrivées à d'autre résultat que celui de la rendre plus ferme et plus inébranlable dans sa résolution. Je la remets entre vos mains, mais n'espérez pas vaincre sa fermeté. »
Quintien" irrité la fait comparaître devant lui. a N'as-tu pas honte, lui dit-il, noble comme tu es, par ta naissance, de mener la vie des chrétiens, vie de bassesse et d'esclavage. — La vraie noblesse et la vraie liberté, reprit la sainte, consistent à servir Jésus-Christ. » A ces mots, le tyran furieux déclara qu'elle eût à choisir entre vénérer les dieux ou subir les plus affreux supplices. — Agathe demeurée ferme dans sa foi fut indignement souffletée et ensuite jetée en prison. Le jour suivant, l'impie Quintien donna l'ordre qu'on amenât de nouveau la vierge à son tribunal. « Eh bien, lui dit-il, qu'as-tu résolu relativement à ton salut? — Mon salut, c'est le Christ. — Jusques à quand, insensée, t'obstineras-tu à prononcer de coupables paroles? Renie le Christ, et commence à honorer nos dieux. Ne désire donc pas une mort prématurée. — Reniezvous-même vos dieux de pierre et de bois et servez le vrai Dieu, votre créateur, sinon vous subirez des
supplices sans fin. » — Le président, hors de lui, donna l'ordre de la frapper de verges, et pendant cette barbare exécution, il disait à la sainte martyre: « Change donc de résolution et je ferai aussitôt cesser le supplice. — Vos tourments me sont une source de délices, et je me réjouis à l'égal de celui à qui on vient d'annoncer une bonne nouvelle, et qui découvre un riche trésor. Ces tourments font ma joie, car tu ne pourras les faire durer qu'un temps. On n'enferme avec soin le froment dans les greniers qu'après l'avoir débarrassé de la paille. Il en est de même de mon âme, elle ne peut entrer en paradis, que vos soldats n'aient auparavant fait subir à mon corps les tourments les plus variés. »
Quintien, au comble de la fureur, la fit étendre sur un chevalet, lui fit brûler les chairs avec des lances rougies au feu, puis lui fit tordre et couper le sein. Agathe indignée , mais invincible : « Cruel tyran, s'écrie-t-elle, ne devrais-tu pas rougir de me faire cette injure, toi qui a sucé le sein de ta mère. » Le juge la renvoie en prison, avec défense de panser ses plaies et de lui donner aucune nourriture. Mais cet ordre atroce ne peut éloigner de la vierge le secours d'en haut. Tout à coup saint Pierre lui apparut et remplit le cachot d'une lumière éclatante; il s'approche d'elle, la console, touche ses plaies et se retire : Ses blessures étaient toutes guéries.
Quatre jours après, Quintien l'envoya chercher, et sans être touché d'une guérison si miraculeuse, il la fit rouler sur des pointes de pots cassés, entremêlés de charbons ardents. Il se fit aussitôt un tremblement de terre qui effraya tous les habitants
de Catane. Sylvain qui faisait les fonctions de juge et Falconius qui était ami du gouverneur furent écrasés sous les ruines d'une muraille renversée par le tremblement de terre. C'étaient ces deux misérables qui inspiraient à Quintien toutes les cruautés qu'il exerçait contre les chrétiens. On ramena sainte Agathe en prison , là elle adressa à Dieu cette prière : « 0 mon Dieu ! disait-elle, vous qui m'avez gardée dès l'enfance, qui m'avez préservée de l'amour des choses d'ici-bas, qui m'avez rendue plus forte que les bourreaux et que tous leurs tourments, recevez mon âme. » Elle expira dans le Seigneur en prononçant ces mots, le 5 février de l'an 251. Les chrétiens de Catane, instruits de sa mort, recherchèrent son corps et l'ensevelirent avec de grands honneurs.
Réflexions pratiques.
Sainte Agathe a combattu le monde en méprisant tout ce qu'il a de plus grand et de plus flatteur, parce qu'elle était persuadée que les biens de la terre ne sont rien en comparaison de ceux du Ciel. 0 monde ! Les amis de Dieu t'abandonnent et te méprisent, tes partisans se plaignent et conviennent que tu n'as que des biens apparents et de véritables maux! Sommes-nous convaincus de cette vérité? Pourquoi aimons-nous le monde et le suivons-nous? Que ferions-nous si ce tyran récompensait dignement ses adorateurs ? A l'exemple des saints, cessons de fixer et d'aimer la terre ; élevons plus haut notre esprit et notre cœur et notre vie sera plus sainte.
Plan de méditation.
Sainte Agathe triomphe : 1° des sollicitations des tyrans ; 2° des violences des impudiques; 3° des supplices des bourreaux.
SAINTE DOROTHÉE, Vierge et Martyre 6 février.
Sainte Dorothée, vierge chrétienne, était de Césarée en Cappadoce, d'une famille distinguée plus encore par sa piété que par sa noblesse. On croit que son père et sa mère avaient déjà reçu la couronne du martyre quand leur fille Dorothée mérita le même bonheur.
La vertu de cette jeune fille était si connue dans Césarée, et son rare mérite si universellement estimé, qu'elle passait, dans la ville, pour un prodige de sagesse, de modestie et de piété, et pour le modèle de toutes les vierges chrétiennes. — Sa naissance, son esprit et sa beauté avaient porté bien des gens à la demander en mariage ; mais elle s'était si hautement déclarée pour la virginité, qu'on ne l'appelait plus, parmi les chrétiens, que l'épouse de Jésus-Christ; et sa vertu la rendait respectable même aux païens.
Fabrice, gouverneur de cette ville, ayant appris que notre Sainte, par son exemple et par sa réputation, empêchait les chrétiens d'obéir aux édits des empereurs, ordonna de l'arrêter. L'ayant fait com-
paraître à son tribunal, il lui demanda son nom. « Je m'appelle Dorothée, répondit la Sainte avec cet air de douceur et de modestie qui inspirait à tout le monde de la vénération et le respect pour elle. — Pourquoi refusez-vous d'adorer les dieux de l'empire?
— Parce qu'on ne doit adorer que le vrai Dieu. La loi divine comme la raison défend d'offrir des sacrifices aux démons. — Obéissez, si vous voulez sauver votre vie et ne pas subir le même sort que vos parents ! — Je ne crains point les tourments, répliqua la Sainte, et je n'ai point de plus grand désir que de donner ma vie pour Celui qui m'a rachetée au prix de tout son sang. — Et quel est celui pour qui vous souhaitez tant de mourir ? repart Fabrice. —
— C'est Jésus-Christ, mon Sauveur et mon Dieu, répond Dorothée. — Et où est-il ce Jésus-Christ? réplique le gouverneur. — Comme Dieu, reprend la Sainte, il est partout, et comme homme, il est dans le ciel où il enivre de bonheur ceux qui le servent et où j'espère le posséder après ma mort pendant toute l'éternité. C'est là, Fabrice, où mon Sauveur vous invite vous-même, et où vous ne pouvez être admis qu'en vous faisant chrétien. »
Le gouverneur méprisant ce qu'il venait d'entendre : « Croyez-moi, lui dit-il, défaites-vous de toutes ces idées extravagantes ; sacrifiez aux dieux et mariez-vous, sans cela je vais vous condamner au dernier supplice. — A Dieu ne plaise, répond la Sainte, qu'étant chrétienne, je sacrifie aux démons, et qu'ayant l'honneur d'être épouse de Jésus-Christ, je le quitte pour en choisir un autre. » — Fabrice, l'interrompant, la fit remettre entre les mains de
Chryste et de Calliste, deux sœurs apostates, pour qu'elles la fissent renoncer à sa croyance. Ce fut le contraire qui arriva, car Dorothée les ramena toutes deux à la religion de Jésus-Christ, et elles souffrirent même le martyre pour la foi.
Fabrice, devenu furieux par un événement si peu attendu, ordonna que Dorothée fût torturée sans pitié. Il n'est pas possible d'imaginer ce que cette sainte fille eut à souffrir de l'inhumanité de ses bourreaux. Une fois sur le chevalet on la battit cruellement et on lui brûla les côtes avec des torches ardentes. Mais la joie inondait son âme et rayonnait sur tout son extérieur, et le tyran. ne pouvait supporter de se voir vaincu par la constance d'une jeune fille, et la condamna à avoir la tête tranchée.
Comme on la menait au supplice, un jeune avocat, nommé Théophile, grand ennemi des chrétiens, lui dit avec raillerie : « Je vous prie, épouse de Jésus- Christ, envoyez-moi des fleurs et des pommes du jardin de votre époux, quand vous y serez arrivée. » Dorothée lui promit sérieusement l'un et l'autre. Étant au pied de l'échafaud un enfant lui apparut, portant trois roses fraîches et trois pommes fort belles, en un temps où toute la Cappadoce était couverte de glace. La Sainte le pria de les offrir, de sa part, à Théophile. S'étant mise à genoux, elle eut la tête tranchée, le 6 février de l'an 308. Ce miracle convertit Théophile, qui confessa Jésus-Christ et souffrit courageusement le martyre. Tous les ans, le G février, en célébrant, à Rome, la fête de sainte Dorothée, dans une église qui porte son nom, on
20i UN MODÈLE
bénit des roses et des pommes en mémoire du miracle dont on vient de parler.
Réflexions pratiques.
Théophile, grand ennemi des chrétiens, voyant sainte Dorothée aller au supplice comme à un festin de noces, lui demanda, par raillerie, de lui envoyer des fleurs et des fruits du jardin de son époux. Cette illustre fiancée du Sauveur, par esprit de charité, le lui promet et exauce ses désirs. Après un courte et fervente prière, elle lui fait présenter trois roses fraîches et trois pommes fort belles et l'attire ainsi à l'amour de Jésus-Christ.
Que représentent ces fleurs et ces fruits? Les fleurs sont le symbole des bons désirs et des tendres aflections de l'âme qui aime son Sauveur et qui soupire incessamment après lui. Telle était sainte Dorothée, qui n'eut jamais ni pensées, ni désirs, ni inclinations pour d'autres que pour Jésus-Christ. Elle l'aima uniquement et n'eut que du mépris pour tout le reste. Nos désirs nos affections sont-ils en harmonie avec ceux de notre Sainte? Notre cœur n'est-il point partagé entre le ciel et la terre, entre le créateur et la créature?
Sainte Dorothée ne s'est pas contentée des fleurs des bons désirs, elle s'est surtout exercée courageusement dans la pratique des bonnes œuvres. Elle a travaillé à la pratique des vertus chrétiennes ; elle a déployé son zèle au salut du prochain. Suivons-nous les mêmes voies? Comme sainte Dorothée, saisissons-nous toutes les occasions de faire de bonnes œuvres, par exemple, d'obliger le prochain dans les
petites choses aussi bien que dans les grandes, de dire une parole douce, bienveillante à un ennemi, à un malheureux? Avons-nous soin de remplir exactement tous nos devoirs d'état?... Mon Dieu! je vous demande pardon de mener une vie si différente de celle des saints ?
Plan de méditation.
I. Mépris de sainte Dorothée pour le monde : 1° elle dédaigne les privilèges de sa naissance ; 2° elle méprise les richesses et s'en dépouille ; 3° elle refuse les alliances illustres.
II. Amour de la sainte pour Jésus-Christ : 1° elle ne veut être appelée que l'épouse du Sauveur ; 2° elle le proclame son Sauveur et son Dieu.
III. Sa constance dans son martyre : 1° elle étonne les juges dans son interrogatoire ; 2° elle émerveille la foule par sa joie au milieu des supplices.
SAINT ROMUALD, Abbé
aint Romuald naquit à Ravenne d'une des plus illustres familles d'Italie, l'an 1)56. Élevé au sein du luxe et de la mollesse, il reçut une éducation des plus mondaines et ne tarda pas à se laisser entraîner à la fougue des passions. Mais Dieu, qui le destinait à être un des consolateurs de son Église et l'instrument de conversion d'un grand nombre de pécheurs, i. 12
ne l'abandonna jamais dans ses dérèglements. Des remords salutaires troublaient continuellement l'âme du jeune pécheur et le préparaient à la pénitence.
Un jour Romuald, entraîné par l'ardeur de la chasse, s'égara dans une vaste forêt. Là, seul avec Dieu, il jeta un regard sur son passé qu'il déplora; et à genoux, les mains jointes, les yeux au ciel, il s'écria : « Mon Dieu! que ces lieux seraient propices pour faire pénitence! Qu'ils devraient être heureux ces anciens ermites qui habitaient la solitude! Qu'il leur était facile, loin du bruit et du monde, de vous servir avec ferveur ! »
Un événement malheureux fut le moyen dont Dieu se servit pour briser entièrement les chaînes qui le retenaient encore au monde. Sergius, son père, ayant une querelle avec l'un de ses parents, au sujet delà possession d'un pâturage, l'appela en duel, et força son fils à assister au combat. Sergius tua son adversaire. Romuald, glacé d'horreur, se crut complice du meurtre et résolut d'expier son crime par une rigoureuse pénitence de quarante jours. Dans ce dessein il se retira au monastère de Saint-Apollinaire de Clarre, près de Ravenne. Un religieux d'une grande vertu, avec qui Romuald s'entretenait familièrement, lui représentait souvent le danger évident de son salut s'il retournait dans le siècle. Mais ne pouvant rien gagner sur un cœur que le monde occupait encore tout entier : « Que feriez-vous, lui dit un jour l'humble religieux, si saint Apollinaire, notre patron, vous apparaissait comme un garant de mes paroles? — Pour le coup, je vous le jure, je me ferais religieux. — Eh bien 1 ajouta-t-il, j'ai confiance
qu'il vous apparaîtra pendant cette nuit. Prions tous deux et attendons. » — Ils prièrent en effet, au milieu de la nuit, tout à coup apparaît dans l'éclat d'une lumière céleste, Apollinaire, vêtu pontificalement et l'encensoir à la main. Après avoir ensensé les autels comme dans une fête solennelle, il disparut, Romuald était changé ; il se prosterna devant l'autel delà sainte Vierge et promit à Dieu d'entrer en religion. Et le même jour, il demanda avec instances l'habit monastique. Comme les religieux redoutaient la colère de son père, ils n'osèrent pas tout d'abord le lui accorder, mais sa persévéranced'obtint. 11 avait vingt ans lorsqu'il embrassa la règle de Saint-Benoît. Jamais novice ne marcha plus rapidement dans les voies de la perfection. Après sept années de séjour dans cette communauté, il fut obligé de se retirer pour se soustraire à la fureur d'un faux frère jaloux de sa vertu et irrité de ses remontrances. Il alla habiter avec un saint homme qui lui faisait réciter chaque jour le psautier; et quand il faisait quelque faute, l'ermite, toujours armé d'une verge, lui en donnait un rude coup sur l'oreille gauche, ce que Romuald souffrait avec une patience et une douceur admirables. Un jour, cependant, il ne put s'empêcher de dire à l'ermite : « Mon père, quand vous jugerez à propos de me frapper, je vous prie de le faire sur le côté droit, car je perds l'ouïe du côté gauche. » Le maître comprit alors que le disciple avait fait de grands progrès dans la vertu.
Bientôt Romuald devint chef d'une foule de soli-1 taires qui passèrent, avec lui, leur vie dans la retraite, dans la prière et dans l'austérité. Il convertit
son père et un grand nombre de seigneurs distingués dans l'Italie par leurs titres et leurs richesses, et les engagea à mener la vie monastique. L'empereur Othon, touché de ses remontrances et de ses discours, passa tout un carême dans le monastère de Saint-Apollinaire, affligeant sa chair par le cilice et le jeûne et couchant sur la dure.
Saint Romuald bâtit plusieurs monastères qu'il visitait de temps en temps pour y entretenir la régularité et la ferveur. Puis soupirant ardemment après le martyre, il demanda au Souverain Pontife la permission d'aller prêcher la foi en Hongrie. L'ayant obtenue, il partit avec quelques-uns de ses disciples. Arrivé sur les frontières de Hongrie, il fut atteint d'une maladie violente qui recommençait chaque fois qu'il voulait continuer son voyage, et qui cessait toutes les fois qu'il se résignait à reprendre le chemin de sa patrie. Notre Saint reconnut dans ces avertissements la volonté de Dieu ; il renonça donc à son entreprise et revint sur ses pas. Dieu le glorifia par le don des miracles pendant sa vie et après sa mort. Il eut même l'esprit de prophétie. Une vision semblable à celle du patriarche Jacob lui montra une échelle qui allait de la terre au ciel, et sur laquelle montaient et descendaient des hommes vêtus de blanc. Dieu lui fit connaître que ces hommes représentaient les Gamaldules dont le Saint devint le fondateur. Il leur donna l'habit blanc avec de nouvelles constitutions; ainsi commença ce nouvel Ordre qui, pendant huit cents ans, a su conserver l'esprit de son fondateur, et qui a donné tant de saints à l'Église. — Saint Romuald, âgé de cent vingt ans, quitta ce
monde, le 19 juin 1027. Sa fête a été fixée par Clément VIII, au 7 février, jour où se fit la translation de ses reliques. Son corps, retrouvé entier et sans corruption après 439 ans, fut placé avec honneur dans l'église de son Ordre, à Fabriano.
Réflexions pratiques.
Au moment où le monde étale, aux yeux de Romuald, les charmes les plus séducteurs, la grâce éclaire son âme et lui montre la profondeur de l'abîme où il va tomber s'il suit ses attraits, la voix de Dieu se fait entendre pour l'inviter à quitter le péché et à s'attacher au service du Seigneur. Comment accueillit-il cet avertissement du Ciel? Que fit-il de l'appel divin? Y résista-t-il? Une âme vulgaire l'aurait fait, un cœur d'élite se laisse toucher. Seigneur vous m'appelez ; me voici tout disposé à suivre vos ordres. Quels sacrifices exigez-vous de moi? Où voulez-vous que je me rende? Que désirezvous que je fasse? — A peine Dieu a-t-il manifesté sa volonté que le jeune mondain renonce à ses plaisirs, bride ses passions, quitte sa famille, abandonne sa fortune, et embrasse, avec la pauvreté, les rigueurs de la pénitence. — Depuis quand Dieu m'invite-t-il à marcher à sa suite? Il y a bien longtemps. L'ai-je écouté? Suis-je ce qu'il désire? Que veut-il de moi? Me demande-t-il de renoncer à mes richesse? de quitter ma famille, de sacrifier ma santé, ma vie? Il n'exige pas autant. Il ne veut que le léger sacrifice de mon orgueil, d'une affection désordonnée. Il ne réclame qu'un effort pour m'inviter à servir le Seigneur avec plus de ferveur, un renonce-
ment aux créatures et aux plaisirs qui me perdent. En échange, que me donnera-t-il? Le bonheur pour cette vie et le ciel pour l'autre. Serai-je assez ingrat et assez ennemi de moi-même pour le refuser? Mon Dieu I Je suis confus d'avoir si longtemps résisté à votre grâce. Je vous en demande humblement pardon. Aujourd'hui plus docile, je me rends et je vous donne mon cœur sans partage et sans réserve.
Plan de méditation.