CHAPITRE X
Controverses et polémiques
ENTRE savants il y a toujours eu et il y aura toujours de ces controverses et polémiques qui sont de véritables batailles, des autres batailles différentes seulement par la nature des armes dont font usage les belligérants, des coups qu'ils se portent avec ces armes et des blessures qui en résultent, blessures d'amour-propre et d'orgueil non moins cruelles que les blessures de la chair quoique non mortelles. Elles commencent presque toujours de la manière la plus calme parce que toute scientifique, mais peu à peu les combattants s'animent, se passionnent. On fait cercle autour d'eux. Ils ont chacun leurs amis qui entrent à leur tour dans la lutte. La mêlée devient générale. On n'échange plus seulement des arguments, ou échange des injures. Certains de ces duels entre savants sont passés dans l'histoire. Nous avons peine à comprendre aujourd'hui comment ils ont pu émouvoir l'opinion au point où ils l'ont émue et amener des hommes sages, graves et pondérés à se comporter les uns à l'égard des autres comme des chiffonniers.
Derrière les questions d'érudition qui, à distance, ne nous apparaissent de nos jours que comme des questions de pure
érudition, il y a eu presque toujours non seulement des questions de personnes et d'intérêt personnel, mais des questions de parti, de corporation ou congrégation, et d'intérêt ou d'honneur collectifs. C'est ainsi que presque toutes le controverses et polémiques auxquelles a été mêlé Dom Mabillon ont eu leur source et leur origine ailleurs que dans les doctrines elles-mêmes qui ostensiblement les ont provoquées.
Dans le domaine de l'érudition comme ailleurs, il y a des guerres offensives et des guerres défensives. Les guerres où a été engagé l'auteur de la Diplomatique ont eu un caractère défensif. Doux et pacifique par nature, convaincu en outre de la stérilité ordinaire des différends scientifiques, il n'a jamais fait que les subir malgré lui. Le savant plus que tout autre a besoin de calme, aussi bien et même plus encore du calme intérieur que du calme extérieur. Tout ce qui vient troubler la paix de l'étude est dangereux et même mortel pour l'étude. La passion, la colère, l'orgueil, peuvent le faire sortir de l'impartialité, l'éloigner de la vérité et l'exposer à l'erreur. A un autre point de vue, le point de vue religieux, rien n'est plus opposé à la charité chrétienne que ces duels retentissants.
« Dom Mabillon, écrira Dom Martène, a été quelquefois contredit, mais il n'a jamais attaqué; il était trop pacifique pour cela. Il a toujours été sur la défensive et il ne lui est jamais arrivé de dire un mot offensant dans la dispute. Répondant à M. de la Trappe, il montra son écrit à un de ses confrères qui remarqua qu'il avait rayé un passage qui lui venait très à propos et qui était très fort contre l'abbé. Sur la demande qui lui fut faite pourquoi il avait rayé un passage qui lui était si avantageux, il répondit que c'était parce que celui contre lequel il l'écrivait en aurait eu de la peine. »
Loin de céder à ses confrères et à ses amis quand ils l'in-
vitaient à prendre la plume pour répondre avec vigueur aux injustes et parfois grossières attaques non seulement des laïques, mais d'ecclésiastiques et même de moines de son ordre et de sa propre abbaye, il leur résistait doucement mais résolument : « S'il fallait, disait-il, mettre la main à la plume toutes les fois qu'on répétera des invectives de ces sortes de gens, il faudrait éternellement écrire. Encore, si cela faisait quelque chose sur les esprits! Mais ils s'en échauffent au contraire davantage. La patience et l'humilité chrétiennes sont un bon remède à ces sortes de maux qui sont inévitables en cette vie où les hommes ne cesseront jamais de s'entrechoquer. »
Obligé d'entrer en lice et de combattre, au moment même où il s'apprête à répliquer, il s'excuse de le faire, ne le faisant que contraint el forcé : « Que si quelqu'un, déclare-t-il, se trouve choqué de ce que je vais dire, je le prie de croire que ce n'est ni l'amour de la dispute, ni l'envie de désobliger personne qui me font parler, mais le seul zèle de la Religion que ces deux excès dans le culte, le trop et le trop peu, peuvent également déshonorer. »
La patience, la modération, l'absence de tout ce qui ressemblerait à de l'irritation et à de la violence verbale ou graphique, se résument dans la maîtrise de soi par laquelle elles s'expriment. Or, la maîtrise de soi, loin d'être une faiblesse, est au contraire une grande force, la plus grande des forces. Dom Mabillon est un doux, à certains égards même un timide, mais sa douceur n'exclut pas la fermeté. Elle a toute la résistance d'une lame d'acier très fine et très souple dans sa finesse. Quand du fond de sa cellule il répondra à quelque brutal et même grossier contradicteur, il le fera avec sang-froid et avec mesure, non sans malice. Il devait lui passer alors dans les yeux par moments certains éclairs malicieux. Seulement, ces éclairs de malice étaient ceux d'une malice toute monastique, d'une malice de vieux moine
et peut-être aussi de Champenois, ce qui en faisait une double malice. Se moque- t-il, très chrétiennement du reste, ou ne se moque- t-il pas? On ne sait trop. Il aime mieux se laisser deviner que faire voir à découvert une ironie qui ne provient ni du mépris d'autrui, ni de l'orgueil de soimême et provient seulement du juste sentiment de la cause que l'on défend et de l'habileté avec laquelle on la défend.
Les controverses et polémiques ne firent pas défaut à Mabillon, et, sans le détourner de ses travaux si féconds, elles ne furent pas sans lui faire perdre des instants précieux pour lui-même et pour autrui. Il en est de légères et il en est de plus graves.
La question du véritable auteur de Vlmitation de Jésus- Christ, qui a été reprise récemment de nos jours, passionna tout le XVIF siècle qui se flattait d'en trouver la solution. Soixante années durant, elle donna lieu à des discussions toujours renaissantes auxquelles furent mêlés les tribunaux. Elle mit aux prises d'une part les Bénédictins, d'autre part les Augustins, les Bénédictins tenant pour Gerson et les Augustins pour Thomas a Kempis. Nul livre plus que ce livre, qui est un livre de paix avec Dieu, de paix avec les hommes et de paix avec soi-même, par une singulière et contradictoire destinée, ne devint avec autant de persistance un livre de guerre.
A cette guerre Dom Mabillon participa. C'était sur le terrain des manuscrits que se livraient les hostilités. A peine les uns produisaient-ils des manuscrits qui conféraient par leur ancienneté la paternité à Gerson, que les autres produisaient de leur côté des manuscrits plus anciens encore ne permettant pas de l'attribuer à un autre que Thomas a Kempis.
Après avoir rédigé en faveur de Gerson et par là même de ses confrères de Saint-Benoit un mémoire qui ne termina
rien (Animadversiones in Vindices Kempenses en réponse aux Vindices Kempenses), il finit par conclure ainsi :
tt Je n'ai point le dessein de renouveler ces discussions qui ne mettent pas la vérité dans son jour et n'excitent pas à la charité ; et j'aimerais mieux céder le droit et l'honneur d'un si admirable ouvrage que d'en réclamer l'honneur pour notre Ordre avec une obstination qui porterait la moindre atteinte à la charité chrétienne. »
« Je ne chercherai point d'occasions d'écrire sur l'Imitation. Au contraire, je les fuis toutes, n'y ayant sur cette matière que trop de livres qu'on ne lira jamais. »
Ce seront là ses derniers mots sur cette litigieuse affaire.
Il y a des controverses stériles, et c'est le cas de la plupart quand elles cessent d'être scientifiques et qu'elles prennent un caractère personnel. Il en est aussi cependant de fécondes. De ce genre fut celle avec le Jésuite hollandais Papebrock, car ce fut elle qui provoqua la naissance du Traité de Diplomatique de Mabillon en réponse au Traité de même nature de l'érudit de Hollande.
Dans son Traité de Diplomatique, Papebrock avait contesté l'authenticité des chartes conservées à l'abbaye de Saint- Denis. Ces chartes, qui remontaient à l'époque mérovingienne, étaient au nombre des plus anciens titres de l'Ordre de Saint- Benoît, et, de ce fait, constituaient pour l'Ordre tout entier des documents d'une inestimable valeur. Si leur fausseté était établie, c'étaient les Annales mêmes de l'Ordre qui étaient atteintes avec eux dans leur vérité. Les Bénédictins furent ainsi amenés à défendre leurs positions en démontrant l'authenticité de ces diplômes derrière lesquels il se retranchaient comme derrière de solides remparts.
A Mabillon revint la défense. Mais, au lieu de faire porter seulement la discussion sur les documents en cause, il l'élargit et rétendit à tous les diplômes. Cette défense fut ce qu'elle devait être avec lui. Il définit les principes dès le
début et ne s'écarta jamais des règles de courtoisie et de charité chrétienne qu'il s'était ainsi fixées lui-même :
« Dans la rédaction de ce travail, peut-on lire dans la préface du De Re Diplomatica, nous avons un grand besoin de la prudence chrétienne pour ne pas manquer à la charité tout en soutenant chaleureusement la vérité.
« En réfutant les objections que nous ont faites des adversaires irrités, nous nous sommes efforcés à la fois de ne point aller trop loin dans la réplique et de dire toute la vérité. Si nous avons manqué à la charité chrétienne, nous l'avons fait à notre insu, et nous prions le lecteur de nous le pardonner... Qu*il se souvienne que, s'il est plus difficile de défendre que d'accuser, à plus forte raison est-il plus facile de causer des blessures que de les guérir. »
Particulièrement grave fut l'affaire des Acta Sanctorum Ordinis Sancti Benedicti, non seulement au dehors mais au dedans même de la Congrégation de Saint-Maur. S'il existe en grand nombre des Saints dont l'authenticité est indiscutable, il existe aussi dans tous les pays plus d'un saint dont elle est discutable et discutée et, qui plus est, absolument controuvée. Si controuvée qu'elle soit, c'est toujours, aux yeux de ceux qui considèrent sans discernement comme intangibles toutes les traditions, une impiété et même un véritable sacrilège de porter sur eux la main, même une main légère pour les faire descendre de leur piédestal usurpé sans les briser avec fracas aux yeux des fidèles encore agenouillés à leurs pieds.
L'offensive partit d'Espagne. Ce fut en effet l'Inquisition espagnole qui condamna dès leur apparition les Acta Sanctorum. Déjà dangereuse par elle-même, par ses effets sur le territoire espagnol, cette condamnation devenait très redoutable si elle était ratifiée à Rome par la Sacrée Congrégation de l'Index. La personne de Dom Mabillon était gravement compromise et la personnalité plus haute de la Congréga-
CONTROVERSES ET POLÉMIQUES qS
tion de Saint-Maur Tétait du même coup avec la sienne. Confiant en la bonté de sa cause, le prévenu se défendit non sans énergie dès qu'il connut la sentence de l'Inquisition :
a Une sentence aussi injuste, aussi inique, écrivit-il au cardinal CoUoredo avec lequel il était en relations amicales, pourrait peut-être être supportée si la vente, la lecture et les bons fruits de cet ouvrage n'étaient empêchés dans tout le royaume d'Espagne par ce décret si mal fondé.
« A ce mal je ne vois pas d'autre remède que l'autorité du Saint-Père qui seul peut protéger contre une censure aussi inique une œuvre immense très utile et très nécessaire à l'Église catholique tout entière, lui rendre son prix et sa valeur en rapportant le décret si précipité et si peu fondé de l'Inquisition d'Espagne. Certes, la vérité blessée et le service de l'Église fort compromis en cette occasion semblent exiger ce service de Votre Éminence. »
Le litige ne dura pas moins de deux ans, accompagné de nombreux mémoires dont certains sont de proportions énormes. Un fort volume suffirait à peine pour publier les pièces d'un tel procès.
A peine le tome P" des Acta Sanctorum était-il paru en 1677, que, d'un autre côté, un des confrères de Dom Mabillon à Saint-Germain des Prés, Dom Bastide, saisit d'une plainte en règle les Supérieurs Majeurs de la Congrégation. Invité à répondre, Dom Mabillon, sans imiter son adversaire, le fit avec sang-froid, mesure et courtoisie, mais c'est à son corps défendant, par nécessité, qu'il en vint à cette extrémité d'une réponse :
« L'auteur des Acta Sanctorum, lisait-on dans le mémoire de Dom Bastide, a prévariqué et abusé du temps et de tous les secours que la Religion lui a donnés pour travailler à cet ouvrage. Il s'en est servi pour déshonorer l'Ordre par une critique très injuste.
« On ne doit plus laisser la plume de l'Ordre à la main du
Religieux qui ne travaille et qui ne fouille dans nos chartriers et dans nos manuscrits que pour chercher des conjectures et des prétextes pour dépouiller notre Ordre de ses plus justes ornements.
« 11 est inouï qu'un écrivain se soit avisé d'écrire contre son père, contre sa nation ou contre son Ordre pour détruire les préjugés avantageux que le public en a conçus et pour le dépouiller des hommes illustres qu'il a produits ou qu'on lui a attribués.
tt Un homme qui n'a jamais écrit que des préfaces ne doit pas usurper le nom et la qualité d'historien.
« Il vaut bien mieux se taire que de dire toutes les vérités, surtout celles qui peuvent troubler la piété des fidèles, affaiblir l'estime qu'on a de son Ordre et inquiéter les confrères. Et puis il s'imagine avoir la vérité pour lui et il tombe dans des erreurs qui sont très grossières. »
« J'ai exprimé mes sentiments, répondit Mabillon, d'une manière claire et sincère, et si j'ai répondu avec un peu de force en quelques endroits, la manière exorbitante dont m'a traité le R. P. m'y a obligé contre mon naturel, quoique j'aie tâché de ne rien dire qui puisse blesser la charité ni le respect que je dois à mon caractère. J'ai dissimulé beaucoup d'injures dont il me charge avec indignité et j'ai passé sous silence quantité de suppositions qu'il mMmpute tantôt de gaieté de cœur, tantôt en changeant quelque chose aux passages qu'il rapporte et le plus souvent en donnant un faux tour et contraire à la vérité que j'avance. Mais mes préfaces les pourront aisément découvrir et porteront un jugement plus équitable de cet ouvrage que je n'ai entrepris que pour la gloire de notre saint Ordre. »
Avec Dom Bastide lui-même, il ne se départait pas un instant de son esprit de mesure, ni dans le fond, ni dans la forme, tout en maintenant des droits qui sont en même temps des devoirs :
CONTROVERSES ET POLEMIQUES gO
« Mon Révérend Père,
« Je suis fâché d'avoir donné matière de peine à votre Révérence, mais je vous suis obligé de m'en avoir donné avis. Je voudrais être assez heureux pour y pouvoir remédier, ou bien pour lever vos difficultés ; mais comme je n'ose me permettre ni l'un ni l'autre et que, d'ailleurs, je ne puis ni ne dois laisser votre lettre sans réponse, je prie votre Révérence de trouver bon qu'en peu de mots je lui rende raison de ma conduite.
« J'ai toujours été persuadé que des religieux ne pèchent pas moins contre la modestie chrétienne et religieuse en attribuant à leur Ordre ce qui ne lui appartient pas qu'un particulier en s'arrogeant ce qui ne lui est pas dû. Car de prétendre que cette première attribution est permise en ce qu'on ne la rapporte pas directement à soi-même, mais à l'honneur commun de l'Ordre, il me semble que ce n'est qu'un prétexte spécieux pour pallier un peu la vanité.
« Je vous avoue, mon R. P., qu'encore que je sois sujet à beaucoup de vices, j'ai toujours eu de l'aversion pour celuici. Et c'est dans ce principe que j'ai été un peu scrupuleux à examiner les saints qui appartiennent véritablement à mon Ordre...
« Au reste, pour la continuation de l'ouvrage, je la mets entre les mains de la Providence. Je ne me suis pas engagé dans ce dessein ; on m'a fait l'honneur de m'y engager et j'en remettrai volontiers la continuation à un plus zélé et plus éclairé, si on trouve à propos que je me repose.
a Auparavant que de finir, je supplie très humblement votre Révérence, au nom de Dieu, de croire que je n'ai rien dit en tout ceci, à dessein de le choquer en quoi que ce soit.
« Je la remercie encore une fois de la grâce qu'elle m'a faite de me découvrir son cœur, et je la prie de croire que je suis avec tout le respect possible n
A elle seule cette polémique pourrait fournir matière à une
'gÔ DOM JEAN MABILLON
thèse de doctorat en Sorbonne. Après avoir dressé l'inventaire de toutes les pièces qui en renferment tous les détails, soit aux Archives Nationales, soit à la Bibliothèque Nationale, Dom Henry Leclercq ajoutera pour prévenir le candidat qu'elle tenterait :
« Le nombre et l'étendue des pièces seraient un sérieux obstacle à leur publication qui réclamerait un fort volume dans lequel il serait difficile de soutenir l'intérêt pour le lecteur. Pour s'en convaincre, il suffît presque de rappeler que cette polémique se prolongea durant dix années entières et qu'en plus des Mémoires, Réponses, Abrégés, il faudrait tenir compte de la correspondance des moines entre eux avec ses racontars, ses commérages, ses bavardages où se noient quelques renseignements utiles. »
Autant vaudrait écrire l'histoire du siège de Troie que celle de cette guerre qui dura de 1668 à 1677.
Quelle faute a donc été la sienne? Quel crime a-t-il commis ? Au nombre de ces saints du IV® siècle attribués par la tradition à l'Ordre Bénédictin, il en est une vingtaine dont l'attribution ne saurait être maintenue légitimement. Les éliminer, ce n'est point porter atteinte à l'honneur bénédictin ni diminuer l'Ordre devant l'opinion publique. Bien au contraire, l'Ordre se grandit par son respect de la vérité : « J'aime la paix, ne peut s'empêcher de s'écrier l'avocat du vrai, et je ne demande qu'à finir mes jours en repos. Que si mes écrits déplaisent tant à mes adversaires et s'ils les croient préjudiciables à l'Ordre comme ils le laissent entendre par écrit, ils me feront plaisir de me procurer le repos auquel j'aspire de tout mon cœur. »
« Vous voulez avoir, ajoutait-il, une histoire avérée de votre Ordre, dirait-on, et vous recevez sans choix et sans discernement tout ce qui vous plaît et tout ce qui vous est glorieux. C'est ruiner par ce moyen un des premiers principes de l'histoire qui est la sincérité. C'est ôter tout crédit à une
histoire dans le point qui est le plus tendre à un Ordre, c'est perdre un honneur et une gloire véritables pour s'en vouloir attribuer des imaginaires et qui n'ont point de solidité ni de fondement. Car, lorsqu'un homme d'esprit s'est une fois aperçu de ce ménagement, il perd toute créance lorsqu'il s'agit des avantages d'un Ordre parce qu'il est persuadé que l'on s'en attribue sans aucun discernement. »
L'affaire ne resta pas entre les mains des Supérieurs Majeurs. Elle fut portée devant le Chapitre général tenu à Saint-Benoît-sur-Loire par un adversaire non moins acharné, Dom Mège. Cette fois, c'était la tête de Mabillon qui était demandée. On allait jusqu'à réclamer que « défense à l'avenir lui fût faite d'écrire de tout ce qui regarde l'histoire de l'Ordre » et qu'il désavouât par écrit les volumes déjà parus des Acta Sanctorum « comme étant contre les intentions et les sentiments de la Congrégation ».
Pour sa justification, il dut produire un mémoire final. C'est du temps perdu que celui qu'il va ainsi employer à redire sous une forme à peine différente ce qu'il n'a cessé de dire au double nom de sa conscience d'historien et de sa conscience de religieux, un temps précieux digne d'un plus utile emploi. Il ne se défend que parce qu'il est mis en demeure de le faire.
Le préambule sufSt pour donner une idée de cette dignité :
« Je ne comprends pas pourquoi mes adversaires me pressent si fort de répondre aux écrits qu'ils font contre moi. Ils savent que je ne suis pas convaincu de leurs raisons, que si j'y réponds, ce sera pour les réfuter. Que si j'ai satisfait à ce que l'on pouvait désirer de moi en faisant imprimer moimême ce qu'ils avaient à dire contre mon sentiment. Qu'il n'y a qu'à moi que mon silence est désavantageux, puisque c'est un aveu tacite que je me sens contraint de céder à leurs raisons.
« D'ailleurs ils savent que je suis chargé d'un travail qui est assez pénible et laborieux, que j'ai assez de peine d'y suffire, que je n'ai point d'aide pour me soulager. Et qu'ainsi, de m'obliger à répondre, c'est m'engager dans un nouveau travail, c'est me détourner du principal, c'est m'engager dans des contestations qui ne finiront jamais, et qui ne feront que s'échauffer davantage par des réponses éternelles que l'on fera, que l'on exigera de moi.
« Mais enfin, à quoi aboutira tout cela? Prétend-on que la vérité s'éclaircira par ces écrits? Il n'y a guère d'apparence. Il n'est pas possible que la vérité soit éclaircie si on ne lit les originaux sans préoccupation, si on ne se forme une juste idée des véritables règles de l'histoire et si on ne fait l'application de l'un et de l'autre à ces contestations. Et on sait assez que tout le monde n'a pas le temps ni peut-être le talent de faire ces sortes de discussions.
« Voudra-t-on se ranger à mon sentiment si j'apporte de meilleures raisons ? On n'a garde d'y penser. Prétend-on me faire rétracter? Il sera facile pourvu qu'on me donne de bonnes raisons. Mais il en faut d'autres que celles que l'on a débitées jusqu'à présent et je suis assuré que l'on n'en pourra pas donner qui vaillent guère mieux.
c( Pour le faire court, tout cela ne va qu'à me faire tomber dans la confusion ou à me rendre de plus en plus odieux dans la congrégation. Car si je réponds faiblement, on prendra de là occasion de m'insulter. Si je réponds fortement, on me fera passer pour un homme entièrement opposé à l'honneur de l'Ordre. En un mot, toutes les réponses que je pourrai faire ne serviront qu'à rendre mon travail inutile dans la congrégation et désagréable à mes confrères, ce que l'on n'a déjà que trop fait par les discours que l'on a semés contre moi et contre ma conduite dans toute la congrégation. Que si ceux qui m'obligent à ces réponses veulent ou me lasser ou me faire quitter, il sera facile de les contenter. Ils ont
déjà fait le premier et il ne me faudra qu'un mot de mes supérieurs pour le second. »
Mabillon avait raison et il ne lui fut pas donné tort. Il n'eut ni à se rétracter, ni à déposer une plume qui faisait l'honneur et était la parure de la congrégation de Saint-Maur. Le Chapitre général, estimant que le silence est d'or pour les congrégations comme pour les individus, se contenta d'imposer un silence absolu aux partis adverses. Dom Mabillon, qui n'avait élevé la voix que pour se défendre, se tut naturellement. Dom Mège et Dom Bastide durent bien malgré eux en faire autant.
Le Supérieur général de la Congrégation de Saint-Maur, en faisant connaître au prévenu son acquittement, se fit un malin plaisir de joindre à son amicale lettre de félicitations les refrains d'un chansonnier bénédictin qui ne les avait pas signés. L'affaire se termina ainsi par une chanson. Il eût mieux valu qu'elle n'eût pas commencé si elle n'avait pas été pour Mabillon l'occasion de se montrer tel qu'il était dans sa droiture religieuse et scientifique.
« Ce moine vous dit en vers ce que je vous dis en prose, que les choses sont enfin terminées à votre avantage. Tous les PP. on témoigné être très satisfaits de votre conduite et font estime de vous. Jugez quelle part j'ai prise dans ces sentiments, puisque je suis tout à vous. Je crois qu'il n'est pas nécessaire que vous rendiez ces vers publics pour les raisons que vous pouvez croire, n Le secret est aujourd'hui levé.
I . Fameux Mabillon, dont les veilles Sont si fécondes en merveilles Qu'elles remplissent l'univers.
Ne t'offense pas si ma plume, Que je trempe dans l'amertume.
Venge ta prose par mes vers.
2. J'apprends que l'éclat de ta gloire A fait naître une bile noire
Qui s'allume dans les esprits, Et quelques gens à soutanes Osent, par d'injustes chicanes. Censurer tes doctes écrits.