‹ Un moine et un savant, Dom Jean Mabillon [microform]: religieux bénédictin de la Congrégation de Saint-MaurChapitre 21 sur 43 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Par les routes de France, d'Allemagne et d'Italie

DANS l'Europe entière au XVIP siècle les communications étaient difficiles. Les routes du temps n'avaient rien de commun avec nos routes d'aujourd'hui, même quand les ont défoncées les automobiles. Pour les parcourir, depuis qu'on avait à peu près renoncé au cheval et à la litière du moyen-âge, il fallait avoir recours à ces lourds carrosses, ancêtres de nos défuntes diligences dont à la moindre côte les attelages suaient, soufflaient, étaient rendus. On voyageait donc fort peu et seulement en cas d'absolue nécessité, les voyages étant d'autre part fort dispendieux et hors de la portée des bourses ordinaires.

Cependant, les savants étaient loin d'être sédentaires; ils étaient beaucoup moins sédentaires que leurs successeurs du XX® siècle retenus au gîte par l'impécuniosité plutôt que par l'incuriosité. On les rencontrait fréquemment en Allemagne, en Suisse, en Italie et ailleurs, partout où il y avait à glaner pour la science. Les Religieux ne faisaient pas exception. Au double point de vue de la facilité de leurs investigations comme des commodités de l'hospitalisation, ils jouissaient même de privilèges inconnus à leurs confrères laïques. Leurs

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hôtelleries c'étaient leurs monastères, ceux de leur ordre d'abord, ceux des autres ordres ensuite, les uns comme les autres leur étant chrétiennement, c'est-à-dire fraternellement, ouverts. D'encombrants bagages ils n'en avaient point. Un simple sac suffisait à chacun d'eux.

Les Mauristes, non point pour satisfaire une vaine curiosité, se soustraire momentanément à la monotonie de la vie monastique, sortaient assez souvent de leurs maisons quand une tâche importante exigeait leur présence au dehors, et Dom Mabillon n'est pas le seul d'entre eux qui ait été autorisé à faire des tournées scientifiques non seulement en France mais à l'étranger. La plus stricte économie était recommandée aux voyageurs.

Ce fut dans le très humble équipage de tous ses confrères que l'on vit Frère Jean Mabillon, accompagné ici de Frère Thierry Ruinart, là de Frère Michel Germain, faire des lieues et des lieues non seulement sur les routes de Flandre, d'Alsace, de Bourgogne, de Normandie, de la Touraine, de l'Anjou et de l'Orléanais, mais jusque sur les routes d'Allemagne, de Suisse et d'Italie. Ils seraient allés à Vienne et peutêtre même au delà si l'Allemagne avait été à ce moment moins hostile et surtout si les Turcs avaient été moins menaçants.

Les premiers voyages, ceux de Flandre, d'Alsace et des provinces françaises, furent entrepris pour la Congrégation de Saint-Maur et à ses frais ; les derniers au-delà des frontières du royaume, d'un côté jusqu'à Munich et Salzbourg, de l'autre jusqu'à Rome, furent effectués d'une façon ofiRcielle au nom de Sa Majesté et au compte du Trésor royal. Dans le courant du XVIIP siècle, jusqu'à la Révolution, ces pratiques se généraliseront. Il viendra même une heure où l'abbaye de Saint-Germain des Prés avec son bureau d'études et sa section d'érudits passera tout entière au service du Cabinet du Roi.

Aux érudits touristes le Trésor royal n'eut pas d'ailleurs à verser des sommes folles. Pour leur tournée italienne Mabillon et son associé Michel Germain, auquel se joignit sur place un troisième Bénédictin, reçurent en tout environ T 1270 livres, dont un peu plus de 6000 furent affectées à des achats de livres, d'estampes et de manuscrits pour la Bibliothèque du Roi ou pour celle de l'archevêque de Reims. Ils ne dépensèrent pour leur usage personnel que io58 livres chacun, soit environ 70 livres 5o sols par mois au cours d'un voyage de quinze mois.

Le grand érudit tenait minutieusement ses comptes, ainsi qu'une honnête cuisinière. Un de ses carnets nous a été conservé à la section des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale. Sous le titre : « Nos petites affaires », il y inscrit au jour le jour, côte à côte avec les acquisitions délivres rares, de manuscrits précieux et d'estampes à l'intention du Cabinet du roi ou de la bibliothèque de l'archevêque de Reims dont il est le mandataire, le prix d'une barbe, d'une tonsure monastique, des voiturins, des gondoles, sans oublier les pourboires qui font ouvrir bien des serrures.

De ses diverses expéditions à la conquête des parchemins soit au dedans, soit au dehors du royaume, Mabillon a laissé, naturellement en latin, de fort intéressantes relations complétées par sa propre correspondance et par celle de ses deux compagnons de route. Il tenait lui-même un journal sur lequel il inscrivait rapidement et saccinctement, pour se les remémorer plus tard, tous les détails de ses recherches, et ce sont ces recueils de notes qui au retour lui ont servi à composer son voyage en Allemagne (/ier Germanicum) et son voyage en Italie {Musœum Italianicum).

Ce ne sont pas les yeux pour voir qui lui font défaut. Des yeux il en a, et même il en a d'excellents et il sait fort bien s'en servir. L'art est si voisin de l'histoire et il se confond si souvent avec elle qu'il est difficile de toucher à celle-ci sans

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frôler celui-là. Mais ce n'est point pour contempler avec admiration les merveilles de l'architecture non plus que les beautés des paysages qu'il a été député hors de son monastère soit par la Congrégation, soit par le Roi, c'est pour faire des fouilles dans les Archives et les Bibliothèques. Érudît par fonction, il l'est encore par nature. Il ne faut donc point lui demander de ces impressions littéraires dont nous sommes si friands aujourd'hui et dont nous régalent les revues et après elles les maisons d'édition. Il n^est ni un André Ghevrillon, ni un Louis Bertrand, ni un André Bellessort, la mode n'étant pas pour lors à ce genre de littérature, sa mission s'y opposant et son caractère propre ne s'y prêtant pas plus que sa culture.

Ici ou là, en quelques lignes sobres et brèves, en haut ou en bas ou au milieu d'une foule de précisions techniques, il glissera une observation sur les choses et sur les gens qui se sont rencontrés sur son passage et sont tombés d'eux-mêmes, par hasard, dans le champ de sa vision. Ses contemporains n'y attacheront pas plus d'importance que lui-même. Érudits, ses lecteurs ne lui demandent pas autre chose que de l'érudition. C'est un érudit qui écrit pour des érudits, non pour des dames dans un salon ou pour des messieurs dans un hall de casino.

C'est ainsi qu'en Flandres, après avoir recopié l'épitaphe du tombeau de Jansénius, il ajoute, sans penser le moins du monde à nous aujourd'hui : « Le pays de Flandre est très beau, soit qu'on considère la fertilité et l'agrément naturel de la campagne, soit qu'on considère les villes qui sont très bien bâties et ornées. Les habitants sont d'un bon naturel, portés à la dévotion jusqu'à la superstition. Les églises et les monastères y sont magnifiques. »

Les Alpes, lorsqu'au sortir de Lyon il les apercevra pour la première fois, ne lui paraissent pas dignes de la même mention qu'un incunable, un cartulaire, un cérémoniaire ou

un évangéliaire rarissime, ce qui ne veut pas dire, du reste, qu'il soit resté en leur présence sans une certaine émotion instinctive.

Mais dans leur imprévu et leur étrangeté les incidents de la route qui n'ont pas échappé aux yeux ne sont pas non plus sortis de la mémoire.

« L'ascension du Mont-Cenis est rendue fort difficile par sa hauteur et par les neiges presque perpétuelles qui la couvrent comme toutes les âmes environnantes et enfin par les vents violents et glacés qui y soufflent la plupart du temps. « On trouve à Lanslebourg pour faire l'ascension du mont, et, sur le sommet, des mulets marrons, — c'est ainsi qu'on nomme les mulets — ; pour les descendre vers Novalice, seulement, ce sont les marrons que le cardinal Bentigolio appelle plaisamment des mulets humains. Ce sont les habitants du pays, qui, courant avec une vitesse et une hardiesse incroyables, portent sur leurs épaules les voyageurs assis dans une chaise à porteurs faite d'osier.

« Certes, c'est un singulier spectacle que de voir ces hommes nu-pieds et chargés d'un si lourd fardeau accomplir une ascension aussi ardue avec une telle rapidité qu'ils semblent plutôt voler que marcher. A la descente ils passent à côté de précipices abrupts sur des rochers glissants et en pente, fort dangereux, d'un pas si ferme que leurs pieds et leur démarche sont aussi assurés que s'ils marchaient sur une plaine bien égale.

« On se sert de traîneaux pour descendre la montagne lorsque la neige couvre le versant opposé. Au sommet il y a un lac assez grand, quelques cabanes et un hospice ainsi qu'un cimetière pour les voyageurs qui parfois, à demi morts de faim et de froid, s'affaissent et périssent. »

L'âme du vieux savant qu'est Mabillon a gardé l'ineffaçable empreinte du petit paysan qu'il avait été en ses jeunes années, et à la façon du laboureur quand il sort de son coin.

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il compare, partout où il passe, les procédés de culture, et les inégales richesses du sol, soit du fait de la terre plus ou moins généreuse, soit du fait des hommes plus ou moins laborieux.

C'est ainsi que la campagne de Rome apparaîtra au petit Bourguignon d'antan, toujours plus Bourguignon qu'il ne croit, comme un pays de désolation, de misère et de mort : « Miserabile spectaculum est, ne pourra-t-il s'empêcher de noter, videre illius loci oppidanos, cadaverosa omnes Jacie etiamjuvenes adolescentes et teneras puellas, haud dubio aeris contagio. »

Moins bref, son « socius n Dom Germain complétera cette impression :

« La campagne de Rome, et généralement presque tout le Latium, jusqu'à Capoue, nous dira-t-il de son côté, n'a rien de fort charmant. Il en faut peut-être excepter le large pavé de la voie Appia et quelques aspects sur la mer ou sur d'autres endroits bien distingués, mais les champs sont peu cultivés; on n'y voit presque point de villages.

« Les villes ne sont presque habitées que de paysans. Dans certains lieux comme Terracine les plus robustes même sont de la catégorie de Jonas. Il n'est pas jusqu'aux cheveux pendants des personnes de l'autre sexe, qui par le changement de couleur, donnent l'idée de la mort à ceux qui ont envie de les regarder. »

La terre prend une autre face à Capoue, mais Capoue est tellement la faim et la misère, qu'elle ne se ressent presque plus de son bon terroir.

Mais où sont les délices de Capoue, jadis fatales à l'armée d'Annibal?

En revanche, de Capoue à Naples, spectacle tout différent, un spectacle enchanteur et presque paradisiaque celui-là.

{( De Capoue à Naples, c'est comme un paradis ininterrompu où les arbres, les vignes, les prés et les champs se

succèdent. Là croissent les vignes dont on tire le vin appelé « Lacryma Christi », désignation frivole et messéante... w

« La campagne de Naples a un très grand rapport avec la Lombardie. La terre, les arbres, les bestiaux y produisent abondamment toutes les commodités et même les délices de la vie. J'ai vu dans le chemin de deux heures plus de quinze cents buffles paître dans les champs. »

« Après avoir traversé la rivière de l'Arbarine, écrira-t-il, nous gravîmes les Alpes, et par des chemins impraticables, en passant par-dessus des montagnes abruptes, nous arrivâmes enfin le troisième jour après la Pentecôte à la Chartreuse des Portes. Le prieur nous reçut fort bien. Nous fûmes étonnés de l'horreur de ce lieu si resserré entre des gorges de montagnes si étroites qu'il n'y a pas la place pour le laboureur de semer du blé, ni pour le vigneron de planter la vigne. »

La Normandie est la terre privilégiée des abbayes. Sur son sol religieux elles y ont poussé partout comme les pommiers. C'est à Rouen l'abbaye de Saint-Ouen, et, non loin de Rouen, celle de Jumièges ; à Gaen celle de Saint-Étienne, fondation de Guillaume le Conquérant; dans le voisinage de Coutances, celles de Lessay, de Hambye et de Cerisy ; à la limite de la terre normande et de la terre bretonne, c'est enfin celle du Mont Saint-Michel. Dom Mabillon les visita avec Dom Ruinart, mais il n'avait pas encore eu l'idée de rédiger des carnets et il ne nous reste rien de ses impressions non plus que de ses découvertes. Il faut d'autant plus le regretter que là où s'élevaient encore intacts de magnifiques monuments, il n'y a plus à présent, comme à Hambye, à Jumièges et à Cerisy, que des ruines.

De 1696 à 1761, durant cinq années consécutives, malgré la vieillesse qui avance à grands pas, la lassitude qui se fait de plus en plus sentir, les infirmités qui deviennent menaçantes, toujours animé de la même ardeur, Mabillon ne

recule devant aucun déplacement. En 1696 on le voit en Alsace et en Lorraine, en 1698 en Champagne, en 1700 pour la seconde fois en Normandie, en 1701 à Saint-Benoît-sur- Loire efc à Glervaux. Son voyage à Glervaux sera pour lui, en même temps que sa dernière tournée scientifique, un ultime pèlerinage où le cœur n'éprouvera pas de moindres joies que l'esprit.

Toutes ces excursions se ressemblent. Une seule, l'excursion en Alsace et en Lorraine, se distingue des autres. Son fidèle associé Dom Thierry Ruinart en a esquissé dans des pages très vivantes de son lier Lotharingicum des scènes des plus intéressantes. En Alsace et particulièrement à Strasbourg, les voyageurs ne sont plus dans une province catholique mais dans une province protestante. Appliquée partout ailleurs avec la dernière rigueur, la Révocation de l'Édit de Nantes reste lettre morte sur la terre alsacienne. Dans la capitale de ce vieux pays Mabillon entre en relations régulières, à la fois des plus correctes et des plus amicales de part et d'autre, non seulement avec des savants protestants mais avec des pasteurs réformés. Il fait même plus. Il assiste du haut d'une petite tribune où il est bien en vue avec sa robe à un office luthérien dans la plus grande église. De même, en Lorraine, il se rendra à la synagogue sans que les fils d'Israël s'inquiètent plus de sa présence que lui des rites de leurs cérémonies.

Voici ce qu'il vit à Toul et ce qu'il nous fait voir après lui.

« La synagogue, nous apprend-on, est un édifice oblong au milieu duquel est la tribune entourée de grilles, à laquelle on monte par quelques degrés. Là se tiennent les lévites, et si quelqu'un des gentils assiste à la cérémonie on l'y fait entrer également. Aucune image ni peinte ni sculptée n'est aperçue dans la salle, mais dans la partie la plus élevée est Farmoire où sont conservés les Livres saints, couverts d'une couverture fort épaisse et brodée d'or et d'argent. Des grilles

entourent cette armoire afin que personne n'en puisse approcher de trop près.

« On voit aussi le chandelier à sept branches, comme la loi le prescrit; mais les lampes pendent du plafond et elles répandent une odeur si forte qu'on a grand peine à la supporter longtemps. Les femmes sont entièrement séparées des hommes. Si quelques-unes, à cause des prescriptions de la Loi, n'osent entrer, elles prient hors de l'enceinte du lieu sous le porche. Mais toutes sont revêtues de vêtements magnifiques, ainsi que les hommes qui, outre les habits ordinaires, ont sur la tête des bonnets dune forme antique, avec des capes entièrement semblables à nos pluvials, mais ils ont des capuchons par-dessus lesdits bonnets. Tous sont assis sur des escabeaux dont le lieu est rempli, chacun tenant son livre à la main, d'où ils chantent parfois quelques passages, mais il ne se dit rien en ce lieu qui ne soit en hébreu.

« Tantôt le prêtre, orné des vêtements prescrits, lit quelque chose, tantôt c'est un autre qui est soit lévite, soit certainement de la race sacerdotale. La loi est lue non pas dans les livres mais dans les rouleaux. Lorsqu'ils chantent ils se prennent les oreilles avec les mains et font trembler leur voix, bien plus, leur corps tout entier d'une façon affreuse. Puis on met aux enchères l'honneur de reporter les manuscrits de la Loi. Celui qui a acheté cet honneur à un plus haut prix a le droit de rapporter les manuscrits en faisant le tour de la synagogue. »

C'était chez lui une passion de tout voir pour tout comprendre, et le présent lui servait à éclairer le passé. Bossuet et lui n'ont-ils pas échangé des lettres au sujet de la question de la « coupe », c'est-à-dire de la communion sous les deux espèces dont l'adoption paraissait à l'évêque de Meaux de nature à favoriser un rapprochement entre catholiques et réformés? Or justement à Strasbourg il avait pu assister à la Cène ainsi pratiquée.

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Mais les deux événements qui dominent toute la vie itinérante de Mabillon, ceux qui pour ses contemporains présentaient en grand intérêt et à près de deux siècles et demi de distance, en présentent un plus grand encore pour nousmêmes, ce sont les deux voyages de i68a en Allemagne et de i685-i686 en Italie.

Sur la présentation de Colbert, Mabillon a été agréé par Louis XIV pour rechercher en Allemagne les documents intéressant la science française, et cet agrément lui a été renouvelé ensuite sous la même forme pour procéder en Italie à la même opération. Chemin faisant, il acquerra en même temps pour la Bibliothèque du Roi, notre Bibliothèque Nationale d'aujourd'hui, les livres imprimés, manuscrits et estampes propres à l'enrichir. Les crédits nécessaires seront prélevés sur le Trésor royal. Les ambassadeurs et représentants de Sa Majesté à un titre ou à un autre seront avertis. Ailleurs, là où ils feront défaut, des lettres de recommandation des plus hauts personnages laïques ou ecclésiastiques l'accréditeront.

L'humble moine de Saint-Germain des Prés devient ainsi un véritable légat de Sa Majesté le roi de France et sur sa personne rejaillit tout le prestige du souverain dont il est le mandataire, le premier souverain du monde à l'époque. A ce prestige impersonnel il n'en ajoute pas moins un autre, personnel celui-là, et peut-être plus élevé encore. Il est l'auteur du De re Diplomatica, de cette admirable Diplomatique dont dans l'Europe entière pas un savant digne de ce nom n'ignore le titre et que beaucoup ont lu. Là où comme sur la terre allemande le Français n'aurait probablement pas passé, parce qu'il partage l'aversion dont est l'objet son roi, l'érudit passera et sera bien accueilli à peu près partout. Dans notre siècle où régnent dans toutes les parties du monde les ténors en renom, les virtuoses de la raquette, les vedettes du cinéma, les triomphateurs du ring, quel exemple de voir

régner à leur place au temps de Louis XIV, au seul nom de la science historique, un fils de saint Benoît!

Jetés du jour au lendemain dans un milieu inconnu dont ils ignoraient tout jusqu'à la langue, Mabillon et son compagnon Michel Germain allaient pénétrer dans un moment des moins favorables. La récente prise de Strasbourg alarmait l'Allemagne et une armée ottomane était aux portes de Vienne. L'auberge devait souvent remplacer le monastère. Oïi pouvait y faire des observations, mais on ne devait pas s'y sentir toujours parfaitement à l'aise.

« Nous commençâmes, lit-on dans l'Iter Germanicum, à fouler le sol germanique, disant adieu pour trois mois environ à nos mœurs et à notre langue maternelle et devant nous habituer aux usages d'Allemagne et de Suisse dont voici les principaux traits.

« Lorsqu'on arrive dans une auberge, l'hôte et l'hôtesse tendant la main droite aux nouveaux venus vous assurent de la joie qu'ils ont de vous voir arriver. Puis, il faut traverser une salle où il y a une si grande quantité de mouches pendant l'été à cause du poêle où elles se cachent l'hiver, qu'il est nécessaire de les chasser à coups de fouet. L'odeur nauséabonde du tabac n'est pas moins désagréable.

« Là, on vous sert une nourriture qui déplaît plus souvent qu'elle ne plaît. Le pain est mauvais, noir et plein de son. Les mets sont suivant la coutume du pays remplis de poivre et d'autres épices de ce genre. La forme des lits est odieuse aux Français. Ils sont plus courts que le corps, remplis d'une foule de coussins si bien que l'on y est plus assis que couché. Ce qui les garnit n'est pas plus commode puisque même dans l'été, au lieu d'une légère couverture, il faut supporter un lourd édredon rempli de plumes. Pour le reste, tout est brillant et assez propre.

« Dans toutes les salles catholiques on voit un crucifix placé en vue à la place d'honneur. Au-dessus des portes d'en-

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trée des maisons et de celles des chambres à coucher est fixé un écriteau où « un esprit sain et chaste, la gloire de Dieu et l'affranchissement de la patrie sont demandés à Dieu ainsi que l'intercession de sainte Agathe qui est leur patronne contre l'incendie ». « Lorsqu'on s'en va, l'hôte qui sert les arrivants vous montre vos dépenses inscrites à la craie sur la tablette; puis, en les repassant l'une après l'autre, à demi voix il en fait l'addition dont il ne pourrait pas impunément s'écarter de la moindre chose, tant est grande la bonne foi et l'honnêteté de cette nation. La coutume est de souhaiter bon voyage à ceux qui s'en vont pour l'amour de saint Jean. »

L'accueil est des plus variables. En Bavière un moine bibliothécaire, obligé de quitter la table du réfectoire pour nous ouvrir les armoires de sa bibliothèque, jette feu et flammes contre les Français, et, quand ses visiteurs se retirent, leur ferme derrière le dos les portes avec violence : « Ce ne fut pas sans honte, dit avec une pointe d'humour Mabillon, que les Muses plus humaines entendirent ce fracas dans leur paisible demeure. » Un autre bibliothécaire leur interdit l'entrée de sa cité des livres.

En revanche, à Willingen, l'abbé se montre des plus fraternels. A l'heure du départ, il glisse dans la main des voyageurs un petit sac bien garni de monnaie, les embrasse et leur donne un guide sûr et expérimenté pour les diriger à travers la Forêt-Noire.

Salzbourg est le siège d'un évêché, et à la tête de cet évêché est placé un prince germanique, le prince-évêque Guillaume de Furstenberg. Il reçoit princièrement les hôtes que lui envoie saint Benoît. C'était l'usage alors en Allemagne comme en France de faire jouer des pièces de théâtre par les élèves des collèges. Les jeunes Salzbourgeois jouèrent à Fintention des Français un drame tiré de l'histoire de Nabuchodonosor. Toute la noblesse du pays était accourue. La pièce

était longue. Bien ou mal interprétée, elle était du temps perdu.

Le prélat possédait à la campagne dans le voisinage une demeure où l'on est fort bien dans un site des plus coquets, à condition de n'avoir rien d'autre à faire qu'à promener ses yeux sur le paysage alpestre : « La vallée est étroite, fertile et non dépourvue d'agrément entourée qu'elle est de neiges éternelles. Le palais du prince est très simple, les jardins sont très beaux, ornés de fleurs, d'arbustes, de ruisseaux et de cascades. Il y a des lacs qui sont remplis de poissons délicieux, des oiseaux de mille espèces, enfin des grottes creuses incrustées de diverses pierres et de coquillages. Enfin, que n'y a-t-il pour l'agrément et pour l'utilité? »

A ce petit paradis, Dom Mabillon, malgré tous ces charmes réunis, en préférait un autre, celui de la bibliothèque de l'abbaye.

Les savants leur firent oublier un peu partout les mauvais procédés des policiers de Constance qui les prirent pour des espions, et les obligèrent à quitter par prudence cette ville inhospitalière sans leur laisser le temps de jeter sur elle un regard.

N'étaient la bibliothèque et Je chartrier de son monastère, Mûri, non loin de Baden, ne vaudrait pas l'honneur d'une halte. Mais qui s'intéresse aux us et coutumes des lieux y remarque au passage une petite institution de police locale préventive digne d'une note.

« C'est à Mûri que l'étranger au pays remarque pour la première fois cette coutume. Un des serviteurs parcourt la nuit tous les bâtiments dans la crainte d'un incendie, et à chaque heure depuis le couvre-feu (c'est-à-dire des 8 heures en hiver et 9 en été) il crie quelques mots à divers endroits afin de prouver qu'il est bien éveillé,

« Écoutez, crie-t-il à 9 heures en été, ce que je vais dire :

Voici 9 heures qui sonnent ; éteignez les lumières et le feu, afin que Dieu vous protège ainsi que Marie.

« Aux heures suivantes, il annonce celle qui vient de sonner. Cet usage vient, comme je l'ai dit, du danger des incendies qui est très grand dans cette partie de l'Allemagne parce que tout y est fait avec du bois de sapin, tellement que même il y a la plupart du temps des planches de sapin sur les toits au lieu de tuiles. »

Et comme l'érudition ne perd jamais ses droits pour un érudit, sa mémoire impeccable où les souvenirs sont rangés comme les liasses dans un de nos modernes dépôts d'archives, un alinéa du De Ger mania de Tacite se présente sur-lechamp de lui-même à son esprit. Tacite, avant lui, avait fait une observation identique au sujet de l'emploi du sapin partout, même pour les routes et les ponts.

Saint-Gall, après la traversée du lac de Zurich sur un pont d'une incroyable hardiesse avec son arche unique, réserve les splendeurs opulentes de sa célèbre abbaye. La ville ellemême ne manque pas d'originalité non plus que de beauté au fond de son étroite vallée. La petite cité helvétique et son monastère forment bien deux cités distinctes. Un mur les sépare et elles ont chacune leur porte d'entrée.

Le voyage en Allemagne n'avait pas duré plus de trois mois. Le voyage en Italie entrepris toujours aux mêmes fins ne dura pas moins de quinze mois, d'avril i685 à juillet 1686. Ce fut pour Mabillon une véritable tournée triomphale dont eut sa part le fidèle Michel Germain encore désigné pour l'accompagner.

Le Pape et le Roi de France étaient alors en difficultés diplomatiques, dans une sorte d'état de guerre provoqué par la grave question de l'Église Gallicane. On pouvait s'attendre tout au moins à de la mauvaise grâce de la part des grands dignitaires du Vatican et de leur entourage comme ailleurs de la part des différents prélats de la péninsule. Il n'en fut rien.

Partout où il passa, le prince des érudits fut traité comme un prince du sang par les cardinaux, les évêques et archevêques, et de la même manière par les grands seigneurs et chefs de principautés. Il lui fallut, pour se soustraire aux ovations, aux prévenances, aux invitations dont il était partout l'objet, avoir recours à des subterfuges, arrivant dès le matin alors qu'on l'attendait le soir ou le soir alors qu'on l'attendait le matin. Si le Pape ne lui donna pas audience, c'est qu'il était malade, mais il ne lui ménagea pas les témoignages de sympathie et d'estime. Il le fit même désigner comme membre de la Congrégation de l'Index.

Mabillon et Michel Germain auraient sans doute voulu travailler dans une paix comparable à celle de la bibliothèque de Saint-Germain des Prés. Ils ne le purent pas. Il leur fallut partager leurs journées entre les séances aux dépôts de livres et de manuscrits et les dîners officiels, les visites de cérémonie, les excursions d'art ou les promenades d'agrément. Si les dîners et les visites leur furent plutôt à charge, il n'en fut pas de même des voyages archéologiques. Ni Florence, ni Milan, ni Gênes, ni Pise, ni Padoue, ni Yenise, ne les laissèrent insensibles et, par-dessus tout, Rome les plongea dans l'enthousiasme avec ses monuments de tout genre, ceux de la vieille Rome des Césars et de la jeune Rome des Papes.

Mais ils gardèrent pour eux leurs impressions.

« Que pourrions-nous dire sur l'Italie, lit-on en tête du Musœum Italianicam, que mille auteurs avant nous, aussi bien anciens que modernes, n'aient déjà relaté ou que les écrivains de voyages ou même les simples pèlerins n'aient mille fois décrit? Il n'y a pas en Italie, je ne dis pas de pays ou de ville, mais même de villa tant soit peu remarquable qui n'ait son auteur ou son héros. Bien plus, on ne pourrait peut-être pas trouver une pierre qui soit sans son interprète. »

Le travail abonde. Ce qui manque ce sont les travailleurs.

Le « farniente », cet aimable pseudonyme de la paresse, sert à désigner d'une façon pudique et discrète une maladie toute italienne et par conséquent romaine parce qu'italienne. Fils de l'épicurisme, d'un épicurisme qui sait également se contenter de peu et presque de rien quand il est pauvre, il sait également s'accommoder de la fortune quand il est riche. Dom Jean et Dom Michel, qui n'en ont jamais été et n'en seront jamais atteints, n'en comprennent point les douceurs, et si le premier se tait, le second ne résiste pas au besoin de faire connaître à ses amis, et à nous après eux, ses sentiments qu'il ne dissimulait même pas dans une piquante ironie aux lazzarone ecclésiastiques.

« Les principales difficultés qui se rencontrent dans chaque siècle sur l'histoire et la tradition de l'Église auraient bien de quoi faire exercer messieurs vos virtuosi, s'ils avaient le goût tourné à savoir à fond la religion et la doctrine de l'Église, comme nous autres Français en faisons nos délices et le capital de nos applications.

« Vos grands génies rendraient un grand service à l'Église et se rendraient ainsi vénérables à toute la terre, s'ils pouvaient se captiver depuis Fâge de quinze ou seize ans jusqu'à soixante pour approfondir ces matières, tandis que vos messieurs, payés la plupart pour cela, c'est-à-dire revêtus de gros bénéfices, songent à tout autre chose qu'à soutenir par ces armes fortes les intérêts de leur mère qui les a rendus si grands et si illustres.

« Mais cet avis porte avec soi de la peine, peu d'avantage temporel, et la privation des plaisirs de cette chose difficile à persuader à bien des gens... Peu de biens, si on ne peut en avoir beaucoup, mais jouir de ce bien et vivre sans s'incommoder en prenant toutes ses aises, voilà le génie du pays.

« Un habile homme est celui qui, comme disait il y a quelque temps un cardinal, sa camminare. Je ne sais ni la

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théologie, ni l'histoire ecclésiastique, mais je sais vivre à la eo»r. »

Les cardinaux donnant ce noble exemple, les humbles moines ne pouvaient pas manquer de leur côté de le suivre dans la mesure de leurs moyens en une ardente émulation. « Ainsi, c'est toujours Dom Michel qui commet ces indiscrétions, les religieux du Mont-Cassin qui possèdent 5o.ooo livres en bourse en font usage pour avancer dans les charges et pour beaucoup d'autres choses encore qu'on n'ose pas marquer. »

Voici des faits :

Un procureur de cette congrégation dépensait en dix-huit mois plus de dix mille écus de dîners, et les généraux, en sortant de charge, emportaient de quoi bâtir des monastères enchantés.

En beaucoup d'endroits les moines disaient matines avant souper, portaient des bas de soie, mangeaient gras, sortaient seuls.

Quant au peuple, il se divertissait lui aussi de son mieux, et certaines fêtes, comme la fête de Saint- Antoine, le 17 janvier, prenaient un petit air carnavalesque : « Vive saint Antoine! La procession des chevaux, des ânes et des mulets qui vont tous, sans exception, recevoir de l'eau bénite le jour de la fête, vaut plus de mille écus. Tout Rome s'empresse d'aller voir cette cérémonie. Les bêtes chevalines, ornées de rubans, passent en revue devant un Révérend Père qui est en surplis et en étole. Il leur donne de l'eau bénite, et celui qui les mène laisse un cierge ou de l'argent, ou du fromage. »

La reine Christine de Suède était une grande voyageuse. Elle aimait à se promener par toute l'Europe, de capitale en capitale, pour voir le monde et sans doute aussi pour faire en cours de route provision de pensées philosophiques, car, en même temps qu'une reine, c'était une savante et une

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philosophe. Ce fut elle qui fit venir auprès d'elle Descartes, lui demanda des leçons de mathématiques, de physique et de métaphysique dès l'aurore et sous le glacial climat de Stockolm et fut ainsi la cause de sa mort prématurée.

En août i685, elle était à Rome, et Dom Mabillon y était aussi au même moment. Bien qu'elle fût protestante, il pensa que le De re liturgica l'intéresserait puisqu'elle s'intéressait à tout. Accompagné de Dom Michel, il s'empressa donc d'aller, son livre à la main, déposer aux pieds de la souveraine ses hommages avec ceux de la congrégation de Saint- Maur. Sur la feuille de garde avait été inscrite une dédicace à la « Sérénissime » personne. Plus familiarisé avec les formules de la diplomatique du moyen âge qu'avec celle de la Cour du Nord, Dom Jean avait cru lui décerner ainsi une irréprochable dédicace protocolaire. Hélas ! il s'était — une fois n'est pas coutume — il s'était trompé. La princesse était impotens parce que quelque peu barbare. Elle entra en présence même des deux bénédictins dans une de ces grandes colères dont elle était coutumière : « Mon nom est Christine, s'écria-t-elle. Puisque je suis reine, je ne veux pas déroger à ma dignité. Mon nom seul fait mon éloge. N'y retournez plus. )) Elle se calma. Les relations ne furent pas rompues. Plus d'une fois il fut question d'elle dans la correspondance avec les confrères de Saint-Germain des Prés où l'on vantait son esprit et sa parfaite connaissance de la langue française, sans oublier ses exploits dignes de Pierre le Grand, comme lorsqu'elle faisait bâtonner les gens du pape et envoyait à Molinos prisonnier du Saint-Olffice de somptueux festins.

Si amicales étaient devenues les relations que la bibliothèque de la souveraine s'ouvrit toute grande aux deux érudits. Nulle autre à Rome ne leur fut plus hospitalière et d'aucune autre ils ne rapportèrent un plus riche butin. Elle ne renfermait pas moins de deux mille cent quatre-vingt-cinq ouvrages de l'antiquité. Le bibliothécaire est digne de la bibliothè-

que. C'est un écrivain renommé et c'est de plus un homme charmant, d'une exquise urbanité et d'une infinie modestie, qui ne sait rien refuser et laisse à puiser à pleines mains dans ses trésors.

Venise ne pouvait manquer, par son originale beauté, de fixer sur elle les yeux de Mabillon, et contrairement à son habitude, en raison de cette originalité, il lui consacre une description de deux grandes pages. Elle mérite sa renommée. On ne voit partout que palais. On en a construit au milieu des lagunes, tous plus remarquables les uns que les autres. Séparés par des méandres d'eau, ils ont pour rues des canaux et sur ces canaux circulent quatorze mille gondoles. Ce n'est pas trop, tant sont nombreux les habitants, auxquels s'ajoutent une foule d'étrangers. Les ponts ne se comptent pas. L'un d'eux, celui qui passe au-dessus du grand canal, le pont du Rialto est formé d'une arche unique entièrement en marbre. Dans cette cité lacustre, on entre à toute heure comme l'on veut et l'on en sort de même comme on veut. Complète est la liberté des citoyens, et il règne entre eux une telle égalité qu'on ne distingue pas les nobles et les plébéiens.

Les églises et parmi elles l'église Saint-Marc, avec ses cinq dômes en forme de croix et ses toits de plomb, dépasse toutes les autres par la magnificence de sa décoration. Ses murs sont d'un marbre précieux, ses portes de bronze. Il n'est pas jusqu'aux mosaïques des murs qui ne soient rehaussées d'incrustations. Rien n'est oublié, ni les autels, ni les vases sacrés. Et presque toujours- est rappelée l'origine de chaque merveille, car chacune d'elles a une histoire et cette histoire doit être au moins résumée.

La cérémonie annuelle du mariage du Doge avec l'Adriatique n'est naturellement pas passée sous silence. Revêtu de tous les insignes et ornements de sa suprême dignité, cet illustre personnage sort de son palais sur un navire doré

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qui s'appelle le Bucentaure. Il est entouré des membres du Sénat tout de pourpre vêtus. Il est suivi par le Patriarche sur un navire plus petit et moins somptueux, et son clergé lui fait cortège. Une foule de barques de tout genre composent une véritable flottille.

Voici l'union de la République vénitienne avec la mer qui s'accomplit. Le Doge ôte un anneau d'or qu'il porte au doigt et, d'un geste rituel, il le lance dans les flots, avec cette phrase comme liturgique : « Sponsamus te. Mare nostrum, in signum veri et perpetui dominii. » Le cortège nautique revient au rivage. Il se dirige vers l'église Saint-Nicolas, et au milieu de ses moines l'abbé achève religieusement ces justes noces. Comme toutes les noces, elles sont closes par un festin dans le palais du Doge.

Cette narration serait incomplète sans une brève mais précise explication sur l'étymologie de ce nom de Bucentaure — donné fréquemment par les Romains à des navires de grandes dimensions. Ne lit-on pas quelque part dans Virgile : u Centauro invehitur magna » ?

Naples est une enchanteresse, une véritable Gircé. Mabillon lui-même n'échappe pas à ses enchantements de l'air, de la terre et des eaux. On dirait un morceau du ciel tombé sur notre sol. « Fragmentum cœli delapsum in terram. )) Incomparable est son site. Tout ne respire partout que le plaisir et tout tend au charme des yeux. Ces champs mêmes qui s'étendent à vos pieds sont un morceau de la voûte azurée. Et que dire de la mer avec ses rivages? Que dire de son climat, de son perpétuel printemps que n'interrompent ni les inclémences du froid, ni les violences de la chaleur? On croirait qu'il n'existe quune saison et que cette saison c'est un printemps qui est un automne ou un automne qui est un printemps. Ce sont bien ses propres sensations qu'exprime ainsi, en une prose presque lyrique, Dom Jean, mais, pour les exprimer, il s'appuie sur les

témoignages du Célestin Guichardin, préfet général des Célestins, et, comme les vers du chantre des Géorgiques ne sortent pas de sa mémoire, il invoque aussi l'autorité supérieure de Virgile :

Ver ibi perpetuum atque alienis mensibus aestas.

S'il ne surpasse pas la nature, l'art s'efforce d'égaler la nature et il y réussit. A Naples sont rassemblées en effet des merveilles sans nombre, sans cesse accrues par le commerce de terre et de mer. Naples aurait surpassé Rome en richesses de toute nature si Rome avait été à la place de Naples.

Dans les entr'actes des réceptions inévitables, un rude labeur, mais un labeur pour lui plein d'attrait au point qu'il ne sentait même pas la fatigue, ou plutôt qu'elle n'était pas capable de l'arrêter, attendait ce triomphateur malgré lui. A Lucques, on lui a ouvert la bibliothèque de la cathédrale, fermée à tout le monde.

« Il y avait là, écrira Michel Germain, environ trois cents manuscrits que j'ai tous tenus et feuilletés en buvant étrangement de la poussière. Tous nos messieurs qui nous regardaient faire ne nous considéraient pas autrement que comme des soldats français qui montent à l'assaut. En effet, il y faisait chaud et l'on me prenait quasi pour un Cordelier, tant nos habits étaient gris de poussière. »

A Gamaldoli, Dom Jean, au témoignage de Dom Michel, avait même failli rester sur le champ de bataille : « Dom Jean est tout usé, relate son brave compagnon à un confrère de Saint-Germain des Prés. Sans un secours particulier, il aurait dû crever. J'étais aussi bien bas... Mais que faire au milieu de tant de besogne? Nous en rapportons plus d'une main de papier écrit sur des manuscrits. »

Il faudrait parfois des portefaix pour soulever les lourds manuscrits enchaînés aux armoires comme des forçats, et

c'est à cette besogne de docker que doit se livrer entre deux copies le docte bénédictin. Dom Michel Germain doit en faire autant, mais il est plus jeune et il est plus vigoureux. Il a pitié de son vieux compagnon, tout en souriant.

« Quand j'entends Dom Jean, écrira-t-il, remuer les chaînes qui captivent les manuscrits de Saint-Laurent, des Cordeliers, je songe à la bouchère d'Amiens qu'on dit faire son Purgatoire dans une rue de cette ville et y traîner quantité de chaînes sur son dos, si pourtant les morts ont des dos avant la résurrection. Il en a les mains toutes honnies et les miennes ont plus de quinze endroits de l'infirmité causée par les cuivres piquants et hors de leurs places qui défendent les livres manuscrits. Huit jours guériront tout cela qui passe pour revenir. »

Les trouvailles sensationnelles ne sont pas rares, mais il convient de ne pas les publier à son de trompe, ni en France pour ne pas exciter la jalousie des confrères, ni en Italie pour ne pas éveiller l'attention publique outre mesure, faire croire à des rapts et amener à traiter en cambrioleurs d'honnêtes bénédictins.

Un certain manuscrit d'Arone renferme le texte de l'Imitation de Jésus-Christ, et l'on est en train de négocier pour s'en assurer la propriété. Ce sont des négociations infinies qui traînent en longueur. Mabillon recommande le silence à Paris : « Un éclat réveillerait le chat qui dort. »

Et Dom Germain, également partisan du silence prudent de Gonrart, d'ajouter au sujet d'un retour à Venise :

« Ce n'est pas pour voir les gondoles que nous retournerons à Venise. Nous gardons le secret. Tout en va mieux et les gens sages en doivent bien conclure... Je n'ose marquer le détail de nos copies, tant parce qu'on souhaite en France qu'elles soient secrètes que parce qu'on témoigne de l'avidité pour en entendre parler, à quoi nous ne pouvons trouver de meilleur expédient que de n'en rien dire à personne. »

La science historique retira de cette excursion sans précédent des bénéfices sans égaux. Les deux Bénédictins, partout où ils avaient passé, avaient acheté pour le compte du roi de France tout ce qui avait une valeur et qu'on avait bien voulu leur céder et ils en avaient fait en cours de route l'expédition. Ils avaient pris en outre, dans un grand nombre de monastères, une foule de copies de pièces sur l'antiquité tant païenne que chrétienne, ainsi que des notes analytiques rédigées sur place : « Ils revinrent, dit Dom Ruinart dans sa biographie de Mabilion, comme chargés des dépouilles de l'antique Italie. »

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