‹ Un moine et un savant, Dom Jean Mabillon [microform]: religieux bénédictin de la Congrégation de Saint-MaurChapitre 24 sur 43 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La bataille entre Fabbé de Rancé et Dom Mabillon au sujet des études monastiques

L'abbé de Rancé, avec cette ardeur de tempérament qui lui était propre, cette exaltation de néophyte qui ajoutait encore à l'ardeur naturelle de son tempérament, avait réformé le monastère de Notre-Dame de la Trappe dont il était devenu l'abbé régulier après en avoir été l'abbé commendataire. Il y avait introduit un ascétisme tel qu'on n'en voyait nulle part ailleurs un autre qui l'égalât ou même en approchât. Pour réparer ses propres erreurs passées et faire réparer à ceux qui venaient se joindre à lui les erreurs qui pourraient être les leurs, il s'était imposé et leur avait imposé un régime d'austérités surhumain au point d'être ou tout au moins de paraître inhumain.

Ce régime, il ne l'avait pas personnellement inventé. Il l'avait emprunté à ces solitaires qui aux premiers siècles du Christianisme s'isolaient au milieu des déserts, passaient leurs jours et leurs nuits sur des colonnes, se martyrisaient eux-mêmes avec une cruauté semblable à celle des persécuteurs des chrétiens. L'âge d'or du monachisme n'est pas ailleurs que dans cet âge où tout ce qui était rigueur, dureté, devenait douceur et volupté. Expier, c'est le devoir primor-

dial du moine. Quand il n'expie pas ses propres fautes, il expie celles des autres hommes. L'expiation pour lui ne finit qu'avec la vie. C'est Dieu seul qui y met lui-même un terme en le rappelant à lui le jour où il lui plaît.

Tels étaient les principes de l'abbé de Rancé. Mais il ne se contentait pas de les adopter. Il les appliquait selon une méthode à lui propre et il avait ainsi fait de la Trappe un monastère absolument à part qui, objet d'admiration pour les uns, de critique pour les autres, était en même temps pour tous un objet d'étonnement. Les privations, les macérations étaient portées aux dernières limites de la résistance des forces humaines. Les malades eux-mêmes n'étaient pas mieux traités que ceux qui se portaient bien. Le jour comme la nuit, un éternel silence comparable à celui des cimetières régnait à l'abbaye. On curait des fossés nauséabonds. On vidait des étangs aux eaux stagnantes pestilentielles. On transportait des blocs de pierre comme des maçons. On défrichait des taillis. On abattait des arbres.

En dehors de ces travaux purement manuels, d'autant plus imposés qu'ils étaient plus durs et plus rebutants, le Trappiste ne connaissait que les oraisons, les méditations, les psalmodies, tous les exercices de la vie contemplative. Quelles que fussent et son origine, et sa culture personnelle, et ses aptitudes intellectuelles, tous les genres d'études lui étaient interdits, les études d'un caractère religieux aussi bien que les études d'un caractère plus profane.

Mais ce n'était pas assez pour l'abbé de Rancé d'avoir ainsi transformé le monastère dont il était le chef. Son ambition était plus haute. Cette transformation qu'il avait introduite chez lui, il voulait également l'introduire chez les autres. Véritable Napoléon des moines, il prétendait conquérir tous les monastères en faisant de chacun d'eux une Trappe et de leurs hôtes autant de Trappistes. Il n'avait pas réussi à faire adopter ses projets. Cette Super-Observance, qu'il se propo-

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sait d'élever non seulement au-dessus de la Commune Observance mais au-dessus même de la Stricte Observance jugée trop rigide à l'époque par un grand nombre d'établissements monastiques, avait été repoussée en France, et elle n'avait pas été mieux accueillie à Rome par le Vatican qui lui avait laissé uniquement la facalté d'opérer à sa guise dans son propre domaine.

L'abbé de Rancé n'était point de ceux qui reculent devant les obstacles, mais de ceux plutôt qui foncent sur eux avec un besoin de la victoire à tout prix. C'est dans cet esprit de lutte qu'il fut amené à publier son Instruction sur la Sainteté et les Devoirs de la Vie Monastique. Cette Instruction, en apparence composée pour ses moines, est en réalité un véritable manifeste écrit à l'intention non seulement de tous les moines de toutes les autres obédiences, mais même du grand public. Et ce manifeste est encore en même temps un pamphlet. L'apologie de la Trappe devient sous sa plume un réquisitoire contre les autres établissements monastiques.

Plus haut était placé dans le monde du temps par sa naissance, sa situation, sa réputation, les protections dont il était entouré l'auteur, plus redoutable était son attaque. Les Bénédictins étaient d'autant plus visés et atteints que leurs conceptions de la règle de saint Benoit s'écartaient plus que toutes les autres de celles du réformateur. Mis directement en cause, les Mauristes furent ainsi amenés à combattre une thèse qui tendait à détruire, en le sapant par la base, leur jeune Institut. L'âme de l'Institut de la Congrégation de Saint-Maur, c'était, après la prière, l'étude.

Un Jean-Jacques Rousseau avant Jean- Jacques Rousseau, l'abbé de Rancé ne voit dans les Sciences et les Lettres que des sources de corruption et de décadence monastique. Quand l'esprit est rempli par l'étude, quelle que soit même la nature de l'étude, il n'y a plus à côté d'elle de place pour la prière. Aux pensées religieuses se substituent des pensées

profanes. Fier de sa valeur intellectuelle, de ses connaissances, le moine gonflé d'orgueil n'est plus capable d'humilité. Des rivalités éclatent entre les plus savants, et les moins savants et les ignorants deviennent pour tous un objet de mépris.

11 n'est qu'un mode d'activité propice à la piété qui sanctifie celui qui s'y livre en l'humiliant au lieu de l'exalter, c'est le labeur des mains. Le meilleur moyen d'élever sa tête vers le Ciel, c'est de la courber vers la terre. Point de volupté insidieuse, rien qu'une saine fatigue. Quand la fatigue devient souffrance, elle est une pénitence de plus.

Qui relèverait le gant ainsi jeté? A ce Paladin vêtu d'un froc de Trappiste, quel champion serait opposé? Il n'y avait, à l'abbaye de Saint-Germain des Prés, qu'un adversaire capable de se mesurer avec ce grand seigneur d'une belle intelligence, d'une instruction solide et étendue qui, trahissant la cause de la culture, se retournait contre elle pour la combattre avec les armes mêmes de l'esprit. Ce ne pouvait être que Dom Jean Mabillon.

L'abbé de Rancé et Dom Jean vont donc entrer en lice, et toute la haute société du temps en dehors des monastères va aussi bien que les monastères eux-mêmes, bénédictins ou non bénédictins, suivre avec passion toutes les phases du combat singulier.

A ne regarder les combattants que de l'extérieur, l'abbé de Rancé c'est Goliath, et Dom Jean Mabillon c'est David. Mais le petit David, en dépit de sa modestie, de sa réserve, de son humilité, de ce qu'il peut y avoir de frêle par les apparences dans toute sa personne, a la vigueur d'un Goliath et il sait manier la fronde qui frappe au bon endroit. Et ce sera lui qui se retirera vainqueur. Les contemporains ne lui attribueront pas tous la victoire, quoique la plupart aient vu en lui le véritable triomphateur, mais leurs successeurs n'auront aucune hésitation à proclamer son triomphe. Qui

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plus est, ses principes seront adoptés et pratiqués par tous les Ordres religieux. Un jour viendra où, au sortir de la tempête révolutionnaire, au retour de leur lointain exil d'abord en Suisse, puis en Amérique sous la conduite de Dom Augustin de Lestranges, les Trappistes eux-mêmes se réformeront et, tout en conservant au travail manuel une grande place dans leur règle, feront une certaine place au travail intellectuel. La réforme cistercienne qui s'est accomplie sous nos yeux est la défaite de l'abbé de Rancé.

Dom Mabillon n'eut pas seulement à croiser le fer avec l'abbé de Rancé. A côté de Monsieur de la Trappe était venue se placer une femme du plus haut rang, une princesse du sang, la duchesse d'Alençon, Madame de Guise. Elisabeth d'Orléans, connue sous le nom de Mademoiselle d'Alençon, s'était mariée sur le lard avec un grand seigneur beaucoup plus jeune qu'elle, le duc de Guise. Bossue, contrefaite à l'excès, écrit Saint-Simon, déjà duègne, elle avait mieux aimé épouser ce jeune premier que de ne pas se marier du tout. Après avoir perdu de bonne heure son mari, puis l'unique enfant, le fils né de cette union disproportionnée, elle avait cherché un refuge dans la dévotion. Voisine du réformateur des Trappistes dont l'abbaye se trouvait dans son duché d'Alençon, elle s'était faite en tout son alliée et sa protectrice. Il ne se passait pas d'année où elle n'allât faire un séjour à la Trappe, où elle était reçue avec tous les honneurs dus à son rang et logeait avec ses gens dans la maison abbatiale qui lui était réservée. L'abbé de Rancé n'eut pas de plus ardent défenseur qu'elle.

Ce n'est pas assez pour Madame de Guise de proclamer tout haut ses sentiments en faveur de l'abbé. Elle combat ouvertement pour lui. Tout d'abord, elle veut empêcher la lutte de s'engager en intervenant à Saint-Germain des Prés pour que Mabillon ne prenne pas les armes. N'ayant pas réussi dans cette manœuvre où il s'agissait de s'opposer à la

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légitime riposte des assaillis contre Fassaillant, elle s'efforce ensuite d'y mettre fin en se plaçant entre les combattants quand ils ont déjà l'épée au poing et sont en train de s'asséner de rudes coups d'estoc et de taille.

Dom Mabillon a opposé à l'Instruction sur la Sainteté et et les Devoirs de la Vie Monastique son admirable Traité des Études Monastiques. Ce Traité est dans toutes les mains. Il est impossible de le retirer de la circulation. L'abbé de Rancé, pour ne pas s'avouer sinon mortellement, du moins gravement atteint, réplique aussitôt à ce Traité par une réponse où, incapable de se maîtriser, il se départit à chaque page de la modération qu'on était en droit d'attendre de lui.

La duchesse d'Alençon souffre à la pensée qu'il peut avoir le dessous. Un bénédictin, Dom Denis de Sainte-Marthe, a fait imprimer à l'étranger, en Hollande, des lettres mordantes où n'est pas épargné le savant défenseur de l'ignorance monastique. Elle intervient auprès de ses Supérieurs pour qu'il soit puni de son audace. Et Denis de Sainte-Marthe, alors Prieur à Saint-Julien de Tours, est dépossédé de sa charge et envoyé à Saint-Germain des Prés comme simple religieux. Il trouvera, il est vrai, une sorte de compensation presque aussitôt dans l'emploi de bibliothécaire de l'abbaye, mais au point de vue de l'amour-propre il aura été durement frappé.

Dom Mabillon, sans nul doute, se prépare à opposer à la réponse de M. de la Trappe une autre réponse. Il s'agit de l'en empêcher. Madame de Guise, n'étant pas parvenue à décider l'adversaire de l'abbé de Rancé à venir terminer à huis clos le combat dans la forteresse même de Notre-Dame du Salut à Soligny, obtient seulement qu'il délègue à sa place un de ses confrères, Dom François Lamy. On assista alors à un extraordinaire spectacle non seulement pour notre temps, mais pour ce temps-là. On vit la petite-fille

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