CHAPITRE XIV
La généalogie de la Maison de Bourbon.
Un faussaire repenti et des experts impénitents
m h semble qu'il y ait dans de certains temps des modes I de crimes comme d'habits. Du temps de la Voisin et
J- de la Brinvilliers, ce n'était qu'empoisonneurs contre lesquels on fit une chambre expresse qu'on appela ardente parce qu'elle condamnait au feu. En celui dont je parle, ce fut une veine de faussaires qui devinrent si communs qu'il fut établi une chambre composée de conseillers au Parlement qui tint ses séances à l'Arsenal uniquement pour juger ces sortes d'accusations et de procès. » C'est Saint-Simon qui s'exprime ainsi au tome XIV de la grande édition de ses Mémoires.
A l'époque de la féodalité, alors qu'il y avait autant de rois que de grands seigneurs féodaux, les comtes d'Auvergne comme les comtes d'Anjou, de Flandres, de Toulouse, les ducs de Bourgogne, de Gascogne, de Normandie, de Bretagne, étaient de véritables souverains, les égaux et parfois même les supérieurs en fait des souverains Capétiens de rile-de-France. Des La Tour, il y avait à foison au XVIP et au XVIIP siècle. Il y en avait en Dauphiné, en Limousin, en Auvergne comme ailleurs. Pour se distinguer de leurs homo-
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nymes, ils ajoutaient à leur nom patronymique celui de leur province natale. Il y eut donc des La Tour en Auvergne, sans qu'ils fussent pour cela le moins du monde des La Tour d'Auvergne,
Mais le jour où la gloire du maréchal de Turenne eut doré de ses rayons son blason, le duc de Bouillon et le cardinal de Bouillon, tous les Bouillon eurent l'ambition d'ajouter à cet éclat un éclat plus ancien, et ils se donnèrent avec toute leur lignée comme les légitimes successeurs par les mâles des défunts comtes de la province d'Auvergne. « C'était non plus simplement déplaire, ajoute le redoutable Mémorialiste, mais offenser le cardinal et les siens que de leur parler de leur maison sous le seul nom de La Tour comme leurs pères l'avaient toujours pris et signé unique partout. Il fallut dire : « La Tour rf' Auvergne, jouant sur le mot, et se garder surtout de l'expression de La Tour en Auvergne qui ne se pardonnait point. »
Cette lointaine filiation, il ne suffisait pas de la revendiquer et de s'en parer. Il fallait l'établir. Jusque-là, à toutes les investigations, les titres décisifs, ceux qui feraient taire les sceptiques et les envieux comme le duc de Saint-Simon, qui à l'histoire de cette usurpation n'a pas consacré moins d'une centaine de pages, avaient échappé, et l'on désespérait de les trouver. Par un heureux hasard, en faisant des fouilles dans le chartrier de l'église Saint-Julien de Brioude, en 1675, des mains inconnues y découvrirent un cartulaire d'une indéniable vétusté. D'une « manière triomphante » il prouvait que les La Tour descendaient en ligne masculine des Comtes d'Auvergne. Le duc et le cardinal ne se sentirent pas de joie.
Justement au même moment, l'un des plus grands érudits du temps, le savant Baluze, doté grâce à sa tonsure par Colbert de divers prieurés et canonicats auxquels s'était ajoutée en 1679 la charge d'aumônier du Roi, pourvu par
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aiHeurs de la chaire de droit canon au collège de France dont il devint directeur, conservateur de la bibliothèque Golbertine, travaillait à une Histoire de la maison d'Auvergne justifiée par chartes, titres, histoires anciennes. Quelle aubaine pour le livre alors en préparation î En attendant son apparition, on promena partout le cartulaire de Brioude.
A son service généalogique, le cardinal de Bourbon avait attaché un professionnel des généalogies, un nommé du Bouchet, fort réputé pour avoir écrit un certain livre de « La seconde et troisième lignée de la maison royale de France » auquel il avait ajouté une « Table généalogique » des Comtes d'Auvergne. Il était mort en 1680, et tout son cabinet avec ses papiers était venu en possession d'un Jean-Pierre Bar ou de Bar, un jeune Auvergnat que Saint- Simon qualifie de « va-nu-pieds ». Ce fut ce va-nu-pieds qui contre argent comptant offrit en 1694 le jusque-là introuvable cartulaire, ou plutôt, un cahier de feuillets de parchemin contenant le texte de sept chartes des règnes de Charles le Simple, de Raoul, de Louis d'Outremer et de Lothaire, sans parler de certaines pièces complémentaires qui venaient confirmer les premières.
Par prudence, avant de procéder à l'acquisition, le pseudodescendant des Comtes d'Auvergne avait tenu à faire contrôler l'authenticité de ces documents, au double point de vue matériel et des caractères intrinsèques, par les trois érudits dont la science faisait autorité dans l'Europe entière : Baluze, Dom Mabillon et son confrère, collaborateur et ami Dom Thierry Ruinart. Dom Ruinart était un disciple de Mabillon, et le disciple formé par un pareil maître n'était pas loin de valoir le maître lui-même.
L'examen fut opéré à l'abbaye de Saint-Germain des Prés- Il fut des plus minutieux. Le procès-verbal manuscrit' imprimé en un magnifique fascicule à la date du 28 juillet 1695, fut sur-le-champ mis en circulation urbi et orbi. Les
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curieux qui ne se contenteraient pas de cette lecture pourraient aller jusqu'à la fin de septembre contempler les documents eux-mêmes. S'il se rencontrait parmi eux des émules des éminents experts, ils devraient reconnaître à leur tour que toutes les pièces avaient « incontestablement » les unes « cinq à six cents ans d'âge, les autres quatre cents ». Des circonstances dans lesquelles avait eu lieu l'exhumation (on ne pense pas à tout), il n était fait nulle mention.
Ce fut cette exhumation mystérieuse qui éveilla les soupçon de plus d'un. Du i^"" septembre 1696 à la fin de 1699, à Paris et en province, ne cessèrent de circuler, sous forme d'imprimés ou de feuilles à la main, des écrits de polémique toujours renaissants. Aucun détail n'échappait à une clairvoyance avivée par la malignité. Qu'était-ce d'abord que ce de Bar? Un scribe à la solde de ces généalogistes de profession, si communs à l'époque, qui vous auraient trouvé, sans nulle difficulté, des ancêtres jusque parmi les pairs de Charlemagne.
En regardant d'un peu près son fameux cartulaire, il était aisé même à des myopes de constater qu'il s'agissait de ce qu'on appelle un « recueil factice )), c'est-à-dire un recueil composé de pièces artificiellement réunies, que les marges intérieures avaient été rognées, que les pages, certaines surtout, et c'étaient celles où figurait le nom de La Tour, étaient salies et enfumées intentionnellement plutôt que noircies par un effet du temps, que l'encre trop blanche avait coulé par endroits, que l'écriture était rechargée, qu'elle était trop grosse pour l'époque, mal formée. Des traces de lavage subsistaient, et il était visible que des mots, des chiffres d'ordre, avaient été effacés par certains procédés.
Ce devint une révolution dont multiples furent les péripéties, si bien qu'en 1700 le Roi dut faire intervenir la justice. Pour ne pas mettre en cause le cardinal, ni le duc de Bouillon devant le Parlement par crainte du scandale, il se
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contenta de traduire devant une commission extraordinaire avec ses complices l'habile va-nu-pieds. Il ne comparaîtrait pas seul d'ailleurs. Avec lui serait jugée toute la bande dont il faisait partie. Distraite des autres, l'affaire de Bar devint l'objet d'une instruction spéciale.
Tout un arsenal de faussaire avait été saisi lors de l'arrestation du prévenu en août 1700. Grattoirs, ingrédients chimiques de toute sorte, rien ne manquait. Et, pour compléter la démonstration expérimentale, à côté de ces outils du métier, étaient accumulés, pièces accusatrices, des parchemins blancs ou lavés, ou grattés, enfumés et noircis artificiellement tout comme ceux du pseudo-cartulaire de Brioude. Des brouillons, des projets d'actes, des textes, des formules en cours d'exécution gisaient pêle-mêle.
Les preuves étaient accablantes. Point n'était besoin d'aveux. De Bar se décida cependant à en faire. Il alla plus loin. Pour en attester par une expérience la sincérité, il prit un morceau de bois, le trempa dans une mixture de charbon ressemblant assez à du cirage, et, sous les yeux mêmes des magistrats, séance tenante, il fabriqua deux déclarations, deux aveux en règle. Un peu après, il est vrai, il se ressaisit, se rétracta et rejeta sur le patron qui l'avait pris à son service et dont il n'avait été que l'auxiliaire la responsabilité des falsifications. Le seul effet de cette manœuvre fut de prolonger indéfiniment l'instruction.
Du 25 août 1700 au 28 février 1708, il n'y eut pas moins de vingt-sept interrogatoires, sans parler des récolements, des confrontations et autres actes de procédure. Les pièces à conviction finirent par former une véritable montagne de cinquante-deux liasses, dont chaque élément donna lieu à maintes analyses paléographiques, diplomatiques et sigillographiques approfondies.
Ce fut seulement en mars 1704 que l'arrêt fut rendu.
Le faussaire fut condamné à l'amende honorable sèche.
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au bannissement du royaume pour neuf ans, à l'amende pécuniaire, et, ce qui ne manquait pas d'ironie, à la confiscation du corps du délit.
Une minorité avait demandé non pas la mort, comme l'écrit inexactement Saint-Simon, mais les galères avec l'amende honorable dans toute sa rigueur. Des juges avaient même proposé une admonestation à Baluze et à ses deux coexperts. Do m Mabillon et Dom Ruinart. Quant au cardinal et au duc de Bouillon, dans le contexte de l'arrêt, il avait été usé des plus grands ménagements à leur égard avec force circonlocutions, atténuations et mitigations.
Du reste, la sentence, en ce qui concernait le condamné, ne devait pas être exécutée dans sa teneur légale. Par crainte de le voir, après être passé à l'étranger avec armes et bagages de fabricant et de pourvoyeur de titres de noblesse, continuer hors de France sa lucrative industrie, le Roi jugea plus expédient de l'enfermer pour le reste de sa vie à la Bastille et ce fut à la Bastille qu'il mourut le 28 mars 1714 à l'âge de 85 ans. En dépit de cette décision publique de la justice royale, la maison de Bouillon n'en publia pas moins, quinze mois après, l'Histoire de la Maison d'Auvergne sans nulle rectification. Le chancelier ne crut pas devoir refuser l'autorisation nécessaire à cet effet. Quant à l'opinion publique, elle ne se prononça pas autrement que Saint-Simon, qui se fit son interprète comme suit :
« Le monde en fut étrangement scandalisé et un aussi gros ouvrage et si recherché, dont le fondement unique était ce cartulaire (le cartulaire de Brioude) qui parut aussi promptement après l'éclat, ne sembla à personne n'avoir été fait et achevé sans le cartulaire même et par conséquent parut aussi faux que lui. C'est le jugement qui en fut universellement porté ; qui déshonora Baluze jusqu'à faire rompre avec lui beaucoup de savants et plusieurs de ses amis et qui mit le comble à la confusion de cette affaire. »
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Jusqu'au fond de sa cellule de Saint-Germain des Prés, Dom Mabillon fut distrait de ses travaux d'un ordre plus relevé par les échos bruyants des polémiques du dehors. Un mémoire anonyme où son nom était imprimé en gros caractères sur le titre même en avait franchi le seuil. Il fleurait la rose, mais la rose n'était pas sans épines.
« Il n'est pas possible, y lisait-on, que l'on n'ait beaucoup de déférence pour le jugement qu'ont porté les savants personnages commis par M. le duc de Bouillon afin de vérifier les titres qui démontrent l'illustre et antique origine de sa maison ; car, quoique les parties intéressées ne doivent pas pour l'ordinaire nommer leurs juges, néanmoins ceux-ci ne sauraient être suspects si on considère leur profonde érudition et leur sincérité à toute épreuve.
« Il serait difficile que les RR. PP. Mabillon et Ruinart pussent être traités de gens de mauvaise foi dans un temps où ils ont l'honneur l'un et l'autre d'être prêtres et membres d'une congrégation illustre par la doctrine, la piété et la régularité. On sait la grande réputation du R. P. Mabillon connue en toute l'Europe et le plus grand prélat de France en a rendu témoignage au Roi en lui présentant ce bon religieux qui était le plus savant et le plus homme de bien de son royaume... »
Qui eût cru que le docte bénédictin serait chansonné? Ce fut cependant ce qui arriva dans un pays où, dit-on, tout se termine par des chansons. Dans un noël de 1696, voici ce qu'il dut lire sans s'émouvoir :
Seigneur, votre origine, Dit Bouillon au bambin.
Est-elle bien divine?
Le monde est bien malin !
Eussiez-vous, comme moi, séduit tous les chapitres, Baluze et Mabillon, don, don, On vous disputera, la, la.
Votre nom et vos titres I
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Dans un coin d'étable, Mabillon gémissant Dirait : Je suis la fable Du monde médisant.
Si Bouillon m'a séduit avec sa noblesse, Vous savez la raison, don, don, Pourquoi j'ai fait cela, la, la.
Excusez ma faiblesse.
L'insinuation finale était cruelle autant qu'injuste. On avait naguère offert à l'auteur de la Diplomatique un gros bénéfice ; c'était le Roi qui le lui avait offert, et les Bouillon n'avaient même pas pensé à lui pour un petit dont il n'aurait pas plus voulu que du premier.
On connaît l'histoire célèbre en son temps de la tiare de Saïtaphernès frauduleusement introduite dans une vitrine du Louvre comme une des plus authentiques reliques de l'orfèvrerie égyptienne. Sa fausseté fut proclamée par l'artiste même qui l'avait fabriquée et, pour convaincre ceux qui doutaient encore, il en fabriqua en leur présence une toute semblable. Et il ne convainquit pas tout le monde.
Autant en advint-il à Dom Jean Mabillon et à Dom Thierry Ruinart. Après les aveux du faussaire, ils persistèrent à déclarer son œuvre parfaitement authentique le i4 octobre 1701 dans une lettre livrée à la publicité :
« On dira tout ce qu'on voudra, tout ce que je peux vous assurer est que nous n'avons jamais changé de sentiment. Nous avons toujours cru et nous croyons encore que ces pièces sont bonnes et nous persistons à soutenir le jugement que nous avons porté dans le procès- verbal qui a été imprimé parce qu'effectivement c'est la vérité telle que nous la connaissons et la croyons,
« Si quelqu'un vous parle autrement de nous, n'y ajoutez pas foi et, si vous le jugez à propos, vous pouvez lui faire