CHAPITRE XIII
L'industrie romaine des fausses reliques et la lettre d'Eusèbe
UNicuM hic affero a mullis testibus in hac Parisiana urbe observatum. AUatum erat quodcumque caput quod Sancti Martyris dicebatur Adhibitis ad
illud probandum chirurgis... quod a viro fide dignissimo qui testis fuit accepi. »
La plume du narrateur s'était arrêtée, prise d'un scrupule en présence de l'énormité de la chose qu'il s'agissait de révéler, et elle avait remplacé par des points ce qu'au lieu et place de la tête du Saint Martyr avaient identifié les hommes de l'art. 11 s'agissait d'une tête d'animal. Le pseudo-reste d'un confesseur de la foi venait en droite ligne de Rome. 11 avait été expédié avec des certificats d'origine en bonne et due forme et, sur la foi de ces certificats, après que les honneurs liturgiques lui avaient été rendus, les fidèles étaient venus en foule s'agenouiller devant ce chef d'une victime de Dioclétien ou de Domitien.
Le fait n'était pas unique. En cherchant bien, dans la capitale même, et en province un peu partout, à la connaissance des érudits sinon du grand public, étaient parvenus des faits semblables. A Toulouse, par exemple, bien qu'à la
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suite de son nom une invocation aux « Dieux mânes » du paganisme attestât qu'elle n'était pas morte pour la foi, une dame romaine était regardée comme une véritable martyre des premiers siècles.
Depuis longtemps Dom Mabillon avait plus que des doutes, des certitudes personnelles au sujet d'une industrie très prospère qui s'était installée à Rome, non pas avec la complicité des Souverains Pontifes et du Sacré Collège, mais avec une sorte de tolérance née de la crainte d'un scandale. En 1662 un décret de la Congrégation des Rites, sans rien révéler urbi et orbi, avait édicté de nécessaires mesures de précaution destinées à mettre la foi des fidèles à l'abri de ces supercheries.
Au cours de ses descentes dans les Catacombes de Rome, le savant bénédictin, auquel pas plus que la suscription d'un sceau ou la signature d'un parchemin n'échappait le moindre détail des enduits, maculatures ou dépôts dont s'enveloppaient les débris humains confiés aux cimetières souterrains de la primitive Église, avait fait de troublantes constatations au sujet de la nature de ces débris et des procédés d'exhumation.
Les ouvriers, de vulgaires terrassiers, abattaient leurs pioches sur un loculas. Des ossements en vrac s'offraient à eux. Il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre. Ils en remplissaient de pleins tombereaux. Restait à les faire présenter d'une façon un peu décente et avec quelque adresse par des artisans habiles dressés à ce métier. On faisait passer pour du sang des taches rougeâtres produites par le contact de quelque matière colorante. D'identification, point. Les épitaphes manquaient. Qu'importe ! On en fabriquerait, quand on n'en emprunterait pas ailleurs. Pour ce qui est des formalités légales consécutives, elles s'accomplissaient sans difficulté, en partie parce qu'on ne voyait pas, en partie parce qu'on ne voulait pas voir.
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C'est ainsi que le monde chrétien tout entier était inondé de reliques qui pénétraient partout, et, partout où elles pénétraient, étaient partout précieusement déposées dans des reliquaires d'or ou d'argent sertis de pierres fines et, au jour des processions, étaient promenées dans des châsses en plein soleil au sortir de l'ombre des basiliques et des plus modestes sanctuaires où l'on venait en pèlerinage.
Ces constatations avaient pleinement édifié le clairvoyant bénédictin, mais il ne les avait confiées, sans cependant exiger d'eux le secret, qu'à quelques amis, d'autres savants archéologues bénédictins, ou non bénédictins, discrets par caractère et par profession. Cette fois, la mesure était comble. Ce devenait un devoir d'honnêteté et de religion de parler tout haut, de façon à être entendu au loin comme auprès, jusqu'à Rome, surtout à Rome, puisque Rome était le grand centre de ce commerce sacrilège dont gros étaient les bénéfices. Ce fut ainsi qu'en 1691, non sans retouches, sur le conseil de ses confrères de Saint-Germain des Prés, il rédigea la fameuse lettre à Théophile : Eusœbii Romani ad Theophilum Gallum Epistola de cultu Sanctorum ignotorum, imprimée seulement quelques années après, sans doute à la suite de plus d'une hésitation.
Dom Mabillon par prudence avait pris un pseudonyme. Il avait imaginé un Romain du nom d'Eusèbe qui faisait ses confidences à un Français du nom de Théophile. Eusèbe n'incriminait ni le Souverain Pontife, ni la Congrégation des Rites dont seules les instructions avaient été méconnues et violées par des agents subalternes à leur insu. Sa naturelle malice de vieil archéologue n'allait pas jusqu'à un éclat de voix. Elle se contentait d'un murmure d'une oreille à l'autre avec un discret sourire. Les murmures n'en furent pas moins entendus et les sourires compris. Le mal ne datait pas d'hier. Au temps du pape Grégoire VII il n'était pas inconnu. Seulement à cette époque il n'y avait pas encore
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d'usines de fabrication, ni de magasins de ventes en gros.
Le succès de l'épître fut grand autant que légitime en France. Et ce ne furent pas des « Libertins » qui lui firent une bruyante réclame avec des arrière-pensées anti-religieuses d'anticléricaux heureux de surprendre l'Église en flagrant délit de tromperie. Les évêques, et parmi eux non des moindres, n'hésitèrent pas à joindre leurs félicitations à celles des laïques compétents de l'érudition.
C'est ainsi que dès son apparition Fléchier écrivit à Dom Mabillon :
« J'ai reçu avec beaucoup de reconnaissance, mon Révérend Père, et lu avec beaucoup de satisfaction le petit livre que vous avez eu la bonté de m'envoyer où vous traitez du culte des Saints Inconnus.
« Il fallait qu'un homme aussi éclairé et aussi judicieux que vous nous apprît à distinguer dans l'obscurité des sépulcres les cendres des saints d'avec celles des pécheurs et à régler selon les preuves évidentes ou douteuses les honneurs qu'on rend quelquefois indifféremment à des ossements incertains comme aux reliques des martyrs.
« Il y avait longtemps que je souhaitais qu'on abolît certaines superstitions qui s'introduisent en faveur de ces corps qu'on appelle saints et qui n'ont peut-être jamais été baptisés. Les peuples sont naturellement crédules.
« La cour de Rome est quelquefois bien libérale de tels présents. Il n'y a pas un grand Seigneur qui n'en revienne, qui n'en rapporte quelque martyr à qui se fait honneur de fonder une dévotion et une fête dans quelque église qu'il affectionne. De là viennent en divers lieux des histoires fausses et des dévotions peu solides. Votre dissertation servira beaucoup à faire connaître et à faire réprimer ces abus. »
En Italie, — il ne faut pas s'en étonner — , ce fut au contraire un toile général contre ce fils de Saint-Benoît qui s'éri-
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geait en iconoclaste. Les moines de toute robe, et en particulier les capucins et les théatins parce que plus frappés que les autres par le discrédit d'un négoce auquel ils prenaient part, jetèrent les hauts cris. Certains cardinaux eux-mêmes s'allièrent à eux.
Les amis que le confident d'Eusèbe avait au Saint-Siège dans le monde cardinalice n'osaient trop le défendre. Oui, en un certain sens, il avait raison, mais en un autre sens aussi il avait tort. On ne saurait être trop circonspect quand il s'agit de toucher à un édijRce sacré. Enlevez une pierre, une simple pierre, et voilà toutes les pierres voisines en contact avec elle qui sont ébranlées. Il se produit une lézarde ici. Cette lézarde en provoque une autre là. Un jour l'édifice tombera tout d'une pièce, ensevelissant sous ses décombres un peuple qui fut mais qui n'est plus qu'en apparence un peuple de fidèles.
La Congrégation de Saint-Maur entretenait à Rome une sorte d'ambassadeur monastique sous le nom de « procureur général ». Le procureur d'alors était Dom Estiennot. En correspondance régulière avec l'abbaye de Saint-Germain des Prés, capitale des Mauristes, il la tenait au courant de tout ce qui se disait et se faisait autour de lui. A entendre comme à voir, lui-même se sentait parfois ébranlé et avait quelque peine à ne pas se rendre aux arguments de son entourage pourpré d'Éminences :
« Le cardinal Gasata, par exemple, convient de tout ce que vous avancez et croit que vous ne dites rien qui ne ne soit fort probable, mais il revient toujours à ce que, vos principes posés et établis, ni les reliques qu'on a retirées ici des catacombes, ni celles qu'on pourra tirer à l'avenir, ne devront être reçues comme véritables.
« Cela peut donner de grands scrupules au-delà des monts, particulièrement en Espagne, en Allemagne, les Indes, etc., où l'on en envoie tous les jours... Encore un
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coup, combien y a-t-il d'abus qu'on souffre parce qu'on ne saurait les empêcher ! »
L'Epistola Eusebii de cultu Sanctorum avait été traduite en français, et en tête de la traduction figurait en toutes lettres le nom du R. P. Dom Jean Mabillon, de la Congrégation de Saint-Maur. En sortant ainsi du cercle étroit de l'érudition pour entrer dans le monde plus vaste et plus nombreux des lettrés, elle devait provoquer un redoublement de notoriété et par suite de récriminations. Dom Jean, non plus par personne interposée, mais lui-même, dut se défendre à Rome. Il le fit dans une lettre qui des mains de Dom Estiennot devait passer dans celles des cardinaux et du Souverain Pontife :
(( Je n'ai mis en cause, répétait-il, ni le Souverain Pontife, ni le Cardinal Vicaire, mais seulement des subalternes. C'est à eux seuls qu'incombe la responsabilité des faits que j'ai révélés. »
Il se produisit une accalmie. Mais elle ne fut que passagère, et en 1701 le vent commença à souffler avec force, presque en tempête. La Lettre d'Eusèbe était déférée devant la Congrégation de l'Index. Allait-elle être condamnée et Mabillon allait-il devenir une sorte d'hérétique s'il ne la brûlait point avec une rétractation officielle? Il n'avait pas cependant été victime d'une hallucination quand sur une pierre considérée comme la tombe d'une sainte il avait lu : « A Balinev AvGvsTiE », c'est-à-dire une désignation des plus païennes. Au dehors comme au dedans de la Congrégation de l'Index les forces opposées avaient été mobilisées. Malgré les efforts tentés pour les contenir elles s'entrechoquaient, et il semblait bien que dans cette mêlée Mabillon allait être écrasé avec Eusèbe.
Dom Guillaume la Parre, procureur général des Mauristes à Rome, ne dissimulait pas auprès de Saint-Germain des Prés l'imminence d'une condamnation. La censure, grâce à
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ses interventions, avait été jusque-là différée, mais elle n'était que différée.
« Je me suis donné bien du mal, écrivait-il le 6 mai 1704, pour empêcher que la lettre de Mabillon ne fût censurée, et j'ai été assez heureux pour empêcher que dans les deux rapports qu'on a faits de cette lettre à MM. les cardinaux qui composent la Congrégation de l'Index elle n'ait été censurée.
« J'ai vu quelques cardinaux, entre autres M. le cardinal Ferrari qui en est le Préfet. Ce cardinal paraît assez bien intentionné aussi bien que MM. les cardinaux GoUoredo, Imperiali et Gabrielli. Mais M. le cardinal Gorpeigna, vicaire du pape, et Mgr le sacriste sont fort irrités contre cette lettre. Gomme ces deux Messieurs distribuent les reliques et qu'ils n'apportent pas tous les soins qui seraient nécessaires pour n'en distribuer que de véritables, ils s'imaginent que cette lettre est écrite contre eux.
« Le P. Maistre Blanchi, dominicain, secrétaire de la Congrégation de l'Index, sollicité par les PP. Jésuites, est encore fort acharné contre cette lettre.
« Le Rme P. Cloche, général des Dominicains, m'a promis de parler au P. Blanchi pour tâcher de le radoucir et lui faire entendre raison, mais cet homme est si peu raisonnable que je ne sais s'il réussira. »
Que faire? Gomment concilier en vue d'une solution opportune et opportuniste de conciliation les thèses contraires? Si le R. P. Mabillon consentait à réimprimer sa lettre, si à l'occasion de cette réimpression il apportait au texte primitif quelques atténuations qui masqueraient les, accusations, s'il enveloppait d'un peu de brume les faits trop patents, si sur eux il jetait un voile pudique, si, — il ne s'agissait pas de se contredire, de faire amende honorable en passant par un sentier de Ganossa, — il consentait à certaines omissions, tout s'arrangerait. Des points d'interrogation bien placés pour exprimer des doutes. Il n'en fau-
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drait pas davantage, et ce serait l'absolution. Dans la langue italienne il y a même un mot spécial pour désigner ce genre d'opérations diplomatiques en honneur à la Cour pontificale, Mabillon ne pensa pas pouvoir se refuser à un compromis, à condition qu'il fût bien spécifié qu'il agissait par ordre. L'honneur était sauf et, ce qui est plus que l'honneur, la conscience de l'érudit inséparable de sa conscience religieuse était sauve elle aussi. Au mois de février 1706 parut une seconde édition revue et retouchée, mais on put y lire en bonne place cette simple phrase qui éclairait tout : a Haec porro nova editio non temere nec proprio a me facta est, sed ad ejus nutum et imperium pênes quem residet summa precipiendi auctoritas. »