‹ Un moine et un savant, Dom Jean Mabillon [microform]: religieux bénédictin de la Congrégation de Saint-MaurChapitre 38 sur 43 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Un saint moine

UN Saint. » C'est ainsi que non seulement au dedans, mais au dehors de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, tout le monde appelait Dom Mabillon. Et c'était bien en effet un saint, ce moine qu'aucun de ses religieux confrères n'égalait à la fois en modestie, en humilité, en douceur, en patience comme en piété, en soumission à ses supérieurs, en respect de la règle.

Sa piété, qui était profonde, n'avait rien que de simple, de naturel et de vrai, sans ostentation, sans apparat, éloignée de toutes les exagérations extérieures plus propres à frapper l'imagination des hommes par ce qu'elles ont de rare, d'extraordinaire, de surhumain, qu'à les édifier par les sentiments intimes. C'était une vraie piété bénédictine.

Cette piété, nul ne la connut mieux que Dom Thierry Ruinart, plus que l'ami, le frère de Mabillon, celui qui fut l'associé de toute sa vie et qui ne put lui survivre. Nul non plus ne l'a mieux dépeinte dans tous les actes de la vie monastique.

Son désintéressement était sans bornes. Il ne tenait qu'à IvÀ de recevoir des bénéfices. Il rejeta toutes les propositions

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qui lui furent faites, n'accepta même pas une pension sur la bourse du Roi en échange de ses importants services. Quand Bossuet, par amitié pour lui autant que pour son associé Dom Ruinart, donnera à ce dernier le prieuré de Saint-Lucien, il écrira au bénéficiaire : « Il faudra bien que vous m'aidiez à payer nos dettes sur le revenu de votre bénéfice. On vous fera bien cracher au bassin. »

Plus que les manifestations bruyantes d'une religiosité matérielle toute extérieure lui plaisent et reçoivent son approbation les émotions profondes de la foi dont la sincérité égale la discrétion : « A Turin, le jour du Vendredi Saint, à la vue de la procession des flagellants, il ne pourra s'empêcher d'écrire qu'elle ne l'édifie en aucune manière : « C'est plutôt un spectacle qu'une pénitence. »

Dans les églises italiennes, la dévotion s'égare trop souvent et trop complaisamment à son gré chez le peuple vers les images et les statues au détriment du culte d'adoration qu'on doit à l'Eucharistie.

Le grand travailleur, malgré l'intensité de son travail, « se levait ordinairement, nous apprend le biographe, dès deux heures du matin ainsi que tous ses confrères et continuait ses études jusqu'à l'heure de la messe et de l'office divin. Le reste de la journée n'était pas moins bien rempli et il étudiait quelquefois bien avant dans la nuit sans se donner aucune relâche » .

« Les voyages ne dérangeaient en rien ses exercices de religion. 11 était réglé sur les chemins comme dans le cloître. La prière se faisait toujours à certaines heures. Il s'acquittait de l'office divin avec la même exactitude que dans le monastère aux heures prescrites. Il ne manquait pas ou du moins rarement de célébrer la messe tous les jours, quoiqu'il eût quelquefois six à sept lieues à faire pour la dire. Ses lectures étaient réglées. Il avait toujours soin d'en faire quelques-unes des Saintes Écritures. Il portait toujours sur

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lui un Nouveau Testament avec la Règle de saint Benoît et 17mitation de Jésus-Christ. Il savait presque tous ces livres par cœur.

« Ses habits étaient fort pauvres. Jamais de linge ni aucune commodité contraire à nos usages. Dans les grands voyages où il fallait travailler dès l'arrivée dans les villes et dans les monastères, il n'avait guère de délassement que lorsqu'il était en marche. Il souffrait avec patience les injures du temps et les incommodités des voitures. Sur la fin de sa vie on lui procura de faire ses voyages dans une petite chaise, ce qui lui permettait de garder plus exactement la régularité.

« Quand il était obligé de se servir des voitures publiques, ce qui lui arrivait rarement, il y paraissait si modeste, si sage et si retenu dans ses paroles et dans toutes ses actions qu'on ne pouvait pas s'empêcher de le respecter sans le connaître. »

Un autre témoin de sa vie, Dom Martène, n'est pas moins explicite :

« Dom Jean Mabillon, écrit-il dans la Vie des Justes de la Congrégation de Saint-Maur, avait joint en sa personne deux qualités qui se rencontrent très rarement chez un seul homme, une profonde humilité et une grande érudition, particulièrement des choses saintes, de l'Église et de l'état religieux. Toutes ses études se sont terminées là.

« Sa grande humilité n'était pas sa seule vertu. Il avait une piété singulière. Elle était la règle de ses actions et de ses études. Celles-ci, au lieu de lui dessécher le cœur, l'animaient à suivre l'exemple de ces grands personnages de l'Ordre qui avaient su allier si parfaitement l'étude avec les devoirs de leur état.

« Ses grands travaux et ses vastes études ne le dispensèrent jamais des exercices de la régularité. Les jours que l'on passe la récréation en silence, il n'y manquait jamais. Il se prome-

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nait seul dans les allées les plus étroites du jardin, il allait ensuite rendre visite aux malades, puis faire sa prière devant le Saint-Sacrement ; après quoi, il se remettait au travail.

« Il ne faisait jamais rien que dans la dépendance. LorsquMl voulait entreprendre quelque ouvrage, il le proposait aux Supérieurs, et, s'ils jugeaient à propos qu'il y travaillât, il l'entreprenait. Autrement, il l'abandonnait pour faire ce qu'ils lui conseillaient. »

Le 8 octobre 1701, Dom Mabillon arrive à Clairvaux, Clairvaux qui possède le corps de saint Bernard et est toujours hanté par son âme. C'était l'habitude du pieux érudit, toutes les fois qu'il pénétrait dans un nouveau diocèse, d'en saluer aussitôt les saints tutélaires par des prières. Partout où il apercevait l'église du principal patron ou du saint auquel il allait présenter ses vœux, il n'attendait même pas d'avoir pénétré dans le sanctuaire. Il descendait de cheval, se mettait à genoux et, de loin, les saluait de ses religieux hommages. Cette fois, il n'a même pas attendu de voir se profiler dans le lointain la célèbre abbaye. Deux ou trois lieues sont encore à franchir, mais la joie est déjà dans son cœur comme si elles étaient franchies. Enfin la sainte maison apparaît.

Et voici ce qui se passa.

« Il se sentit, rapporte Dom Thierry Ruinart, transporté d'une dévotion si extraordinaire que j'en fus tout à fait surpris. Il descendit de cheval et se prosterna à terre pour faire Foraison à son ordinaire. Ensuite, se relevant sans discontinuer ses prières, il se mit à marcher à pied pour achever le reste du chemin. Je voulus l'avertir de remonter à cheval comme nous avions coutume de le faire dans les autres occasions, mais, sans témoigner seulement qu'il fît la moindre attention à ce que je lui disais, il continua toujours de marcher la tête découverte, quoique ce jour-là le soleil fût fort ardent et le chemin difficile, et il ne cessa de prier ainsi jusqu'à ce que nous fussions arrivés à la porte du monastère.

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(' Il passa quelques jours dans le monastère dans des exercices de piété continuels que les recherches que nous faisions dans la bibliothèque, les Archives et dans le Trésor ne purent interrompre. Et comme il n'y a guère de monastères où l'on trouve tant de vestiges de sainteté que dans celui-là, tout le portait à augmenter sa ferveur. Il célébrait tous les jours la sainte messe sur le tombeau de saint Bernard et avec le calice même dont le saint s'était servi dans ses voyages. Il visitait tous les endroits que ce grand homme avait sanctifiés par quelque action particulière et il en remarquait soigneusement toutes les circonstances. »

Son esprit religieux se manifestait de toutes les manières et en toute circonstance. En matière de discipline monastique, il se montrait plus strict que nul autre. La discipline est en effet la clef de voûte du monastère, et si elle vient à fléchir, c'est l'édifice qui tout entier fléchit et s'écroule. Aussi avec la règle ne faut-il ni ruser, ni user de stratagème.

Le rigide Mabillon n'admet, ni pour lui, ni pour les autres, que dans un établissement monastique où la viande est interdite, on ait recours à du gibier d'eau. On est en 1696. La misère est partout dans le royaume. Ce n'est pas au moment où par les villes et les campagnes tant de pauvres gens meurent de faim que des moines doivent s'offrir sous cette forme des délicatesses.

tt Toute nouveauté est à craindre dans un corps bien réglé, écrira-t-il dans une plainte adressée à ce sujet au supérieur général, et l'on voit tous les jours avec douleur disparaître les usages petits en apparence, mais qui forment le bon ordre dans une maison ou dans une congrégation.

a Rien n'est plus contraire à l'esprit de pénitence dont nous faisons profession que de lâcher la bride à la sensualité. Lorsque cela arrive, il ne faut plus attendre ni d'esprit intérieur ni de religion.

« Il est de certains temps même auxquels il faudrait

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retrancher tout ce qui ressent la délicatesse, et en vit-on jamais où l'on ait plus de raisons de le faire? Tout le monde gémit des misères dont on est accablé. Les campagnes sont désolées. Les pauvres ne trouvent pas à gagner du pain si bon marché qu'il soit, et nous cherchons de nouvelles délicatesses! »

Avec le moyen âge n'avaient pas disparu certaines de ses pratiques et, en plein XVIÏ® siècle, plus d'une prison d'abbaye était encore transformée en in pace. Sous le scapulaire de l'historien bénédictin bat un cœur généreux. Dans quel monastère se passèrent les actes de brutale et sauvage répression qui l'amenèrent à écrire sous le coup de l'indignation ses Réflexions sur les Prisons des Ordres Religieux? Il ne nous le dit pas, mais au double nom de la charité chrétienne et de la raison il s'élève contre eux.

Si la justice séculière a principalement en vue de mainte»nir l'ordre par la terreur qu'elle inspire aux méchants, la justice ecclésiastique a un tout autre objet. Elle doit être paternelle et Tesprit de miséricorde doit seule l'inspirer. On soigne les maladie du corps. 11 faut soigner de même les maladies de l'âme. Or, est-ce soigner les malheureux qui en sont atteints que de les jeter dans un cachot et de les y abandonner à eux-mêmes? Comment se convertiraient-ils? Gomment se relèveraient-ils d'eux-mêmes sans secours et sans assistance spirituelle? « Ne craint-on pas que Dieu ne demande un jour compte de leurs âmes aux Supérieurs qui les ont ainsi négligées?

« On ne sait que trop par expérience que l'on a bien de la peine à passer quelque peu de jours en silence dans des exercices spirituels que l'on fait volontairement quoique l'on suive d'ailleurs tous les exercices communs avec la communauté. Et l'on s'imaginera que de pauvres misérables accablés de confusion et de chagrin pourront passer plusieurs années entières dans une prison étroite

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lui un Nouveau Testament avec la Règle de saint Benoît et 17mitation de Jésus-Christ. Il savait presque tous ces livres par cœur.

« Ses habits étaient fort pauvres. Jamais de linge ni aucune commodité contraire à nos usages. Dans les grands voyages où il fallait travailler dès l'arrivée dans les villes et dans les monastères, il n'avait guère de délassement que lorsqu'il était en marche. Il souffrait avec patience les injures du temps et les incommodités des voitures. Sur la fin de sa vie on lui procura de faire ses voyages dans une petite chaise, ce qui lui permettait de garder plus exactement la régularité.

« Quand il était obligé de se servir des voitures publiques, ce qui lui arrivait rarement, il y paraissait si modeste, si sage et si retenu dans ses paroles et dans toutes ses actions qu'on ne pouvait pas s'empêcher de le respecter sans le connaître. »

Un autre témoin de sa vie, Dom Martène, n*est pas moins explicite :

« Dom Jean Mabillon, écrit-il dans la Vie des Justes de la Congrégation de Saint-Maur, avait joint en sa personne deux qualités qui se rencontrent très rarement chez un seul homme, une profonde humilité et une grande érudition, particulièrement des choses saintes, de l'Église et de l'état religieux. Toutes ses études se sont terminées là.

« Sa grande humilité n'était pas sa seule vertu. Il avait une piété singulière. Elle était la règle de ses actions et de ses études. Celles-ci, au lieu de lui dessécher le cœur, l'animaient à suivre l'exemple de ces grands personnages de l'Ordre qui avaient su allier si parfaitement l'étude avec les devoirs de leur état.

(c Ses grands travaux et ses vastes études ne le dispensèrent jamais des exercices de la régularité. Les jours que l'on passe la récréation en silence, il n'y manquait jamais. Il se prome-

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nait seul dans les allées les plus étroites du jardin, il allait ensuite rendre visite aux malades, puis faire sa prière devant le Saint-Sacrement ; après quoi, il se remettait au travail.

« Il ne faisait jamais rien que dans la dépendance. Lorsqu'il voulait entreprendre quelque ouvrage, il le proposait aux Supérieurs, et, s'ils jugeaient à propos qu'il y travaillât, il l'entreprenait. Autrement, il l'abandonnait pour faire ce qu'ils lui conseillaient. »

Le 8 octobre 1701, Dom Mabillon arrive à Clairvaux, Clairvaux qui possède le corps de saint Bernard et est toujours hanté par son âme. C'était l'habitude du pieux érudit, toutes les fois qu'il pénétrait dans un nouveau diocèse, d'en saluer aussitôt les saints tutélaires par des prières. Partout où il apercevait l'église du principal patron ou du saint auquel il allait présenter ses vœux, il n'attendait même pas d'avoir pénétré dans le sanctuaire. Il descendait de cheval, se mettait à genoux et, de loin, les saluait de ses religieux hommages. Cette fois, il n'a même pas attendu de voir se profiler dans le lointain la célèbre abbaye. Deux ou trois lieues sont encore à franchir, mais la joie est déjà dans son cœur comme si elles étaient franchies. Enfin la sainte maison apparaît.

Et voici ce qui se passa.

« Il se sentit, rapporte Dom Thierry Ruinart, transporté d'une dévotion si extraordinaire que j'en fus tout à fait surpris. Il descendit de cheval et se prosterna à terre pour faire l'oraison à son ordinaire. Ensuite, se relevant sans discontinuer ses prières, il se mit à marcher à pied pour achever le reste du chemin. Je voulus l'avertir de remonter à cheval comme nous avions coutume de le faire dans les autres occasions, mais, sans témoigner seulement qu'il fît la moindre attention à ce que je lui disais, il continua toujours de marcher la tête découverte, quoique ce jour-là le soleil fût fort ardent et le chemin difficile, et il ne cessa de prier ainsi jusqu'à ce que nous fussions arrivés à la porte du monastère.

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(f II passa quelques jours dans le monastère dans des exercices de piété continuels que les recherches que nous faisions dans la bibliothèque, les Archives et dans le Trésor ne purent interrompre. Et comme il n'y a guère de monastères où l'on trouve tant de vestiges de sainteté que dans celui-là, tout le portait à augmenter sa ferveur. Il célébrait tous les jours la sainte messe sur le tombeau de saint Bernard et avec le calice même dont le saint s'était servi dans ses voyages. Il visitait tous les endroits que ce grand homme avait sanctifiés par quelque action particulière et il en remarquait soigneusement toutes les circonstances. »

Son esprit religieux se manifestait de toutes les manières et en toute circonstance. En matière de discipline monastique, il se montrait plus strict que nul autre. La discipline est en effet la clef de voûte du monastère, et si elle vient à fléchir, c'est l'édifice qui tout entier fléchit et s'écroule. Aussi avec la règle ne faut-il ni ruser, ni user de stratagème.

Le rigide Mabillon n'admet, ni pour lui, ni pour les autres, que dans un établissement monastique où la viande est interdite, on ait recours à du gibier d'eau. On est en 1696. La misère est partout dans le royaume. Ce n'est pas au moment où par les villes et les campagnes tant de pauvres gens meurent de faim que des moines doivent s'offrir sous cette forme des délicatesses.

« Toute nouveauté est à craindre dans un corps bien réglé, écrira- t-il dans une plainte adressée à ce sujet au supérieur général, et l'on voit tous les jours avec douleur disparaître les usages petits en apparence, mais qui forment le bon ordre dans une maison ou dans une congrégation.

« Rien n'est plus contraire à l'esprit de pénitence dont nous faisons profession que de lâcher la bride à la sensualité. Lorsque cela arrive, il ne faut plus attendre ni d'esprit intérieur ni de religion.

<i II est de certains temps même auxquels il faudrait

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retrancher tout ce qui ressent la délicatesse, et en vit-on jamais où l'on ait plus de raisons de le faire? Tout le monde gémit des misères dont on est accablé. Les campagnes sont désolées. Les pauvres ne trouvent pas à gagner du pain si bon marché qu'il soit, et nous cherchons de nouvelles délicatesses! »

Avec le moyen âge n'avaient pas disparu certaines de ses pratiques et, en plein XVII^ siècle, plus d'une prison d'abbaye était encore transformée en in pace. Sous le scapulaire de l'historien bénédictin bat un cœur généreux. Dans quel monastère se passèrent les actes de brutale et sauvage répression qui l'amenèrent à écrire sous le coup de l'indignation ses Réflexions sur les Prisons des Ordres Religieux7 Il ne nous le dit pas, mais au double nom de la charité chrétienne et de la raison il s'élève contre eux.

Si la justice séculière a principalement en vue de maintesnir l'ordre par la terreur qu'elle inspire aux méchants, la justice ecclésiastique a un tout autre objet. Elle doit être paternelle et l'esprit de miséricorde doit seule l'inspirer. On soigne les maladie du corps. 11 faut soigner de même les maladies de l'âme. Or, est-ce soigner les malheureux qui en sont atteints que de les jeter dans un cachot et de les y abandonner à eux-mêmes? Comment se convertiraient-ils? Gomment se relèveraient-ils d'eux-mêmes sans secours et sans assistance spirituelle? a Ne craint-on pas que Dieu ne demande un jour compte de leurs âmes aux Supérieurs qui les ont ainsi négligées?

« On ne sait que trop par expérience que l'on a bien de la peine à passer quelque peu de jours en silence dans des exercices spirituels que l'on fait volontairement quoique l'on suive d'ailleurs tous les exercices communs avec la communauté. Et l'on s'imaginera que de pauvres misérables accablés de confusion et de chagrin pourront passer plusieurs années entières dans une prison étroite

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sans entretien et sans aucune consolation humaine. »

La science, cette haute science que tout le monde admire, ce n'est jamais à lui-même qu'il la rapporte, mais à Dieu qu'il l'attribue : « Remerciez Dieu de la bénédiction qu'il donne à vos études pour vous encourager, dira-t-il à un jeune religieux qui venait lui offrir son premier ouvrage. Mais prenez bien garde de vous en rien attribuer, car, s'il y a quelque chose de bon dans votre livre, c'est à Dieu que toute la gloire en est due. En vérité, ne serions-nous pas bien ingrats si nous étions assez malheureux pour nous servir des talents que Dieu a mis en nous pour nous élever contre lui-même? »

Étranger au Jansénisme, l'orthodoxe Mabillon ne l'est pas moins au Quiétisme. Dès leur apparition les Maximes des Saints de Fénelon l'inquiètent. Dans le conflit qu'elles provoqueront entre M. de Cambrai et M. deMeaux, c'est du côté de M. de Meaux qu'il se rangera sans hésitation, tout en regrettant un pareil conflit dans l'Église de France dont il ne saurait que troubler gravement la paix.

« M. l'archevêque de Cambrai, écrira- t-il en février 1677, vient de donner un livre qui fait beaucoup de bruit. Je crains qu'il n'en ait pas d'honneur. On le trouve très bien écrit, mais bien des gens éclairés y trouvent beaucoup à redire et il est difficile de sauver plusieurs expressions qui vont trop loin. Ces matières sont délicates et il est difficile de parler si juste qu'on n'y trouve rien à redire. »

« Il est fâcheux, ajoutera-t-il encore, que ce prélat, d'ailleurs d'un grand mérite, se soit séparé de nos Seigneurs de Paris et de Meaux. w

L'accusation de Jansénisme en pleine bataille janséniste était une redoutable accusation à l'heure où le jansénisme pénétrait partout, où on le voyait partout, non seulement, là où il était réellement, mais même là où il n'était pas. Aucune préface ne fut pour Mabillon une source de difficul-

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tés aussi grande que sa préface à l'édition bénédictine des œuvres de saint Augustin : « J'ai déjà vu (en manuscrit) votre préface qui est admirable », lui écrira Bossuet, mais quelle patience, quelle soumission il avait fallu à son auteur pour arriver à faire accepter de Bossuet lui-même le texte final qu'avait précédé plus d'un texte écarté. De sa main l'évêque de Meaux avait annoté l'avant-dernière rédaction. Il s'agissait d'un véritable remaniement. « Le pieux bénédictin en pleurait de tristesse et de dépit, » Il sécha ses larmes, réprima son dépit, et, sans mot dire, comme un bon écolier, se remit au travail.

Le grand laborieux va enfin se reposer. C'est quelques jours avant sa mort, et il est là étendu sur son lit de souffrance qui le surlendemain va être son lit d'agonie. Son dernier entretien est pour un jeune ecclésiastique de ses parents accouru pour l'embrasser une dernière fois. Jamais il n'a été plus maître de lui-même, plus conscient de ses pensées. C'est comme son testament spirituel qu'il va déposer sous forme de conseils entre les mains de celui qui va rester, lui qui va partir. Et voici ce testament, le testament d'un saint :

« N'oubliez jamais ce que vous êtes et souvenez-vous que nous ne sommes quelque chose qu'à proportion de ce que nous ne sommes rien à nos yeux. La grandeur d'un chrétien consiste dans la connaissance et dans l'aveu de son néant, de sa misère et de sa faiblesse, dans le mépris de tout ce que le monde estime, honneurs, richesses, grandeurs, élévations, et dans l'amour des humiliations, des souffrances et des ignominies de Jésus-Christ.

« L'humilité! L'humilité! In omnibus humilia teipsum. Dieu se plaît à élever ceux qui s'abaissent. De stercore erigens pauperem. Et il regarde avec indignation ceux qui s'élèvent : Alta a longe cognoscit. Ses faveurs, ses miséricordes, son royaume, ses bénédictions éternelles sont pour les humbles, pour les petits et pour ceux qui aiment l'obscurité :

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Humilibus dat gratiam. Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum. Cette vertu est de tout. Elle accompagne le geste, le regard, le ton de la voix, tout. In omnibus humilia.

« Je vous recommande Tamour de la pauvreté et de la simplicité. Dieu vous a fait naître sans biens. Peut-être mourrezvous de même. N'en désirez point d'autres que ceux de la grâce et les invisibles. Si Dieu vous en donne d'autres, prenez garde de n'en point abuser. Usez-en avec la précaution et l'épargne d'un pauvre. Faites-en part à ceux qui en auront besoin. Tremblez dans la crainte d'y attacher votre cœur, ou, au moins, de vous en servir au-delà des bornes d'une étroite nécessité.

« Vous éviterez ce malheur si vous êtes simple dans vos habits, modeste dans vos meubles, retenu dans les choses mêmes que semblent les plus permises comme l'achat des livres. Défiez- vous beaucoup de la cupidité et pensez que l'attention à être pauvre en tout vous attirera beaucoup de grâces:

« Soyez vrai en tout. Que votre sincérité aille jusqu'au scrupule. Vous mériterez d'être fidèle dans les occasions importantes, si vous l'avez été dans celles qui le paraissent moins, sinceri fllii Dei. C'est une grande grâce que l'amour de la vérité. On l'obtient par le gémissement et par la prière. Je prie Notre-Seigneur de vous l'accorder et toutes celles dont vous avez besoin. »

« Maintenant, écrivait dès 1686 Mabillon à son retour d'Italie, il me faut songer à la retraite; maintenant il me faut songer à un autre voyage. Car, comme dit saint Augustin, s'occuper toute sa vie à des voyages qu'on ne peut faire avec facilité et en paix, n'est pas d'un homme qui ne pense qu'à ce dernier voyage qui s'appelle la Mort, voyage cependant qui est le seul dont il vaille la peine de s'occuper. »

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Et pour se préparer ce grand voyage, le pieux voyageur de l'au-delà s'adressa aux plus saints d'entre ceux qui l'avaient fait avant lui. Tous ont pris modèle sur le Christ. Ils se sont placés en face de la Croix. Ils ont fixé leurs regards sur le divin Crucifié. En le voyant souffrir, ils ont appris à souff'rir. Cette grande leçon qu'il donne aux autres dans son livre de La Mort Chrétienne, il se la donnera ainsi à lui-même.

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