CHAPITRE I
L'Âbbaye de Saiot-Germaîn des Prés chef-lieu de la Congrégation de Saint-Maur
DE la grande abbaye bénédictine de Saint-Germain des Prés telle qu'elle existait au XVIPet au XVIIP siècle, il ne subsiste plus que son église devenue église paroissiale et son logis abbatial converti de nos jours en établissement de commerce. Des noms vétustés et parfois même un peu étranges, comme ceux de TEchaudé, des Canettes, des Deux- Anges, du Four, de Cassette, auxquels se mêlent les noms de Saint-Benoît, de Mabillon et du cardinal de Furstenberg, rappellent seuls, sur les plaques des rues, le lointain passé d'avant la Révolution. Tout le reste a disparu avec les moines.
C'est désormais à l'imagination qu'avec l'aide des magnifiques gravures de l'Histoire de Saint- Germain des Prés de Dom Bouillart, et de la Topographie du Bourg Saint-Germain par Fleury et Tisserand et dans l'Historique du Vieux Paris qu'il faut demander de ressusciter sous nos yeux cette cité religieuse.
An milieu d'une vaste enceinte quadrangulaire, avec des tours aux angles, des tourelles ou échauguettes en encorbellement, de hautes et larges portes garnies de herses et
précédées de ponts-levis, s'élèvent symétriquement des bâtiments de toute taille et de toute destination, que séparent des cours et des jardins. Ici, c'est la merveilleuse chapelle de la Vierge à la délicate structure. Là, c'est le cloître, et, au-dessus de lui, le dortoir, la bibliothèque. Ailleurs sont dispersées les diverses annexes, hôtellerie, communs, magasins de toute nature, sans oublier la prison, de sinistre mémoire. Faute d'entretien, l'enceinte a cessé d'être ce qu'elle était naguère, mais elle n'a plus à redouter les invasions des pirates normands, au temps où ils remontaient la Seine et obligeaient à chercher au loin un asile plus sûr pour les reliques vénérées de sainte Geneviève.
Si les artistes admiraient l'église renommée pour ses mausolées, les érudits étaient en extase devant sa bibliothèque.
« Saint- Germain et Saint- Victor
Vallent bien plus que de l'or. »
disait un distique rimé.
Livres et manuscrits, sans compter les estampes et les médailles rassemblées à part dans des cabinets, étaient en étages superposés rangés dans une galerie de i6o pieds, c'est-à-dire de près de 5o mètres de long. Ses armoires, en chêne sculpté avec art, étaient surmontées de toute une série de portraits représentant les plus remarquables personnages de l'Ordre de Saint-Benoît. On voyait aussi un peu partout des bas-reliefs, des bustes, entre autres ceux de Boileau et d'Antoine Arnauld.' L'entrée de cette cité des livres, aux pilastres élégants dominés par une corniche non moins élégante, était digne de la Cité de Dieu et de ses hôtes.
Autres temps, autres mœurs monastiques aussi bien qu'autres mœurs séculières. A côté de ce qui demeure parce qu'il doit demeurer, il y a ce qui change parce qu'il ne saurait ne pas changer. L'abbaye de Saint-Germain-des-Prés,
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depuis sa fondation par le roi mérovingien Ghildebert, avait conformé et adapté ses destinées aux métamorphoses de Paris. Non seulement le bourg Saint-Germain qui n'était plus un village, mais le faubourg qui n'était plus une campagne, avait cessé depuis longtemps d'exiger de la maind'œuvre rustique. Là comme ailleurs, il n'y avait plus rien à défricher. L'imprimerie, d'autre part, était inventée et rage des manuscrits avec leurs enluminures était un âge périmé.
Les guerres de religion, en même temps qu'elles avaient divisé les esprits, opposé les croyances, avaient altéré les mœurs. L'oisiveté, avec tout ce qu'elle entraîne à sa suite, avait envahi les monastères de l'Ordre de Saint-Benoît comme ceux des autres Ordres. L'une des grandes œuvres, une des œuvres les plus nécessaires à la fois de la papauté et de la monarchie, avait été, dès le début du XVIP siècle, d'opérer une réforme monastique générale. Deux observances, la Commune Observance avec ses tempéraments, ses adoucissements, ses concessions, et la Stricte Observance avec ses rigueurs et ses austérités, étaient aux prises à peu près partout.
En Lorraine, sous la bannière de saint Benoît, une congrégation s'était fondée qui rapidement avait grandi, prospéré et prolifîé, la Congrégation de Saint-'Vanne et Saint- Hydulphe. Bel arbre aux jeunes racines saines et vigoureuses, elle pouvait abriter de ses rameaux tout un peuple de moines.
Mais cet arbre, il s'agissait de le transporter au loin dans des provinces françaises trop distantes. C'était une opération difficile. On se contenta d'exporter des semences. Elles germèrent successivement dans diverses abbayes bénédictines, telles que celles de Limoges, de Meaux, de Jumièges, de Reims, des Blancs-Manteaux à Paris. Telle fat la floraison qu'en 1618 il y avait en France une nouvelle Congrégation
régénérée, la Congrégation dite de Saint-Maur, parce qu'elle avait adopté ce saint pour patron, dotée d'un statut légal par lettres patentes de Sa Majesté. L'entrée de l'abbaye de Saint-Denis se fit attendre jusqu'à i633; celle de Saint-Germain des Prés eut lieu en i63i.
A la jeune Congrégation dont le nombre des filiales n'allait cesser de s'accroître, il fallait un chef-lieu. Ce fut Saint- Germain des Prés qui, naturellement, le devint en raison de sa situation et de son importance.
L'abbaye était alors soumise à la « Commende ». Ses abbés commendataires, logés à part dans un hôtel spéci«d, comme tous les abbés du même genre, n'appartenaient nullement à l'ordre et ne vivaient pas de la vie monastique. Ils touchaient les revenus sans même résider la plupart du temps et ne faisaient en grande pompe que de rares apparitions. Ils restaient étrangers aux affaires intérieures dont la direction appartenait à un prieur.
De 1633 à 1714» dans l'espace d'un siècle, on compta quatre abbés commendataires : le duc de Bouillon, Jean- Casimir, roi de Pologne, le cardinal de Furstenberg et le cardinal d'Estrées.
Henri de Bourbon, duc de Verneuil, était un bâtard d'Henri IV qui, dès l'âge de six ans, avait été comblé de bénéfices, était devenu évêque de Metz, quoique simple tonsuré, puis, plus tard, avait été fait pair de France, chargé d'une ambassade en Angleterre et nommé gouverneur du Languedoc. Il s'était marié à 67 ans et, lors de son mariage, avait résigné tous ses bénéfices, y compris l'abbaye.
Jean-Casimir, roi de Pologne, son successeur, ne fut pas un abbé moins inattendu. Dans sa jeunesse il avait embrassé la carrière ecclésiastique, s'était fait jésuite, de simple jésuite était devenu cardinal, de cardinal, roi de Pologne à la mort du roi son frère, dont il dut épouser la veuve, c'est-à-dire sa propre belle-sœur. A la mort de sa
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femme, Marie de Gonzague, il abdiqua, vint habiter la France et, à titre de compensation de son trône, reçut l'abbaye, qu'il édifia d'ailleurs par sa dévotion.
Ce fut un prince allemand, doté du titre de landgrave, le cardinal de Furstenberg, qui fut appelé à recueillir la succession abbatiale de cet ancien roi de Pologne. Nul n'était plus richement pourvu d'abbayes par Louis XIV. Saint- Germain des Prés était sa treizième ou sa quatorzième.
Quant au cardinal d'Estrées, le neveu de la fameuse Gabrielle d'Estrées, son père, d'abord évêque de Noyon, avait échangé à vingt-trois ans sa crosse contre une épée. Pour lui, il avait cumulé les dignités d'évêque de Laon, de duc et pair, d'académicien, de cardinal, auxquelles il ajouta finalement celle d'abbé. On ne le voyait que fort rarement aux solennités monastiques, mais il recevait tous les jours plusieurs religieux à sa table et prenait plaisir à leur docte conversation.
Tout en conservant sa personnalité avec son abbé, son prieur, ses officiers, l'abbaye abritait à part le Supérieur général de la Congrégation et les deux assistants chargés de gouverner sous le nom de « Regimen » ou de « Régime » toutes les maisons dispersées dans les provinces. De là sa primauté. D'autre part, Paris, avec sa Sorbonne, son collège de France, sa Bibliothèque royale, ses Écoles et ses Compagnies érudites de tout genre, était le plus grand centre intellectuel du royaume, le foyer des Sciences, des Lettres et des Arts. Nulle cité ne pouvait être plus propice à l'épanouissement d'une société monastique qui, tout en subordonnant l'étude à la religion, par cela seul qu'elle ferait de l'étude une véritable fonction religieuse, allait devenir un remarquable Institut intellectuel.