Un moine méconnu
Deux cents mules noires , superbement harnachées , parées de selles en velours de la même couleur ; deux cents autres mules en caparaçon de satin, traînantes dalmatiques semées de croix et de chiffres de famille couvrant le poitrail et descendant
4 i> noms hécohhij.
jusqu'au sabot, précèdent avec dignité la marche et passent. Des abbés à longues moustaches les montent ; leurs bottines noires, garnies de dentelles à l'évasement, sont armées d'éperons. Aux cavalcades d'abbés succèdent les cavalcades de moines, fermes sur leurs étriers , allant deux par deux et causant , quatre par quatre et discutant , huit par huit et psalmodiant.
A l'angle des routes, moines et abbés qui surviennent se confondent , prennent rang et s'alignent ; ils accourent par centaines ; la voie disparait sous les chevaux , les chevaux sous les cavaliers ; s'ils s'arrêtent, c'est une tache d'encre; s'ils marchent, un crêpe noir qui ondule.
Viennent derrière ces quatre cents mules neuf blanches haquenées enveloppées dans leurs fourreaux de brocart ; elles portent . au lieu de profanes cavaliers . un petit tabernacle ([ue surmonte un baldaquin. Le
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meuble sacré ren ferme les hosties de voyage. Ces haquenées sont mitrées comme des évèques ; elles en ont le saint orgueil.
Chaque carrefour a été désigné d'avance comme point de rencontre ; on s'y rend , et à chaque rendez-vous le fastueux pèlerinage se grossit d'un groupe d'abbés , d'un noyau de moines , sortis de leur monastère au son d'une trompe. Parfois leurs confréries les accompagnent jusqu'au carrefour processionnellement , croix et bannière en tète. Moines et abbés , s'ils sont riches, sont escortés de leurs domestiques, serviteurs moitié estafîers, moitié sacristains, ayant à l'arçon une épée perpendiculairement fixée , et du côté droit de la bride des livres pieux et un mousqueton. Ils marchent au flanc des étuvistes, des valets de pied, des médecins, des poètes, de tout le personnel de la maison à laquelle ils sont les uns et les autres attachés, ce que justifie leur livrée uni-
forme. La figure brodée sur leur poitrine indique leur emploi : il y a une coupe sur l'habit du médecin, une plume sur le pourpoint du poëte.
Dheure en heure le ruban noir s'allonge et s'unit comme une étoffe humide sous le fer de la repasseuse. L'abbé s'emboîte avec l'abbé , le moine s'engrène avec le moine , et l'occasion pieuse du voyage efface les différences vaines de la hiérarchie.
Suivent d'autres mules, vives comme des chèvres, bruyantes de leurs sonnettes d'argent, portant des coussins et des ombrelles, et entre les ombrelles et les coussins , au double reflet rouge , des femmes paresseusement assises comme des Chinoises sous leur palanquin. On les dirait couchées sur leur sofa ; à peine laissent-elles paraître la pointe brodée de leur chaussure orientale entre les plis de leur tunique.
Immédiatement après les femmes , place
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de courtoisie, se montrent de lourdes voitures, et dans chacune d'elles huit dignitaires de l'Église, traînés par seize bœufs , deux bœufs par dignitaire. Soixante voitures ainsi attelées se placent à la file.
Dans des intervalles ménagés sur la ligne du cortège roulent des chariots chargés de musiciens , orchestre mouvant qui déploie un drapeau sur lequel on lit en gros caractères : « Musique de monseigneur le cardinal , » ou « musique de monseigneur le légat. »
Grotesques , mais précieux auxiliaires du voyage , les vivres marchent derrière. Ce sont les comestibles nationaux que les contrées ingrates où l'on se rend n'offrent pas : beaucoup de vins , de confitures et de salaisons. Sur les vivres sont les cuisiniers. Ils voiturent les traditions de la bonne chère en pays de chrétienté , de même que leurs maîtres y propagent les saintes doctrines.