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Des hommes armés de torches veillaient autour du bûcher.
Rien n'attire la fouie comme la foule ; le feu n'aime pas plus l'huile. Par toutes les issues s'épanchent en grondant des torrents de curieux , de désœuvrés , de femmes qui , par devoir , ne pouvant quitter leurs maisons, les entraînent au bout de leur robe. Le mari s'attache au bras , l'enfant s'épingle à la jupe , le nourrisson se colle au sein.
Et les ouvriers quittaient également leurs ateliers, les marchands leurs boutiques, les pêcheurs leurs bateaux , les écoliers leurs pensions; on aurait plus tôt fait de dire que toute la populace de Wittenberg était là.
Elle était là moins le cortège , qui débouchait sur la place. Les croisées du palais de l'électeur, qui donnaient sur cette place, étaient garnies d'officiers attachés au prince; comme tout le monde , ils auraient désiré
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connaître le motif de ce rassemblement.
Mais qui aurait pu le leur apprendre?
D'abord faible ruisseau . resserré dans sa pente , encombré de gravier , le cortège eut beaucoup de résistances à vaincre pour ne pas se noyer , pour ne pas disparaître dans cette mer agitée de têtes. Mais, l'impérieuse curiosité ayant parlé , et là , comme dans toutes les circonstances . les masses ayant deviné ce qui leur convient le mieux, elles forcèrent le premier rang à se mettre à genoux , le second à s'incliner , le troisième à se courber sur le second : le bâton eût aplati qui n'eût pas consenti à s'agenouiller. il eût fait agenouiller qui n'eût pas voulu se courber, courbé qui eût refusé de s'incliner. Ce n'est que plus tard que le bâton a été remplacé par la police, laquelle ne répudie pas la tradition du bâton. Le bâton s'est fait chair.
Ils n'avaient ni bâtons ni piques, les rares
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lansquenets qui, avec prud'homie. se hasardèrent du bout de leurs pieds à jeter un coup d'œil sur la place.
— Il y a du gibier en plaine , dirent-ils en se retirant à pas de loups et en cachant leurs habits jaunes, de peur d'épouvanter la nichée. Nous reviendrons ; patience.
Dans l'attitude où ils s'étaient placés . les habitants virent défiler le cortège, ou, pour parler plus saintement , la procession.
Quelle procession ! et comment au milieu du carême, pour le rappeler encore une fois, comment le peuple le plus soumis à l'Église, sinon le plus dévoué , comment la nation dont les souverains ajoutent si précieusement à leurs titres celui de roi des Romains, avait-elle osé parodier les cérémonies romaines avec cet éclat, cette pompe, cette magnificence de ridicule ?
Quatre hommes , simulant quatre porte-
214 UH MOl>'E 31 ECO > M .
(lambeaux, élevaient en guise de candélabres quatre poutres perpendiculaires. Ils étaient sérieux .
Après les porte-flambeaux , flottaient les bannières de la cathédrale : des chemises d'hommes , écartelées par le haut et par le bas sur des lattes ; aux manches de ces chemises s'attachaient des cordes qui tenaient lieu de cordons de soie. Les glands, c'étaient des pots de bière vides. Venaient ensuite les lévites , dont les encensoirs étaient représentés par d'énormes pierres fixées dans des nœuds de fronde. Quels lévites! noirs , barbus, puant le soufre et le poisson, pourla plupart pécheurs ou mineurs. Les plus adolescents avaient quarante ans.
Les évèques suivaient : pour crosse, ils portaient des gourdins ferrés , pour mitre des cornes de bœuf , pour barbe la queue d'une vache ; ils avaient trempé leurs mains dans l'encre afin d'imiter la teinte violette
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des gants épiscopaux. Ils y étaient nml par* venus.
Le chapeau rouge des cardinaux était suppléé par des chapeaux de lansquenets et de hallebardiers.
Le dais n'était rien autre qu'une toile rayée à matelas , tendue au bout de quatre nerfs de bœuf; la frange était d'étoupe , et les panaches qui s'élèvent ordinairement à chaque angle du pieux palanquin étaient de plumes d'oie. Sous ce matelas , cette étoupe et ces plumes , une parodie outrageante provoquait la joie très-burlesque, un peu féroce du peuple. C'était la charge de monseigneur le cardinal Pandolfî , avec sa graisse tremblante , ses jambes engorgées , son col de taureau, son œil de bouc. De hideux haillons pendillaient à ses épaules et lui fouettaient les reins en forme de manteau de cérémonie. Huit enfants , malins comme des fils du diable . anges et maca-
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ques tour à tour, baissant les yeux comme des agneaux , et tirant leur langue rouge comme des léopards d'armoirie, soulevaient, en y crachant dedans , cette dalmatique de chiffons , et par piété , singulière façon de la baiser , ils la portaient à leur nez. Le faux cardinal était flanqué de ses deux acolytes, dont l'un, au lieu de porter les gants épiscopauxsurun coussin, portait deux souliers ferrés . dont l'autre soulevait la nouvelle mesure d'étain altérée par le gouvernement , à la juste colère du peuple. Grave entre ces deux dignitaires, revêtus, celui-ci de l'habit respectable d'un ours, celui-là de la peau d'une vache, il saluait à droite et à gauche la populace. Quelquefois la tète accompagnait le geste d'inclinaison, et le corps suivait la tète. Alors le cardinal tombait sur la foule , qui se le renvoyait comme une outre. Monseigneur oscillait , roulait , bondissait, pivotait, retrouvait sa ligne et repre-
nait sa marche moitié pieuse, moitié avinée. Les plus décents parmi les spectateurs se bornaient à placarder de la boue au visage de monseigneur.
Les croisées du palais électoral se fermèrent ; on remarqua que quelques-uns de ceux qui s'y étaient montrés étaient descendus sur la place , sans doute pour voir de plus près la parodie du cardinal , pour voir Boccold , car c'était Boccold , l'affranchi de la mine ; Boccold.,, un géant par ses mains carrées, par son cou nerveux comme Antée, par ses épaules barbues , par ses cheveux courts et bouclés comme la laine d'un lion , par sa figure osseuse et sa peau noire de l'éternel charbon qui avait vingt ans coloré sa sueur.
Une rumeur arrêta la marche du cortège.
Tout à coup , partie d'un angle de rue , une rafale détermina , violent , concentrique, tourbillonnant, un système circulaire
1FN -TOINF. MECONNU, 19
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de mouvement. Il allait des bords de la cohue au cœur ; spirale d'acier d'une montre qui se brise. Une fois engrainé dans la rainure de la première circonvolution, le personnage qui paraissait la cause de la mêlée passa à la seconde, à la troisième, aux suivantes. C'était un moine. Au milieu de ces cercles, il tournait sur son axe , confus de tant de popularité , un peu effrayé de cet amour même. Il en eût souhaité un peu moins. La considération dont on le menaçait ressemblait à faire peur à de la violence. Peut-être ne serait-il pas sorti vivant de son triomphe s'il eût cherché à y échapper.
Son ellipse rapide devint bientôt tangente à celle où gravitait le faux cardinal. Les deux comètes eurent bientôt le même champ. Le dais à matelas couvrit le moine et monseigneur. Dispute sur la préséance.
— Passez !
L \ H0IN1 MÉCOWl. 219
— Je ne passerai pas.
La rougeur du moine fut attribuée à sa modestie. De grands coups de pied lancés à la sourdine à monseigneur l'engageaient à céder ; des coups de poing entre deux eaux l'invitaient à n'en rien faire. Bourrades et politesses , on arriva enfin devant le bûcher. Nouvelle lutte. Dans son rôle, monseigneur ignorait s'il devait ou non accompagner le moine sur les madriers. A tout hasard, il bondit avec sa queue de vache sur les tonneaux; ceci déplut à plusieurs : comment plaire à tout le monde? Les enfants le tirèrent à eux par sa dalmatique, mais il fut plus fort que la dalmatique. A son tour le moine se dévoua. Mal à l'aise, ahuri, estropié, gauche, applaudi, il grimpa comme un chat noir sur l'échafaudage. Mais, son point d'appui manquant, il glissa ; il serait tombé sur les fascines , triste augure pour un théologien , si le bras robuste de
220 DU VOIHB ■ftCSOMTO.
monseigneur ne l'eût saisi par le collet et ramené au niveau des madriers. En pareille déconvenue , un moine n'a guère plus de dignité qu'un sac de charbon. Après s'être essuyé les genoux, le nôtre s'inclina devant la multitude, dont la première vue le glaça jusqu'à la moelle des os. C'est une sensation commune aux gens qu'on va pendre et aux harangueurs populaires , de frémir à cette élévation isolée.
— Tiens! ils sont deux là-haut. Qu'est-ce que cela signifie?
— Que le véritable parle !
— Que le faux descende !
— Quel est le vrai ?
— Qu'ils restent tous deux !
— Suis-je ou non le cardinal , vous qui voulez que je descende?
Le moine était confus dans l'àme. Il commençait à goûter le fin de la popularité. Dieu sait ce qu'il serait advenu s'il eût per-
ÇN MOIRE MECONNU. 2'2 i
sisté à soutenir son droit d'occuper seul les planches. Il fit mine de s'en aller.
Sa modestie le sauva.
Monseigneur, comprenant qu'il n'était pas l'homme de la parole , arrêta le moine déjà en posture de descendre le long des tonneaux. Singulière posture. Ce n'est pas de face qu'on descend d'une échelle. Mais voici que monseigneur en fait autant. Assaut de modestie. Tous deux offrent leur dos à l'enthousiasme général.
De même qu'on avait crié : Que le noir monte ! on cria : Que le noir descende !
Tout grand homme commence par s'appeler le noir ou le rouge, le droit ou le tortu.
Monseigneur trancha le nœud de la difficulté : il ne descendit pas , il sauta sur la foule à pieds joints.
Le moine occupa seul la scène.
Et le feu fut mis au bûcher.
— Frères, débuta le moine, les faux pro-
:2'22 DU 101111 KÉCOiflfD.
phètes sont nombreux , et les vrais sont timides . voilà pourquoi le mal couvre la terre.
On vous a peut-être rapporté comment j'avais attaqué l'autre soir 31. le légat de Rome-, c'est-à-dire avec décence, respect et soumission; bien que nous autres Allemands, ayons la langue râpeuse comme les limes de Solingen.
Un grognement sourd courut de place en place.
— Croyez-vous que monseigneur Pandolfi m'ait envoyé , comme au cardinal Albert , une litière avec chevaux, housses et harnachements . un chapeau tout semé de pierreries et une épée dans son fourreau doré , ou bien sa bénédiction, que je prise fort? Savezvous ce qu'il a fait9
L'apostrophe resta en l'air, et à cet immense point d'interrogation . suspendu comme un croc de fer au milieu d'une ménagerie, toutes
les curiosités béantes mordirent en rugissant.
— Qu'a-t-il dit ?
— Qu'a-t-il fait?
— Qu'a-t-il répondu?
Le feu du bûcher pétillait moins que les têtes.
— Il a fait afficher sa réponse à Francfortsur-1'Oder.
C'est neuf de répondre ainsi, mais l'argument est trop cher pour nous , pauvres augustins , qui n'avons pas les moyens de nous absenter du couvent , chaque fois que nous avons une raison difficile à trouver contre une raison plus forte. Oui , monseigneur le légat a collé son silence victorieux à Francfort-sur-1'Oder. Nous n'avons pas raison de si loin; Dieu soit loué ! Une fois à Francfort, savez-vous ce que monseigneur a répondu à notre sermon , à mes quatre-vingt-quinze propositions ?
224 i > boise M£co>.M.
— Qu'as-tu répondu , hippopotame , sanglier, rhinocéros?
Cette interpellation , qui semblait vouloir aller éveiller l'attention du véritable légat à Francfort-sur-1'Oder, tant elle était foudroyante en éclats de voix , s'adressait à l'homme qui parodiait si burlesquement l'ampleur, la sainte obésité, et le costume du cardinal dominicain Pandolfi. Elle s'adressait à Boccold le mineur.
C'était donc à Boccold de répondre. H feignait de n'avoir pas entendu.
Arrondissant sa main en forme de spirale, et laissant couler sa voix dans cette espèce de conque , un homme de la foule répéta de nouveau avec une formidable énergie, au fond du tympan de Boccold :
— Qu'as-tu répondu de Francfort-surl'Oder?
Tandis que Boccold fait un peu languir sa réponse, certains lansquenets, déjà signalés,
reparaissent au même endroit, là-bas au bout de la place.
— J'ai répondu... Boccold regarda frère Martin avec un air niais qui semblait vouloir lui dire : Soufflez-moi donc ce que j'ai répondu. Ceci n'est pas dans le rôle.
— Répondras-tu ?
De minute en minute , la flamme se déployait plus ardente et en nappes entre l'orateur et son auditoire.
Ceux des habitants qui n'avaient pas eu connaissance de l'événement accouraient à l'odeur de la fumée. Ils arrivaient trop tard ; et , par quelque issue qu'ils se présentassent , ils étaient reçus au bout de la pointe des hallebardes. On en piqua quelques-uns ; leurs compagnons rugirent ; les plus éloignés crièrent au meurtre. Rien de tout cela ne transpirait encore dans la foule, toujours plus altérée d'écouter le singulier dialogue établi entre le moine et Boccold.
226 DU feOlIfl MECO.N.M.
— Tu as répondu, reprit le moine, connue le tison répond à la paille , la flamme à ce bûcher. Cendre n'est pas réponse , mortel rongé de luxe.
Affectant la surprise et bronchant comme uu homme ivre exposé au vent , Boccold répliqua avec lenteur : On me reproche mon luxe ; et il considéra avec une fierté ironique les guenilles qui le couvraient. Quel luxe?
La réponse éclata , mille voix s'élevèrent.
— Les cardinaux , c'est avéré , ont chacun cent cinquante-quatre plats de viandes cuites à leur dîner, six cent vingt pieds de pâté, huit cents aunes de saucisses, cinq cents aunes de boudin par tète. N'est-ce pas trop pour un chrétien?
— Je conviens que c'est trop . mais le carême est si dur , si long.
— Pas si dur. Les cardinaux dévorent en barème toutes les aloses, toutes les truites
m BOIRE méconnu. 227
et les carpes du Rhin , tous les brochets du lac de Constance.
— C'est vrai, affirma-t-on de toutes parts. Ils mangent tons les brochets du lac de Constance , pour nous vendre ensuite les arêtes comme reliques.
Frère Martin ajouta, comme s'il eût parlé au véritable légat du pape : Oui, Dieu vous a-t-il institués les gardiens du troupeau pour égorger les moutons et les faire servir sur vos tables ? Avez-vous un bercail pour le rôtir? A-t-il choisi ses apôtres parmi des pêcheurs dans l'intention que vous mangeriez un jour tout le poisson de la mer ?
Boccold avait l'air d'être repentant d'avoir mangé tant de saucisses et de boudins ; il se pressait le ventre et il ouvrait démesurément la bouche , comme pour rendre les viandes cuites dont on lui reprochait l'abus.
— Oui . repens-toi . vide tes boyaux ;
228 DU KOHIS MÉCONNU.
rends donc toutes les carpes que tu as mangées pendant le carême, et les moutons durant les jours gras.
Sans lui accorder la faveur dérisoire de la réplique , on frappait dans le creux du dos de Boccold , comme on ferait à un homme qu'on voudrait délivrer d'une arête.
— Qu'il rende encore, hurlaient de plus exigeants , les beaux châteaux , les superbes palais qu'il a sur le Tibre.
— Oui , mes frères , reprenait le moine , ils ont des châteaux sur le Tibre , et si vastes , que deux seulement ne tiendraient pas dans la bonne ville de "Wittenberg , et si beaux que le palais de notre glorieux électeur Frédéric n'est qu'une écurie en comparaison.
Dieu souffre-t-il ces châteaux? S'il les permettait, il autoriserait donc l'inégalité parmi la grande communion des chrétiens.
— Légat maudit! bœuf tonsuré ! léviathan
L> .MOINE ■ÉCOlflll . 229
romain , entends-tu ? Rends donc les châteaux, rends donc les marbres, les jardins, les palais ?
— Akçà ! vous croyez donc, vous autres, qu'il est aisé de rendre des châteaux ? Estce que je les ai dans le ventre ?
— Frappe toujours sur le dos.
— Frappe toujours !
Ce ne fut pas seulement sur le dos de Boccold qu'on frappa ; l'un l'autre s'animant, les bons Allemands se frappèrent entre les épaules avec une jovialité féroce. Cinq ou six mille hommes occupés à cette besogne ressemblent beaucoup à une mêlée , et leurs coups de poings à des coups de poings. Tout ne se borna pas là. Ceux que les hallebardiers et les lansquenets tenaient éloignés de cette scène s'imaginaient qu'on égorgeait leurs compagnons. Ils tentèrent une percée pour se joindre à eux. Alors seulement l'intérieur de la place eut
230 OH MOÏSE MÉLOSNIT.
connaissance de la troupe qui la cernait. On se souleva, on cria qu'on empêchait les pauvres d'entendre la parole de Dieu ; on parla de résister aux lansquenets s'ils osaient disperser les fidèles , on appela les frères du dehors , en même temps qu'on enjoignit au moine d'avoir à reprendre son inspiration.
— Est-ce que nous allons recommencer ?
s'informa Boccold au prédicateur , qui ne trouvait plus si facilement la parole depuis que, de la hauteur où il était , il apercevait mieux que personne des habits jaunes et des pointes d'acier partout.
Les oreilles pleines de bruit , le visage ruisselant de sueur, pensant peut-être à son monastère si paisible , il reprit :
— Ils ont encore, mes frères, des habits plus riches que ceux que portaient les Égyptiens dans les mystères d'Isis : ils sont Égyptiens. Ils ont des mitres aussi élevées que
I N MOINE HÉCORN1 . 231
leur orgueil , éblouissantes de diamants , telles qu'en avaient au front les grands prêtres de Jérusalem ; ils sont juifs. Ils ont des sandales d'or, ainsi que les augures du temps d'Auguste : ils sont païens. Juifs , Égyptiens , païens , sont-ils chrétiens par quelque endroit ? Non.
— Ohé! donc, hurlait la populace, païen, juif de légat, pourquoi as -tu de beaux habits? A bas tes beaux habits ! tes mitres de diamants ! Au feu tes mitres , tes sandales! au feu !
— A bas ton bâton d'ivoire ! ton camail de dentelle au feu !
— Au feu tout ! au feu !
Aux cris de : Au feu ! ceux que les lansquenets ne tenaient presque plus en respect recoururent à une mesure de désespoir.
Pfeiffer était debout, dressant sa figure patibulaire. Ils renversent Pfeiffer, et le couchent en manière de bélier romain sur le dos de
232 l 1 .MOINE ■ÉCOH1V1 .
dix des plus déterminés. Les lansquenets ne savent que penser de cette machine vivante pointée sur eux. Pfeiffer, pénétré de l'utilité de sa mission horizontale , se roidit en poutre, durcit ses nerfs, et prête son élan à l'impulsion terrible qu'il reçoit. Ce n'est plus qu'un long clou : il s'agit pour son honneur de se ficher sans se tordre dans ce mur de lansquenets. Un instant sa tète entre dans son cou par la répulsion violente qu'elle éprouve. Au second choc, elle s'enfonce victorieusement. La vrille a percé ; entre qui voudra par le trou. Tous entrent. Ils sont accueillis par leurs compagnons de la place, moralement comme des victimes, physiquement comme un tonneau de harengs qu'on vide dans un autre tonneau déjà plein.
— On voulait nous égorger, et vous ?
— On voulait nous égorger aussi ! Brigands de lansquenets ennemis de la parole de Dieu !
I H M01>E ■ÉCOMfl . 2">ô
—. Laisse-moi entendre cette parole de Dieu sur tes épaules.
— A \ous deux, portez-moi. que je \o'w la parole de Dieu.
Dans ce moment, la parole de Dieu ne parlait pas,
On était occupé à mettre le feu au haut de la mitre, au bas de la robe de Boccold. Les deux flammes, en se communiquant, n'en formèrent plus qu'une, ce qui augmenta singulièrement l'ivresse du peuple.
Personne ne quitta le champ de bataille. On aurait considéré comme une lâcheté d'abandonner le moine, qui s'exposait bien plus que tout le monde.
Au contraire, chaque regard lui envoyait une protection , et entre lui et le bûcher trente hommes des plus robustes accroupis, formant un rempart de chair, après le rempart de feu, faisait ressembler son pauvre et mouvant échafaudage au trône des rois.
234 DU boire MÈcoumv.
Le trône des rois s'appuie sur des pattes de panthère coulées en bronze. Là les panthères sont vivantes.
Il y avait aussi parmi ceux-là, mais debout, appuyé contre un des supports, un jeune homme à la figure calme comme la patience, belle du rayon d'espoir qu'elle attendait de celui dont le front lançait tant de flammes et de foudres ; il aurait eu assez de domination pour écarter avec sa longue épée et son regard quiconque aurait approché de ce moine. C'était Ulrich.
Déjà les flammes du bûcher se découpaient en crêtes sur la place. Elles commençaient même à importuner beaucoup l'orateur augustin, qui, n'étant arrivé ni à son dernier argument contre le légat ni à sa dernière injure contre Rome, aurait plutôt consenti maintenant à laisser brûler son nez qu'à descendre.
Et tandis que Boccold, qui n'avait pa^
I El HOIfl E HÉGON N l . 23 ->
compris dans le divertissement auquel il s'était jusqu'ici prêté de si bonne grâce la vexation et la brûlure, s'agitait dans un cratère de cendres chaudes, d'étincelles et d'éclats de bois embrasés, frère Martin ajouta victorieusement :
— Et dans ces palais savez-vous qui ils logent? Dans ces jardins qui ils promènent? Sous ces arbres avec qui ils s'entretiennent?
Le faux légat trépignait dans la fumée, commençant à se repentir de cette parodie qui allait finir par une triste réalité pour lui.
— Ah! ah! répéta-t-on. Tu as de belles femmes ?
— Par Satan, riposta Boccold irrité par la douleur, voudriez-vous que nous les prissions laides, pour pécher deux fois?
Imperturbable, lemoinepoursuivit : Ainsi donc la prostituée a comblé la mesure.
—Je brûle, mes amis ; j'étouffe ! délivrezmoi.
236 I H MOINE MÉCONNl .
— Bien , criait la foule , enchantée de pousser jusqu'au bout le simulacre de l'auto da-fé du légat, convaincue de bonne foi que Boccold ne gémissait ainsi que par esprit de sincérité à son rôle.
— Bien! bien ! brûle, maudit ! Tu n'auras jamais si chaud que dans l'enfer. Sauve-loi par tes indulgences ! Applique-t'en à la nuque. Si elles sont aussi efficaces contre les brûlures, prouve-le-nous !
Et Luther :
— Soient punis de même tous ceux qui mettent l'église à l'encan , le salut aux enchères, la vérité à prix d'argent. Brûle donc, simoniaque ! brûle, Romain ! brûle, vendeur du temple !
— Je vous jure que je ne suis ni simoniaque, ni Romain ; mais votre compatriote Boccold, qui va mourir, si vous n'éteignez pas la flamme qui l'enveloppe, la fumée qui l'étouffé.
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— Laissons-le dire ; n'écoutons pas ses fausses paroles de repentir. C'est la douleur qui les lui arrache.
— Je meurs : de l'eau ! de l'eau !
Au progrès de l'incendie , il devint évident que Boccold était bien dans la vérité du personnage qu'il représentait. Déjà ses cheveux avaient été roussis ; des rougeurs et des cloches marbraient à vue d'œil ses mains et ses joues ; ses paupières et ses cils avaient disparu. Dans sa frénésie, il se rua sur la foule, qui s'écarta pour le laisser passer. Il se précipita dans la rivière où il s'éteignit probablement.
Un peu assourdie par le rempart de fumée qui l'isolait de la populace, la voix du moine s'éleva encore une fois pour dire :
— Et maintenant que nous avons répondu aux quatre-vingt-seize propositions de monseigneur Pandolfi, représentant de Rome ; que nous l'avons réfuté sous toutes les for-
258 DU MOHE ■ÉOOKIHJi
Dies du raisonnement , ainsi que vous l'attesteriez au besoin , il ne nous reste plus qu'à faire une sainte justice de ses œuvres.
— Au feu ! cria la populace, au feu !
La conséquence était forcée.
Abandonnées au vent , les propositions du légat volèrent par feuilles sur le dôme rouge et sombre du bûcher. Elles retombèrent en cendres.
Frère )Iartin , jugeant alors sa mission accomplie , descendit de son théâtre de gloire, le front en sueur et les doigts un peu brûlés, émerveillé toutefois du succès qu'il avait obtenu. La terre ne le portait pas. Il est à peine nécessaire d'ajouter que la foule l'embrassa , le complimenta , le porta dans ses bras tout autour de la place. Enfin lui et la foule se retirèrent , la nuit étant trèsavancée, ou plutôt le jour étant fort proche.
Il traversa silencieusement une des rues
tn moïse mécosnu. 239
qui conduisaient à son couvent , lorsqu'il fut éveillé de ses pensées d'avenir par une main qui le frappa précipitamment à l'épaule.
— Frère Martin , votre robe brûle ! Laissez-moi faire : arrêtez-vous, ne vous agitez pas, ou vous êtes perdu.
L'inconnu étouffa l'embrasement dans la pression de ses mains.
— Comment ai-je pu , s'écria Martin revenu de sa frayeur, embraser ainsi ma robe de bure ?
— C'est que, lui répondit froidement l'étranger, « il faut se garder d'attiser le feu lorsqu'on est comme vous habillé de bure. »
— Docte Erasme ! n'est-ce pas votre voix ? Que je vous reconnais bien là ! Vous ne rendez jamais un service sans l'accompagner d'une méchanceté.
— Ce sont deux services pour un.
Effectivement, c'était Érasme, qui, pour
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un bon mot, serait allé à pied au bout du monde.
Pour faire celui-là , il est très-possible qu'il eut mis lui-même le feu à la soutane de frère Martin.
Cette mascarade était la plus profonde révolution dont le monde moderne ait été témoin .
En brûlant les propositions du légat romain, Luther avait à tout jamais anéanti la souveraineté de Rome sur l'Allemagne. L'Allemagne n'était plus catholique.
Lorsque le remède au mal était encore possible, si l'on eût fait cardinal ce terrible moine , le pouvoir politique et le pouvoir religieux n'eussent pas perdu la plus large moitié de leur couronne.
Il existe encore plus d'un Luther, de même qu'il est plus d'un imbécile Léon X sur le trône.