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Chapitre troisième

Le graf Éberhard Eberstein était assis ; ses deux fils étaient debout à ses côtés ; il achevait le repas du soir. Depuis une heure, ou, pour être plus exact, depuis le retour du sermon, car le graf s'était mis immédiatement à table, aucune parole n'avait été

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échangée entre lui et ses fils. Tantôt il mangeait précipitamment le gibier que l'écuyer découpait au bout de la table, et il avalait d'un trait le vin que son fils aine lui versait par-dessus l'épaule , et tantôt il laissait de longs intervalles entre les morceaux. Sa préoccupation était sombre. Cette scène domestique, qui ne s'écartait de la vie ordinaire de château que par un peu plus de silence que de coutume, était éclairée ou rembrunie par le jeu de la flamme du foyer. Un tronc entier brûlait dans la cheminée , maçonnerie colossale d'une utilité fort mal entendue , car le vent s'y précipitait de toute l'ouverture quHui était ménagée. On brûlait plutôt qu'on ne se chauffait auprès de ces espèces d'incendies, qui avaient deux fins : de contribuer à l'éclairage de l'appartement, fort mal entretenu par une lampe nourrie d'huile de graines ou de navette ; et de justifier l'énorme droit d'abatage que

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les seigneurs avaient sur les forêts de leurs domaines. Ln défaut joint à un abus ne chauffait pas davantage , n'éclairait pas mieux.

Et si le feu ne chauffait que par accident, la lampe de fer triangulaire , suspendue au plafond, n'éclairait que par secousses. De loin en loin les portières étaient soulevées, et un plat s'avançait ; ce plat était déposé sans bruit dans les mains d'un second domestique, qui faisait la moitié du chemin de la porte à la table et s'arrêtait; enfin un troisième domestique le prenait et le remet tait à l'écuyer tranchant avec la même lenteur. Cette suite de mouvements prévus , qui semblaient résulter non d'une volonté de l'unie , mais d'un tour de clef, se peindraient nettement à l'esprit de ceux qui n'auraient pas oublié ces vieux clochers des vieilles villes où , à chaque saison , paraît à la tour de l'horloge un homme ou une

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femme de bois . mannequins que le peuple appelle Jaquemarts.

Le graf ayant porté la main à son verre . son fils aîné s'apprêtait à lui verser du vin.

— Johann, dit le graf en l'arrêtant, je n'ai pas soif. J'ai même trop bu. Mon estomac est en feu.

— Mon père , vous sentiriez-vous indisposé?

— Ulrich , je vous remercie ; ne vous inquiétez pas ; reprenez votre place.

Et se tournant vers Johann : La cérémonie a été un peu longue.

— Oui, mon père, et même fatiganle.

— Ne nous en plaignons pas , Johann .

puisque notre excellent électeur l'a suivie dans tous ses détails avec une patience exemplaire.

— Cependant, mon père, je crois ni'ètre aperçu que notre clément électeur, soit lassitude , soit recueillement , a quelquefois

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fciiué les yeux ainsi qu'un homme qui dort.

— Notre prince ne dormait pas, Johann ; ii a trop de respect pour lui , pour nous et pour l'Église.

— Alors il écoutait bien profondément.

— C'était un devoir, et je ne connais personne, mon fils, qui remplisse mieux ses devoirs que notre électeur.

. Dès que les domestiques virent la conversation engagée entre le graf et ses fils , ils se placèrent sur un rang devant la table, saluèrent, et, sur un geste, ils reculèrent jusqu'à la porte, où, après un dernier salut, ils laissèrent tomber la portière devant eux. Il n'en resta qu'un pour avancer trois fauteuils auprès de la cheminée, dans laquelle il jeta quelques poignées de genièvre ; ensuite il se relira.

Bientôt une vapeur odorante se répandit dans la salle. Le graf permit à ses fils de s'asseoir.

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