I N MOINS RECOURU
père Staupitz , beaucoup s'éclipsèrent , n'étant pas jaloux d'écouter l'éloquence , peu en faveur , des moines. Ceux qui restèrent le firent par respect pour la cour ; et la cour, par déférence pour le peuple , ne s'en alla pas. Ce fut tout profit pour les élèves des écoles , qui , loin de voir un sacrifice dans l'accident dont chacun gémissait, s'estimèrent très-heureux d'avoir à bafouer un moine , au lieu d'un orateur à applaudir; car , augustin , franciscain ou dominicain , tout moine était la bête noire des universités. C'était reconnu , un moine était un âne quant aux oreilles, un bouc pour la luxure, un chien pour la gueuserie, un lézard pour la paresse, un pourceau pour la saleté, une oie pour l'ignorance. Enfin, un moine était le résumé de tous les vices de la création ; il entrait dans tous les proverbes comme une comparaison déplaisante ; gourmand comme un moine , sale comme un moine.
60 DM uom BBCOIIHU.
De ces façons de parler peu charitables, nos temps n'ont retenu que : gras comme un moine. La postérité est toujours polie.
Le moine augustin , qui était monté en chaire , ne semblait mériter aucune exception jusqu'ici par la renommée de ses lumières.
Son front vaste , mais bossue, ce qui n'était alors ni une beauté ni un indice ; des sourcils durs , des joues pâteuses , des yeux incolores , des lèvres pesantes , quelque chose du bœuf qui s'enfle pour mugir dans son nez fort mal planté à la racine et ouvert à la base, dans son cou ramassé, ne lui attirèrent pas d'abord l'indulgence. Il salua et il fut gauche ; il allongea le bras pour réclamer l'attention , ce bras fut trouvé court. Bref, la première impression fut fâcheuse. L'orateur avait des miracles à opérer pour faire oublier l'homme. D'une voix basse et à peine entendue, il reprit :
— Mes frères en Jésus-Christ ,
Le premier devoir du chrétien, c'est l'humilité qui renferme la soumission exclusive à notre saint-père , l'obéissance au prince. Le très-inconnu et très-pauvre moine qui est devant vous...
— Très-inconnu , c'est vrai , interrompit une voix.
— Merci ! dit tout bas l'orateur.
L'électeur le regarda avec bienveillance.
— ...Est le seul qui ne puisse se faire un mérite de ce devoir , lui plus ignoré que les sources du Nil , qui a vécu sous le fouet de la discipline, qui a demandé son pain à la porte des heureux. L'effort de ma soumission serait si peu méritoire , qu'il n'ose le faire valoir pour lui ; c'est pour vous , frères !
On continuait toujours à sortir de l'église.
— Frères, et son œil gris devint bleu, et son visage leva comme la pâte que le feu
(ri DU MOINE ttfeOOHHV.
surprend; frères, l'Église universelle, Rome, nous honore chaque année de ses légats qui viennent chez nous recueillir dans leurs bienheureuses mains l'or du repentir, et cet or , vous le savez , rachète vos fautes et vos crimes.
Il y a, dans la manière de poser les questions comme dans la manière de se mettre en garde, bien des choses décisives. Quelques-uns se rassirent.
— Soyez bénie, Rome, vous qui avez cette puissance ! car le premier devoir du chrétien , c'est l'humilité qui renferme la soumission exclusive à notre saint-père, l'obéissance au prince.
Cet or , que les légats emportent , c'est d'abord le cuivre du tailleur, vous êtes peutêtre tailleurs, quelques-uns ici? c'est le cuivre du chaussetier, du fendeur de bois, du carrier , du mineur , j'en vois là-bas près de la porte ; métier pénible! mon père est mi-
l\ MOÏSE MÉCONNU. ()ô
neur. Ce cuivre est noir, puant, vilain, gras, c'est le cuivre du pauvre peuple ; il en marque le coin avec sa tête : dure empreinte!
Ici le moine hocha rudement la tète , imitant le balancier qui tombe.
Ce geste ne fit pas rire.
— Mais enfin cet or représente pour le tailleur une pièce de drap , une paire de bas pour le chaussetier , pour mon père un sac de charbon. Vous voyez que c'est quelque chose. Pourquoi péchez-vous , si vous ne voulez rien donner?
L'attention de l'auditoire s'établit. L'électrice de Saxe, femme au cœur noble et bienveillant, semblait touchée de la fermeté que prenait de plus en plus le débit du pauvre moine. La plume rouge de sa toque affirmativement balancée marquait son assentiment.
Lui-même s'animait, en voyant qu'on ne sortait plus de l'église.
64 i> moine méconnu.
— Et Rome, poursuivit-il d'une voix pluclaire , épure tout. Avec le cuivre elle fait de l'argent et de l'or mieux que Cardan l'alchimiste. L'absolution et une pièce de drap vous délivrent du purgatoire; et si vou^ devez allez en enfer , le vilain cuivre métamorphosé en or vous tire des griffes du Satan , et vous paraissez devant Dieu l'âme pure et les poches vides. Voilà comment tout s'épure; le cuivre devient or, le criminel honnête homme. Et qui peut cela , si ce n'est Rome? Carie premier devoir du chrétien ; c'est l'humilité qui renferme la soumission exclusive à notre saint-père, l'obéissance au prince.
On se regardait dans l'église ; on croyait avoir mal compris. Était-ce de l'ironie? Mais l'ironie est une épée, et il lui faut une gaine plus déliée que le corps d'un moine pour l'enfermer. Qu'était-ce donc?
— Frères, vous êtes trop chrétiens pour
BU MOINE MÉCONM . 6îî
ignorer que les indulgences sont ceci. Les saints ont souffert. Jésus-Christ a beaucoup souffert. Avec le mérite de leurs souffrances, non-seulement ils se sont rachetés de leurs péchés, mais ils vous rachèteront pendant toute l'éternité des vôtres. Ce surplus est immense, infini; vous avez beau en acheter, il en reste toujours. Il y aura des indulgences jusqu'à la fin du monde . ce qui prouve que Dieu dans sa sagesse a prévu que nous serions incorrigibles jusque-là. Donc Rome a le droit de vendre les indulgences, en telle quantité et à tel prix qu'elle l'entend. Jamais le vrai chrétien n'a élevé des doutes sur ce privilège.
Et moi , je l'ai déjà dit. qui suis le pins humble des chrétiens, qui crois aveuglément comme vous , mes frères . je ne viens pas attaquer le mérite des saints, ni leurs œuvres surabondamment saintes et propitiatoires.
Je crois que le sang de Jésus-Christ, les
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souffrances des martyrs , les malheurs de l'Église , ont plus que suffisamment servi à racheter le monde ; je crois qu'avec leurs mérites , on rachète bien des fautes et bien des crimes. En cela comme en tout, je suis d'accord avec l'autorité de l'Église , avec l'autorité des conciles , et ce m'est une bien grande consolation, frères!...
Mais...
Ici les lèvres de l'orateur pâlirent; sa langue demeura glacée; il porta rapidement sa main droite sur son épaule gauche comme pour écarter une confidence fatale venue on ne sait d'où. Enfin un effort violent sur lui-même lui rendit la parole. Il continua. La sueur découlait de son front.
On prit cela pour de l'embarras.
— Mais si je crois à la rémission des pèches par le mérite des saints, si j'ai foi au trésor des indulgences, je ne crois pas à leur efficacité", appliquées aveuglément. Il faut.
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pour que leur utilité soit complète , résolutoire , que le repentir soit proche , il faut soi-même s'être délié avant que le prêtre vous ait délié.
Ces dernières paroles , si personnelles au dogme , quoique encore un peu obscures , produisirent un effet décisif sur l'assemblée. Elles démontrèrent que le moine n'allait pas au hasard. Ramenée du dehors , la foule ne trouva plus de places. On se mit à deux sur chaque chaise.
Et le moine acheva sa pensée d'un accent mélancolique et traînant, et par une transition de voix qui émut , parce qu'il était ému :
— Avez-vous quelquefois menti? Moi, j'ai menti. Avez-vous quelquefois trompé? Moi, j'ai trompé. Avez-vous haï , calomnié , volé ? Moi , j'ai haï , calomnié , volé. Eh bien , je suis un impie , ou la vérité est que je n'ai trouvé de repos qu'après avoir réparé les
torts du mensonge , de la haine , de la calomnie, restitué l'objet volé. J'ai fait ce qu'a dit le prêtre. Oui ! j'ai acheté mes indulgences , mais j'avais auparavant rempli les vœux de ma conscience ; et , si vous pensez comme moi , frères , il vous aura été bien doux d'acheter les indulgences de Rome à cette même condition . le premier devoir du chrétien étant l'humilité , qui renferme la soumission exclusive à notre saint-père, l'obéissance au prince.
Ici , quelques applaudissements s'échappèrent de la nef occupée par les étudiants ; mais , contenues aussitôt par la présence de l'électeur, leurs mains bruyantes et élevées se turent. On eût dit qu'une nuée d'oiseaux avait traversé l'église. Après, le silence fut plus profond.
— Les indulgences ne sont donc , poursuivit le moine , sans paraître avoir remarqué l'interruption des étudiants, que pour
la moitié dans notre pardon, frères en Jésus- Christ ; gardons-nous de proscrire l'une ou l'autre de ces deux moitiés. C'est le poisson que vous péchez dans l'Elbe : vous l'appelez brochet , très-bien. Si on vous le présente sans tète sur la table , ce n'est plus un brochet , n'est-ce pas ? Si on vous l'apporte sans queue , ce n'est pas non plus un brochet. Il faut qu'il ait tète et queue pour être brochet. N'admettons donc les indulgences que précédées , accompagnées et suivies des bonnes œuvres. Rome , d'ailleurs, aime les bonnes œuvres autant que vous aimez les brochets. Cette fois les acclamations , plus difficiles à réprimer parce qu'elles partaient de la porte de l'église , où la populace wittenbergeoise était loin de l'électeur, éclatèrent en triples salves et en cris rauqueset sauvages. Pécheurs , paysans , bûcherons , auditoire debout, crépu et armé de bâtons, frappèrent les dalles de leurs sabots , l'air de leurs
70 DU MOINE HÉCOtllKJ.
hurlements : c'était une mare de sangliers endormis ; une pierre était tombée dans la mare. Rejetés de l'église par le trop plein , d'autres paysans , d'autres bûcherons , qui stationnaient sur le parvis , au milieu de la place , aux angles des rues aboutissantes , Baer, Kalb , Hammel, Fuchs, glapirent.
— Qu'a dit le moine?
— Cela et cela , Claus Pfeiffer.
— Bien ! Un morceau de ton pain , frère, et écoutons.
Claus recommença son petit sifflement.
Et le moine prit un air gracieux et narquois , son débit changea aussi d'allure; du pas , il alla à l'amble ; il sourit , et l'on sourit. Il n'était donc déjà plus l'homme qui pèse sur la tête de son auditoire ; il l'entraînait au contraire du haut de sa chaire , véritable tour d'éléphant portée par les mille pieds de la foule. Bientôt il ne sentit plus la chaire. Homme , il vit au-dessous de lui des
on lom ncoHiiu. i i
hommes. Ceci l'encouragea à parler de ce
ton :
— Monseigneur le légat Pandolfi se portebien depuis Tan passé. Avez-vous remarque ' Les indulgences ont été fructueuses. Dieu merci î
Que prouve cela ? Que Wittenberg renferme beaucoup de pécheurs endurcis. Cela prouve aussi pour moi . qui ne suis pas témoin de beaucoup de bonnes œuvres . que nos Wittenbergeois comprennent mal les indulgences . qu'ils appellent brochet la moitié du brochet.
Un éclat de rire de moine . trivial et railleur à la fois . cynique même . jaillit de la bouche de l'orateur ; cet éclat de rire fut suivi d'un :
— Nous sommes des imbéciles . Wittenbergois . et je le prouve.
Jamais éloge n'eut le succès de cette injure.
72 1 > MOINE ■ÉCOH1II .
L'électeur semblait sommeiller.
— Vous perdez voire or eu croyant sauver vos âmes du démon : pourquoi voulez-vous que Dieu vous tienne compte de ce sacrifice qui n'en est pas un , lorsqu'il n'est pas accompagné du repentir, de la meilleure partie du brochet? Et par curiosité , disons encore, car les bougies sont hautes , et mon prince et son auguste épouse m'écoutent avec attention ; disons encore comment , Wittenbergeois, on abuse de votre crédulité ; comment Rome vous vend plus cher que l'or le plomb de ses bulles ; or avec lequel sont payés : chanceliers, vice-chanceliers du pape, régents, prélats, abréviaieurs delà chancellerie, secrétaires des brefs taxés, préfets de la signature de grâce, dataires , sons-dataires , préfet des compositions, réviseurs, régistrateurs , auditeurs , présidents , avocats , procureurs de la fiscalité.
Revenons à notre imbécillité , frères !
Connaissez-vous le tarif des indulgences, la taxe de la chancellerie sacrée ?
Vous ne les connaissez pas ? Écoutez donc !
Pour un thaler, on peut tromper son ami ;
Pour deux thalers , sa femme ;
Pour trois thalers , son frère ;
Pour cinq thalers , son père ;
Pour huit thalers , sa mère.
Oh! ne vous indignez pas. Nos comptes avec Rome sont longs à régler. Poursuivons.
Pour un ducat, Rome permet qu'on épouse sa commère.
Pour un demi-ducat, l'oncle peut épouser sa belle-sœur : alliance qu'on ne souffre pas même dans les haras.
Pour deux ducats , on épouse qui l'on veut.
Oui, riez, mes frères , car :
Pour un frédéric d'or Rome permet qu'on assassine un étranger ;
7 i l E MOINE MK M\\! .
Pour dix frédérics d'or... son frère;
Pour vingt frédérics... sa inètte.
Mais vous ne riez plus; riez donc! riez donc !
La figure du moine était terrible et bouffonne.
— Pour un demi-auguste , on va au paradis à pied.
Ainsi nous irons, pauvres Allemands que nous sommes , tandis que. ..
Pour un auguste . on y va sur un àne ;
Pour un auguste et demi, sur une mule ;
Pour deux augustes, on s'y rend à cheval;
Pour quatre augustes, en litière;
Pour cinq, on y a un domestique.
Le reste est si peu à la portée de vos fortunes , mes frères en Jésus-Christ , que je n'en parlerai que par manière de curiosité. Quelle bourse contient ici :
Huit augustes, six ducats et douze frédé-
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ries , somme exigée par Rome , afin d'être digne de s'asseoir à la droite de Dieu le père?
Ou la même somme , plus vingt-quatre thalers, pour occuper un siège à la droite de Dieu le fils?
Assurément aucune, n'est-ce pas?
Passons donc sous silence le luxe de joie et de volupté que Rome accorde à quelques heureux de ce monde allant dans l'autre. Ce n'est pas fait pour vous, gourmands !
Silence à tous ! asseyez- vous ! que vos frémissements se taisent. Je raconte et je n'accuse point. Point de haine ; ou je descends.
On eût dit, en ce moment , que le moine tenait par les cheveux et secouait l'immense tète de l'auditoire, et qu'après l'avoir élever jusqu'à la hauteur de son souffle enflammé , il l'avait ensuite rejetée avec colère.
— Pourtant . ajouta-t-il avec une ef
76 i \ ■ours ■icoiiiiir.
frayante ironie et un prosaïsme de damné . voyez, c'est votre affaire, combien vous avez dans la poche de quoi commettre de crimes. Fouillez-vous donc.
Puis, avec un ton de pitié enflé d'insolence :
— Des murmures contre le saint-père !
ah ! ah !
Vous voulez donc que je descende de cette chaire? Qu'à cela ne tienne, je descends. . Il s'avança jusqu'aux marches de la chaire, comme s'il eut vraiment eu l'intention de la quitter, plutôt que d'y rester au prix d'un scandale déchirant pour son âme. Cette évolution fort peu oratoire , grotesque , mais animée , loin de calmer l'effervescence qui bouillonnait dans l'église , ne servit qu'à l'augmenter. D'une voix pathétique, le moine reprit :
— Croyez-vous donc, malheureux , que .
si notre saint père connaissait comme nous le trafic qui se fait en son nom, il ne s'y op-
DR JIOISE ■ÉGONHO. 77
poserait pas de toute la candeur divine de son âme ?
Un ricanement d'incrédulité ayant accueilli ces dernières paroles, il s'écria avec violence :
— Je vous répète qu'il ne le sait pas. Je me porte garant du saint-père. Pourquoi donc cette rumeur qu'ont soulevée mes paroles ? Au nom du ciel, n'attirons pas Fanathème sur nos têtes audacieuses ; ne soyons pas impies en luttant contre l'impiété ! Respect, adoration, soumission, anéantissement devant le saint-père.
Le moine leva ses deux bras et resta longtemps dans cette posture ; il semblait s'offrir en sacrifice pour expier la coupable opinion de tous envers le saint-père.
— Qu'avez-vous donc , Ulrich? dit avec impatience et en se retournant vers son fils legrafEberstein, vous ne tenez pas en place. Pourquoi cette agitation? Ne croiriez-vous
78 on moine méconnu.
pas ce moine, quand il témoigne de son respect pour le saint-père?
Le fils du graf rougit et perdit un peu contenance; il répondit pourtant :
— Ce n'est pas cela, mon père. Je me suis penché en avant pour m'assurer si ce moine n'est pas celui qui, pendant quelques mois, j'étais bien jeune alors , m'a enseigné les premiers éléments de mes études. Il ma semblé le reconnaître.
Devenu l'avocat du pape, le moine rendit son rôle plus hardi. Combien laissait-il sup poser son ennemi bas à terre pour faire preuve, lui moine, de générosité? Sur le ton simple de la conversation, il reprit :
— Monseigneur Pandolfi n'est pas infaillible. Lui non plus ne sait pas ce que les moines ses inférieurs se permettent en son nom. Et parmi les moines il y en a d'avides : tous les dominicains ne sont pas saint Dominique. Un seul peut-être est cause de
du moine méco:nm. 79
ces acies de simonie. A celui-là vous ne sa crifierez pas les autres. 11 y a plus : vous n'en poursuivrez aucun même mentalement, frères en Jésus-Christ ; car celui que voas auriez désigné à la vengeance serait peut être le moins coupable, songez-y-bien!
Car (et la voix du moine fut prophétique après avoir été tour à tour étouffée, sombre, traînante, triste, peureuse, hardie et triviale) , car si l'on n'avait pas égard à cette distinction qu'il faut bien établir entre la pensée et le bras obscur qui l'exécute, entre l'instrument parfait en lui-même et l'ouvrier maladroit qui s'en sert, on oserait vous dire : Il y a un homme qui, pour de l'argent, pour de l'or, vend au premier venu des indulgences qui rachètent des crimes aussi noirs que ceux que j'ai déroulés, et vous seriez étonnés. On ajouterait , toujours par la même erreur, qu'avec l'or de ces rémissions sacrilèges cet homme ne fait pas la
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guerre aux Turcs ni aux Moscovites , et vous vous demanderiez avec effroi ce qu'il en fait. Tout à coup, si la même voix , qui vous instruit si bien, vous déclarait qu'avec cet or on paye des poètes langoureux qui chantent Platon et Ovide , qu'on paye des peintres qui représentent des nudités païennes, qu'on paye des courtisanes qui reçoivent chez elles tous ces peintres, tous ces poètes, tous ces païens ; si elle vous déclarait encore qu'avec cet or on bâtit en ce moment un temple orgueilleux à la religion, plus superbe cent fois que le Panthéon, car il portera le Panthéon en croupe; que ce temple , Babel moderne , sera dans des proportions aussi effrayantes que sa sœur aînée et maudite ; que chaque pierre de marbre ou de granit sera le rachat d'un sacrilège, d'un péché mortel ; que le fratricide en aura payé la voûte , l'homicide les marches, le parricide les portiques, et peut-
être quelque roi coupable de l'assassiuat de sou peuple , la croix d'or qui terminera ce monument ; alors vous vous écrieriez comme l'aveugle de l'Évangile : Où est cet homme? Quel est cet homme ? Cet homme ! cachezvous dans la terre, brisez vos fronts : c'est Léon X ! c'est le pape !
Voilà l'erreur où vous tomberiez, mes frères, si vous confondiez celui qui trafique des indulgences avec le saint-père, au nom duquel elles sont prèchées ; car le premier devoir du chrétien, c'est l'humilité, qui renferme la soumission exclusive au pape , l'obéissance au prince.
Le sermon était fini, la grande révolution était commencée.