A MON FRERE AINE
Mon bon frère, chef de notre^^'chère famille, je le dédie ce livre.
Si tu y trouves T esprit de cordialité et de [bienfaisance de* l'honnête foyer domestique qui nous a réchauffés pendant notre jeunesse, sois indulgent, je t'en prie, et juge mon humble travail avec la bienveillance que tu as toujours eue pour moi.
Ton tout dévoué frère,
Jules LABBE. "
m MOIS DANS LE SAHARA
IJM EPISODE DES GUERRES D'AL.GERIE.
Le 1" juin 1854, on lisait dans presque tous les journaux de France, extrait du yf/owzïewr algérien, le compte-rendu officiel îuivant d'une dffaii'e dont nous avons eu la bonne chance d'être témoin, pendant une excursion d'un mois dans le Sahara, en compagnie du capitaine G...
Algérie. — « Un coup de main exécuté avec énergie et bonheur par M. le capitaine G..., chef du bureau arabe de Tiaret, vient d'arrêter, dès l'origine, une tentative d'agitation dans quelques tribus de la subdivion de Mascara.
y> Un fanatique prenant le nom de sultan El-A'ma, avait commencé à fomenter la sédition chez les Hassinat, tribu des Hai'rars dépendant du cercle de Tiaret. N'ayant pu s'y maintenir, en présence d'un mouvement dirigé contre lui, dès la première nouvelle donnée par le commandant de la subdivision de Mascara, il avait pris la fuite vers l'Est, accompagné d'un certaiu nombre de partisans qu'il avait déjà réussi à se faire.
» Bien que ce début ne fut pas heureux, il était à craindre qu'il ne répandit le trouble dans les tribus voisines. Des mesures furent prescrites aussitôt pour réprimer ce cannnencement de sédition, l'empêcher de s'étendre, et ne point laisser s'échapper celui qui en était l'auteur.
» Celui-ci, oscorlc par une trentaine de compagnons, s'étail l'éfugié dans le Nador, -(ît y conçut la jjensée u'atlaquei' le capitaine C... qui revenait du Djebel-Amour avec une faible escorte. Cette entreprise si imprévue aurait peut-être réussi et aurait pu avoii' d'assez graves conséquences, si la finesse et la résolution de Moliammed-])cn-Feri'ag, khalifii de l'aga de ïiaret, ne l'avaient amené h s'assurer du nommé Bou-Alem, bomme aux allures suspectes, et qui n'était autre, en effet, qu'un espion cbargé par le nouveau cbérifd'observer la marche du capitaine C...
» Ayant compris au langage de cet espion qu'il serait attaqué daus la nuit, cet officier ii'bésita pas. Quoique numériquement inférieur, il ne voulut pas perdre de tenrps à attendre du secours de Tiaret; il marcha résolument à l'ennemi jusque dans les es- 2 carpements les plus roides du Nador, et , bien secondé par Mo- ■hammcd-ben-Ferrag et ses chaouchs, enleva la position après trois quarts-d'heui'e de lutte. Le chérif resta entre ses mains, frappé de deux balles h la Içte; cinq <le ses partisans avaient reçu la mort; le reste de la bande, comptant beaucoup de blessés, s'était dispersé.
» Le capitaine G. . . reprit avec son prisonnier la route de Tiaret. Le commandant du cercle s'étail porté au-devant de lui avec l'escadron de spahis et un goum de 60 chevaux. Au moment oii ils se rencontraient sur les pentes de Sidi-Habet, le chérii expira. On n'avait pu avoir de lui, à cause de la gravité de sa blessure, que fort peu de détails.
» Son véritable nom était Mohammed ben Gharnough. Il était originairedeBeni-Liad, fraction des Harrars. De bonne heure, il quitta sa tribu pour exercer la profession de médoah , chanteurs anjbulants qui exercent une influence souvent pernicieuse sur les Arabes en réveillant leurs souvenirs patriotiques eu en faisant appel à leur fanatisme. Après avoir passé environ six mois chez les Sdamas, il alla se mai'ier, il y a moins de deux ans, chez les Hassinat, et, depuis cette époque, il était tantôt chez ses amis les Sdamas, tantôt dans la tribu de sa femme, excitant les indigènes
contre le chrétien et fomentant la sédition. On vient de voir quelles ont été pour lui-même la suite de ses menées. Sa mort a fait avorter une tentative d'agitation oii se montrent une fois de plus la légèreté, l'ignorance et, on peut le dire, la folie de certains indigènes, et il en sera ainsi de toutes les tentatives du même genre qui viendraient à se produire encore {Moniteur algérien).*
Le 5 juillet suivant, le Moniteur de r Armée annonçait qu'en récompense de ce fait d'armes, le capitaine C... et le khalifo Mohammed-ben-Ferrag étaient nommés membres delà légion-d'lionneur et que deux des cbaouclis de l'escorte étaient décorés de la médaille militaii'e.
Cette affaire passa presque inaperçue en France, au milieu des grandes émotions de la guerre de Grimée; mais elle produisit en Algérie, surtout dans la province d'Oran, une vive sensation, parce qu'elle indiquait combien était puissant encoie, parmi nos Arabes, le fanatisme religieux, et avec quelle facilité certains Musulmans profiteraient des luttes européennes pour lever l'étendard de la guerre sainte.
Un incident aussi intéressant, terminant notre tournée dans un pays peu connu, et des observations curieuses prises aux meilleures soui'ces, nous engagèrent, dès notre rentrée à Lille (septembre 1854), à jeter sur le papier les souvenirs de ce voyage d'un mois dans le Sahara.
Tout d'abord, le manuscrit était destiné à ne circuler que dans les mains de quelques amis. 11 n'aurait jamais été livré à l'inipression, si, par suite de la pénurie du coton, la question de l'Algéi'ie n'avait été mise à l'ordre du jour par les économistes du département. Dei»uis lors, on nous a plusieurs fois engagé à faire profiter le public lillois des renseignements recueillis sur cette terre que nous aimons tant, nous tous qui l'avons habitée, et qui, en ce moment, est l'objet des songes dorés de nombre de nos concitoyens. Nous avons résisté un certain temps. Mais enfin puisqu'on insiste de nouveau et que le Mémorial de Lille a eu
la bienveillance de nons ouvrir ses colonnes, nous livrons, telle qu'elle est, noti'Cii'éilaction.
EIK^ a été faite quand nos souvenirs étaient encore bien frais, et comme en écrivant nous avons tenu tout particulièrement à dépeindre exactement les faits et les lieux^ notre récit pourra, dans beaucoup d'endroits, eti'c dépourvu de cet intérêt palpitant que l'imagina' ion de certains voyageurs a su répandre sur des sujets parfois fort arides à traiter.
Qu'on veuille bien nous pardonner ce défaut en raison de notre sincérité. Cette qualité est la seule que nous ayons. Nous pouvons affirmer que, dans la narration de chaque fait, tout est vrai et tracé d'après nature. Au besoin, nous pourrions faire appel au souvenir de bon nombre d'officiers de l'armée d'Afrique, dont, providentiellement, quelques-uns des plus remarquables sont, à l'heure qu'il est, en garnison à Lille,
Ainsi, nous n'avons aucune prétention pour le plus ou moins de brillant dans la composition. Notre désir est d'être utile : si nous réussissons tant soit peu, nous aurons atteint notre but.
DE <[^UEIiI.E ni^MIÈRE 0\ DOIT VOYi^GER EM i^LGÉRlE.
La plupart des toui'istes français qui visitent l'Algérie, après ivoir vu quelques villes du littoral, ou fait en corricolio quelques )romenades dans la Mitidja, pensent connaître les mœurs et la ;ivilisation des Arabes.
Certes, il y avait dans la Mitidja des tribus bien puissantes vaut la conquête : les Arèbs, les Hadjoutes, etc; mais ces tribus int soutenu tout le poids de la guerre, celui de la mauvaise adfiinistration, les expériences de la colonisation, de l'assimilation, laintenant ce sont de misérables douars (villages de tentes) dans esquels un observateur attentif pourrait bien retrouver le caactère d'une grande civilisation; mais on ne les analyse pas à ond, et généralement on passe à côté d'eux avec un sentiment le pitié pour leur infériorité qui semble fabuleuse.
Quelle différence, en eifet, d'une part, entre les magnifiques ultures et les habitations confortables de ce village eurojtéen, le ^ort-de-l'Eau, que vous venez de visiter, et d'autre part, ce miérable assemblage de tentes délabrées, placé au milieu de ces (roussailles et de ces palmiers nains envahissant de plus eu plus es tristes labours qui procurent l'oi'ge et le blé à cette population rialheureuse. Il vous semble qu'il faut tout de suite, la férule à fi main, forcer tous les Arabes à prendre nos traditions.
Peuple vieilli, usages et mœurs ridicules, absurdes, c'est l'ilée que vous allez emporter en France comme presque tous ceux pii vous ont précédés dans ce voyage.
Pourtant, pour peu que vous soyez artiste, vous avez été trappe le la majesté avec lacpielle le plus misérable de tous ces Arabes îst drapé dans son burnous; vous avez admiré, dans le Tell, dos létails d'architecture moresque, des mille riens d'une grâce et l'une élégance parfaites chez les marchands juifs ou maui'es, des costumes de grands chefs éblouissants de richesse, des étoiles de soie où des iils d'or viennent serpenter dans le tissu avec une délicatesse de goût (pie vous ne connaissiez i)as , des selles
aral)cs, etc.: tout cela si plein d'une même harmonie, vous a fait pressenlii', malgré vous, un grand peuple et uwa civilisation vigoureuse. Peut-être vous êtes-vous rappelé alors les Mille et une Nvits que vous avez lues dans votre enfance, avec tant d'ardeur | et de plaisir, et tout en rêvant, vous avez reconstruit, avec Haroun-al-Rascliild pour chef, cet empire féerique qui passionna tant votre jeunesse.
Mais combien ces inspirations vers le beau ont-elles duré ? Comprenez-vous la polygamie, ce despotisme de la loi intervenant à chaque moment, cette ignorance en agriculture, cette vie sous la tente, ces troupeaux dans ces plaines fertiles ?
Vous concluez bientôt que la folle du logis vous a égaré.
Alors, si vous n'allez pas jusqu'à croire que notre chapeau cylindrique, que notre habit étriqué, notre pantalon étroit, toutes belles choses qui font le désespoir de nos peintres et de nos statuaires, valent mieux que le burnous, le haïe, le chachïa (calotte), le seroual (pantalon large de nos zouaves), au moins rirez-vous sans doute en voyant, dans les rues d'Alger, les Maures assis comme nos tailleurs, marmottant des prières pendant toute une longue journée; lorsque vous verrez les Musulmans, semblant en cela comme les Chinois en tant d'autres usages, prendre à rebours nos us et nos coutumes, défaire leurs souliers et conserver leur chachïa sur la tête en entrant dans une mosquée, etc.
Cela prouvera que vous n'avez jamais été dans un pays complètement mahométan, et que vous n'avez que des idées fausses de l'Islam (^).
Donc, si vous êtes curieux de faire quelques études sérieuses sur ;ette grande civilisation rjui a failli doiiiiner le monde et qui régit encore plus d'une centaine de millions d'hommes, allez dans le Sahara. ;
(*) Vlslcim, le salut, ce que nous^ catholiques, appelons l'Église. Les Musulmans di.seiit ce que nous disons de notre l'église : Hors de l'Islam, il n'est pas de salut.
I.E^ €OM»ITION$$ fiMDISPKiV^ABEiE:^ POUR VI^ITKR €OMVei«ABI.E:Mi::iT E^E: ^U» OE î.*AIiGÉRlE.
Le Sahara, ne vous effrayez pas, ce pays si fabuleux pour nos lïeux, peut vous dévoiler ses mystères, pour peu que vous en ayez envie.
Qu'avez vous à craindre ?
Vous avezune santé excellente; vous êtes jeune, avide de vous nslruire ; vous pouvez, pendant un mois, changer complètement i^otre manière de vivre et supporter les fatigues de la roule. D'aileurs, vous avez déjà essayé vos forces en faisant quelques petites jxcursions chez les Arabes du littoral.
Si vous pouvez dormir sous la tente, vivre de mouton rôti et le couscoussou, manger sans fourchette, saluer gravement lors- [ue votre voisin de table, le repas fini, vous donuera uue )reuve qu'il digère; ne pas trop vous plaindre lorsque vous découvrirez sur vous un insecte antin^opophage noir ou blanc, les deux ispèces étant abondamment l'épandues dans les douars; si vous Douvez supporter la fatigue d'une marche à cheval de douze à [uinze heures par jour; si enfin vous avez un peu de cette ardeur le touriste qui fait gravir le Mont-Blanc et visiter les€atacombes : ;roycz-nous, allez dans le Sahara, vous y ferez des observations ntéressantes.
Ce n'est pas pourtant sans quelques bonnes lettres de rccomnandation que vous pouvez circuler dans le pays. Vous pouvez, 1 est vrai, toujours aller à Lagouat, ou à Biskra, ou à Géryville : :e sont des posles français, et, pour y arriver, les chemins sont lussi sûrs que nos routes de France. Ainsi, pour Lagouat (*), il ^ous faut passeï' par Boghar et obtenir de l'autorité militaire de
(*) Qu'on veuille bien se rapi)eler que ce souvenir de voyage a été réligé en 1854. Depuis cette épo(iue, la roule de Lai^ouat a été torniinee, il cette ville a reçu de noml)reuses visites, entre autres celles de plusieurs Lillois. Nous somines le deuxième touriste qui a vu Lai;ouat. iprès la conquête. Le prcnnier est M. l'^roniontin, U; peintre orientaliste, lucjuel on doit une si délicieuse description du Sahara.
cette ville la permission, qui ne peut vous être refusée en temps ordinaire, de vous mettre en route. L'administration veille sur vous: vous ne serez ni assassiné, ni volé ; on vous aurait refusé l'autorisation s'il y avait apparence de danger. II vous suffit, si vous ne pouvez avoir un spahi pour guide, de prendre un Arabe parlant quelque peu français. Il dirigera le mulet porteur de votre lit et de vos provisions de bouche. Vous trouverez en route, des postes arabes oii vous pourrez vous abriter sous la tente pour manger et pour dormir.
Vous pouvez donc facilement et avec sécurité visiter Lagouat, jBiskra et Géry ville. Mais tout intéressants que soient ces voyages, entrepris de cette manière, vous n'aurez que bien peu à récolter. Il faudra forcément que vous suiviez la ligne de parcours indiquée. Tout écart à droite ou à gauche vous serait fatal; et nous ne vous conseillons pas d'en entreprendre. Sachant que l'autorité française ne peut plus être renseignée sur votre marche, les maraudeurs arabes vous couperont la tête rien que pour avoir votre burnous.
• Vous ne verrez ainsi que des lieux qui ont déjà perdu de leur originalité. De plus, votre ignorance de la langue arabe vous empêchera de prendre des renseignements.
Ainsi, croyez-nous, munissez-vous, en partant d'Alger, de très chaudes lettres de présentation pour le chef du bureau arabe de Boghar ou de Tiaret, suivant que vous irez dans l'une ou l'autre de ces villes, et attendez patiemment que cet officier vous offre de l'accompagner dans une de ses tournées chez les Arabes.
DÉPAllT POUR UAE TOIIRMÉE DAMS îiE i^ AH ARA
C'est la bonne fortune qui m'est arrivée en avril 1854. M. le capitaine C..., chef du bureau arabe de Tiaret, m'offrit de l'accompagner durant un voyage d'un mois qu'il allait faire dans le Sahara algérien.
Ne vous in piiétcz pas, me dil-il, des provisions de bouche, de la tente, etc. : je me charge de tout. A la rentrée, vous
réglerez votre compte avec Bonne, mon ordonnance, qui depuis longtemps me sert d'intendant. Il vous suffit de prendre du linge pour vous changer, votre caban français, voire lit de cantine, des draps, votre burnous noir arabe, un bon cheval. Le reste me regarde. Envoyez le tout chez moi, et après-demain nous partons.
Le rendez-vous était à huit heures; maislèdépai'tfut retardé: pas moyen de trouver ce jour-là à manger en route. Pour éviter )e désagrément de porter des vivres, nous décidâmes de déjeuner à ïiaret. Nos mulets et nos tentes, pour ne pas nous retarder dans notre marche, partiront avant nous, dit M. C... à l'Agha. Cette bonne précaution prise, nous attendîmes patiemment l'heure de nous mettre à table.
Pendant que nous faisions honneur à notre repas, l'appétit aiguisé par la perspective de dîner fort tard, le sous-officier commandant le petit détachement d'artillerie en garnison à Tiaret, fit demander à M. G... s'il voulait des cartouches pour armer ses hommes.
— Pourquoi des cartouches, le pays est tranquille? Cependant, en voyant la mine piteuse du chaous Moctar,*qui
fit la grimace en entendant cette réponse, les Arabes aimant la poudre encore mieux que les douros (pièces de 5 francs), et ce n'est pas peu dire, M. C... ajouta :
— Donnez-leur en quelques-unes ; la poudi'c leur servira i)our liOus procurer en marchant quelque peu de gibier.
On verra quelle bonne chance fut pour nous cette distribution de cartouches.
Les chevaux piafiaient d'impatience. Nous îburrâmes dans notre po lie chacun une bonne provision de dattes pour grignoter en route, et le signal du départ fut donné.
M. C..., l'Agha et moi, nous prîmes la tête delà colonne; cinq ou six si)ahis, deux ou trois cavaliers arabes, l'oitlonnance do M. G... nous suivaient.
Nous avancions : nos chevaux se mettaient de plus en plus
à ce pas de route de six à sept kilomètres à l'heure, pas allongé qui fait des clievaux arabes les plus agréables chevaux de selle du monde.
Que l'ami qui a la patience de nous suivre dans notre marche veuille bien examiner une bonne carte de l'Algérie : il v«3rra qu'au sud, en descendant de la colline sur laquelle est bâtie Tiaret, on arrive sur un vaste plateau de douze lieues de largeur que l'on nomme Sersou ou haut plateau. On connaît d'ailleurs la singulière conformation de l'Algérie : c'est un amphithéâtre de plateaux en gradins l'un au-dessus de l'autre, et séparés par une chaîne de montagnes dont les contreforts plongent conséquemment très profondément au nord, très peu au sud.
Le troisième gradin, divisé en plusieurs parties, forme ce qu'on a nommé les hauts plateaux. Ce nom de haut leur a été donné parce qu'ils sont à plus de mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Cependant, ce ne sont pas les derniers gradins : au sud, les premières zones du Sahara forment encore des étag :;s plus élevés. Mais ce sont les plus hauts plateaux du Tell, si on les classe dans le Tell à cause des terres labourables dont ils sont presque entièrement composés, suivant pour cela la signification de terres à culture, donnée au mot Tell par tous les étymologistes arabes. Comme -dans chaque gradin de ce grand amphithéâtre, l'extrémité sud est de beaucoup plus élevée qu'au nord : par suite de cela, la terre au sud du Sersou n'est pas plus cultivable que le Sahara. Ce fait explique le classement, par nos géographes européens, des hauts plateaux dans le Sahara, contrairement aux idées des indigènes.
Nous n.archions dans le Sersou. Nous n'apercevions nia droite ni à gauche les limites de celte vaste plaine. Nous traversions des plis de terrain dans lesquels coulaient des fontivines limpides dont les menus filets d'eau disparaissaient à peu de distauc j ; \ arfois des arêtes rocheuses sur lesquelles les pieds de nos chevaux glis-
saient. Nous ne découvrions aucun arbre. Il y en avait pourtant un, mais il follait de bons yeux pour le voir bien loin à l'ouest, étalant glorieusement ses branches, avec la nonchalance d'un satrape maître absolu d'une province. Devant nous était le Djebel (montagne) Sidi-Habet, petite montagne dont l'arête courait horizontalement de l'est à l'ouest, ce qui révèle déjà la disposition géologique des colHnes du Sahara ; puis bien loin au sud, la chaîne du Djebel-Nador, où nous apercevions la gorge dans laquelle nous devions nous enfoncer. Cette gorge n'était encore marquée que par un léger pli dans la montagne et une tache noirâtre.
COMMENT OM DOIT COMSTRCIRE I.ES IIAI^OM!^ \ I/U^iHGi:
»ES IUDIGÈMES
Nous passâmes près de la maison du cadi que le bureau arabe de Tiarct faisait construire avec beaucoup d'intelligence. La politique de l'administration française cherche à attacher, dans le Tell, les grands chefs au sol, en leur faisant bâtir une maison : c'est tout une révolution qu'on médite en notre fiiveur chez le peuple arabe. Mais, jusqu'à présent, nos architectes, trop peu empreints des mœurs des indigènes, construisaient à la fi'ançaise : l'Arabe, trouvant cette habitation incommode, demeurait sous la tente et laissait la maison tomber en ruines. Pour qu'une construction remplisse les conditions cherchées, il faut :
1° Que de la rue, on ne voie pas l'intérieui' de la maison : c'està-dire qu'il n'y ait pas de fenêtre donnant sur l'extérieur, et que la porte soit disposée de manière qu'elle ne puisse, en s'ouvrant, laisser pénétrer aucun regard indiscret dans le corridor;
2* Que les appartements des fils aînés soient entièrement séparés de ceux des femmes;
3" Qu'on puisse dans les chambres en dehors recevoir les diafs (hôtes) sans les introduire dans le sanctuaire de la famille;
4" Que le toit soit en terrasse pour la promenade des fennues;
5" Autant que possible, que la maison soit parfaitement orieii-
tco : c'cst-;i-ilii'(' que les deux laces ])riticipales aillent du nord au sud, i)our éviter les vents du nord et du sud ;
()" Qu'il y ait des courants d'air en haut des appartements.
La maison du cadi de Tiaret remplit toutes ces conditions: aussi le brave Si-Abd-el-Kader attend-il avec impatience le jour où il pouriM riiabitcr.
Que nos architectes français suivent toujours ces indications : aucun arabe du Tell ne regrettera la tente. Ils apprécient autant que nous le confortable d'une maison, lorsqu'elle est parfaitement a]>propriée à leur usage.
IjA chasse
Nous eûmes bientôt dépassé le Djebel Sidi Ilabet, et, tout en mangeant les dattes que nous avions mises en réserve dans nos poches, nous vîmes la gorge vers laquelle nous marchions dessiner de plus en plus clairement ses lignes, tout en passant, comme toujours, par mille formes fantastiques, avant de montrer ses véritables contours. Enfin nous gravîmes les premiers rochers et nous nous trouvâmes dans une forêt de lentisques, de chênes verts et de genévriers.
Tout à coup, les huit slouglis (lévriers arabes) que nous avions avec nous, s'élancent à la poursuite d'un lièvre. Nos spahis enfoncent leurs chabirs (éperons arabes) dans les flancs de leur cheval. K?'a ! kral Les chiens jappent, les larges étriers indigènes retentissent de leur cliquetis ai'gentin. La peur double la vigueur du pauvre lièvre, il gagne du terrain ; mais le chaouch Tahar lui i)arr(' le passage. Il bondit d'un autre côté et trouve le chaouch Bcn-abd-Allah suivi du slougli ouache. . . Alors il perd la tête, ses bonds sont frénétiques... il pousse des cris plaintifs. .. quatre slouglis le déchirent de leurs crocs acérés. . . ia, slouglis, dit Moctar, en sautant de cheval, et il arrache la malheureuse victime aux dents ensanglantées de la meute féroce.
Nos bons cliasseui's flamands, qui, avec un seul chien d'arrêt, passent toute leur journée, les pieds dans la boue, à la recherche
(l'un lièvre on d'imo compagnie de perdreaux, n'ont certainement pas idée de l'enivrement des chasses en Algérie : c'est heureux, car saint Hubert perdrait chez nous bien des clients. Quant à nous, nous avouons que leur plaisir nous paraît bien froid. Nous pensons que l'ombre de Lydérick et celles des autres forestiers de Flandre doivent être bien tristes, en parcourant nos fertiles campagnes, de ne plus rencontrer ni loup, ni sanglier, ni même de renard; de ne plus entendre japper une meute présentable; de voir le pauvre lévrier réduit par notre loi bourgeoise à la condition de chien roquet. Et il est certain, si la chasse infernale de la ballade allemande entraînée par la poursuite d'un loup fantastique, passe dans nos campagnes, que ces nemrods de nos fastes wallonnes se joindront de désespoir à la bande sinistre!
Mais pourquoi un accès de découragement ? Notre civilisation n'a pas encore enlevé sur toute la surface de la terre les dernières broussailles où puisse se cacher une bête fauve. Nos voisins les Anglais vont chasser sur tous les points du globe ; pourquoi ne ferions-nous pas comme eux? Laissons nos chasses réservées aux chasseurs timides, et allons, chaque année, faire notre ouverture en Algérie. Nous pourrons chasser à l'affût, le lion, avec M. Gérard, la panthère avec M. Donbonnel, la hyène, le lynx, le chacal, avec beaucoup de gens. Nous pourrons tuer, autant que nous le voudrons, des sangliers, des perdreaux, des lapins de garenne, des canards sauvages, etc. Enfin les Arabes nous offriront la battue du lion, du tigre et de la panthère ; la courre de l'autruche, du lièvre, de la gazelle, de l'antilope; la chasse de l'arouï; le tir de l'outarde; ils nous feront voir un vol du faucon : toutes choses qu'on ne voit plus que dans les annales de la vénerie.
Nos chasseurs nous rejoignirent avec le malheureux lièvre ; mais comme il ne lui restait plus qu'un souffle de vie lorsqu'on l'avait enlevé à la fureur des chiens, le chaouch qui le tenait par les oreilles, le jeta dans le ravin profond que nous côtoyions. « Chasse mal faite, dit-il alors. » J'allais parlei' poui' lui deman-
i>2 UN MOIS DANS LE SAHARA
<ioi' pourquoi il uoiis privait du plaisir de goûter les lièvres du Nador, mais je me rappelai subitemcut que Sidi Krclil, le grand couuiientateur de Malek, législateur qui a interprété Mahomet aux Arabes du Moghreb (occident), ce qui a fait donner à leur communion le nom de Maleki, défend de manger de la chaii* de l'animal qui n'a pas été saigné vivant. Comme nous allions vivi'c à l'arabe et avec des Arabes, la courtoisie, puisqu'il n'y avait rien là de contraire à nos idées chrétiennes, nous commandait d'accepter cette prescription comme toutes celles du même genre. Certes, nous pouvions admettre cela pour faciliter le rapprochement des croyances sans froisser notre dignité. Il faut beaucoup de tact, pensais-je, aux chefs des bureaux arabes pour conserver tout leur prestige sans blesser les préjugés de leurs administrés.