CHAPITRE XIII
HISTOIRE DE DEUX SOURCES — (Suite).
Le Grosser-Sprudel.
C’était <jans la nuit du 21 au 22 décembre 1846 ; les habitants de Nauheim furent réveillés par un cri plus terrible encore que celui qui annonce les incendies. On ne criait pas : « au feu ! » on criait : « à l’eau ! » Le pays était inondé !
D’où venait le sinistre ?
De cette source, le Grosser-Sprudel, destinée, à devenir une des richesses du pays et la bienfaitrice de tant de malades.
L’on avait foré, puis reforé inutilement pendant des années, à la recherche de sources nouvelles. De forage las, on avait abandonné les travaux. Puis, tout à coup, dans cette nuit du 21 au 22 décembre, la Naïade, jusque-là obstinément cachée et endormie, se réveille, se montre, fait explosion...
Un vrai réveil de lionne furieuse!
L’exploration régulière du terrain par le moyen de puits artésiens avait été commencée en 1823. L’un d’eux, qui avait atteint déjà une profondeur totale de 491, OG pieds (français), soit de 56 pieds au-dessous du niveau de la mer, fut abandonné en 1843. Il ne donnait pas d’eau salée. On y laissa toutefois le tuyau de forage après avoir couvert la galerie avec des planches et de la terre.
Antérieurement, une première source d’eau salée mousseuse avait été découverte en 1816. Il n’était question alors de l’utiliser que pour les salines. Aussi fut-elle abandonnée à cause de son éloignement excessif des batiments et des engins d’exploitation.
C’est au milieu d’une véritable convulsion de la nature, ébranlée comme l’est une mère par les douleurs de l’enfantement, que le Grosse?'- Sprudel a vu le jour. Il faisait un orage épouvantable. Le baromètre indiquait une trèsfaible pression atmosphérique. Il y eut, pour ainsi dire, une révolution féconde parmi les éléments en désordre. C’est alors qu’un torrent d’eau s’ouvrit une route à travers le fond du puits abandonné, et lança à six pieds au-dessus du sol une pyramide liquide abondamment saturée d’acide carbonique, et blanche comme la neige.
Les environs se trouvèrent inondés d’eaux chaudes que l’on s’empressa d’utiliser pour les bains et pour les salines, en établissant à la hâte un tube en tôle qui descendait à cent trente pieds de profondeur.
Cinq mois plus tôt, les environs de Nauheim avaient été secoués par un tremblement de terre, — le 24 juillet 1816, — qui peut-être doit compter parmi les causes géologiques de l’explosion soudaine de cette belle source. C’est une part de paternité qui me paraît difficile à prouver, mais dont la recherche n’est pas interdite.
Dans la grande nuit même où le Sprudel bondit pour la première fois des entrailles de la terre, certains habitants do Nauheim ont prétendu avoir ressenti de nouvelles secousses.
Mais ce fait est loin d’être établi. Il paraît même probable qu’elles n’ont existé, cette seconde fois, que dans quelques imaginations troublées.
Une quinzaine de jours plus tard, il y eut à Usingen, — bourg du duché de Nassau, à trente-six kilomètres de Wiesbaden, qui a donné son nom naguère à une branche, aujourd’hui éteinte, de la maison de Nassau... il y eut à Usingen, disions-nous, un tremblement do terre dont l’existence paraît plus certaine, et dont le journal de Francfort a donné des nouvelles à ses lecteurs.
Jusqu’à l’heureuse invasion du Grosser-Sprudel , le petit nombre de malades qui se rendait à Nauheim n’avait à sa disposition que des sources salées de beaucoup moindre importance, et dont il fallait faire chauffer l’eau pour les bains.
C’est donc, en réalité, de la nuit du 21 au 22 décembre
que date Nauheim. C’est une renommée âgée de treize ans ; combien n’a-t-elle pas à grandir encore !
Les habitants comprirent sur-le-champ l’importance du cadeau que venait de leur faire la Providence, et poussèrent vers elle des chants d’action de grâce.
Au printemps suivant, on fit monter le torrent, à l’aide d’un tuyau ascensionnel, jusqu’à un bassin de bois, soutenu en l’air par de fortes charpentes, afin de pouvoir servir les bains sans le secours des pompes.
A lui seul, il fournissait quatre- vingt-six à quatrevingt-dix mille pieds cubes d’eau salée par jour. On observa que son volume subissait l’influence d’une température sèche ou humide; plus considérable après des pluies, moindre après une sécheresse prolongée. Selon les variations du baromètre, il fut remarqué que la pyramide neigeuse variait de près d’un pied. De ces observations, l’on fut amené à conclure que l’acide carbonique, — qui se détache plus facilement des salines lorsque la pression atmosphérique est moindre, — était le moteur de ce jet d’eau naturel.
Telle était son abondance, qu’il aurait pu alimenter mille baignoires par jour ; il fournissait, en même temps, abondamment aux travailleurs des salines leur matière première.
Ce fut son âge d’or.
Mais, dès l’année suivante (1847), « un phénomène particulier, — dit M. le docteur Rotureau dans un livre que nous avons déjà cité, — attira l’attention de l’inspecteur des salines. On remarqua, en effet, que le jaillissement perdait un peu de sa puissance, et que les eaux
étaient moins chaudes et contenaient une moins grande quantité de sel. Quelles en étaient les causes?
» M. Ludwig 1 les rechercha avec la plus grande attention, et, grâce à des expériences habilement conduites, sa sagacité ne tarda pas à les pénétrer.
» Il pensa que les eaux thermales avaient dû exercer une action dissolvante sur les tuyaux en tôle ; que, par suite, des passages s’étaient ouverts aux eaux douces et froides provenant des terrains supérieurs humides qui entouraient la tubulure.
» A l’aide d’un appareil spécial, il obtint de l’eau
puisée à une grande profondeur, et il constata qu’elle
contenait du sel dans la proportion de 3.26 O/o, tandis que l’eau prise à la sortie de la source n’en contenait, au contraire, que 2.36 O/o.
» Cette expérience prouvait qu’une certaine quantité d’eau douce et froide se trouvait mélangée avec l’eau provenant de la source pendant le parcours de la nappe au point d’émergence.
»Dès lors on s’appliqua à prévenirl’aggravationdumal, ou, dans tous les cas, à le réparer. Aussi, en môme temps qu’on établissait un tube en cuivre à la partie supérieure de la forure, commençait-on vers l’est, à une dislance de vingt mètres, un nouveau forage, et le conduisait-on à six cent seize pieds de profondeur... »
Ce sont ces travaux-ci qui ont donné à Nauheim le
1 M. Ludwig, savant inspecteur des salines de Naulieim, auteur d’un livre qui ne peut être bien compris, ce me semble, que par ceux qui ont au moins passé les examens de l’École des mines.
Friedrich- Wilhelm auquel est consacré spécialement le chapitre précédent.
Je rends la parole à M. Rotureau :
« Jusqu’au 2 mars 1855, le Grosser-Sprudel fournit, dans ces conditions, une quantité d’eau suffisante pour alimenter les bains et les salines ; mais, à cette époque, le jet s’abaissa tout à coup, ne donnant plus qu’une eau contenant à peine 1 O/o do chlorure de sodium, et finit bientôt par cesser de jaillir tout à fait. »
J’interromps encore une fois la science pour exposer ma doctrine particulière sur cette disparition.
Elle n’a rien de scientifique, ma doctrine.
Le2mars 1855, jour de la disparition subite du Grosser- Sprudel , fut aussi celui de la mort inattendue d’un illustre souverain, du czar de toutes les Russies, de l’empereur Nicolas, enlevé tout à coup à ses sujets qui n’avaient jamais eu tant besoin de leur souverain, au milieu des graves circonstances de la guerre d’Orient, alors dans tout son feu.
O deuil à Saint-Pétersbourg comme à Nauheim!
Deuil sans consolation pour Nauheim qui ne possédait pas encore le Friedrich- Wilhelm, lequel n’a jailli qu’au mois de mai do la même année. Donc impossible de crier: «Le Grosser-Sprudel est mort, vive le Friedrich- Wilhelm! » comme on cria en Russie : « Nicolas est mort, vive Alexandre II! »
Mais au bout de six semaines, le 16 avril, résurrection du Grosser-Sprudel! Il avait apparemment jugé convenable de porter à sa manière le deuil de l’empereur
de Russie et de consacrer ces six semaines à la retraite, dans le sein de la terre.
Voilà nos suppositions, auxquelles nous avons irrévérencieusement donné le pas sur les explications de la science, pour égayer un peu la matière, s’il était possible. Mais le sérieux va avoir son tour :
« L’hiver, continue M. Rotureau, avait été extrêmement rigoureux. On avait ressenti de nombreux tremblements de terre à Marseille, à Catane et dans l’Asie Mineure. Des neiges abondantes avaient couvert le sol , et c’était après de violents orages que cette source précieuse disparaissait.
» Singulière destinée! le Grosser-Sprudel s’était montré aux yeux étonnés des habitants de Nauheim dans une secousse de la nature, et une secousse pareille semblait l’avoir emporté.
» M. Ludwig ne considéra toutefois ce tarissement de la source que comme un fait purement accidentel, et il pensa que ce fait avait surtout pour cause la fonte des neiges et l’état défectueux des tuyaux qui laissaient pénétrer dans la tubulure et dans le bassin intérieur des eaux étrangères dont la présence devait modifier la composition des eaux thermales, diminuer leur chaleur et amoindrir la force d’expansion de la chaleur et du gaz.
» Mais, comment faire partager ses convictions? Vainement il s'efforcait de faire comprendre à ceux qui désespéraient de voir jamais rétabli le Grosser-Sprudel, que l’abondance plus grande des eaux des petites sources voisines venait de ce que les eaux minérales, refoulées dans le Grosser-Sprudel , cherchaient une autre
issue. Vainement même, il fit introduire, à une profondeur de cent trente à cent quarante pieds, un tube étroit et obtint un jet, parfois vigoureux, d’eau thermale, en faisant jouer une pompe à son extrémité ; il ne rencontrait guère que des incrédules.
» Fort d’une conviction inébranlable, il persévéra néanmoins. Des tuyaux de cuivre, d’un diamètre moins considérable que ceux de tôle, placés à l’origine furent descendus dans ceux-ci jusqu’au niveau de l’eau; et le 16 avril 1855, le Grosser-Sprudel réapparut tel que nous le décrivons. »
Le 15 mai de la même année jaillissait le Friedrich- Wilhelm, et depuis lors ils n’ont pas cessé de régner, de monter, de mousser, de guérir côte à côte et fraternellement, le Friedrich- Wilhelm et le Grosser-Sprudel, pareils à ces princes dont le nombre est bien petit dans l’histoire universelle, qui surent porter à deux, en bonne intelligence, une seule couronne partagée.
Ils ont les mêmes qualités : tous deux salés à pareille dose, ou peu s’en faut; tous deux jouissant de la même température, on pourrait dire du même tempérament, — à deux ou trois degrés près, — et c’est juste la température moyenne des bains, — de sorte qu’il n’v a presque jamais lieu de modifier dans leur manière d’être ces dons de la nature.
Iis vont être réunis maintenant dans ce grand bassin de forme ovale qui est en voie de construction.
Pendant notre séjour à Nauheim, le Grosser-Sprudel,— plus maltraité encore par le régime du provisoire que son camarade qui, du moins, coulait à découvert dans un
bassin encadré de rocailles, — le Grosser-Sprudel était caché dans une affreuse mauvaise maison en planches,, — un paletot de bois, — si l’on peut ainsi parler.
Ce sont les charpentes qui avaient servi pour les derniers forages.
De plus, un lourd et maussade chapeau de tôle pesait sur le jet d’eau, de manière à paralyser disgracieusement sa bonne volonté de monter.
Nous eûmes la satisfaction,- deux ou trois jours avant notre départ de Nauheim, de voir la hache vengeresse des démolisseurs entamer l’affreux déguisement qui cachait le Sprudel. Quand nous le reverrons, il sera sans doute installé somptueusement dans son bassin neuf, en compagnie du Friedrich-Wilhelm . Leur nouvelle et commune demeure doit être prête au commencement du printemps prochain.
Comme je Lai fait pour le Friedrich-Wilhelm, je donne l’analyse chimique du Grosser- Sprudel , dans un tableau qui résume et compare les travaux de deux hommes spéciaux, MM. Bromeis et Chatin.
Bromeis.
Chatin.
Chlorure de sodium .
de chaux? .
— de calcium . .
de magnésium . .
Bromure de magnésium .
Iode (libre?) .
bonnes traces
Bicarbonate de soude .
A reporter. . . .
Bromeis.
Chatin.
Report. . . .
Bicarbonate de chaux .
— de fer .
— de manganèse .
Sulfate de chaux .
Silice et traces d’alumine .
Arséniate de fer ? . . .
traces.
Nitrates alcalins .
traces.
Sels de potasse . .
traces.
— d’ammoniaque .
traces.
Matières organiques .
traces.
fortes traces.
Total des matières fixes .