LES BAINS
Il suffit d’avoir vu les sources de Nauheim pour n’avoir aucune envie do se les administrer inconsidérément soit à l’intérieur, soit à l’extérieur. Elles vous ont un grand air sérieux qui ôte toute idée de badiner avec elles. L’on sent du premier coup d’œil qu’elles sont capables de faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal.
J’ai dit comment je m’étais dirigé vers Nauheim sur une simple consultation du docteur Hasard. Avant d’aller plus loin, il fallait trouver à cette valeur douteuse un endosseur respectable.
Nous fûmes mis entre les mains de M. le docteur Bcnèque, lequel voulut bien examiner à la loupe notre situation physique. Inspection faite du corps, qui portait l’empreinte récente encore des griffes de la mort, il do-
Clara : 1° qu’il fallait que j’eusse l’âme chevillée dans le corps pour n’avoir pas succombé, et que j’étais un miracle en chair et en os (c’était bien aussi l’avis de mes excellents médecins de Paris) ;
2° Que les bains salés de Nauheim, pris à petite dose, — chacun d’un quart d’heure d’abord, d’une demiheure ensuite, — tous les deux jours, — changeraient ma convalescence en santé , et ma faiblesse en force ;
3° Qu’il fallait m’abstenir soigneusement de prendre place dans les rangs des buveurs tant du Kurbrunnen que du Salzbrunnen.
Il est rare pourtant que l’emploi des eaux de Nauheim, à l’intérieur et à l’extérieur simultanément ne soit pas prescrit par la Faculté. Autant qu’il est permis à un profane de s’avancer en ces matières, l’excellent docteur Bénèque, le plus scrupuleux des médecins qu’on puisse voir, m’a paru plus enthousiasmé des bains que des verres d’eau. Toutes les sources à Nauheim ont cependant la même composition qualitative; elles diffèrent seulement par les proportions quantitatives, par la température, et par le plus ou le moins de gaz qu’elles contiennent. Mais, autre chose est agir directement sur l’estomac et le tube intestinal par l’absorption; autre chose agir sur l’organisme par l’intermédiaire de la peau.
Mon charmant docteur voulut, avant de commencer le traitement, savoir combien je pesais. Il a une mécanique acl hoc , d’une grande perfection, installée dans son cabinet. Il s’est livré à des expériences très-curieuses relatives à l’action des thermes de Nauheim sur l’embonpoint. Il m’affirma, fort de ses observations, qu’au
bout de mes vingt-cinq ou trente jours de traitement, j’aurais perdu, — sans le vouloir, et sans attacher autrement de prix à cet amincissement, but de l’ambition des gens obèses de l’un et de l’autre sexe, — cinq ou six livres de mon poids, peut-être davantage. Nous fîmes la partie de me repeser la veille de mon départ, afin de constater le résultat obtenu. Mais il faut avouer, pour être véridique, que nous pensâmes à tout autre chose, en ce jour si rempli de la veille du départ, qu’aux balances du docteur.
J’ai maintenant sous les yeux un tout petit guide aux eaux de Nauheim (Hesse électorale), près Francfort-sur-le- Mein, qui contient bien peu de renseignements, mais qui présente cependant une table à peu près complète des maladies qu’il convient d’amener là-bas. J’y lis, sous le numéro 7 de cette liste :
« La convalescence d’affections graves, des contusions
des blessures, est merveilleusement avancée par l'effet résolutif et en même temps fortifiant des bains. Ils font peu à peu disparaître les matières épanchées, et ramènent graduellement les tissus à leur état normal. Ils favorisent la résorption du cal hypertrophique après les fractures des os. »
Je tombais sous le coup de cet article 7. De même que l’on ne laisse jamais ignorer aux condamnés en vertu de quel paragraphe de quel article de quelle loi ils sont frappés, il est non moins bon desavoir en vertu de quel alinéa l’on se trouve sauvé.
Deux bâtiments, dont l’un, construit en 1849, contient
trente-deux baignoires, et l’autre, qui date de 1852, en compte quarante-quatre, sont affectés aux bains des eaux réunies du Grosser-Sprudel et du Friedrich- Wilhelm.
L’un et l’autre bâtiment se regardent, celui-là à droite, celui-ci à gauche. Sans avoir des prétentions au monumental, l’architecture en est heureuse. Les deux maisons sont à peu près semblables. Dans l’une d’elles, loge au premier étage, au-dessus du rez-de-chaussée exclusivement occupé par les baignoires, le personnage distingué qui, pendant la saison, représente à Naubeim le gouvernement de Cassel. Au premier étage de l’autre, est domiciliée la médecine officielle dans la personne de M. le docteur Bénèque.
Les bains sont tout près des deux sources qui les alimentent, et par conséquent à l’orient du parc, derrière la tour de Wailz et devant la maison de bois ridicule où le Grosser-Sprudel était enveloppé.
Pour se rendre de la ville, du parc ou du Kursaal aux bains, il faut traverser l’Ousa. Un petit pont de bois de trois enjambées y suffit. L’on est sur la rive droite du fleuve avant d’avoir eu le temps do songer que l’on a quitté la rive gauche.
De Park-Strasse aux bains, c’est un voyage de dix minutes au plus, à moins qu’on ne flâne en route, et les occasions ne manquent pas au flâneur.
On passe devant le Kursaal ; on y entre pour jeter un coup d’œil sur les journaux, pour assister, — s’il est onze heures du matin déjà, — au petit lever de la roulette et à l’installation da trente et quarante. Autour du
Kursaal de Nauheim, ce que l’on aperçoit surtout, en fait do joueurs, ce sont des enfants munis do ballons ou de cerceaux. Il y a ici force enfants et force fleurs. Le Kursaal provisoire, que regretteront les amants de la simplicité pittoresque, disparaît littéralement sous la végétation des plantes grimpantes, et ses abords sont un vrai club de pots de fleurs.
C’est plaisir de voir courir là dedans un tas d’enfants qui étaient arrivés maigres, pâles, tristes victimes des scrofules, et qui peu à peu se sont ranimés, colorés, redressés et égayés. Le plus beau des titres de noblesse de Nauheim, c’est sa croisade presque toujours couronnée do la victoire contre cette affreuse maladie qui multiplie ses ravages dans certaines contrées d’Europe, en Russie, en Angleterre, et tout particulièrement dans la Hesse, où du moins la Providence a voulu mettre le remède à côté du mal.
Pendant la durée de mon court séjour, j’ai vu de petits souffreteux qui étaient arrivés se traînant à peine sur des béquilles, se mettre, au bout de quinze, et quelquefois de huit ou dix jours de traitement, à courir avec ceux de leur âge, d’abord clopin-clopant, sur leurs béquilles, et puis soutenus seulement par une petite canne; et puis enfin, je les ai vus rayonner de santé, de couleurs, et jeter la canne elle-même par-dessus les moulins avec le petit bonnet d’une sagesse prématurée dont les avait coiffés la souffrance.
Nauheim est la terre promise des enfants malingres.
Après avoir observé sur leursjoues la présence chaque
jour mieux accusée de la santé, nous laissons derrière nous le Kursaal, et nous prenons à gauche une jolie allée double, plantée d’acacias, sur trois de front, qui passe devant un bazar en bas âge.
Ce n’est pas dangereux pour la bourse comme les arcades de Wiesbaden, et cette allée de Bade où la foire est en permanence pendant la saison. Il y a au bazar de Nauheim un magasin de nouveautés, un gantier de Francfort, un bijoutier venu de Hanau, la ville des bijoutiers, qui est bossu et spirituel; une boutique de coiffeur, une de pâtissier-confiseur, et un café; et puis c’est tout.
On peut très-bien passer sans bourse délier et sans éprouver le supplice de Tantale.
Laissez faire; petit bazar deviendra grand. Le jour n’est pas loin où le mari conseillera la promenade à sa femmo du côté du parc où ne sont pas les boutiques.
Provisoirement , — je ne me lasse pas de cet adverbe, — règne à Nauheim « cette aimable simplicité d’un monde naissant, » dont Fénelon a parlé quelque part. Tout cela est un peu jeune, un peu enveloppé dans les langes du provisoire; cela ressemble à l’oiseau qui n’a pas encore toutes ses plumes. Tels qu’ils sont en ce moment, ces bains, outre les sérieuses vertus curatives que l’âge ne leur fera pas perdre, ont, dans toutes les choses de la vie, un parfum de bon marché fait pour attirer les familles: peu de dorures; une société choisie à laquelle suffit une toilette par jour; on en fait deux au plus dans les grands jours.
Le matin, c’est l’heure des affaires qui consistent ici
à boire et à se baigner. Sur la route du bain, vous retrouvez chaque jour, à la même heure, les mêmes figures allant ou revenant, puisque chacun, par mesure d’ordre, est tenu d’être exact au rendez-vous qu’il a choisi ou qu’on lui a assigné. La durée des saisons étant généralement de vingt à vingt-cinq jours pour chacun, le personnel se renouvelle à peu près tous les mois.
Quelquefois, vous avez le plaisir de remarquer chez tel ou tel baigneur une vraie révolution du commencement à la fin de sa saison. Tel qui se faisait porter en fauteuil roulant jusqu’à sa baignoire est maintenant à même de la gagner à pied. Gela donne espoir et confiance pour soi-même dans les sources miraculeuses qui ont dit à ce ressuscité les paroles vénérées : Toile grabatum tuum.
L’on rencontre pas mai ae paysannes indigènes, qui presque toutes ontconservé leur costume original: le jupon court aux mille plis de drap noir qui donne aux filles des champs autant d’ampleur que la crinoline en prête aux dames de la ville ; le corsage juste, noir aussi, aux manches plates, et le petit fichu qui retombe en pointe sur le dos, et le petit bonnet à l’allemande sur le sommet de la tête, juste assez large pour emboîter le peigne. C’est tout à fait l’antipode des coiffures tombant sur le cou qui sont maintenant à la mode dans les salons.
Après le bazar, quelques pas encore dans la susdite allée plantée d’acacias qui longe la rive droite de l’Ousa. Puis, vous trouvez le petit pont en question qui se présente à droite ; vous laissez sur la gauche le curieux établissement des bains de gaz, en vous promettant d’y
faire une visite; sur la gauche aussi, vous donnez un coup d’œil à la tour de Waitz d’où le bruit de vos pas fait s’envoler de grands nuages d’hirondelles. Puis, vous voilà en face du Grand Sprudel, entre les deux maisons de bains. La mienne était celle de droite. Pourquoi? Je