‹ Un mois en Allemagne. NauheimChapitre 2 sur 54 · LE DOCTEUR HASARD · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR HASARD

Nous-même, quinze jours avant de partir pour Nauheim, nous ne nous souvenions pas d’avoir jamais épelé ni entendu prononcer ce nom. Gela tenait sans doute à l’ébranlement que nos facultés venaient de subir. Quoi qu’il en soit, nous tombâmes des nues quand, au commencement du mois d’août, rencontrant un de nos amis sur le boulevard :

— Ou’on me soutienne encore, disait-il en nous serrant la main, qu’il n’y a pas de revenant I

— C’est vrai; j’ai vu le tombeau, et je revois le macadam... Mais, vous, d’où venez-vous?

— De Nauheim.

— Comment dites-vous cela?

— Nauheim, parbleu !

— C’est le château d’un de vos amis ?

Mon interlocuteur se mit à rire de ma bévue. Le fait est qu’elle ressemblait à celle du singe de la fable qui, entendant parler du Pirée, se mit à dire fièrement : « Il est de mes amis! » Il avait pris, dit La Fontaine,

Le nom d’un port pour un nom d’homme.

— Nauheim est une ville allemande en bas âge qui ira loin, si Dieu lui prête vie. Elle est tout près de Francfort, par le chemin de fer, à une heure à peine. Il y a chez elle des eaux salines muria tiques ( on n’a pas besoin de savoir ce que cela veut dire pour qu’elles vous guérissent) d’une admirable richesse. On les emploie en bains et on les boit. On a la ressource aussi de boire des bouillons à la roulette et au trente et quarante, régime infaillible pour faire maigrir les bourses obèses.

— Alors Nauheim est de la famille de Bade, Wiesbaden, Hombourg, Emis et autres villes célèbres, plus ou moins assises sur les bords du Rhin, et que nos amis les chroniqueurs appellent , ont appelées , ou appelleront quelque jour les sirènes d’outre-Rhin?

— Oui; mais Nauheim n’est encore qu’un parent pauvre do ces villes opulentes. On dit que sa fortune sera bientôt faite, et je le crois... Au fait, que n’y allez-

vous voir vous-même? Votre occupation, en co moment, c’est de chercher le dernier mot do cette invraisemblable guérison. Vous le trouverez là. Vos forces vous attendent à Nàuheim. Allez au rendez-vous que je vous donne de leur part.

— J’y penserai, ûs-je; et nous nous séparâmes.

Resté seul, je réfléchis à la conversation qui vient d’être rapportée.

J’étais forcé d’aller aux eaux quelque part, n’importe où, moins pour ma santé que par égard pour mes amis et connaissances. Sur dix personnes que je rencontrais, neuf s’étonnaient de me voir encore à Paris, et me reprochaient la façon scandaleuse dont je menais ma convalescence. Un petit nombre conseillait modestement h campagne. La plupart m’envoyaient en Allemagne, d’autres aux Pyrénées. Tous s’accordaient pour déclarer incomplète et illégitime une guérison que les eaux n’auraient pas consacrée.

— Soit, disions-nous à chacun ; mais désignez-moi au moins les fonts auxquels je dois aller demander le baptême de ma convalescence.

L’on me répondait :

— C’est l’affaire de votre médecin ;

Et l’on avait raison.

J’avais étéj consulter le docteur Alphonse Guérin, mon sauveur en chef, celui qui venait de faire, en me tirant de l’abîme, une pêche si miraculeuse, et lui avais exposé que mes amis allaient peut-être tomber malades de désappointement s’il ne m’envoyait aux eaux.

Il me répondit que je n’étais pas encore assez solide

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sur mes deux pieds pour m’occuper de la santé des autres.

Sur ces entrefaites, un spécialiste éminent, M. le docteur Constantin James, qui aurait inventé les eaux minérales, si le bon Dieu n’eût usurpé sur lui cette gloire, prit la peine de me faire une visita toute de bienveillance, et parla des eaux de Kissingen pour l’année présente, ou plutôt pour l’année prochaine, si, à cette époque, ma santé laissait encore à désirer.

L’année prochaine! moi, je pouvais bien l’attendre; mais mes amis !

Nous employâmes une quinzaine à délibérer, à nous tâter, à tâcher de nous raffermir sur nos jambes; — car, comme le disait notre excellent docteur Guérin, elles n’étaient pas bien solides encore. Nous étions vivant, ce qui était beau, vu le point de départ. Nous étions loin d’être vivace. Une main complaisante fit nos malles... Il paraît que décidément nous allions à Nauheim.

Quelques heures avant de monter en chemin de fer, nous fîmes part de la nouvelle à M. Guérin.

— Et qu’allez-vous faire à Nauheim?

— Respirer de l’air allemand.

— Bon cela! et puis encore?

— Dame! est-ce qu’il n’y a pas là- bas des eaux... salées, je crois; on les boit, on s’y baigne, et l’on est guéri, dit la légende. J’en userai, si le cœur m’en dit, et si vous me le permettez.

Comme j’avais affaire à un médecin parfaitement savant, il n’hésita nullement à déclarer qu’il ne connaissait pas le premier mot des eaux do Nauheim, et ne nous

autorisa à nous y rendre que sous la tutèle sévère do notre prudence.

Henry Murger a appelé quelque part le hasard : « L’homme d’affaires du bon Dieu. »

Le hasard était un peu notre médecin le jour où nous nous embarquâmes pour Nauheim.

Nous partions en vertu d’une consultation signée de co nom : docteur Hasard.

J’ajoute qu’en France, et en fait de médecins français, il n’y a guère que lui qui ait envoyé, jusqu’à présent, ses clients à Nauheim.

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